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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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Brèves (13)

28 Février 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Offre exclusive contre désir d’art

 

Dans ma précédente « Brève » j’évoquais le désarroi du public face à l’offre dominante des institutions en matière d’art. Comment pourrait-il en être autrement alors que les officiels de l’art s’acharnent à imposer leurs choix marchands ? Il s’agit d’un écart comparable à celui que l’on rencontre en matière d’aménagement d’espace public, où la concertation véritable n’est pas du tout la règle. Quelques-uns, autoproclamés Grands Sachants compétents, décident de ce qu’ils estiment bon et pertinent pour les autres.

 

Pouvoir de décision unilatéral et mépris du plus grand nombre vont de pair.

 

Il est vrai que parfois des artistes eux-mêmes, pas nécessairement encartés dans le circuit strictement marchand haut de gamme, entretiennent ce fossé. Je pense en particulier à tous ceux qui œuvrent, souvent avec bonheur bien que de manière absconse, dans l’intervalle entre l’art et les sciences. S’il est relativement facile de distinguer l’activité du Léonard de Vinci artiste stricto sensu de l’encyclopédiste se tenant aux franges de l’architecture, de la physique, de la mécanique ou de la physiologie, le distinguo est aujourd’hui beaucoup plus compliqué, ne serait-ce qu’en raison de l’envahissement de notre monde par les sciences et les techniques de pointe.

Assimiler à l’art des recherches esthétiques fondées sur des connaissances à caractère scientifique se tient hors de l’évidence et ne favorise pas nécessairement leur accessibilité.

 

De surcroît, de nombreux artistes empruntent des mediums de tous ordres pour leur travail. Celui-ci se présente alors souvent sous la forme d’installations triviales, de banales productions audio-visuelles, de métaphores univoques s’apparentant parfois à des rébus ou à des constats banals. La singulière prétention de ces productions ne parvient pas à masquer leur indigence. Rien n’assure que leurs auteurs puissent un jour parvenir à rivaliser avec le mystère poétique de La Tempête de Giorgione, mais... la question n’est plus là depuis longtemps.

En règle générale, ces travaux nécessitent un commentaire discursif destiné à les anoblir. Ce qui les tient évidemment à distance et les dessert, tant est notable la distance entre l’intention exprimée et la réalisation.

 

Désormais quand on parle d’art on ne sait plus très bien de quoi on entend parler.

Le contact est devenu si difficile ente monde de l’art et public que tenter de le rétablir devient une urgence. Il s’agit clairement d’une gageure à relever.

 

Un échange récent avec un public composite, à l’Alliance française de Venise (cf. ma carte postale de Venise, sur ce blogue), m’a confirmé que le désir de se situer et de comprendre, c'est-à-dire de pouvoir s’approprier l’art et ses différents modes d’expression demeure ancré chez beaucoup de personnes, désorientées mais pas dissuadées pour autant. Ce qui témoigne de la permanence d’un véritable désir d’art. C’est bien moins de désintérêt qu’il s’agit, que de méfiante réserve face aux postures autoritaires des soi-disant faiseurs d’opinion, dont le creux prétentieux du faux-semblant transparait malgré les pieuses soumissions qu’il requiert.

 

Comment dès lors s’y prendre pour assurer le passage de spectateur médusé, sinon récusé,  à acteur participant ? Bien sûr il ne suffit pas de dénoncer. Les dénonciations réitérées ont peu de chance de convaincre, nous le savons bien.

Comment persuader des artistes souvent craintifs que l’autre n’est pas une entrave, mais un élément constitutif de l’œuvre, par la qualité de son regard, par ses réactions, par sa simple présence ?

Comment dans les travaux inclure la part du regardeur ?

Questions essentielles, questions difficiles aux tentatives de réponses non assurées.

 

Dans la mesure où l’expression artistique coïncide avec une quête du bonheur et de la connaissance, le partage du sensible pourrait sans doute établir un lien communautaire. Ce qui équivaudrait alors à développer une modalité aimable des relations interpersonnelles, par les moyens de l’art lui-même. Nous touchons ainsi une dimension politique de l’art, qui serait celle de l’apprentissage progressif de la démocratie, c'est-à-dire du vivre ensemble.

 

Dans une Brève récente (n° 10) j’ai parlé du mouvement des « nouveaux commanditaires ». C’est sans aucun doute une voie, assurément porteuse. Les témoignages semblent probants, ils requièrent notre attention.

 

Il est d’autres abords parfois plus humbles, complémentaires et nécessaires, ils s’efforcent d’inciter au regard, à l’écoute et au partage :

-          organiser des rencontres et des débats véritables à l’occasion d’expositions ou de parutions d’ouvrages ;

-          réaliser, publier et diffuser des supports favorisant la lecture attentive et patiente des œuvres, c'est-à-dire des véhicules s’efforçant de démystifier l’accès prétendument réservé aux happy few, seuls initiés ;

-          montrer par l’exemple que l’art c’est possible et que l’on peut mieux vivre avec, d’où l’importance à accorder aux collectionneurs et autres amateurs, dont les témoignages pourraient être sollicités ;

-          ne jamais admettre qu’une présentation d’œuvre ne soit accompagnée de dispositifs de prise en charge par chacun des visiteurs. Il est évident que les cartels et les panneaux historico-théoriques n’y suffisent pas. Il y a là matière à inventer.

Exposer ne peut absolument se suffire à soi-même. Organiser une exposition, la réaliser et la faire vivre est un travail considérable. Se contenter d’accrocher ou de montrer est presque insultant.

 

Le rôle des institutions vouées à l’art, musées, galeries, lieux d’expositions temporaires, celui de l’enseignement, l’engagement des artistes eux-mêmes, du moins certains d’entre eux, acceptant d’aller au devant du public en toute simplicité, tout cela devrait pouvoir d’abord changer de fond en comble, puis contribuer à substituer peu à peu à une offre totalitaire exclusive de toute autre une demande véritable d’art, donc à réintroduire une dimension du respect dans nos vies.

 

Quel vaste champ de réflexion et d’expérimentation nous est offert ! Combien la remise en cause des structures officielles, totalement inefficaces et dépassées, est urgente ! Combien inutile l’entretien d’un réseau de commissaires politiques culturels pour cela !

C’est aux artistes, aux amateurs, au public en général qu’il convient de prendre les choses en main et non pas aux seuls professionnels de la profession, comme disait naguère Jean-Luc Godard à propos du cinéma.

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Brèves (12)

19 Février 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Art

 

Selon un jeune artiste japonais récemment rencontré, Akira Inumaru, le terme Art que nous employons si communément, se traduirait en japonais par un idéogramme signifiant une certaine manière de la beauté.

 

 

 

Embargo

 

Lancinante, la question revient : faut-il fournir ou non des armes aux insurgés syriens ? On retrouve le dilemme déjà posé au moment de la guerre d’Espagne. On sait ce qu’il en fut de la non intervention proclamée et de ses conséquences.

Si l’on veut se débarrasser du dictateur et évincer le risque d’une prise de pouvoir par les « fous de Dieu », ce qui ne ferait que remplacer une calamité par une autre, il n’y a pas à tergiverser.

 

 

 

Faux sens

 

Qu’est-ce que la gauche de gouvernement en France (et pas seulement) sinon un rassemblement de technocrates et de grands bourgeois socialement bien établis partageant avec la droite l’idée que la liberté individuelle (la leur et celle de leurs affidés), c'est-à-dire la liberté d’entreprendre, prévaut sur toute autre. Ainsi social-démocratie et libéralisme économique font du mano a mano, les postures si théâtrales puissent-elles être n’y changent rien.

Au nom de cette notion radicale et exclusive de la liberté, l’humanisme est sans cesse bafoué, l’homme n’est plus qu’un gêneur. Lorsqu’il revendique son droit au partage du pouvoir et à la prise de décision, ce fâcheux est évidemment de trop. D’où, notamment parce que très visibles, la permanence des réflexes policiers face aux revendications collectives, comme les pseudo concertations qui servent de caches misère aux décisions arrêtées.

Lorsqu’on parle de gauche (de gouvernement), il y a flagrant délit d’abus de langage. Gauche véritable et gouvernement paraissent fort peu compatibles, et si d’aventure ils tentent de l’être leur viabilité est éphémère.

 

 

 

Le mot n’est pas la chose

 

Il se pourrait que démocratie ne désigne qu’un mode de vivre ensemble qui n’en est encore qu’au stade des borborygmes. Ce terme éculé est souvent sollicité hors de propos, il est devenu un argument passe-partout pour défendre l’indéfendable, il sert fréquemment de préservatif aux pratiques les plus contestables.

