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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 15:20

Jean-Claude Dorléans, graphiste inventif, polémiste impénitent, directeur de feu Le Brouillon, mensuel malpoli édité par l’équipe du Garage Laurent, à Forcalquier, auquel je pris une part active dans les années ultimes du siècle dernier, vient de m’envoyer le texte d’une chronique qu’il a diffusée le 27 avril 1997 sur les ondes de Radio Zinzine dans le cadre de l’émission « Un livre, un jour ».

Il m’est apparu que garder ce texte pour moi seul serait du dernier inconvenant. Le voici donc in extenso, assorti seulement de quelques notes de bas de page relatives aux personnages cités.

 

Ça se présente mal

 

C’est un petit livre de 90 pages, à couverture grise, paru à l’automne 96 et qui a pour sous-titre Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes.

Aussi pessimiste que du Cioran, l’humour et la jubilation en moins. Réflexions sur un constat. Parce qu’il suffit de s’arrêter un instant de courir, dans cette fausse fuite en avant, pour réaliser l’étendue du désastre. Je suis tristement convaincu que nombre de nos contemporains, bouffis de certitudes, s’ils voulaient bien prendre le temps de lire ce livre, le taxeraient vite fait bien fait de passéiste. Le Petit Robert, qui ignore ce mot, avance que le passé est le contraire de l’avenir et qu’avoir le culte du passé c’est être conservateur, traditionnaliste.

Soit ! Mais notre actuel présent n’étant rien d’autre que notre futur passé, je ne suis pas certain du tout que le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui soit à l’image des espérances du passé, je suis même sûr du contraire.

D’une manière générale, l’homme est naïf, crédule. La preuve : il vote. Et depuis le début de ce siècle il s’est laissé berner au nom du progrès, des lendemains qui chantent, dans la perspective d’un avenir qui n’avait de sens que pour quelques rapaces avides de faire un maximum de profit à partir de tout et sans états d’âme. Delteil disait : Entre l’hippopotame dans son marigot, le lézard au soleil et l’homme au fond de sa mine, où est le progrès ? Et au nom du progrès encore, on a sorti l’homme de sa mine. Elle ne générait plus assez de profits, la mine. L’homme a pleuré parce qu’il n’avait plus de travail, donc plus d’argent, donc plus de vie. Alors, toujours au nom du progrès on a inventé Tchernobyl. Tchernobyl et La Hague, les pétroliers de cinq cent mille tonnes, les cités-dortoirs et les banlieues défavorisées, l’élevage intensif et le remembrement, les nitrates dans l’eau, les produits cancérigènes et la maladie de Creutzfeldt-Jacob, l’amiante, le sida et les hépatites A, B, C et D par transfusion sanguine, les chômeurs qui deviennent érémistes et ensuite sans domicile fixe ou non, la pollution de l’air, la pollution de l’eau, la pollution de la terre, la bombe A, la bombe H, le napalm, les mines anti-personnel, la déforestation, la désertification des campagnes et le saccage des vallées pour cause d’autoroutes et de TGV, la Bourse, les pétrodollars et les narcodollars, le trafic d’organes, le clonage… et quoi encore ?

Car bien sûr j’en oublie et nous ne sommes pas au bout de nos peines puisque nous entrons dans l’ère de la cyberculture. Cyberculture, mon cul ! Je hais cette époque et elle me le rend bien.

En 1929 René Crevel posait la bonne question : Êtes-vous fous ? Aujourd’hui, la réponse s’impose avec une évidence dramatique. Oui, nous sommes cinglés, et suicidaires de surcroît. Le progrès rend fou, et fou dangereux qui plus est. Nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis et comme tous les idiots congénitaux nous affichons un sourire niais de satisfaction. On joue massacre à la tronçonneuse tous les jours, le public est content, il paie et il en redemande. Ah ! Masochisme quand tu nous tiens ! Nous nous sommes nous-mêmes condamnés pour crimes contre l’humanité à l’échelle planétaire, dès lors il n’est pas étonnant que les sectes de toutes obédiences fassent recette.

Du passé faisons table rase. Eh ben, voilà coco, c’est fait ! Seulement, à deux pas du déjà célèbre deuxième millénaire dont on nous rebat les oreilles à chaque fois qu’il s’agit de vanter l’avenir radieux, traînent encore ici et là quelques traces un peu jaunies auxquelles s’accroche un frisson de mélancolie.

