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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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Parole contre paperole

12 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Mont Sinaï, désert de Judée, grotte de Hira, Mahâbhârata, Ramayana, Hamlet, droit à la parole, 49-3, Sans papiers, Jérôme Ferrari, .Labiche, Kafka

Poète… vos papiers !

Léo Ferré

 

Au début la parole. Les trois religions du désert sont fondées sur le Verbe. Mont Sinaï, désert de Judée, grotte de Hira, lieux à partir desquels la Parole divine fut délivrée. Aèdes de l’Antiquité grecque, trouvères et troubadours du Moyen-âge diffusèrent de longs poèmes épiques, mémoires de temps fondateurs. Mahâbhârata et Ramayana, sont en Asie les deux grandes épopées inscrites dans cette perspective mystico historique de la suprématie de l’oralité sur l’écriture. Shakespeare ne manque pas de souligner la moindre valeur de l’écriture : - Que lisez-vous Monseigneur ? – Bla, bla, bla (words, words, words) [Hamlet II, 2].

Aujourd’hui encore la prestation de serment, acte solennel, passe par l’expression orale, indispensable à l’engagement personnel.      

De nombreuses expressions courantes témoignent de la singularité exemplaire de la parole :

Croire sur parole, honorer la parole donnée, être fidèle à sa parole, être de parole, parole d’honneur, donner sa parole, etc.

L’exercice de la parole suppose l’existence d’un collectif, un discours, de l’éloquence, un partage.

Contrairement à l’écrit, la parole ne peut pas s’effacer (d’où l’importance des systèmes d’écoute, ou ces annonces sinistres à l’occasion de démarches téléphoniques : Attention, cette conversation va être enregistrée..).

Le droit à la parole est l’une des modalités de l’exercice du pouvoir. Sa distribution est un puissant instrument de contrôle des situations. La démocratie parlementaire en fournit une illustration, notamment en ces temps de confinement où le nombre des députés admis à siéger en même temps est strictement limité, ce qui permet de passer à la trappe amendements et avis divergents.

Donner la parole, ou la rendre à ceux qui ne l’ont pas, accompagne l’exercice normal de la démocratie (il y a beau temps que nous n’en sommes plus là). En limiter l’usage est toujours synonyme d’arbitraire et d’autoritarisme, le recours au 49/3, qui permet de clouer le bec à l’opposition, tout particulièrement.

Au fil du temps, le Droit et le juridisme qui l’accompagne ont contraint la parole à céder le pas à l’écrit. Une apothéose très récente réside en ces ridicules attestations à remplir pour s’autoriser à vaquer à quelque occupation extérieure, négation absolue de la valeur d’une déclaration orale, triomphe de la paperasserie bureaucratique crétine, méprisante et abêtissante.

Enchaînement fatal de la perte du soi au profit de la nécessité de documents d’état si vil. L’absence de papiers conduit inexorablement à la non existence. Un sans-papiers devient un non être que l’on peut laisser à la rue. Mieux, que l’on doit chasser en tant que nuisible.

L’existence nécessite des preuves pour pouvoir prétendre exister. D’où les techniques d’identification pour vérifier que celui-ci est bien l’unique identique à lui-même. La parole ne vaut plus rien. Se contredire, mentir, dissimuler, incompétences ? Foutaises !

Peu à peu, tranquillement, fruit de nombreux conflits armés, la notion de frontière entre Etats s’est affirmée au détriment du libre passage. L’arbitraire l’ayant emporté, le juridique trouva pâture ; la notion d’identité à prouver, d’origine, d’appartenance, s’est installée comme une évidence, terreau favorable au développement de la suspicion, donc du contrôle, donc de la haine. Aujourd’hui nous en sommes aux gestes barrière, à la distanciation sociale, aux zones rouges et vertes (terrible rappel de la zone occupée et de la zone libre des années 40), la société est en miettes, bonnes à ramasser, semences de l’aventurisme totalitaire.

Inadmissible bien qu’envisageable ; rappel de Jérôme Ferrari : le pire n’est peut-être pas toujours certain, mais il est toujours possible. L’avenir dépend de l’engagement de chacun, à sa place, en relation avec son entourage. Refuser l’injonction mortifère, parler, échanger du mot, des réflexions, proposer, inventer des réponses nouvelles, partager, prendre des initiatives… Entendons ce que nous disent Vincent Lindon et aussi Ariane Mnouchkine.