De fait la démocratie ne concerne que très peu de pays. De nombreux peuples y aspirent sans bien savoir de quoi il peut s’agir. L’organisation socio-politique à laquelle ce régime s’est substitué avec énormément de difficultés est à peu de choses près la même depuis les origines des temps historiques. Il a fallu les révolutions anglaise, américaine et française pour tenter d’imposer son fragile avènement. Et aujourd’hui nous sommes encore loin, très loin, du compte. Le risque de régression est permanent.

Au regard de l’Histoire et du nombre, tout cela est bien peu, encore très faible, une simple lueur.

Se montrer exigeant et impatient n’est que normal et tout à fait compréhensible, cependant passablement déraisonnable. L’Histoire n’est que du temps long.

 

 

 

Mystère

 

Parler d’art c’est essentiellement aborder le domaine du mystérieux, de l’alchimie, de la transsubstantiation. « Comment se transmet ce que l’on est, à ce que l’on fait ? » s’interroge Olivier Céna dans une récente chronique. Question fondamentale qui est celle de l’incarnation dans une œuvre. Question fondamentale qui est celle de la recherche de soi dans une œuvre. Donc de l’implication et de l’application, aussi bien pour l’artiste que pour l’amateur.

Nous avons là semble-t-il une clé pour aborder la difficile question du départ entre l’artiste et le fabricant.

Aussi doués puissent-ils être, les fabricants si prisés par l’industrie culturelle appliquent des recettes, parfois très complexes pour donner le change. Ils rusent avec les moyens et les matières en procédant par moulages, compressions, tronçonnages, traitements informatiques, bidouillages électro-acoustiques, etc. Ils demeurent extérieurs à ce qu’ils font, ils produisent et reproduisent. Ce qui n’exclue pas forcément le talent et quelque élégance trompeuse dans l’exécution.

Les gardiens de la Bourse du Commerce de l’Art donnent leur onction et baptisent artistiques de dispendieuses pacotilles. Si ce phénomène n’est pas nouveau, il atteint de nos jours une intensité accrue. Cela est particulièrement notable dans le domaine de la « sculpture » où les moulages en savon bien astiqué font florès dans l’espace public, surtout depuis que le Château de Versailles fut mis à contribution pour les promouvoir.

Comment s’étonner dès lors du désarroi du public et de la difficulté de la rencontre avec cette considérable partie du monde de l’art qui se tient à l’écart du tape à l’œil ?

 

 

 

Pontife

 

La nouvelle de la résignation du Pape emplit le Landerneau médiatique, comme de bien entendu.

Le Pape n’est que ce qu’il est, il fait son métier de Pape, on ne saurait en attendre aucune surprise. Il ne représente quelque chose d’important que pour ceux qui se réfèrent à la religion, catholique en particulier.

Cela étant, cette décision inattendue est tout sauf négligeable. Un grand de ce monde reconnaît ses limites, décide de ne pas les cacher et annonce publiquement qu’il ne se sent plus en état de conduire les affaires de son ressort. Il semblerait qu’il ait préparé la relève par la mise en place progressive de personnes susceptibles de lui succéder. La chose est si exceptionnelle qu’elle mérite d’être saluée.

Qu’en pensent tous ceux qui s‘estiment indispensables et s’accrochent désespérément à leurs hochets, à leurs titres, à leur pouvoir ? Qu’en pensent tous ces cacochymes podagres qui refusent de passer la main ? Qu’en pensent tous ceux qui jardinent soigneusement le vide après eux ?

 

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Carte postale de Venise

11 Février 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

 

Alors que je croyais n’y pas retourner de sitôt, l’invitation à participer à un débat organisé par l’Alliance française de Venise en parallèle à une exposition des aquarelles de mon ami Alain Sagault, fournit un remarquable alibi. Nous étions conviés l’un et l’autre à parler de notre conception de la relation à l’art.

En détournant légèrement une expression prêtée à Gabrielle d’Annunzio, il s’agissait avant tout de s’interroger sur les voies à emprunter pour exercer l’art de faire jouir de l’art. Assistance nombreuse, attention soutenue, beaucoup d’interventions pertinentes. Plaisir.

Bel enjeu, joli défi, merci à l’Alliance française de Venise installée en un lieu un peu secret dont la décoration intérieure du 18e siècle a été soigneusement conservée jusqu’à présent (Casino Venier, San Marco 4939, Ponte dei Bareteri, 30124 Venezia – www.afvenezia.it).

 

 

Pour aller de l’aéroport Marco Polo à San Zaccaria, le vaporetto prend son temps, il musarde, passe par Murano et le Lido. La lagune nous est progressivement offerte. Des grues métalliques à l’Arsenale composent un bel ensemble, des goélands posés sur les ducs d’Albe ne nous prêtent aucune attention. Habitués, ils en ont vu d’autres. Soleil, bise très fraîche, lumière tamisée, nous y sommes à nouveau.

 

Photo 041 

 

Revisite rapide de la basilique San-Marco, nous passions devant, il n’y avait pas de queue, pourquoi pas.

C’est grand, c’est sombre, c’est très riche, opulent, beaucoup de monde, le flot ballotte un visiteur aveuglé et gavé. Vite la sortie, le parcours est balisé, ça aide.

 

 

Surtout ne pas se laisser dissiper, prendre le temps de jouir de Venise, qui impose de se dépouiller, de se faire autre, pour s’abandonner à ses charmes.

Aller à Venise est de peu d’intérêt, il faut parvenir à devenir Venise soi-même. La véritable et profonde beauté de Venise, c’est d’admettre qu’il est impossible de tout voir, que cette prétention serait ridicule. Sa véritable et profonde beauté réside dans ce qu’on admet d’ignorer.

A-t-on jamais besoin de ce qui nous échappe ? A-t-on jamais besoin de ce qu’on ignore ? Venise, notre miroir, nous impose son silence.

 

Au Campo San Giovanni e Paolo, la statue équestre de Coleone par Verocchio dialogue avec la façade de l’ancien couvent devenu hôpital. Il y a là une exceptionnelle harmonie, quelque chose de l’ordre de l’accord parfait. Si l’Italie offre presque partout des cadeaux inouïs, nous sommes ici au pinacle.

 

 

Plusieurs rencontres avec le peintre Franco Renzulli, à l’Alliance française, puis chez lui et enfin à son atelier, l’Antro.

Il habite au Lido, un non lieu comme partout. L’appartement est plein de lui, d’impressions rapportées de séjours marquants - Mali, New York -, meubles, décorations, peintures et sérigraphies. Son épouse nous fait les honneurs de la maison, elle est très attentive, elle porte à coup sûr une histoire personnelle fort chargée débouchant sur le mystérieux bonheur de l’Art.

L’Antro, à deux pas de la Salute (quel morceau de bravoure !), est une caverne dont l’accès est dissimulé dans une étroite venelle, défendu par une lourde porte cloutée. Il est clair qu’il faut être averti pour l’emprunter. Les très rares fenêtres sont soigneusement occultées, la lumière naturelle est bannie.

Où poser le regard dans ce vaste capharnaüm ? Le privilège d’une intimité nous est offert, à nous de nous débrouiller. Renzulli nous regarde regarder. Il débouche sans mot dire une bouteille de prosecco tenue au frais dans l’attente de notre arrivée. Sa peinture très habitée, nourrie d’influences multiples, solidement enracinée, est a-temporelle. Solaire, éruptive, la palette est éclatante, jaillissante (verts émeraude, jaunes étincelants, dorures, bleus francs, rouges affirmés…). Des détails minuscules nous guettent et attendent tranquillement que nous les découvrions.

La lumière du jour est proscrite ici ? Normal puisque ici un thaumaturge rivalise et crée sa rivale.

Peinture vénitienne, absolument, en parfait accord avec Venise, son histoire, sa lèpre, ses algues moussues, ses vibrations colorées, son opulence, la vie, la disparition et la permanence du renouveau.

Très intéressante sculpture en verre moulé, patiné, l’Ambassadeur du vent. Une bougie allumée en fait murmurer les reliefs.

Il y a du Vulcain mais aussi du Méphisto chez cet homme présent-absent, à l’évidence pénétré du sens du sacré. Un officiant de la peinture.

Certainement une figure de Venise, une de ses innombrables énigmes. Il faudrait pouvoir le mieux connaître, parler longuement avec lui, prendre tout le temps nécessaire à une exploration patiente de son travail.

  Photo 068

                 

 

Musées (Accademia et Scuola Dalmata, aux Schiavoni), la moindre des choses. Revoir des œuvres attachantes, comme relire un livre, occasion de scruter, d’approfondir, de découvrir.