Non, vous n’avez pas encore complètement tout effacé, tas d’ignobles salauds progressistes et le recouvrement programmé de la planète à grands coups de béton précontraint laisse apparaître ici ou là quelques débris d’une vie qui se voulait plus humaine mais trop fragile, trop vulnérable. Oh ! Ça ne va pas durer, vos bulldozers veillent et piaffent d’impatience. André Hardellet pouvait encore partir à la recherche de ces territoires en voie de disparition, non pas à la recherche du temps perdu mais du temps suspendu. En fouillant dans sa mémoire et en creusant l’imaginaire, il pouvait dire : Ce qui se trouve derrière moi, sur la ligne temporelle, me paraît aussi se situer dans l’avenir. Je m’en vais vers cela, je le projette dans le futur, comme s’il me fallait attendre encore pour en découvrir la véritable nature et l’aboutissement. Mais ceux qui ont vingt ans aujourd’hui, comme Hardellet en avait vingt en 1931, ceux-là n’auront rien à se mettre sous la dent pour plus tard. Pour eux la nostalgie ne sera forcément plus ce qu’elle était. Comment s’émouvoir au souvenir de cette quincaillerie de supermarket installée dans cet univers de pacotille déjà condamné à disparaître avant même d’avoir été imaginé. Tant pis pour eux, n’est-ce pas, le progrès est en marche et rien ne l’arrêtera. L’avenir de l’humanité vaut bien quelques sacrifices. Tu parles ! Évidemment, le livre de Baudouin de Bodinat ne contient pas l’ombre d’un soupçon de parcelle d’espoir. Il ne propose rien. Il ne dit pas : Il faudrait… Y’a qu’à… Faut qu’on… Si tous les gars du monde…ou pourquoi pas Demain on rase gratis… En résumé, ce n’est pas un programme électoral, seulement un constat. Après l’avoir lu, vous n’avez aucune chance de pouvoir vous dire comme Louis Pons : Ça va bien en ce moment, j’ai le moral qui remonte à zéro. Mais bon, on n’est pas sur terre pour rigoler !

Afin donc de vous inciter à vous rendre dans les meilleurs délais chez votre détaillant pour vous procurer la dose de strychnine nécessaire (plusieurs si vous lisez ce livre en famille), je me propose de vous lire quelques lignes de cet ouvrage chaudement recommandé par Michel Polac et moi-même.

On conviendra que les nouvelles d’aujourd’hui, entendues il y a vingt ans, nous auraient paru un absurde cauchemar, une mauvaise plaisanterie. Le journal de l’année prochaine ne nous semblerait pas moins inepte et déprimant. Nous le lirons pourtant de notre vivant. Lichtenbergdisait sa curiosité de savoir le titre du dernier livre qui serait imprimé. Je crois que personne n’a celle d’assister à l’ultime journal télévisé.

J’ai remarqué aussi combien nous impatiente la lecture des vieux livres. Nous voudrions les avoir lus pour l’espèce de consistance que cela donnerait sûrement à notre cervelle, que nos pensées s’en trouveraient plus nombreuses, nettement formulées et à propos. Mais ces volumes d’histoires surannées, de morales vieillottes et compassées, s’avèrent laborieux, d’une lenteur de résultat exaspérante alors que les événements se précipitent dans un affolement de soldes universels, une excitation de liquidation générale avec des pays entiers passant à l’équarrissoir avant d’être rayés de la carte du monde. On se fait par exemple un devoir d’entendre Montesquieu et son Esprit des lois, mais les heures qu’il faut pour venir à bout de ce fatras d’antiquités se traînent péniblement quand il y a dehors des vaches atteintes de Creutzfeldt-Jacob, des krachs boursiers par satellites, des engouements d’une semaine publiés par haut-parleurs, que des gloires instantanées clignotent dessus le vacarme des villes motorisées, durant qu’on maintient en animation suspendue le cadavre d’une femme enceinte, à tout hasard d’en extraire un fœtus viable et d’en étudier ensuite les bizarreries psychologiques. Un après-midi de congé, on s’assoit avec l’idée de prendre connaissance du Rameau d’or de Frazer, pourquoi pas. On tourne quelques pages avec application et puis l’on bat la campagne : le moyen de rester tranquille avec du thiabendazol dans le foie, apprenant le naufrage au large de nos côtes d’une cargaison de neurotoxiques destinée à l’agriculture sous-développée ; sachant que des ordinateurs spéciaux épluchent le génome humain et programment pour le prochain siècle les besoins de ce cheptel, que des virus sans copyright rôdent autour de nos défenses immunitaires ruinées.