Alors qu’ils exigent attestation, déclarations, certificats, preuves diverses, cela n’empêche guère élus et dirigeants de nous demander de les croire sur… parole !

Embrassons-nous Folleville ! Labiche précurseur de Kafka ?

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Interdit !

7 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Jérôme Ferrari, Médiapart, mai 68, Medef, #Vincent Lindon

Sens interdit !

Pelouse interdite !

Accès interdit !

Interdit au public !

Photo interdite !

Interdit de dépasser !

Stationnement interdit !

Etc.

L’interdit est le pain quotidien du formatage social, dès l’école primaire.

Dans la signalétique routière, les panneaux d’interdiction foisonnent.

Complètement intégré, nous y prenons si peu garde qu’il nous arrive de nous demander si ce qui n’est pas interdit est… permis. Réussite de l’infantilisation. Voilà c’est comme ça, cela ne nous dérange pas outre mesure. Le « il est interdit d’interdire » de mai 68 n’a jamais été qu’un slogan dérisoire fruit de quelque esprit en délire.

Soudain (parce qu’ils ont préféré en ignorer les prémices), un méchant virus apparait et prend les dirigeants du pays au dépourvu ; ils avaient omis de prendre en compte les conséquences probables de leurs orientations les plus néfastes en matière d’économie et d’écologie. Les gestes les plus élémentaires, les plus courants, de notre quotidien sont brutalement interdits.

Des gestes barrière et une distanciation sociale (expression aussi atroce que barbare) sont imposés. Le vivre ensemble déjà défaillant est banni.

Moyen commode, maladroit, de tenter de masquer l’absence d’anticipation et les conséquences de décisions inconséquentes prises d’année en année.

Fréquenter ses proches, famille ou amis : interdit.

Se réunir pour agir ou se divertir : interdit.

Se rencontrer pour une célébration ou un hommage : interdit.

Participer à un spectacle : interdit.

Pratiquer un sport : interdit.

Circuler à sa guise, se promener : interdit.

Etc.

Inouïe, proprement inouïe, l’aisance avec laquelle l’Etat est parvenu à soumettre tout le monde, grâce à la peur savamment instillée par la servilité des réseaux médiatiques et la force répressive de ses gardes chiourme. Il est plus simple de distribuer des PV que d’approvisionner du matériel de prévention, dont le défaut criant conduisit d’abord à déclarer son inutilité.

 

A quelque chose malheur est bon, dit le proverbe. Il se pourrait bien, en effet.

Comme le souligne Jérôme Ferrari, écrivain, dans une interview accordée à Médiapart, la situation dans laquelle nous sommes plongés éclaire de manière impitoyable la totale déconnexion entre le discours politique et la réalité. Le déni mensonger et l’illusion auto réalisatrice sont constants depuis les premiers jours. Le discours contradictoire sur les masques de protection (inutiles, néfastes, puis protecteurs), l’annonce irréfléchie de la réouverture des écoles, deux exemples parmi beaucoup, montrent le degré d’aberration auquel la parole politique est désormais rendue.

Arrogants, méprisants, ceux qui prétendent nous diriger nous prennent pour de parfaits demeurés indignes d’être associés à une réflexion. Revendiquer un droit de parole, c’est se déclarer opposant, donc ne mériter que la néantisation, fruit d’une superbe ignorance de la part du Pouvoir.

De fait, aucun dialogue n’est ni envisageable, ni possible, avec les maîtres actuels ou leur parentèle.

Tout cela devrait conduire inexorablement vers des prises de conscience radicales. Il semblerait que la réflexion progresse, que des yeux se dessillent peu à peu. Sera-ce suffisant pour entamer l’indispensable changement de paradigme sans lequel le retour à l’identique s’effectuera d’autant plus assurément que les ténors du système actuel, totalement failli, s’y emploient avec ardeur (déclarations du Medef, prolongement de l’état d’urgence, autisme absolu du discours gouvernemental, lobbying accru des fabricants de poisons agricoles cherchant à profiter de l’ombre temporaire dans laquelle ils sont, etc.).

Surtout, sachons ne pas nous laisser abuser par de séduisantes pétitions de principe, genre pieuses certitudes ou vœux niaiseux, aussi crédibles que des promesses d’ivrogne.

