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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 16:00

« Le gouvernement veut étendre les pouvoirs de la police » titre Le Monde du 5 janvier 2016 :

« C’est un important renforcement des pouvoirs du parquet, de la police et des préfets dans la lutte antiterroriste que le gouvernement est décidé à mettre en œuvre, selon le projet de loi qu’il a transmis au Conseil d’Etat (...) Malgré la succession de lois antiterroristes depuis vingt ans, et notamment celle de novembre 2014 et celle sur le renseignement de juillet 2015, le gouvernement de Manuel Valls est convaincu que la police dispose d’outils insuffisants face à la menace terroriste. D’où la déclaration de l’état d’urgence le soir même des attentats de Paris et Saint-Denis, le 13 novembre. »

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Progressivement nous passons d’un régime pseudo-démocratique puisque oligarchique, à une dictature « libérale-nazie ». Le pouvoir judiciaire, celui des magistrats, ne représentera bientôt plus qu’un ensemble d’obstacles dérisoires, l’état de droit pourra être remisé au magasin des accessoires surannés. Une fois proclamé et installé dans la durée, l’état d’urgence devient difficile à abolir. Voilà pourquoi il faut lui trouver des habits neufs, indémodables.

La crispation identitaire se fonde sur un besoin de sécurité contraire à celui de liberté, plus ou moins assimilée à un luxe excessif. L’étranger, l’autre, est considéré comme un envahisseur dont il convient de se défendre. Il menace notre mode de vie et nos traditions. Nous avons besoin par conséquent de défenses immunitaires. Peu importe leur efficacité réelle.

Nous nous acheminons ainsi à pas feutrés mais pressés vers quelque chose d’analogue à la défense de la race.

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Outrance, exagération grossière, pessimisme déraisonnable, pourront objecter quelques esprits aveugles, timorés, naïfs ou complaisants. Soit, mais les faits sont là, incontournables et têtus.

Les ignorer, refuser de les prendre en compte, apparait surprenant, au moins tout à fait étrange. Et pourtant...

« L’urgence est là, l’urgence commande, il n’est plus temps de réfléchir, la barbarie est à nos portes, il faut la prendre de vitesse, » quitte à se perdre comme le souhaitent les terroristes, qui ne peuvent que se frotter les mains.

Il y a certainement mieux à faire que de répondre à la barbarie par des mesures du même acabit, dissimulées il est vrai sous un masque à visage humain.

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En fin de compte, ce qui semble importer avant tout, c’est de donner des gages à un électorat volatil pour assurer une réélection en 2017. (S’accrocher comme le bigorneau à son rocher, ai-je déjà écrit sur ce blogue en novembre 2014.)

Pour ce faire, le Pouvoir s’emploie à ensevelir les fadaises à quoi quelques rêveurs songent encore en persistant à s’attacher aux principes mêmes de la Démocratie. Ne serait-ce que l’égalité fondamentale entre chacun, quelles que soient les origines, la culture ou la religion.

Plus question de céder aux vieilles lunes.

Le Pouvoir avant tout ! Peu importe le prix !

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Giorgio Agamben, philosophe italien, analyse clairement le processus (interview récent dans Le Monde).

Pour lui, l’état d’urgence a toujours accompagné les dictatures, qu’il a contribué à asseoir. Il se situe dans le contexte d’une transformation radicale du modèle qui nous est familier. Il ne saurait en rien défendre la démocratie.

« Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l'Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire. (...) On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques. »

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Sous prétexte de sécurité, une nouvelle forme de gouvernement s’instaure, c’est-à-dire une nouvelle forme de relations entre les personnes, qui est celle d’un contrôle général et permanent. L’entretien de la peur en représente l’outil majeur. Le discours officiel, univoque, bannit toute réflexion alternative, oriente les regards et occulte ce qui autrement pourrait susciter des contestations : remise en cause des droits élémentaires, destruction progressive des droits acquis de haute lutte par les générations antérieures, mise à bas de pans entiers de ce qui fonde la République.

Les commémorations de ce janvier 2016, loin de susciter un consensus structurant la société, participent de cet entretien sournois de la peur, fondement de l’État de Sécurité qu’on nous impose en lieu et place de l’État de Droit.

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France, « Mère des Arts, des Armes et des Lois », Patrie des Droits de l’Homme, héritière des Lumières ?

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La peur légitime toutes les décisions autoritaires. Les institutions publiques se lézardent. La population se dépolitise, les sondages représentent de plus en plus le substitut à une vie politique et citoyenne réelle. L’État veille, il organise les mouvements d’opinion par des clivages au sein de la population, manière de signaler l’ennemi à combattre (juifs hier, musulmans aujourd’hui, déchéance sélective demain).

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Des artistes opiniâtres, des créateurs, travaillent, des amateurs passionnés tentent de les repérer et de les accompagner. Des personnes ancrées dans le refus de toute vérité révélée alimentent des réseaux d’échanges de réflexions, d’idées, de propositions alternatives. Des protestations, des initiatives parfois surprenantes, se font jour.

Le monde court à sa perte, dans le même temps, il tente de se réinventer. Tendons l’oreille, observons ce qui se passe ailleurs, à côté de nous. (...) Plus que jamais, ouvrir grands les yeux et les oreilles, plus que jamais cultiver l’intransigeance, plus que jamais place à l’Art, place à la création, formidables ferments de résistance.

J’écrivais cela fin décembre 2015 dans ce blogue (« Bouteilles à la mer »).

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Il n’y a plus de temps à perdre. Vite, vite, que puissent coaguler les initiatives porteuses, jugulées, tues, occultées, asphyxiées par les médias officiels.

S’informer et faire savoir ! Faire circuler la parole ! Notre avenir est entre nos mains, encore un peu, pour un temps. La messe n'est pas tout à fait dite.

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(Pierre Boulez est décédé. Je lui dois la musique contemporaine. Paris, Avignon, Édimbourg)

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commentaires

capron 08/02/2016 00:07

Je crains fort que nous ne soyons déjà sur le seuil du monde déshumanisé d'Orwell dans son fameux roman visionnaire 1984.

Micheline (de Montréal) 08/01/2016 16:55

La professeur de Droit, Claudia Sartoretti, a déjà exposé la problématique dans son ''Contributo allo studio del diritto alla ''privacy', nell'ordinamento costituzionale. Rifllessioni sul modello francese.''
Pour nos jeunes lecteurs des Sciences politiques italophones... chez G. Giappichelli Editore - Torino

La Droite américaine joue beaucoup sur la peur et l'insécurité. Je dirais qu'en France, c'est un peu plus subtile, mais l'ordre-du-jour est le suivant: Comment faire oublier le chômage, les détresses, la colère, l'incapacité de régler les sérieux problèmes de société: en polarisant tout le monde sur la peur et en expliquant au peuple qu'on va le protéger.... Bonne année tout de même!!

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