Carpaccio, Bellini (une superbe Pieta inscrite dans un triangle, jeu de couleurs, au bas un Poliakoff !), Giorgione (La Tempête et son mystère ; à plusieurs mètres évidence subite des perspectives et de la profondeur, la femme dont l’épaule reçoit la lumière est centrale, le héron sur un toit ?).

Ils nous attendaient, nous les attendions, une fois de plus la rencontre a lieu, toujours aussi intense et captivante. Ceux-là justifient le voyage, ils n’étaient que peintres

 

Nous en entendîmes parler, il pleuvait, nous y sommes allés. Guardi, au musée Correr, place Saint-Marc. Eh bien, décidément non ! Pas trouvé le moyen d’entrer dans ce type de peinture. Personnages miniatures, très fouillés, perspectives soignées, architecture, des documents pour livre d’Histoire sur la vie à Venise au 18e. Des lumières, quelques timides audaces de touche, des brocarts. Bien inférieur à Watteau. Peinture strictement narrative.

 

Voir Venise, hors de ce qui est à voir.  

 

Burano, Torcello, la lagune dans toute sa splendeur. Ombres et lumières, couleurs atténuées, alignées de pali, ruines au fil de l’eau. Burano, pittoresque, Torcello, dépeuplée et magnifique : une église romane aux très justes proportions, avec de somptueuses mosaïques byzantines. Quelques rares visiteurs, des amoureux sans doute, le bonheur !

 

La brume propose ses portes dérobées et ses passages secrets. Une sirène vespérale annonce l’aqua alta imminente.

Le monde des oiseaux. Ils se posent où ils veulent et contemplent.

Jouissance du silence de Venise, ville à la respiration apaisée, selon ses venelles, ses labyrinthes et ses campi. Ville d’une surprenante propreté, pavée d’eau. Venise qui nous rend heureux, sereins et attentifs. Oubli de la ville, oubli de la soumission servile aux stériles prothèses mécaniques.

Venise, New York, lieux où le délire bâtisseur connaît son apogée.

 

Le quartier de Castello avec aspects encore assez populaires, à l’abri de l’officialité, à très peu de ponts de la Place Saint-Marc.

Il est malheureusement probable que le tourisme tue progressivement Venise et en chasse les vénitiens, remplacés par les grosses fortunes internationales.

Qu’est aujourd’hui devenu le Carnevale, à l’origine sans doute un moment de démocratie avec le renversement possible des rôles. Avancer masqué pour toucher à l’inatteignable ou bien se donner en spectacle et prendre la pose comme aujourd’hui ?

 

Le Carnaval débute, nous rentrons.

 

cl. JK – La Lagune de Venise ; Franco Renzulli à l’Antro

 

 

 

 

 

 

 

 

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Brèves (11)

5 Février 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Attention lecture, danger !

 

Le Nazi et le Barbier, Edgar Hilsenrath (éd. Attila 2012, 510 p.) est un gros livre, très gros, tellement gros à première vue, que l’envie d’enjamber les pages vient bientôt. Quelle erreur, car très vite il faudra y revenir tant la lecture éprouvante, très éprouvante, exerce d’empire sur le malheureux lecteur livré à la diablerie hautement provocatrice de l’auteur.

Né en Allemagne en 1926, Hilsenrath a survécu aux horreurs de la guerre, il a ensuite émigré en Israël, avant de s’établir à New York. Ce livre a été écrit en allemand en 1972, son aspect iconoclaste en fit d’abord un objet de scandale

 

Dans ce roman aux allures picaresques, le narrateur raconte la montée du nazisme et l’Holocauste à laquelle il participe avec beaucoup d’allant et de sérénité car c’était permis. Il se considère comme un petit poisson, génocidaire de masse certes, mais menu fretin.

Il décrit avec force détails l’effondrement de l’Allemagne et la peur des ruskofs, tout en expliquant comment il échappe à la dénazification et au procès qui l’attend, grâce au marché noir dont il devient un gros bonnet, puis à l’adoption de l’identité d’une de ses victimes -  un ami d’enfance auquel il se substitue dans un fantastique jeu de miroir -. Ce subterfuge lui permet d’émigrer en Palestine où il se convertit avec ferveur au sionisme jusqu’à combattre pour la création de l’Etat d’Israël. Il trouve là-bas l’occasion de continuer à assouvir son fanatique besoin d’affirmation de soi allié à son total mépris de l’autre. Outrances, dérision, horreur, répugnance, se conjuguent pour terrasser le lecteur

 Le bourreau demeure tel qu’en lui-même, il lui suffit de changer de camp pour rester cohérent…

 

Pris dans les mailles d’un récit mené de main de maître, il s’avère vite impossible de se défaire du sortilège : nécessité absolue de savoir ce qu’il advient, ce qui suit, comment s’enchaînent les événements les plus invraisemblables. Le lecteur est tétanisé par un style d’une efficacité inouïe.

 

Cet écrivain est dangereusement corrosif. Il possède une force invraisemblable, à l’énormité parfois rabelaisienne, un humour stupéfiant vis à vis de soi et des siens, un recul exceptionnel qui lui permet de fulgurantes visions de l'histoire contemporaine.

Plus que redoutable, il décape tout ce qu'il aborde avec une audace et une maestria confondantes.  

Quel incroyable livre !

 

 

 

Etrange

 

La planète est en péril certain, des millions de gens meurent de faim, de pauvreté, d’ennui, et on fait du mariage gay une préoccupation majeure. Le projet de loi si décrié possède un caractère permissif et non contraignant tout à fait extra-ordinaire. Une fois votée la loi n’obligera personne, elle offrira simplement une liberté accrue à quelques-uns. Nulle once de  liberté fondamentale ne sera entravée, que cela ferait-il perdre à ces hordes vindicatives, juges du bien et du mal au nom d’une morale rance, où est le préjudice invoqué ? Belle illustration de la moisissure des esprits bien pensants, l’Eglise catholique et les ligues de vertu reviennent grossièrement en force sur le terrain politique, là où n’est évidemment pas leur place. Il semblerait que les représentants d'autres confessions se tiennent sur une prudente réserve.

Exemple parfait d’un débat inutile et surtout mal conduit, tout juste bon à détourner les attentions des reniements, reculades, et soumissions à un ordre en perdition, dans lequel nous nous perdons tous, qui semble-t-il ne peut être détruit que par son propre achèvement, inéluctable.

 

Pendant ce temps on part à la reconquête du Mali au prétexte d’une lutte contre le terrorisme en général, ce qui ne peut qu’inspirer la plus grande méfiance depuis les déviances que l’on sait grâce aux réjouissances de l’ère Bush et consorts. A part la haute main sur les mines d’uranium voisines, de quelle stratégie politique est-il question ? Quelle bouffonnerie que d’invoquer la défense de la démocratie dans cette Afrique totalement corrompue pour le plus grand bénéfice des anciens maîtres. Les déclarations contradictoires en provenance du Palais de l’Enlysé, nous ne pouvons pas intervenir à la place des Africains – il n’y aura pas d’hommes au sol, pas de troupes françaises engagées – nous resterons sur place le temps nécessaire pour que le terrorisme soit vaincu (octobre 2012 à janvier 2013), rendent perplexe.

 

Pendant ce temps, on s’intéresse aux lamentables aventures de Depardieu.

Allons vite reconduire à la frontière de leur choix tous les Depardieu possibles après les avoir soigneusement enduits de poix et recouverts de plumes !

 

  

                                           

Prémonitoire

 

Dans ses « Cahiers in-octavo – 1916-1918 » (Payot-Rivages, éd. 2009), Kafka décrit la construction fractionnée de la Grande Muraille de Chine :

On formait, dit-il, des groupes d’une vingtaine d’ouvriers chargés d’édifier un morceau de muraille d’environ cinq cents mètres de long ; un autre groupe construisait un mur d’une longueur équivalente en avançant dans la direction du premier. Mais une fois la jonction établie, on ne poursuivait pas la construction en partant de l’extrémité de ces mille mètres, on envoyait au contraire les groupes d’ouvriers dans des régions complètement différentes (…) Cette façon de faire engendra évidemment de grands vides (…) On dit même qu’il y a des endroits où les vides n’ont pas été comblés du tout … ils représenteraient une part bien plus importante que les parties construites (…) comment une muraille peut-elle protéger si elle n’est pas d’un seul tenant ? Plus même, une telle muraille ne peut non seulement pas protéger mais sa construction même est en perpétuel danger.

 

 

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Brèves (10)

20 Janvier 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Désir d’art

 

Si la démocratisation de l’Art est au cœur de discours officiels, la réalité s’empresse de démentir le propos. Les grandes expositions fortement médiatisées contribuent certes à une meilleure connaissance de l’existence des œuvres et du travail des artistes, il ne semble pas pour autant qu’elles diffusent un désir d’art. Pour beaucoup l’art, sa pratique, son intérêt, ses enjeux, sa fréquentation, sont encore dans une brume qui tient à distance. La notion de happy few initiés est toujours présente, en tout cas très intériorisée, d’où réticences et dérobades multiples de la part de tous ceux qui ne s’estiment pas vraiment concernés, ou se pensent hors jeu.