Nous sommes tous concernés, ou que nous soyons, n’attendons rien d’en haut, ne comptons que sur nous-mêmes. Le double enseignement selon lequel nous sommes responsables de ce que nous sommes et qu’il ne nous arrive en majeure partie que ce qui nous ressemble, est particulièrement d’actualité.

"Le pire n'est peut-être pas toujours certain, mais il est toujours possible" (J. Ferrari)

 

Médiapart a publié le 6 mai 2020 une remarquable réflexion du comédien Vincent Lindon, dont le lecteur pourra prendre connaissance avec grand intérêt.

https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll

 

 

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Confiteor

1 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #catharsis, Jeremy Bentham, Panoptique, Yves Gibeau, Michel Foucault, Occupation 40-44, Alain Nahum, Peste blanche, Hugo Haas, Le Dictateur Chaplin

                                                                                                                     Confit, déconfit, déconfit né. Confiteor.                                                                                                                           (Elysée Reclus, Œuvres apocryphes)

Depuis l’automne 2018 un handicap physique me soumet à une résidence forcée chez moi, vécue sans difficulté majeure. C’est une affaire strictement personnelle, source de quelques indubitables progrès, j’en suis persuadé. Nous ne cessons jamais de grandir et d’aspirer à l’âge adulte, atteint dans le meilleur des cas avant que la terre nous soit légère. Histoire aussi banale que passionnante, c’est la mienne, qui ne peut arriver qu’à moi, raison de l’observer avec attention. Personne d’autre ne risquant de s’y consacrer avec autant de soin, il me faut donc veiller en permanence.

A la charnière de l’hiver et du printemps de cette année, le confinement nous fut imposé à tous, moi compris, imaginant mal au départ ce que cela pouvait changer dans mon train-train habituel. Naïveté flagrante, marque d’une puérilité tenace. Très vite apparurent les premiers symptômes d’un mal sournois dont je parvins à parler après que se furent dissipées les brumes d’un malaise plus que passager. Je l’ai évoqué en ces termes dans un papier intitulé « Retour du refoulé », paru le 19 mars sur ce même très improbable blogue:

Tout à coup un état de malaise profond, des angoisses, une incapacité motrice inusitée ; aucun symptôme précis, seulement un sentiment généralisé de mal-être, isolement, abandon, absence totale de maîtrise accompagnée d’une imprécision de pensée. Quelque chose de l’ordre d’une lassitude fortement teintée de peur panique. Sentiment d’être le jouet de puissances inconnues. Un ensemble de phénomènes inhabituels avec pour seule référence ce que l’on peut ressentir à l’occasion d’une très forte émotion et des dysfonctions cardio-vasculaires engendrées. Décharges émotionnelles, tension en forte hausse, céphalée.

Rien à voir avec la description des signes avant-coureurs d’une contagion. Que se passe-t-il ? S’agirait-il de la fin ? Jamais envisagée comme cela pourtant. Insolite. L’idée même de chercher à comprendre fait totalement défaut.  Cela va durer trente-six, peut-être même quarante-huit heures. Toujours là, mais toujours aussi mal. Besoin de repos, besoin de parler, besoin d’écoute. Epuisement. Parler, la parole qui apaise peu à peu… Baisse progressive de la tension, fatigue, esprit vide. Angoisse latente rémanente. Du temps passif, de la durée.

Et puis, brusquement, inattendue, la catharsis, la compréhension qui éclaire et apaise. La compréhension qui permet de reprendre temporairement la main. Mais oui, c’est évident, c’est bien de cela qu’il s’agit. Une analogie ! Depuis des jours et des jours, l’anxiété est déversée à tombereaux ouverts, presse, radio, télévision, déclarations alarmistes, récusations, petites phrases, expertises en toc, chiffrages, projections et sondages hors sol, incohérences, contradictions, absence totale de crédibilité. Bouillon nauséabond, pervers et infectieux. (…) Le sous-entendu domine, donc l’incompréhension et le malentendu. Les mots dits sont autant destinés à cacher qu’à indiquer. (…) Septembre 1939, juin 1940 et la suite. (…)

