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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 18:33

Le musée départemental de Gap (Hautes Alpes) vient de me convier à animer une rencontre avec des professionnels de l’éducation, de la culture et du social, en compagnie d’Alain Sagault, très subtil aquarelliste et fort aimable complice. Il nous était demandé de tenter d’élaborer un essai de lecture collective d’œuvres présentées au musée.

La demande initiale nous proposait de procéder à une réflexion induite par l’examen commenté d’une ou deux pièces contemporaines préalablement choisies, d’un abord réputé non évident puisque non figuratives, nécessitant donc un éclairage particulier.

Alors qu’elle sacralise, la présence dans une collection publique d’œuvres déroutantes a souvent de quoi surprendre, d’autant plus que généralement bien peu est fait pour en faciliter l’accès. La plupart du temps, des cartels niais et pompeux ne servent en réalité qu’à dissuader, presque toujours à masquer la vacuité ; d’autres plus sérieux n’apportent en général que de l’accessoire. Dépité, livré à lui-même sans aucune aide valide, le visiteur s’en détourne, souvent avec quelque raison il est vrai. Le bon sens n’a pas toujours tort et les vessies sont rarement des lanternes.

Cette demande de commentaire explicatifs, pour légitime qu’elle soit, est on ne peut plus classique. Elle présuppose que pour susciter l’intérêt, voire une appropriation, le passage initial par l’intellect s’impose comme seule voie d’accès à l’art. La plupart des guides procèdent ainsi dans tous les musées, selon un parcours figé. Ce que l’on retient tient au mieux à l’anecdote ou au talent du conteur.

Les enseignants, les critiques ou les historiens de l’art partant d’un savoir à dispenser ne font généralement rien d’autre. Ils parlent ex cathedra. Ils dispensent une sorte de vérité révélée hors de laquelle point de salut. Si intéressant et si pertinent qu’ils soient leurs discours demeurent généralement hors de portée des non déjà convertis.

Malgré, ou plutôt à cause de cela nous entendons fréquemment ce type de déclaration : « L’art, ce n’est pas pour moi, je n’y connais rien, je ne sais pas » ?

Comme il parait clair que cette transmission autoritaire de connaissance est anti pédagogique au possible dans la mesure où elle ne fait qu’affirmer et entretenir une barrière infranchissable entre détenteur de compétence et néophyte, on ne peut envisager d’y souscrire.

L’intellect et le savoir constitués comme préalables indispensables risquent fort de ne jamais développer la sensibilité à l’art. Ils organisent la sécheresse du spécialiste, pire de l’expert. L’un comme l’autre nécessaires parfois dans des querelles d’attribution ou d’évaluation, qui n’ont rien à voir avec l’amour de la chose, qui ne sont que d’ordre technique.

Pour bien échanger sur la peinture, il faut un minimum d’équilibre et de collaboration.

Établir cette connivence ne va pas de soi. Un cheminement de découverte doit être élaboré, hors des sentiers du vedettariat qui tiennent à distance le regardeur tétanisé par la déclaration officielle « Attention chef d’œuvre ! Admiration obligée !».

Nulle part la dévotion n’est propice à l’adhésion profonde susceptible de bouleverser un a priori.

Se promener, butiner, picorer, pour prendre peu à peu conscience que l’art s’aborde d’abord par le sensible. Que vienne ensuite seulement le temps de la curiosité éveillée, de la connaissance à acquérir et de l’enrichissement personnel.

De même que la musique est autant à regarder qu’à écouter, le rapport à la peinture passe premièrement par le sensoriel. « Il faut rafraîchir l’œil » ai-je récemment entendu affirmé par un gardien d’une salle rénovée du musée du Louvre, à Paris.

Le grand mérite des responsables du musée de Gap a été de rapidement convenir de ce point de vue et d’accepter une démarche plus expérimentale : explorer, se laisser aller au hasard des émotions, accepter ou refuser, échanger à plusieurs de manière détendue et pondérée, enfin tenter de comprendre pour mieux revenir à l’objet de départ. C’est alors seulement que peuvent intervenir analogies et compléments commentés. C’est alors qu’un débat satisfaisant parvient à s’établir.

Chaque salle d’un musée est en soi une œuvre à part entière. L’accrochage n’est jamais neutre. Il impose des confrontations, chaque pièce exposée se trouve dans un faisceau de relations, de perspectives, soutenue ou maltraitée par ses voisins.

Mis à part ceux qui savent ce qu’ils vont voir, et où le trouver, que font généralement les visiteurs ? Ils déambulent librement, puis reviennent sur leurs pas. Quelque chose les a frappés de manière fugace, qu’ils ont envie de re-voir.