 

Décentraliser, démultiplier, ouvrir largement les portes, organiser fêtes et festivals, oui, bien sûr, mais quoi tenter vers ceux qui passent au large, qui s’esquivent, alors que quelques artistes tentent d’aller à leur rencontre ? Frustrations de part et d’autre, avec le risque associé d’une démagogie racoleuse déclarant urbi et orbi que l’art est partout, du football au bidouillage électroacoustique, ou à l’aménagement d’un giratoire au centre duquel se trouve posé un bibelot ridicule.


Une voie de progrès dans le dialogue réside peut-être dans l’inversion des données : au lieu de raisonner à partir d’une offre artistique (via musées, galeries et manifestations diverses), il s’agirait de tenter de faire émerger et d’écouter des attentes (cadre de vie, ambiance, rencontres, souvenir…) pas toujours formulées en termes de recherche de réponses artistiques. Se trouve alors posée la question d’inventer une autre manière d’articuler expression d’une demande et offre d’art, toutes disciplines confondues.

Question fondamentale : comment découvrir la richesse de la relation à l’art, comment en susciter le désir ?

 

Un artiste, François Hers, est à l’origine d’une démarche cherchant à faire sortir l’art contemporain des musées et des lieux consacrés en créant une forme de relation inattendue entre la société civile, les artistes et les œuvres. L’ambition est de permettre à des individus ou à des groupes constitués d’assumer la responsabilité d’une commande à un artiste, à charge pour celui-ci d’offrir une réponse appropriée. Le propos repose sur un double souci : sortir l’œuvre de la stricte dépendance d’un marché fermé ; sortir l’artiste de sa condition de héros solitaire.

Fait extraordinaire très insuffisamment connu, plus de 250 réalisations fondées sur cette problématique ont vu le jour depuis 1991, surtout en France, quelques-unes en Belgique (Flandres) et en Italie aussi (Turin). Elles concernent pour la plupart des aménagements d’espaces publics ou de lieux de vie appréhendés comme une œuvre à part entière.  

Ces œuvres débordant du cadre traditionnel de l’histoire de l’art intéressent aussi bien des villes (Tours, Bordeaux), que des communes rurales sans ressources, ou des institutions publiques (hôpital à Marseille, ou à Garches). Elles sont parfois audacieuses et conjuguent divers modes d’expression : architecture, design, peinture, musique, paysagisme, sculpture.

Il semblerait qu’une véritable intelligence de ce que l’art met en jeu et questionne au plus profond de chacun se révèle chez les personnes mobilisées par chaque projet. La libre circulation de la parole favorise l’émergence d’un vocabulaire de plus en plus pertinent, les idées de décoration ou d’ornementation font très vite long feu. L’art rend plus intelligent et plus permissif.

 

Bruno Latour, philosophe spécialiste de la sociologie des sciences, a relayé cette démarche en mai 2010 dans un cycle de conférences au Centre Pompidou (cf. « Selon Bruno Latour – L’art et la parole » vidéo Dailymotion).

 

A l’origine, un petit groupe de personnes deviennent commanditaires d’un projet à élaborer, plus ou moins maîtres d’ouvrage potentiels. Ils partagent le souci d’un aménagement public ou d’un lieu de vie, sans pour autant avoir une idée précise de la réponse à apporter. A chaque fois, leur cheminement les porte à reconsidérer les a priori initiaux.

Un médiateur culturel (toujours fin connaisseur des activités artistiques actuelles), agréé par la Fondation de France (institution de droit privé distributrice de moyens privés, donc beaucoup plus libre de ses décisions qu’une administration officielle), est chargé de recueillir et de faire mûrir l’expression de la demande, de la traduire en termes artistiques, et de proposer aux commanditaires l’intervention d’un artiste susceptible d’apporter une réponse pertinente. Ce médiateur culturel contribue aux négociations avec les interlocuteurs publics et privés dont l’engagement administratif et financier va permettre la mise en œuvre du projet.

Le médiateur, on le perçoit, a un rôle d’accoucheur facilitateur. Son intervention permet d’articuler la réflexion fondamentale de l’artiste avec la demande formulée, en privilégiant le point de vue des commanditaires, qui acceptent ou non in fine les propositions. Chacun, artiste et commanditaires, expérimente chemin faisant les limites de sa propre autonomie comme de sa légitimité.

Il est clair que ceci n’a rien à voir avec les commandes publiques soumises à concours, qui ne sont souvent que des simulacres favorisant l’entretien de la médiocrité par la notion de choix selon le moins disant, ou la pratique des combines et des favoritismes.

 

Un paradoxe se joue alors, celui de l’autonomie de l’art confrontée à celle de la société civile, qui peut adhérer ou refuser. En fond de tableau se dessine l’apprentissage d’un autre rapport à la politique et à la démocratie vivante. Les décisions appartiennent aux usagers – utilisateurs – amateurs, eux-mêmes. Elles ne sont plus imposées par une autorité souvent froide, inaccessible et largement incompétente en matière d’art et d’aménagement.

 

Comment croiser art et société, sinon en créant ensemble ?

A quoi sert l’autonomie de l’artiste si les citoyens ne sont pas autonomes ?

Ces questions reviennent évidemment à faire se rencontrer l’histoire de l’art et celle de la démocratie. Certes, l’art peut introduire un trouble de l’ordre public traditionnel, en revanche il favorise l’autonomie des acteurs de la société civile face aux décisions parachutées à l’aveuglette.

 

Il semblerait que ce processus aille dans le sens d’une redécouverte de la puissance fédératrice de l’art, de sa capacité à capter et réunir les énergies du corps social, et amorce une réponse au Pourquoi et Comment l’art aujourd’hui.

 

Certaines des réalisations paraissent avoir permis, notamment à cause de la durée longue de leur mise en œuvre (en général plusieurs années), de révéler les dysfonctionnements de l’espace public, dont notamment la pauvreté des réponses en termes d’équipements et d’aménagements. Au fur et à mesure des rencontres et des échanges s’installe une prise de conscience aigüe des différences entre jouir de la possession visuelle d’un site que l’on pratique et sa propriété foncière.

A qui et comment l’espace public appartient-il véritablement, propriétaires fonciers, élus, administrations, usagers ?

L’œuvre devenant peu à peu pour les acteurs (commanditaires, artiste et médiateur) tout ce qui se passe entre eux, un transfert s’opère nécessairement.

La question de l’art public, de ce à quoi il correspond, se trouve ainsi posée de manière assez radicale. Les réponses ne sont plus seulement dans le droit fil des us et coutumes.

 

Sans doute des échecs existent-ils, il n’en demeure pas moins que ce type de démarche dénommé « Les nouveaux commanditaires » obligeant à articuler des points de vues différents dans une composition partagée mérite qu’on lui accorde une attention soutenue. Il se pourrait qu’il porte en germe une modification profonde du rapport de la société civile à l’art contemporain et aux artistes.

 

(Voir les deux DVD réalisés par François Hers et Jérôme Poggi, production Fondation de France – www.nouveauxcommanditaires.eu)

 

 

 

 

Mémorial

 

Le Site-Mémorial du Camp des Milles, aux portes d’Aix-en-Provence, a été inauguré en septembre 2012. L’histoire de cette immense tuilerie désaffectée devenue camp d’internement pour sujets ennemis (résidants ou antifascistes allemands réfugiés en France),  en 1939, sous la IIIe République, puis camp de regroupement d’indésirables (étrangers, anciens des Brigades rouges de la guerre d’Espagne, Juifs expulsés d’Allemagne), de juillet 40 à juillet 42, et enfin camp de déportation des Juifs, août à décembre 42, est généralement connue, ne serait-ce que par le passage par ce lieu d’artistes et d’intellectuels célèbres, tels que Max Ernst ou Hans Bellmer.

 

Contrairement à d’autres sites - notamment La Coupole, près de Saint-Omer, ou bien le musée de l’histoire de Berlin, à Berlin – il s’agit ici d’offrir au visiteur non seulement des repères historiques, mais aussi des clés de lecture d’événements récents propres à inciter à la vigilance et à la réaction, voire à la résistance, face aux crispations identitaires et aux fanatismes extrémistes dont notre époque est si friande.

En s’appuyant sur la mémoire et l’histoire des crimes de masse commis pendant la Seconde Guerre mondiale, l’accent est puissamment porté sur les processus individuels et collectifs qui peuvent conduire à ces crimes mais aussi sur les actions, si minimes soient-elles, qui peuvent s’y opposer.