Passent les jours et les semaines, il s’agit de m’organiser, d’être minutieux, de me plier du mieux possible aux contraintes, sans rien perdre de ma véhémence, de ma prétendue lucidité, ni de mon insoumission fondamentale. Mon handicap physique constitue un appréciable alibi pour ne pas rompre toute relation avec une partie non négligeable de mon entourage. Tâche ardue, très mobilisatrice, propre à entretenir l’illusion d’un libre-arbitre prolongé jusqu’à l’infini, comme les parallèles. Parallèle, vous avez dit parallèle ? Oui, bien sûr, même si le sentiment d’impuissance prévaut, le refus avec son corollaire la révolte, demeurent des comburants permanents. Leurres ou réalité ? Qu’importe vraiment ? Il s’agit de prothèses au moins aussi efficaces qu’un déambulateur ou un fauteuil roulant.

Cette infantilisation répressive à laquelle nous sommes collectivement soumis, moi comme chacun, me renvoie à l’une des pires périodes que j’ai connues, celle du service militaire. Situation de soumission forcée, de contrainte permanente à l’autorité d’une bande de débiles jouissant d’une autorité ne tenant qu’au port d’insignes distinctifs et de breloques diverses, jamais acquise en raison de vertus personnelles totalement absentes. C’est sans doute génétique parmi cette population. Rien de tel que de déléguer une portion d’autorité à des minables se heurtant vite au plafond (sous-officiers, sous-chefs, surveillants, gardiens, sbires, spadassins, etc.) pour assurer la pérennité d‘un pouvoir quelconque. Le subalterne ayant servilement accepté l’abandon de toute personnalité, dopé à l’autoritarisme, est le meilleur des chiens de garde. Jeremy Bentham et son invention architecturale d’un dispositif à tout voir, le Panoptique, l’a parfaitement compris et mis en forme dès la fin du 18e siècle.

Allons z’enfants écrivit Yves Gibeau dans les années cinquante, où il me fut donné de vivre en kaki horizon bien trop longtemps à mon gré (début de la guerre d’Algérie et grotesque campagne de Suez). Surveiller et punir, poursuivit Michel Foucault deux décennies plus tard.

Humiliation, arrogance méprisante, négation de la personne, outils estimés efficaces par des despotes en herbe, craintifs et apeurés. Cela ne peut qu’engendrer ennui abandonnique, c’est à dire soumission, ou bien rejet total et révolte, ainsi qu’il convient à quiconque se soucie du maintien d’un minimum d’hygiène personnelle. Les petits vieux qui se négligent me font horreur.

Autre temps peu reluisant ayant profondément marqué mon enfance, celui de l’Occupation, avec son cortège de peurs et d’angoisses, ses couvre-feux, ses mensonges et ses vilénies, ainsi que son ordre militaire bestial. Avec aussi, par-dessus tout, sa terrifiante discrimination entre les personnes.

Tout cela revient en rangs serrés dans une actualité oppressante. Tout cela devient obsédant, comme une marche fatale au désastre. Je le confesse. Contrôles d’identité, désir de se cacher, de dissimuler, anxiété larvée, perte progressive de repères, méfiance permanente, autant de facteurs rongeant l’organisme, virus plus terrifiant que l’autre.  Tout cela me pousse, (moi pas seulement - facteur aggravant -, je le vérifie chaque jour au téléphone, à la lecture de courriels, à des mimiques), à craindre de plus en plus l’instauration d’une dictature dont le slogan sera Il faut restreindre les libertés pour sauver La Liberté !

Le poids de la chape devient si pesant que le refuge dans l’isolat alibi des bienfaits du handicap corporel perd de sa crédibilité.

Un film tchèque de 1937 que j’ai eu la chance de visionner hier grâce à un envoi d’Alain Nahum, ciné-photographe ami, illustre parfaitement ce qui se tramait alors et préfigure étonnamment ce qui est en jeu aujourd’hui. Je ne sais pas quoi indiquer pour parvenir à le revoir. Peut-être une recherche via Google ? En voici une présentation succincte :

La peste Blanche (Bílá nemoc) film de Hugo Haas fut sélectionné pour le premier Festival de Cannes de 1939. Il précède de trois ans Le Dictateur de Chaplin.

