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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Perspective

21 Août 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Perspective, Quattrocento, Renaissance, Darwin, Montgolfière, Pasteur

 

Alors que des fresques murales et l’architecture gréco-latine manifestent un souci du point de vue, celui-ci a complètement disparu pendant une bonne partie du Moyen-âge ainsi qu’en attestent fresques romanes et peintures gothiques.

Les représentations frontales sur fonds uniformément dorés (l’espace du sacré, du divin, irreprésentable) mettent l’accent sur le sens symbolique du rébus à décrypter, la réalité étant ignorée, invisible, peut-être non vue. Lorsqu’une variante intervient, outre la manière du peintre, elle ne concerne que la taille des personnages, fonction de leur importance, divine ou sociale.

La doctrine enferme et interdit tout débat, cela va de soi. La vérité, unique, exprimée une fois pour toutes, impose des siècles durant son orthodoxie géo centriste. La mésaventure d’Abélard, qui se permit quelque liberté de penser et d’agir aux alentours de l’an mille et la façon dont il paya chèrement cette audace, est bien connue.

Peut-être, employant un langage actuel, pourrait-on parler ici de vérité officielle non débattue (donc mensongère), et de langue de bois.

Survinrent les prémices du Quattrocento puis la Renaissance avec la codification de la perspective et la découverte de l’intérêt considérable des cultures païennes de l’Antiquité. De nouveaux horizons s’ouvrirent alors. L’humain, et non plus uniquement Dieu, devint peu à peu le personnage central à considérer ; le paysage fit son apparition, au jardin clos médiéval un univers infini se substitua progressivement. Le temps des grandes aventures maritimes conquérantes était venu.

La mise en perspective ouvrit de nouveaux horizons à l’esprit, qui s’autorisa des interrogations fondamentales jusqu’à aboutir à Darwin et au rejet scientifique affirmé du créationnisme biblique. La réflexion sur la diversité, ses enjeux et ses modalités, imprégna la sphère sociale non sans provoquer des débats acharnés. Jusqu’à oser imaginer que l’humain pouvait être responsable de sa destinée et libre de ses choix.

Au passage, on osa même couper la tête d’un Roi quelques années après que la montgolfière de Pilatre de Rozier et du Marquis d’Arlandes l’eut surpassé à la Butte aux Cailles, à Paris. Que vaut un Roi cloué au sol face à des sujets capables de se situer plus haut que lui ? (A ce titre, 1783 est bien plus important que 1789)

 

Aujourd’hui c’est bien de mise en perspective, et non d’affirmations péremptoires, que nous aurions besoin face aux questions posées par la pandémie du Covid 19. Attaque massive d’un virus dont nous ne savons pas grand-chose, sinon qu’il est capable d’envoyer la planète entière sur le banc de touche.

Au 19e siècle, Pasteur mena sa lutte victorieuse contre les microbes en s’appuyant sur un mouvement hygiéniste en difficulté, car éparpillant ses cibles. Il parvint en quelques années à imposer une cohésion des liens sociaux entre hygiénistes, médecins militaires, éleveurs et agriculteurs, fermiers, patients, et industriels, en faisant de son laboratoire de la rue d’Ulm un lieu politique vivant et créateur, capable de se déplacer rapidement sur le terrain pour mettre en place la pédagogisation et la vulgarisation de la preuve de l’efficacité de ses travaux, grâce au relais d’une presse attentive immédiatement convoquée. En peu d’années il parvint à convaincre de l’intérêt des vaccins puis des sérums, mais aussi à faire en sorte que la France entière se lave les mains avant de passer à table, fasse bouillir son lait et ne crache plus à terre sans aucune retenue.

Les circonstances actuelles sont évidemment différentes, mais néanmoins…

De quoi sommes-nous désormais les témoins sinon de l’accélération d’une terrible régression, passant par pertes et profits les acquis de la Renaissance et ceux d’une science se voulant humaniste ?

 

Jadis doré à l’or fin, désormais traité à la bombe fumigène (street art sans doute), le fond du tableau est redevenu d’une opacité totale. Rien ne laisse imaginer qu’il puisse exister un débouché possible, voire un autrement.

Sergents du guet ou CRS, la fonction demeure inchangée : se garder de tout débordement populaire. Ecclésial ou républicain, l’argument d’autorité, celui  de la Vérité officielle imposée, conserve toute sa force, le jargon tour à tour impérieux ou lénifiant l’accompagnant n’a aucune intelligibilité. Le Verbe autocrate évince toute velléité de pensée autonome. Les statistiques les plus terrifiantes sont chaque jour jetées en pâture à un auditoire désabusé, aussi peu soucieux de l’absence totale de références que de la nature des échantillons considérés. Cette litanie quotidienne perverse entretient l’angoisse, diminue donc le risque d’une réaction exigeante face au retour à l’obscurantisme ecclésial moyenâgeux.

On n’émascule plus Abélard, on se contente de l’éborgner ou de le mutiler plus légèrement, et on l’abreuve à jet continu de contre-vérités anesthésiantes, grâce à une presse servile, vidée de toute exigence de rigueur.

Assurer et maintenir son empire à tout prix, l’Église sut y parvenir des siècles durant, le Pouvoir démocratique régalien s’y emploie de belle manière. Il nous entraîne dans sa perte.

Les forces susceptibles de converger, celles de la science, de l’écologie, du politique, et du dynamisme populaire entretenues par une pédagogie ad hoc, sont farouchement tenues à distance les unes des autres. Soigneusement verrouillées, les portes des laboratoires protègent des intérêts particuliers hautement concurrents, loin d’une priorisation du traitement efficace du plus grand nombre.

L’anathème prospère. Chercheurs, savants et politiques gardiennent jalousement leurs territoires, s’épient et se canardent dès que l’un prend le risque de sortir de la tranchée, même muni d’un drapeau blanc.

Les écologistes sont un peu comme les hygiénistes au moment pré-pastorien : les cibles sont si nombreuses et si diverses que leurs énergies se perdent dans la mouvance des sables bitumineux si nécessaires aux hydres de la finance.

Où allons-nous, quels sont les desseins majeurs, comment s‘organise l’exploration de nos zones d’ignorance ? Nulle tentative de réponse à cela, sinon le maintien du système économique.

L’absence de mise en perspective, l’absence de pédagogie, le seul recours à la soumission et la répression sont gravement mortifères.

La culture extensive du rébus médiéval prolifère en maints pays. C’est indigne chez nous comme ailleurs. Le silence systématique organisé est hautement coupable. L’absence de réflexion collective, c’est-à-dire la passivité intellectuelle, favorise un pourrissement dramatique des relations interpersonnelles, elle met en péril notre société, qui n’en demande pas tant. Elle nous ronge au plus profond, sans doute durablement.

Inadmissible !

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