Chômage, crise économique, désignation de boucs émissaires, racialisation, passivité, soumission à l’autorité, permirent la montée du nazisme et le basculement de la démocratie à la violence totalitaire ; le parallèle avec notre bel aujourd’hui est terrifiant : génocides en Arménie et au Rwanda, crise économique et chômage de masse, chasse aux indésirables, sort fait aux Tsiganes – maintenant aux Roms et aux sans-papiers…  

Des réalisations vidéo de grande qualité illustrent comment le passage de la haine ordinaire au crime contre l’humanité s’effectue quasi naturellement. Elles indiquent aussi les marges dans lesquelles se dessinent soit l’indifférence, soit la résistance.

« Dans un monde marqué par les crispations identitaires, par les racismes et par les extrémismes, nous sommes ainsi en mesure d’opposer une solide convergence des mémoire, à une très malsaine concurrence des mémoires. () Il est de notre responsabilité commune de gagner le pari difficile que l’homme puisse apprendre de son passé et sache transformer la mémoire-révérence en mémoire-référence. » (Alain Chouraqui, directeur de recherche au CNRS, in plaquette Camp des Milles, comprendre pour demain)

 

Marseille 2013, capitale européenne de la Culture, offre une occasion exceptionnelle de se rendre aux Milles et d’y visiter le Camp mémorial.

 

 

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Brèves (9)

13 Janvier 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

  

Echo

 

Suite à ma note de lecture concernant les Mémoires de Berlioz, un correspondant m’écrit :

 

« … comme tu sembles avoir pris un certain plaisir (et même un plaisir certain) à la lecture des Mémoires de l'illustre Hector, je te signale deux volumes parus chez Gründ (en 1969 et 1971) intitulés Les Grotesques de la musique et À travers chants qui renferment quelques joyaux tout à l'honneur de l'intransigeance du compositeur et du chef, pour qui je nourris une grande admiration depuis grande et belle lurette. De son côté, Stock avait publié en 80 Les Soirées de l'orchestre, chroniques et critiques musicales magnifiquement savoureuses. »

 

Merci, voici qui mérite d’être relayé.

 

 

 

Evidences

 

N’en déplaise aux détracteurs de Michel Serres, je ne peux qu’acquiescer à ce qu’il a déclaré au Journal du Dimanche le 30 décembre 2012.

Comme il a raison : « nos institutions sont vieilles … Il y a tout à reconstruire … Une nouvelle université … une nouvelle chambre des députés, une nouvelle représentation politique, un nouveau droit … Le plus grand effort qu’il faudra faire, demain matin, … est de repenser l’ensemble de ces institutions. »

 

D’une part, des chamailleries politiques totalement absurdes, des partis enkystés dans la tradition soi-disant laïque et républicaine des simulacres électoraux, des institutions internationales empêtrées dans leurs contradictions et réduites à une impuissance congénitale. Tout cela baignant dans le jus nauséeux des discussions sur la « crise », manière d’occulter les bouleversements considérables opérant bien au-delà du strictement économique.

D’autre part, les transferts de savoir et l’émergence de comportements et d’individus nouveaux qu’engendre l’informatique. Individus dont le nombre va croissant de manière exponentielle, loin au large de la pataugeoire sociopolitique.

Cette dualité impose sans possible contestation de reconsidérer à très bref délais toutes les cartes que souvent bêtement nous croyons avoir encore en main.

 

Totalement ringards les professionnels de la politique sont à la traîne, la plupart ne comprennent rien à rien, leur myopie est consternante, il est urgent de leur signifier leur congé, il n’est plus possible d’accorder le moindre crédit à ces morts vivants.

Les centres de pouvoir sont pulvérisés, réduits à l’impuissance, alors qu’une modalité inattendue de la pratique de la démocratie s’impose progressivement par l’accès instantané à des sources de connaissances illimitées. Si nous ne percevons pas encore la physionomie des conséquences de ce nouveau rapport au monde, leur irruption est inévitable.

 

L’agonie d’un monde finissant risque bien entendu d’entraîner de redoutables soubresauts,  pas seulement de la part des possédants. La peur des non nantis risque également de susciter des réactions d’autant plus dommageables qu’ils auront été plus longtemps bernés. Cette disparition n’en est pas moins inéluctable.

 

Il ne s’agit que d’évidences, les méconnaître relève de l’aveuglement et ne peut que se révéler suicidaire.

 

 

 

Liberté

 

Un terme qui a bon dos. En son nom on réclame les mêmes droits pour tous en omettant de reconnaître que cela n’est qu’une foutaise si on ne fait rien du côté de l’égalité. L’inégalité flagrante des conditions d’existence ridiculise la notion même de liberté, qui devient ipso facto prétexte à se permettre n’importe quoi.

 

Le droit au mariage pour tous, la belle affaire, le beau rideau de fumée pour masquer les turpitudes d’un gouvernement oublieux de ses engagements les plus forts !

Cessons d’amuser la galerie avec des cocottes en papier !

Que l’on commence par réaliser une réforme profonde de la fiscalité, courageuse, n'hésitant pas à mettre en question quantités de privilèges, réforme à faire prévaloir non seulement dans l'hexagone, mais en Europe bien sûr.

La liberté passe par là, cependant « Attention-Danger » le chemin est trop périlleux pour les nains agrippés au pouvoir, ou obsédés par sa reconquête.

 

 

 

Relire

 

Le hasard d’une conversation m’a remis en mémoire le souvenir d’un livre sans doute enfoui dans ma bibliothèque. A la seconde tentative, empreint d’un doute quant à sa permanence, je l’ai aperçu et sitôt saisi par le col.

 

L’auteur, Yves Farge, qui s’en souvient aujourd’hui ?

Journaliste avant guerre, résistant dans la sillage de Jean Moulin, puis Commissaire de la République à la Libération, écrivain, compagnon de route du PC, président du Mouvement de la Paix créé dans l’immédiat après-guerre, il est mort dans un accident de la route en URSS, en 1953.

Le livre ?

Un texte court, moins de 90 pages, Giotto devant son peuple, écrit à Lyon en 1939/40, paru aux Editions du Chêne en 1948.

Un poème en prose à la gloire de la peinture et à la dévotion de Giotto l’incomparable.

 

D’abord une amorce de méditation sur les dérives du monde de l’art :

«La force des peintres et des sculpteurs (au Moyen-âge) résidait en ceci : ils ne formaient pas une élite, ils demeuraient des ouvriers. (…) avec la toile que l’on peut emporter sous le bras … le peintre a mis un pied dans l’égoïsme social.»

Cette mutation a commencé, il est vrai, dès que le tableau s’est détaché du mur, dès que l’art est devenu Art ; Rome et Venise notamment l’ont favorisée. Elle n’a fait que s’amplifier de siècle en siècle, jusqu’à se transformer pour certains en l’industrie que l’on connaît désormais.

 

Puis, de justes notations :

 « Le bonheur familial (à propos d’une nativité) sans heurt et sans cassure, est tout entier dans deux lignes courbes … le dos de la mère penchée sur le chérubin, celle de l’enfant… » - « lorsque l’on écrit sur l’art on a tendance à se laisser égarer … par le vocabulaire des critiques. » - « … ceux qui mettent beaucoup de choses sur leurs œuvres parce qu’ils n’ont rien à dire. » - « La peinture n’est belle que lorsqu’elle fait crier plusieurs.» - «pour peindre à fresque, il faut d’abord être digne du mur … il faut encore être près du peuple … puisque le peintre à fresque est tout d’abord un maçon … il faut savoir peindre d’un seul jet et dans l’enthousiasme… » - « pour comprendre la peinture, il faut être bon. » - « Les êtres ont besoin pour vivre, de l’artiste autant que de l’air, et en tout cas plus que des lois. » - « … l’art c’est la découverte des règles de la vie. »

 

Un développement sur l’importance de la figure humaine et la lumière des visages dans chaque fresque. Preuve évidente d’un respect attentif des personnages « vêtus de peinture, comme le fit Gauguin » - « il n’est pas un personnage qui projette sur la tête de son voisin l’ombre que la lumière commande. »

 

Des observations semées ça et là :

Giotto s’efforçant d’inventer le bonheur d’après le bonheur des autres, comme Bonnard si longtemps après lui.

Le maître buvant la nature ainsi qu’on savoure le vin d’Orvieto, ce qui revient à s’ajouter le soleil.

Dans la basilique où résident les fresques « les terres se sont aimées, et la chaux fut conquise. »

 

Ce qu’a peint Giotto, il l’a peint pour nous, il a fait cela pour que nous y participions. Il a réalisé « il y a à peine quelques sièclesla peinture de la peinture » en pensant à nous. Il offre depuis à chacun de percevoir, de comprendre, d’accéder à la plénitude des sentiments, c'est-à-dire à devenir simplement humain.