Un virus apparu en Chine se propage par les poignées de mains et met en danger les personnes âgées. Le film utilise l'épidémie principalement comme une perspective sur la guerre et la dictature. Un film sur deux machines de mort. D'un côté, il y a un dictateur qui incite son peuple à la guerre, contre un pays voisin soi-disant plus faible. D'autre part, il existe une maladie mortelle appelée la maladie Chengi, qui a été détectée dans un hôpital chinois et qui fait immédiatement la une des journaux. La maladie de Chengi ne touche que les personnes d'un âge avancé. "Les jeunes sont plus importants pour moi", dit le dictateur, en référence à ce fait. Il a besoin des jeunes pour sa guerre, ils devraient mourir d'une mort noble et patriotique au lieu de dépérir lentement comme les vieux. La fable demeure très actuelle, notamment en ce qui concerne l’académisme intéressé et borné de la nomenklatura médicale mondiale, la veulerie complice prête à toutes les compromissions des détenteurs de pouvoir et le dédain pour les  « premiers de corvées »…

Comme tout un chacun, malgré ma bienfaisante surdité j’entends parler de déconfinement. La confusion est loin de se dissiper, mes craintes quant à l’évolution probable d’un système qui ne rendra pas les armes sur une simple injonction revêtent une acuité de plus en plus douloureuse.

La parole circule, des réflexions vont bon train, il y a là de quoi se rincer un peu l’esprit des déjections déposées par la plupart des médias et la bienpensance pathogène des porte-cotons, toujours active. Il est clair que cela ne saurait suffire.

Vite, vite, chaque instant compte !

Confiteor
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Implosion et questionnements

24 Avril 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #aquarelle, Alain Sagault, Patrick Boucheron, Giorgio Agamben, Achille Mbembé, Etienne de La Boétie, D iscours de la servitude volontaire

Une Epistole datée du 21 février 2020, « A propos de l’aquarelle », traite d’un dialogue en cours avec Alain Sagault. Celui-ci vient de m’envoyer une belle réflexion sur le vibrant jaillissement de la lumière, fruit de la relation amoureuse entre les pigments colorés nourris de gomme arabique et de miel, et le papier mouillé qui s’imbibe avec volupté au contact d’un pinceau délicat. Voici qui ouvre sur la rêverie et le mystère de la création artistique. La tentation est grande de se laisser emporter. Mais baste, le poids du quotidien l’emporte, la pesanteur physique et mentale du confinement s’impose au premier plan. Elle taraude, impossible d’y échapper.

Comment se fait-il qu’une société toute entière supporte une telle contrainte ?

Comment l’Etat obtient-il aussi aisément de la population résignation et obéissance ? Avec quelles conséquences prévisibles ?

Est-il envisageable de lutter contre une politique d’atteinte aux libertés individuelles alors qu’elle se révèle sans doute efficace ? (Contradiction ô combien inhibitrice.)

L’historien Patrick Boucheron pose ces questions dans une interview récente, suite au constat de l’acceptation générale de la limitation de notre liberté de mouvement, ainsi que de nos relations amicales et familiales. Cela au nom d’un risque dont l’indétermination renforce la crainte.

Reprenant quelques précédents historiques, il note qu’une épidémie n’a jamais rien changé dans la manière d’obéir, de produire, ni de gouverner. Relevons au passage sa remarque selon laquelle une société très éprouvée continue en général à croire au même dieu et à obéir au même roi.

Doit-on renoncer à la liberté pour sauver la liberté, interroge de son côté le philosophe italien Giorgio Agamben.

Alors que l’Autre devient suspect a priori, alors que cette suspicion implique une prise de distance, il parait logique de se demander si de nouveaux modes de relation durables ne sont pas en train de s’installer au sein d’une société en voie d’atomisation. Nous assisterions là au repliement sur soi, à une frontiérisation farouche face à la mondialisation dévastatrice. Ce serait alors le temps de la fin de la parole, au bénéfice du rêve enfin accessible d’une organisation automatisée du monde, nous dit le philosophe africain Achille Mbembé.

Retour en force des passions primitives, bestialité, racisme, communautarisme agressif, dénonciations, ouvrent alors la voie à la primauté absolue des décisions du Chef (Führer, Duce, Caudillo, Conducator, petit père des peuples).

Lorsque le pouvoir suprême est quasiment délégué à des experts médecins ou technocrates, comme c’est le cas aujourd’hui, la démocratie est en péril vital. C’est certain. La lutte impitoyable des ego entre eux n’a jamais rien apporté  bon, l’union sacrée n’est qu’une formule incantatoire masquant la réalité.