Voici encore ce que je lis dans le journal : un fabricant d’aliments pour bébé retire de la vente sa récente production, l’analyse des compotes faisant état d’une concentration anormalement élevée de pesticides et de fongicides. Certes le nihilisme bourgeois n’est pas une vision tardive, n’est pas une nouveauté sous le soleil : c’est bien avant notre ère qu’un grand propriétaire mélancolisait que tout était vanité, poursuite de vent et folie, et le triste Khayamaprès lui, qui avait le vin rationnel. Mais il n’est pas égal, quoi qu’en disent les apologistes, de méditer ces mots à l’ombre d’une ziggourat ; ou que ce soit au volant de son automobile, apercevant depuis l’autoroute les tours de refroidissement d’une centrale nucléaire bâtie sur une faille sismique.

Voilà ce que j’ai pensé en me réveillant : chaque matin nous reprenons conscience dans un monde un peu plus étroit et confiné qu’il n’était la veille : les horizons se sont rapprochés et nous éprouvons que leur confusion se referme sur nous ; la voûte du ciel s’en est un peu plus solidifiée d’oxyde de carbone, de couloirs aériens, d’ondes hertziennes. Chaque matin la sonnerie du réveil nous ramène dans l’air irrespirable de ces pensées jamais renouvelées et ouvrant la fenêtre nous retrouvons le monde encore appesanti de magasins géants avec leurs parkings, de sorties d’autoroutes, de banques de données, d’ordures ménagères imputrescibles ; un peu plus encombré de télécopieurs, de caméras de surveillance, de guichets automatiques qui nous tutoient, de chaînes de télévision spécialisées, de fongicides mutagènes, de métaux lourds, d’herpès, de cancers du sein, d’hémorragies intestinales ; chaque matin nous ressuscitons à un monde taché de mazout qui perd ses arbres et se dessèche, où la nature sénile et délabrée égare ses typhons dans les zones tempérées, où les charters du tourisme de masse mettent en loques l’ozone stratosphérique, où des instituts stratégiques de prévision préparent la mise en exploitation de la Sibérie et du Canada grâce au réchauffement de la Terre, où des chalutiers informatisés se disputent, parmi les plastiques et toutes les merdes flottantes de l’avenir moderne réalisé, les derniers thons rouges dénoncés par des satellites d’observation.

Chaque matin nous nous réveillons dans un monde que la plupart n’ont jamais connu autrement que par ces jours sans lointains, sans l’espace terrestre devant eux pour une longue suite d’années où rien n’était inscrit encore ; que par ces jours où les générations futures débarquent constamment sans attendre que les anciennes aient laissé la place, parce qu’il n’y a plus d’avenir, de lendemains de l’humanité, et qu’il faut bien mettre tous ces gens quelque part.

Voici ce que j’ai vu d’autre : à la frange des villes il y a toujours de ces quartiers aigres et maladifs où il semble que la vie pousse en désordre, inutile, dénudée et bizarre comme dans ces terrains vagues tout mélangés d’ordures. Et chaque fois au gré de cette promenade rencontre-t-on, abandonné aux saletés et aux excréments du trottoir, un matelas qui exhibe au grand jour le mystère de sa face anonyme souillée d’écoulements. Et qui se dresse alors je ne sais comment devant les yeux de mon imagination comme L’authentique saint suaire de Turin de nos vies honteuses et bafouées.

JCD

 

 

Baudouin de Bodinat – La vie sur terre – L’Encyclopédie des nuisances éd. 1996, réédité en 2008, disponible en librairie

Joseph Delteil – 1894-1978 – poète écrivain

René Crevel -1900-1935 – écrivain dadaïste, puis surréaliste

André Hardellet – 1911-1974 – poète et romancier

Baudouin de Bodinat – vraisemblablement pseudonyme d’un philosophe et essayiste contemporain

Louis Pons – artiste singulier, dessinateur et écrivain contemporain

Frazer – 1854-1941 – anthropologue écossais

Omar Khayyâm – 1048-1131 - poète persan, mathématicien, astronome  

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