 

Yves Farge déclare in fine : « on a volé la peinture au peuple … Ce sont les conditions de vie qu’il faut changer … Il y a du bonheur à faire sous un préau d’école, de l’espoir à coller sur les murs des sanas… »

Pour lui, la seule façon de régénérer l’art est de revenir aux sources fondatrices de notre humanité.

Aux artistes créateurs de refaire le monde, à eux de modifier la « matière humaine. » A eux d’établir et de modifier les rapports et les proportions entre tout ce qui vit ensemble, à eux donc d’expliquer comment comprendre la société. S’il y a quelque angélisme dans le propos, considérer l’artiste comme l’un des acteurs décisifs de la vie de la cité ne pourrait à coup sûr que contribuer à y réintroduire un bénéfique sentiment de l’être là ensemble.

Le sort de tout grand artiste est avant tout de faire la part de la réalité, souvent confondue avec la légende. Quelques êtres d’exception font ainsi le don apaisant de leur génie aux hommes, nous confie-t-il dans ce texte écrit il y a plus de soixante-dix ans, en période de guerre, un peu avant son entrée dans la résistance active à la barbarie nazie.

 

Relire cela en 2013, au temps de la marchandisation effrénée et de la politique avilie…

 

Le texte se clôt sur un hommage au Saint Vincent des peintres, traducteur de la même éblouissante lumière que Giotto, compagnon de la couleur prenant le pinceau parce qu’en révolte contre l’impuissante religion : Van Gogh du Borinage et de cette Provence qui attira Simone Martini en Avignon.

 

Ce texte magnifique attendait ma relecture depuis quelques décennies, un rapide échange avec un jeune artiste interrogateur m’a brusquement rappelé à lui.

 

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Note de lecture (14) - Berlioz

9 Janvier 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

 

Hector Berlioz Mémoires comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre – Symétrie éd., 2010, 705 p., 14,80 €

  

Dissuasif par son volume, ce gros livre se révèle passionnant. Il se lit presque comme un roman d’aventure. L’aventure d’un génie musical obstiné, décidé vaille que vaille à imposer son style, sa manière, ses préoccupations, à un entourage souvent hostile, en France du moins.

 

Né en 1803, fils d’un médecin rural et d’une catholique pratiquante (« cette religion charmante, depuis qu’elle ne brûle plus personne, a fait mon bonheur pendant sept années entières ; et, bien que nous soyons brouillés ensemble depuis longtemps, j’en ai toujours conservé un souvenir fort tendre.»), mort en 1869, Berlioz a connu la Restauration et le Second Empire. Ses Mémoires font peu de place au contexte politique de son époque, ils sont tout entiers consacrés à la passion de la musique. La vie privée y est évoquée, sans plus, nous sommes prévenus d’entrée de jeu : « Je ne dirai que ce qu’il me plaira de dire ; et si le lecteur me refuse son absolution, il faudra qu’il soit d’une sévérité peu orthodoxe, car je n’avouerai que les péchés véniels. »

 

Initialement orienté par son père vers la médecine, la découverte des œuvres de Gluck « fut le coup de grâce donné à la médecine (…) le jour où … il me fut enfin permis d’entendre Iphigénie en Tauride, je jurai, en sortant de l’Opéra, que, malgré père, mère, oncles, tantes, grands-parents et amis, je serais musicien. »

 

A partir de ce moment, nous assistons à ses rencontres avec les célébrités de l’époque (Spontini, Kreutzer, Boïeldieu) et surtout à ses démêlés avec les représentants des institutions, Cherubini, directeur du Conservatoire, en tête. Nous sommes témoins de ses enthousiasmes et de ses rejets violents. Il ne se départira jamais ni de son opiniâtreté, ni de sa fougue. Il saura se montrer vigoureux polémiste à l’occasion. Il y a de la démesure et du gigantisme en cet homme.

 

La découverte de Virgile et de Shakespeare fut pour lui décisive (« Shakespeare, en tombant ainsi sur moi à l’improviste, me foudroya. »), de même que celle du Faust de Goethe. Leurs œuvres alimenteront fréquemment son inspiration. Beethoven, « l’immense », s’inscrivit très tôt à son Panthéon personnel, tandis que Mozart fut l’objet de bien des réserves («…Mozart, dont les opéras se ressemblent tous »), tandis que Bach l’ennuie. Liszt fut l’un de ses amis, Paganini lui confia son admiration pour ses compositions et lui vint même matériellement en aide. Il rencontrera en Allemagne Meyerbeer puis Schuman, qu’il appréciera, ainsi que Wagner.

 

Après quatre échecs successifs et bien des avanies, il obtient à 27 ans le Premier Prix de l’Académie, au moment de la révolution de 1830. Sa qualité de lauréat lui imposa un séjour en Italie, qu’il tenta d’éviter et s’employa à écourter le plus possible. C’est alors qu’il rencontra Mendelssohn. Son aversion pour le rapport des italiens à la musique connaît peu de limites.

De retour à Paris, il ne cesse, et ne cessera jamais, de pester contre les incohérences du monde des artistes, l’hostilité souvent manifestée à sa musique par des chefs d’orchestre (« Pauvres compositeurs ! … le plus dangereux de vos interprètes, c’est le chef d’orchestre, ne l’oubliez pas. ») ou des interprètes estimés insuffisants, sinon incompétents (« la classe nombreuse des musiciens qui ne savent pas la musique (…) quelle race que celle des chanteurs !»), des directeurs de théâtre routiniers et timorés («… un directeur aime … les choses qui lui valent promptement de bonnes paroles, des regards satisfaits … les choses … qui ne dérangent aucune idée acceptée … qui suivent tout doucement le courant des préjugés … »). Il déteste tout autant le persiflage de critiques « idiots ».

Sans cesse en bute à des questions d’argent il accomplit à contrecœur de longues années durant un travail de critique, qui non seulement lui déplait mais lui vaudra bien des inimitiés : «… sempiternellement feuilletoniser pour vivre ! écrire des riens sur des riens ! donner de tièdes éloges à d’insupportables fadeurs ! parler ce soir d’un grand maître et demain d’un crétin… ».

 

A partir de 1840, à l’âge de 37 ans, il commence à voyager pour donner des concerts à l’étranger. Bruxelles d’abord, Londres, puis l’Allemagne où il effectuera plusieurs séjours souvent heureux, et où nous le suivons de ville en ville, de concert en concert (« … la musique à Berlin est honorée de tous. »). Vienne le déçoit beaucoup car les viennois négligent Beethoven et lui préférent les opéras de Salieri, « ils aimaient mieux les nains ». A Prague, par contre, « la musique  … se meut et elle grandit ».

Son voyage en Russie, ponctué de concerts plus ou moins à sa convenance, fut l’occasion d’émotions intenses, avant son retour à Paris via Sans-souci où le roi de Prusse lui ménagea un accueil des plus chaleureux.

Ses lettres de voyage font peu des cas des régions traversées, elles concernent surtout l’agencement des théâtres, l’organisation des concerts, les répétitions, les rapports avec les artistes, les concerts eux-mêmes, et la réaction des publics. Si les éloges existent, destinés à tel ou tel, les éreintements ne sont pas épargnés. Berlioz n’était pas un tendre.

 

Ces Mémoires se lisent et s’écoutent avec avidité, comme une symphonie aux accents contrastés et aux développements magistraux. Ils ont un côté colossal bien en rapport avec leur auteur.

Ils sont parfois agrémentés de traits d’humour, notamment dans la transcription des affrontements avec les décideurs institutionnels. Le rapport phonétique des querelles avec Cherubini est souvent très drôle, marqué par une belle prise de distance.

Le goût de l’emphase et du gigantesque se traduit par la relation permanente des efforts à entreprendre pour parvenir à réunir des ensembles de plusieurs centaines d’exécutants, voire plus d’un millier, de même que pour se procurer les instruments nécessaires à l’exécution du concert programmé. Harpes et cuivres lui procurent bien des soucis.

Une farouche intransigeance, pointilleuse, quant au respect des moindres intentions de chaque compositeur ne cesse de l’animer et de l’opposer à des chefs ou à des instrumentistes indignes ou incapables, tentés de contourner les difficultés. Il dénonce avec véhémence ceux d’entre eux qui tentent de comploter pour saboter ses œuvres dont l’exigence les déroute.

Il s’insurge contre l’incompétence des jurys académiques, ce qui ne l’empêche nullement d’être sensible aux honneurs et aux éloges.