Pendant ce temps, les juristes frileux voire complices se taisent ou se soumettent au pouvoir exécutif, qui s’arroge des pouvoirs exorbitants ! Quand plus personne ne garde les règles fondamentales, le coup d’état feutré est en passe de réussir.

Le confinement (et les mesures d’autocontrôle intériorisant la soumission, qui l’accompagnent) n’est sans doute acceptable que s’il est de courte durée, et non pas s’il sert à occulter de graves lacunes politiques. Dans le cas contraire, il ne peut être qu’un outil de la mise en place du totalitarisme et de l’asservissement consenti d’une population sous-informée et apeurée en permanence par une presse aux ordres et des rumeurs savantes. Cette population a tellement besoin d’assurances qu’elle peut se satisfaire de la vague idée que demain sera un autre jour.

Des aménagements salariaux à la marge, concédés à quelques catégories de « héros » (anciens combattants bientôt méprisés), devront alors suffire. Le tour sera joué. Les lobbies auront gagné, comme à l’accoutumée. La catastrophe ne pourra plus être différée. Bonne chance à nos descendants !

Tenter d’éviter cela exigerait un réveil rapide, une prise de conscience collective, et une forte capacité d’organisation. Croire que le changement de paradigme puisse advenir de lui-même serait bien niaiseux. Il va de soi que la confrontation sera rude et impitoyable. Les champions de l’ordre mondial actuel ne se démettront pas sans user de tous les moyens d’oppression et de répression dont ils disposent.

Pour mémoire

« Il est une chose une seule que les hommes … n’ont pas la force de désirer : c’est la liberté, bien si grand et si doux ! Dès qu’elle est perdue, tous les maux s’ensuivent, et sans elle tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent entièrement leur goût. (…)

Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! (…)

Ce qu’il (votre maître) a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. (…)

Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. (…)

Celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable ; il le serait … si dès qu’il se voit élevé au-dessus de tous les autres … il ne décidait de n’en plus bouger. (…)

Les gens soumis, dépourvus de courage et de vivacité, ont le cœur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Aussi font-ils  (les tyrans) tout leur possible pour mieux les avachir. »

(Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1546-48, passim)

 

Implosion et questionnements
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« Il n’y a plus d’après »[1]

18 Avril 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Tchernobyl, Fukushima, Titanic

 

Après suppose un état dépassé, donc en principe un retour à l’antérieur, le connu déjà pratiqué, parfois partiellement modifié.

Le calme après la tempête permet de faire l’inventaire des dégâts, puis  de réparer, parfois en améliorant les conditions antérieures. Un temps fortement bousculée, la vie continue telle qu’en elle-même, les plaies sont pansées, l’oubli immédiat est à l’œuvre. Reconstruction, réparation, restauration (parfois avec un R)…

14-18 furent suivies des « année folles », les « trente glorieuses » succédèrent à 39-45.

Le nez à la vitre, la notion d’après tiendrait donc la route et serait un concept opératoire, de même que celui on ne peut plus flou de progrès. Progrès, terme liturgique dont on aimerait posséder une définition valable.

L’après est peut-être envisageable tant que le seuil du non-retour n’a pas été franchi.

Malgré les horreurs que l’on sait, s’est imposée l’illusion d’un rétablissement indéfiniment possible. Magie, incantation, exorcisme, scientisme, la panoplie est complète.

Au hasard des innombrable gâteries élaborées par nos industrieux apprentis sorciers, Tchernobyl et Fukushima, la pollution et le réchauffement climatique, la disparition de la biodiversité, l’immigration à grande échelle…

Une machine folle a été lancée, elle est désormais hors de contrôle. Processus démoniaque, l’accélération est fulgurante. Le seuil de non-retour est franchi, à coup sûr. La vie sur le caillou qui nous héberge est mise en question, au moins sous la forme que nous lui connaissons depuis nos origines. Le pire est possible, sinon certain. Quel destin pour nos descendants ? Le caillou en a vu d’autres, lui n’est pas en cause.

Retarder autant qu’il se peut le chaos final est probablement la seule possibilité qui nous demeure offerte. L’espèce est de par sa faute dans une situation de sauve-qui-peut généralisé. Il n’y a plus d’après sainement envisageable, seul un autrement radical pourrait encore peut-être influer sur  l’inéluctable prévisible.

