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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 14:07

Rudy Ricciotti – L’architecture est un sport de combat – Ed. Textuel, 2013 (94 p., 15 €)

 

Paraphrasant Bourdieu, Ricciotti s’affirme comme un redoutable bretteur. Il écrit avec la pointe de sa dague et parle rapière au poing.

La cléricature des politiques et des professeurs d’architecture qui « recyclent au rabais le savoir » ne trouve aucune grâce à ses yeux car il les considère aussi ignares les uns que les autres. Les institutions avec leurs règles et règlements, la « brutalité bureaucratique arbitraire », l’insupportent au plus haut point.

Impossible de le lire sans penser à Jean Dubuffet et son Asphyxiante culture, ou bien aux pamphlets libertaires que Paul-Louis Courier rédigeait sous la Restauration.

Pour lui, l’architecture comporte nécessairement une dimension politique. La neutralité ne saurait être de mise. Il possède à coup sûr l’art de ne pas se faire que des amis dans les milieux officiels.

 

Du Stadium de Vitrolles au MuCem de Marseille, il passe en revue ses réalisations hexagonales majeures : le Pavillon noir à Aix-en-Provence (Centre national chorégraphique hébergeant la Compagnie Preljocaj), le Département des Arts de l’Islam au Louvre, le musée Jean Cocteau à Menton, la rénovation du stade Jean Bouin à Paris. Il s’offre ainsi l’occasion de conter chemin faisant ses démêlés avec une administration jugée tatillonne, arrogante et profondément incompétente. Sa virulence ne connaît guère de limite.

Grande gueule pensante, il se veut trublion. « Un diplôme d’architecte n’est pas une sinécure pour enfants gâtés, c’est une responsabilité, un besoin intellectuel d’en découdre physiquement. »

Tonique, sanguin, vigoureux, il taille des croupières au minimalisme désincarné très en vogue de nos jours, ainsi qu’à l’urbanisme mondialisé dont « l’uniformisation colonise les habitudes et abrutit les cervelles. » Le « salafisme architectural » est une de ses cibles majeures. Le « barnum  de l’art contemporain » hautement marchandisé par Pinault et consorts en prend également pour son grade. Il dénonce avec une pertinence très jouissive le « fascisme marchand né de la médiatisation ».

Face à cela, pour résister au « concassage du désir », il convient de cultiver et de développer des « écritures de résistance à l’uniformité » nous dit-il.

 

Si ses diatribes parsèment le livre, ses éloges et sa défense des métiers et savoir-faire qui fondent son refus des compromis sont fortement affirmés. Il célèbre le talent de chacun des intervenants sur un chantier et n’admet pas que « la parole d’un HEC (puisse avoir) plus de valeur que celle d’un charpentier ou d’un maçon ». Fait notable peu courant dans la profession, il cite le nom de ceux sans lesquels il n’aurait pu mener à bien  ses réalisations. Le fameux Cesar fecit pontem qui permet au général en chef de s’arroger les mérites de la piétaille n’est pas de mise ici.

Il prononce de même un puissant éloge du béton, de ce qu’il permet et de ce qu’il exige de compétences locales « musclées » pour sa mise en œuvre. C’est « un matériau libre de droits », non spéculatif, dont la chaîne de production est courte. « Le béton défend une culture du travail territorialisée et résiste à la délocalisation des métiers ».

Il affirme son opposition irréductible aux structures en acier préfabriquées dans des pays lointains ; y avoir recours comme à un jeu de Lego ne supportant aucun imprévu entraîne une perte patrimoniale de la rigueur propre aux métiers traditionnels.

Ricciotti hurle son « goût du terroir » résolument opposé à la doctrine américaine du supermarché, et il clame son régionalisme méditerranéen face aux vedettes internationales de l’architecture.

 

Exemplaire des parti pris de Ricciotti, le MuCem dont le chantier s’achève sera sans doute l’un des fleurons de l’héritage de cette improbable aventure qu’est Marseille 2013.

Il aura fallu onze années pour qu’il voit enfin le jour, après recours de riverains frileux contre le permis de construire, mise en sommeil à l’occasion du fantasme gaudinesque de l’America’s Cup, opposition de cabinets ministériels pour lesquels les priorités étaient ailleurs.

Il s’agit avant tout d’un « travail d’accumulation des savoirs » rendu nécessaire par  l’utilisation du béton fibré ultra performant (BFUP), un matériau révolutionnaire ; « une haute technologie réunissant (…) des compétences pointues et des entreprises de premier plan ». Mais il s’agit également d’un « lieu de promenade et de culture », d’une « œuvre lisible, triviale et populaire » capable de transcender la vulgarité des architectures officiellement consacrées et de défier un « territoire (qui) se relooke façon Pierre Cardin. Boucle inox à la ceinture et foulard futuriste à la gorge ». (Chacun reconnaîtra le projet Euroméditerranée dans cette aimable métaphore.)

A en juger par l’affluence de visiteurs que suscite le chantier, le pari semble d’ores et déjà en passe d’être largement tenu.

 

Avant de clore l’évocation de ce livre, il est bon de signaler que pour l’auteur art et architecture n’ont pas grand-chose à voir. Écoutons-le : « les artistes opèrent à la limite de la lisibilité politique. Les architectes activent la décision politique. Entre les deux, il y a trop de distance génétique pour s’accoupler (…) Leur réflexion, pour exister, doit affronter les normes en vigueur, sécurité codifiée, urbanisme à la réglementation dantesque, droit de la construction, etc. On est assez loin de l’autonomie des artistes, qui est à la fois un paradis et une damnation. (…) aucune relation entre art et architecture.»

 

Avec Rudy Ricciotti souffle un vent du large qui dégage les bronches !

 

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Published by Blogue-note de Jean Klépal
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marie jeanne 18/04/2013 14:29

voilà qui conforte ton précédent commentaire sur Marseille 2013 !

lolo 29/04/2013 15:50

Bravo pour tes commentaires pleins de fougue sur Riccioti ; on a envie d'en connaître plus sur lui et son oeuvre, car, hélas ! je n'ai pas ta culture et ne le connaisais pratiquement que de nom. Il a raison de dire que la parole d'un maçon vaut autant que celle d'un HEC ou d'un énarque : quand je travaillais, je préfèrais cent fois interviewer un ouvrier à son établi plutôt qu'un directeur dans ses lambris dorés . J'ai hâte de retourner à Marseille pour voir son oeuvre.

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