Les problèmes d’argent, le compte des recettes et des débours, tiennent une place importante dans ses préoccupations, ce qui ne lui interdit pas l’audace de projets ambitieux, financièrement très risqués. Ces soucis fondent en grande partie sa volonté de pouvoir tout contrôler, de tout diriger. 

 

Compositeur mais également chef très exigeant, il livre un ensemble de réflexions fort intéressantes sur la formation des musiciens, des chanteurs, et des chefs auxquels une connaissance précise des caractéristiques de chacun des instruments est indispensable. Hors de cette connaissance, le chef est incapable de conduire et de s’imposer à l’instrument qu’est pour lui l’orchestre tout entier.

 

Terminés voici bientôt cent cinquante ans (1865), ces Mémoires sont aujourd’hui encore d’une grande actualité. Ils offrent un accès de grande qualité à la compréhension de divers aspects de la création musicale.

 

 

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Brèves (8)

3 Janvier 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Accommoder

 

Accommoder une sauce revient à la rallonger en l’aménageant.

Aménager par une nouvelle mise en forme – une réforme – est le plus sûr moyen de faire durer l’existant au plus près de son origine et de son identité.

C’est ainsi que la Réforme désigne l’Eglise protestante perpétuant le christianisme.

 

 

 

Au fil du temps

 

Alors que passent les années, rien ne change, seulement ça et là quelques disparitions de ce qui fut considéré indispensable ; inutile de s’affliger de la marche du temps, la nostalgie n’est pas de mise, gardons-nous en, elle nous empêcherait de considérer avec toute l’efficacité critique nécessaire ce qui dans le présent est parfois regrettable.

 

Et si nous nous demandions face à chaque nouveauté technologique de quoi elle risque de nous priver, de quelle part de nous-mêmes elle tente de nous amputer, ou bien au contraire quelle part de nouveau insoupçonné elle pourrait solliciter en nous ?

 

Renoncer à l’imbécillité ambiante commencerait par un sevrage sélectif de radiovision, donc diminution progressive mais radicale d’ingestion des caquetages, radotages et bêlements artificiels, parfois prétentieusement indicés culturels, propres à l’élevage intensif de crétins satisfaits de leur soumission à une constante perfusion anesthésiante.

 

Malgré l’incontestable faillite de ses faux calculs, de ses prévisions et de ses préconisations  erronées, le discours économique domestique les individus plus sûrement que les utopies totalitaires du siècle passé, qui ne tenaient aucun compte des hommes. Ce galimatias est beaucoup plus insidieux car il attente d’abord à l’esprit.

Les corps devenus dociles se rendent d’eux-mêmes grâce à la puissance uniformisatrice de la mode et des marques. Beaucoup moins besoin de schlagues et de matraques, l’économie est plus efficace, elle dissout l’individu dans une soupe globale totalement allégée de la notion de solidarité.

 

 

 

Commentaires

 

Grâces soient rendues à ma note de lecture sur le Petite Poucette de Michel Serres. Que ce séducteur juvénile de 80 printemps suscite des réactions ne peut que me plaire, mais aussi m’inquiéter. Je remarque en effet que les agitateurs d’idées les plus discutés sont pour la plupart loin d’être des perdreaux de l’année. Outre Michel Serres, je pense à Edgar Morin et à Stéphane Hessel. Où est vraiment la relève ? J’espère que personne n’aura le front de me parler de Michel Onfray, encore moins de Bernard-Henri Lévy ou d’Alain Finkielkraut.

Parmi les lecteurs fidèles de ces Epistoles improbables, l’un tire à boulets rouges sur Michel Serres. A boulets tellement rouges qu’ils arrivent fondus à destination. La controverse, oui absolument, mais la véhémence polémique, non ; sachons laisser cela aux échotiers du Figaro sans tomber tête baissée dans leurs ornières. Serres est mondain, parfois vain, sans doute, je n’en persiste pas moins à apprécier son côté vibrionnant de mouche du coche et d’enfonceur de portes tellement ouvertes qu’on finit par en oublier l’existence.  

Il n’aborde pas la question de l’art comme le remarque dans Télérama Olivier Céna, relayé par un artiste ami s’interrogeant avec raison sur l’impact réel dans ce domaine des nouvelles technologies. Il a parfaitement raison. Jamais l’apparition de techniques nouvelles n’a immédiatement modifié la création artistique, elle en a simplement bousculé l’expression et la pratique. Pensons notamment à la peinture à l’huile, à l’apparition de la notion de perspective, au conditionnement des couleurs en tubes, à l’émergence de la photographie, à celle des techniques audio-visuelles ou électro-acoustiques. Si l’expression artistique évolue en fonction des évolutions sociotechniques, qu’elle intègre jusqu’à les digérer, la fonction de poinçonnage du réel par l’art est atemporelle.

 

 

 

Noël

 

Combien étranges ces regards fixés sur l’enfant qui ne sait par où commencer le déballage des paquets de tous formats accumoncellés devant lui. Au grand dam des adultes comparables à des escargots qui dégorgent leurs cadeaux rivaux, il finira par ne s’intéresser qu’au plus dérisoire des objets peu à peu révélés.

 

Souvenirs de Noëls ailleurs : Ecosse Edimbourg, une party chez des musiciens de jazz où chacun apportait sa bouteille pour des mélanges détonants bière whisky ; Egypte Le Caire, une fête arménienne tout à fait inattendue, sur fond de conflit avec Israël ; en route pour l’Inde, attente interminable dans un hôtel parisien après annulation d’un vol ; Inde encore à plusieurs reprises, entre autres un long déplacement en bus chaotique et une réception dans une famille bling-bling du Kerala ; Angleterre du côté de Cambridge, un séjour très chaleureux chez un couple depuis longtemps hélas perdu de vue ; Népal, une crémation aux alentours de Katmandou le jour anniversaire de La Naissance Mirobolante, puis fumette déroutante dans un temple ; Afrique du Sud Cape Town, table ouverte à tout un chacun sur fond de libération imminente de Nelson Mandela, partout des sapins de Noël en plein été ; Italie Bari, dans une famille des Pouilles, arrivée d’un Père Noël terrifiant le plus jeune des enfants ; en mer, rien, quelque part entre Egypte et Algérie sur un méchant rafiot ; Sénégal Saint-Louis, passage express par l’insupportable messe de minuit sur fond de « Morts pour la Patrie » 14/18 et 39/45 ; Mexique Oaxaca, fiesta de los rabanos (fête des navets) et intervention surprise des Mariachi au restaurant ; Grèce Delphes, la neige sur la Tholos, personne d’autre sur le site, magique ; ski de fond dans le Queyras ou dans les Pyrénées, ainsi qu’au Canada Montréal, en famille, neige et froid comme dans les récits de voyage dont il fallait vérifier la véracité.

 

 

 

Perfusion

 

Vaccins préventifs du risque viral de diffusion de la pensée :

- les magazines de salles d’attente avec leurs images de bonheurs colorés légendés de mots simples à comprendre ;

- la musique d’ascenseur ou de supermarché prête à injecter à domicile ;

- la radiovision, surtout avec ses journaux et ses divertissements.

 

 

 

Qu’en termes galants…

 

Juif, youtre, youpin, niaquoué, bougnoule, fellouze, crouillat, raton, arbi, melon, homo, pédale, tapette, pédé, gay, négro, black, islamiste, racaille, terroriste, etc.

 

Vive le Christ Roi !

 

 

 

Rénovation urbaine

 

Plans d’occupation des sols, règles de construction et programmes d’urbanisme, engendrent des tumeurs métropolitaines à l’origine des métastases que sont les infrastructures routières et aéroportuaires.

Les bactéries humaines fermentent et s’entassent se croyant à l’abri des dangers potentiels d’une nature de plus en plus technicisée, une techno nature. Elles sont en fait sous le contrôle permanent des deux pinces du pouvoir cancérisé que sont les dealers et les CRS.

 

 

 

Rompre

 

Exercice très difficile à réussir. Nécessite une très forte détermination, ce qui n’est généralement pas le propre des politiques.

Mourir pour des idées chantait Brassens. Oui, à condition de prendre son temps, rien ne presse.

Les maîtres à penser jouissent de la longévité, mises à part des situations extrêmes.

 

 

 

Vœux

 

Que faire de tous ces vœux qui se répètent d’année en année, inutiles, bavards et aussi creux que de vieux radis fibreux ? Bonheur, prospérité, santé, des mots pour ne rien dire, du bavardage, des mots en solde.

Une occasion de faire signe à ceux que l’on a un peu trop tendance à négliger ? Sans doute, mais il devrait y avoir bien d’autres occasions tout au long de l’année.