Parfois un tableau se distingue des autres. Il troue la série. Cela ne tient pas à sa dimension, mais à sa force. « Ce n’est pas la dimension qui fait la grandeur », disait à peu près Paul Klee.

Tandis que certaines sont limitées à leur format, il est des toiles qui se prolongent hors du cadre, à la manière de ce que le cinéma appelle le hors champ. Se trouvent alors évoqués un domaine perdu, un lien originel, un émoi, une part de nous-mêmes à retrouver. Domaine sans nom, Pays perdu du Grand Meaulnes, ou bien réminiscences de la cathédrale du Temps perdu.

Nous pouvons nous trouver confrontés aussi bien à des peintures narratives, souvent bavardes, qu’à des œuvres suggestives, d’autant plus évocatrices qu’elles sont silencieuses. L’opposition figuration ou abstraction n’est plus de mise, alors. C’est de peinture qu’il s’agit, et des résonances intimes que nous percevons.

La question fut posée d’une grille de lecture susceptible de béquiller le visiteur désireux de connaître. Les grilles de lecture sont toujours utiles pour autant que l’on ne cherche pas à en faire des outils explicatifs à toutes mains. Écrivant cela, je pense à certaines situations (télévision, publications didactiques) ou l’interlocuteur est plus appelé à poser des repères qu’à parcourir une œuvre à découvrir. Technicisme quand tu nous tiens.

Des jalons sont proposés dans les lignes qui précèdent : accrochage, confrontations, singularité, détails significatifs, rapports de formes ou de couleurs, narration, suggestion, résonances, analogies, plaisir déplaisir suscité, désir d’apports complémentaires, recherche de sources, etc.

A chacun de se forger ses propres outils à partir d’un questionnement initial. A chacun surtout d’en éprouver le désir. C’est en débattant autour de la peinture, bien plus qu’en lisant des notices, que peut naître cet appétit.

Un dernier mot, suite à des questions posées lors de la rencontre :

- Non, tout n’est pas art. Art et artisanat sont de natures différentes. L’une est de création et de découverte, l’autre est d’application d’un savoir-faire parfois d’excellence. Être un artiste ne saurait se réduire à la possession d’un sens artistique.

- La publicité se nourrit de l’art, qu’elle détourne et émascule dans un but de rentabilité immédiate. Salvador Dali fut prophète en ce domaine.

- La marchandisation actuelle de l’art s’exerce à son détriment, elle en fait une somme d’objets jetables n’ayant plus rien à voir avec l’universel. Elle annihile la recherche continue de l’artiste, ses tentatives, ses expérimentations, ses démêlés. La recherche du profit spéculatif est un jeu pervers dont l’art, mais pas seulement ainsi que nous le vérifions chaque jour, fait constamment les frais.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Art Peinture ; Musée
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commentaires

Alain Sagault 06/01/2014 23:16

À la lumière de cet atelier gapençais hautement jouissif, augmentée par l’éclairage apporté par ton texte, Jean, je prends davantage conscience de ce que je recherche dans l’art, et tout particulièrement dans la peinture, en tant que spectateur et acteur. Je vais donc parler ici en toute subjectivité…
(Étant donné la relative longueur de ce texte, je mets seulement ici le lien vers l'article de mon blog où il est publié : http://www.ateliersdartistes.com/VIVRE-LA-PEINTURE.)

plagnol 17/12/2013 22:00

IL est vrai que l' accès aux oeuvres d' art doit être direct , sans écrans , le sensible ,l' émotion , ce qui n' empêche pas l' intelligible ou la réflexion ... les historiens de l' art sont nécessaires pour resituer une oeuvre dans son contexte et son histoire , les experts eux , c' est moins certain quand à leur nécessité (c' est une pathologie de notre époque les supposés experts qui alignent deux phrases définitives.. ). je reviens d' une expérience très riche intellectuellement et humainement avec la rencontre de lycéens autour de ma peinture grâce à des enseignants du lycée Antonin Artaud à Marseille et leurs enseignants . La peinture a suscité une parole libre , des questionnements de la part des lycéens soutenus par certains enseignants remarquables . des récits singuliers émergeaient de la part des lycéens , des questionnements sur leur vie dont la peinture pouvaient être un écho .Heureux que les peintures se soient retrouvées pour un temps sur les murs d' un réfectoire participant à une vie quotidienne , vues , pas vues , ignorées , entrevues , et puis un déclic parfois ,un regard qui se pose , qui fera son chemin , peut être ,sans doute .

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