 

La presse nous indique que le Pape prie pour la paix en Syrie, voilà qui est autrement efficace que l’attentisme critique des gouvernants de tous bords. Pourquoi l’ONU ne siège-t-elle pas au Vatican ?

Dans le cadre de l’aide au logement, la prison des Baumettes à Marseille va être dératisée. Qu’aurait tiré Jean Genet de cette nouvelle sensationnelle ? Marseille promue Capitale européenne de la Culture en cette année 2013. Qu’aurait tiré Pagnol de cette fatrasie ? 

Significatif et rassurant, on nous précise que le Président est au travail, que les ministres ne prennent pas de vacances.

Nous avons la chance d’être en de bonnes mains. Honnis soient les forcenés qui se permettraient d’en douter.

 

 

 

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Note de lecture (13) - Michel Serres

22 Décembre 2012 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

 

Michel Serres, Petite Poucette – Le Pommier éd., 2012, 82 p., 9,50 €

 

Quelle belle santé, quelle belle vigueur d’esprit l’auteur nous donne-t-il en partage avec cet écrit clair, court et tonique, fort bienvenu en ces temps de morosité et de peur généralisée.

Un livre utile, roboratif, chaleureux, ouvert à la compréhension de ce qui se joue actuellement et nous échappe en majeure partie. Tout à l’opposé de la position des maîtres à penser ronchons de la radiovision.

 

En trois temps (Petite Poucette en personne, l’Ecole, la Société) Michel Serres pose un regard aiguisé sur le bouleversement radical auquel nous sommes confrontés depuis environ quarante ans. Il précise avec une tranquille lucidité, parfois avec gourmandise, comment désormais tout est à réinventer : le vivre ensemble, les institutions et le mode d’existence à notre condition humaine.

 

Petite Poucette (son nom tient à la dextérité avec laquelle elle pianote sur son téléphone mobile, ainsi qu’au fait que les jeunes femmes sont peut-être plus déterminées que leurs homologues masculins) représente la génération citadine récemment éclose, qui n’habite plus la même terre et n’a plus le même rapport au monde que ses aînées. Tout a changé : le rapport au corps et les comportements induits (la souffrance physique est désormais minorée grâce aux avancées de la science, l’espérance de vie va croissant) ; la généalogie et l’histoire personnelle (contrôle des naissances et familles recomposées pulvérisent les cadres de référence traditionnels) ; le multiculturalisme et le métissage imposent l’hétérogène comme règle commune.

« N’habitant plus le même temps, ils vivent une tout autre histoire. »

 

Depuis les années 1970 un nouvel humain est apparu, il écrit et parle autrement, sa langue est en constante mutation.

Alors que nous vivions d’appartenances (culturelles, géographiques, politico-sociales) les liens collectifs ont presque tous disparus, de nouveaux liens sont à inventer.

Nous sommes confrontés à l’une des plus profondes mutations de l’histoire de l’humanité. Un saut comparable à ce que fut le passage de l’oral à l’écrit dans l’Antiquité (il fallait tout garder en mémoire, d’où la nécessité de têtes bien pleines), puis de celui-ci à l’imprimé à la Renaissance (ce qui permit de conserver dans des bibliothèques les livres de référence, d’où la préférence accordée par Montaigne aux têtes bien faites).

Le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies entraine une véritable métamorphose de l’espèce dont certaines capacités intellectuelles, la mémoire en particulier, s’externalisent dans l’ordinateur. De nouvelles connections neuronales vont surgir.

La notion de Savoir ainsi que les conditions de sa transmission en sont si profondément chamboulées que nos institutions les plus traditionnelles, Ecole, Institutions politiques, si elles luisent encore ne le font plus que comme des astres morts.

 

« Les nouvelles technologies obligent à sortir du format spatial impliqué par le livre et la page », elles brisent la relation entre une forme unique imposée et des usagers obligés de s’y soumettre.

Notons au passage que ce format est reproduit par la salle de cours (la chaire professorale face aux rangées d’élèves), ainsi que par  les impératifs de l’architecture et de l’urbanisme géométriques (passages et usages obligés), comme aussi bien les habitacles des transports en commun, qui font que les passagers sont dépendants d’un pilote).

Avec le développement des modalités techniques actuelles apparaît une « autonomie nouvelle des entendements », liée à des comportements refusant la contrainte, d’où un brouhaha permanent au sein duquel chacun cherche à se libérer de la soumission imposée par les souverains détenteurs de la connaissance.

Le savoir magistral à l’ancienne n’a plus lieu d’être puisqu’il est désormais disponible sur la Toile où Petite Poucette peut conduire à son aise sa recherche de connaissances. Le chaos assez primitif des comportements scolaires et universitaires implique sans doute la fin de l’obéissance aux « porte-voix » de la culture, donc à celle des experts décideurs que sont notamment les politiques.

La pédagogie est complètement à revoir.

Avons-nous toujours autant besoin d’en passer par les concepts ? La hiérarchie entre théorie et pratique, entre sciences dures et molles, la séparation en domaines étanches les uns aux autres, sont confrontées aux modalités du possible et au développement des singularités.

 

Au plan de la société, nous assistons à un renversement exigeant réciprocité entre puissants et sujets dépendants.

L’ennui si répandu au travail résulte d’un « vol de l’intérêt » par des décideurs loin du terrain, si bien que Petite Poucette cherche à imaginer une société qui ne soit plus structurée que par le seul travail. A cela pas encore de réponse.

La réflexion se poursuit autour de l’émergence de nouvelles compétences, de la multiplicité des expressions et de l’apparition du pouvoir hallucinogène des masses de données disponibles.

 

Ce qui apparait comme une redoutable fatalité aux yeux de certains, ce qui engendre donc au minimum beaucoup de pessimisme, excite la curiosité et l’intérêt de Michel Serres. Loin de les dénigrer ou de s’opposer à eux, il s’efforce de comprendre les mutants qui sont d’ores et déjà parmi nous.

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La Voix du Vent (film documentaire)

20 Décembre 2012 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

LA VOIX DU VENT

Semences de transition

(film documentaire, 90 mn - 2012 - Carlos Pons, Jean-Luc Danneyrolles)

  

Un jardinier passionné, ardent défenseur de la biodiversité, et un observateur attentif des mouvements sociaux alternatifs, très sensible aux questionnements agro-écologiques, se sont rencontrés dans le Luberon.

Après quelques semaines de travail partagé au « Potager d’un curieux » ils décident d’un voyage de découverte les menant du pays d’Apt en Provence, jusqu’à Grenade l’andalouse, à la rencontre de personnes impliquées dans la mise en œuvre d’autres modes de vie que celui de la consommation triomphante. Un film rendra compte de leur équipée.

Ils convainquent un cameraman de se joindre à eux et entament une aventure qui en trois semaines de février 2012 leur permettra d’aller au devant de  personnes vivant intensément, seules ou en collectivité, leur volonté active de démontrer qu’un autre monde est possible, ici et maintenant.

 

Plusieurs mois après, le film existe, ponctué d’images souvent magnifiques, scandé d’échanges de graines, symboles de la puissance indomptable de la vie vivante. Les sachets que l’on partage, que l’on vide, que l’on remplit, sont comme la partition d’une ode célébrant la diversité de la nature et la recherche d’une harmonie indispensable entre elle et nous.

 

La pérégrination nous offre la vision de modes de vie différents. Elle nous invite chez des utopistes réalistes, pas toujours nécessairement ruraux, et réanime avec un rare bonheur des souvenirs de rêves que l’on pouvait croire à jamais perdus.

Malgré la volonté de multinationales désireuses de breveter le vivant, ce film totalement dénué de polémique nous montre par l’évidence du témoignage que rien n’est perdu et qu’il est toujours possible d’imaginer et de vivre une réponse alternative à ce qui semble inéluctable.

 

Le pas de côté ne dépend que de chacun et personne ne peut en décider pour autrui.

 

Ni L’an 01, film culte auquel contribuèrent Jacques Doillon, Gébé, Alain Resnais et Jean Rouch, ni les Libres enfants de Summerhill, chers au psychanalyste et éducateur A-S Neill, ni la recherche d’harmonie avec la nature propre à la communauté de Findhorn, au nord de l’Ecosse, ne sont aujourd’hui surannés. Ce qui a été ensemencé alors se prolonge avec une surprenante et insolente vivacité.

 

Oui, un autre monde est possible, à condition d’en être conscient, de le vouloir vraiment, d’oser cultiver son jardin, et de savoir en partager tous les fruits.  

 

De manière exemplaire, la réalisation de ce documentaire a été en grande partie rendue possible grâce à des contributions financières coopératives franco-espagnoles.

 

 

Pour se procurer le film, le visionner, en organiser la projection, connaître sa diffusion, etc. consulter   http://lavoixduvent.org/

 

 

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