 

Face à cela, à quoi assistons-nous ?

Pour la majorité de ceux qui sont animés de la prétention de pouvoir diriger les nations, la permanence du mensonge, l’entretien du déni et de la fable auto réalisatrice, font florès.

Dépassés, en quasi-totalité responsables de la catastrophe issue de leur avidité, de leur aveuglement, de leur arrogance dogmatique, de leurs injonctions, sources d’incompétences terrifiantes fatales à toute capacité d’anticipation, ils se soucient uniquement d’effets d’annonce susceptibles de quelque crédibilité immédiate.

Gagner du temps, il leur faut gagner du temps, il leur faut éviter de rendre des comptes. Il importe avant tout de prolonger les courbes existantes. Les paroles s’envolent. Ce qui compte, c’est uniquement l’impression faite au moment. Ainsi, annoncer des décisions sans en préciser les modalités est essentiel. Il s’agit de suggérer, ne serait-ce que l’espace d’un instant, que la barre est tenue en main et que le nautonier est toujours à sa place.

Le spectacle est permanent. L’orchestre du Titanic joue à plein.

Vite ! Chacun à son poste, le temps n’est plus aux chamailleries !

 

« Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne »

 

[1] Guy Béart, pour Juliette Gréco

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Corona et alentours

12 Avril 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #René Dumont, Montaigne, danse macabre Moyen-âge,, #5 G, E. Morin, B. Ltour, F. Lordon, A. Bdiou, A. Bertho, Th. Piketty, F. Ruffin, N. Klein, A. Sagault, confinement, #N. Chomsky

 

Inattendu, l’épisode est sévère. Annoncée depuis longtemps, devenue de ce fait presque irréelle parce qu’accoutumée, la catastrophe surprend ; elle provoque stupéfaction et angoisse profonde. A chaque fois qu’un malheur annoncé se produit, il prend au dépourvu. Il survient là et quand il n’était pas attendu. Chacun en a fait l’expérience, le décès d’un proche est toujours une surprise, lorsqu’il intervient. Savoir l’inévitable, en connaitre l’inéluctable, ne permet jamais d’économiser l’ébranlement.

Depuis au moins cinq décennies les plus grands maux à venir sont annoncés par des esprits un peu plus aiguisés que la moyenne. Prophètes de malheur au mieux, doux cinglés pessimistes dans le meilleur des cas. René Dumont ouvrit le ban lors de la campagne présidentielle de 1974.

Nous sommes mortels, certes, mais comme il s’agit d’un destin individuel chacun peut espérer « s’en sortir » mieux que les petits copains. Face à la catastrophe, le réflexe premier consiste à faire que ma vie l’emporte avant tout. Hors tout à coup, patatras ! nous sommes tous brusquement logés à la même enseigne, sans recours possible, confrontés à un inéluctable habituellement occulté. C’est La Vie qui est désormais en cause. Rares sans doute sont ceux pour lesquels la mort est clairement le but ultime de la vie ; qui, ayant véritablement admis ce fait, s’efforcent de s’y préparer avec lucidité, ainsi que l’enseigne Montaigne, compagnon exemplaire. Si cette exercitation ne va pas sans mal, ni angoisse, elle vaut mieux que le déni et l’encombrement de faux-semblants si fragilisants.

Les danses macabres de la fin du Moyen-âge s’imposent non plus en tant que témoignage d’un art populaire, mais comme une réalité incontournable. L’effroi est réel. Peut-être tient-il en grande partie au fait d’être confondus dans un ensemble dont presque tout nous a progressivement préservés depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Nous sommes soumis les uns et les autres à des règles indépendantes de tout statut socio-culturel, alors que nous n’y prêtions plus attention. L’irrruption brutalissime du sentiment d’appartenance sidère.

Alors, comme toujours, il faut trouver des explications, c’est-à-dire des fautes et des fautifs sur lesquels reporter l’origine des maux de la tribu. Magie libératrice de l’exutoire.

La glose sur les logiques financières conduisant au démantèlement des Services Publics depuis au moins trente ans, ainsi qu’à la destruction accélérée des équilibres et des ressources naturels va bon train. Elle est parfaitement justifiée, de même que la dénonciation de l’incurie des dirigeants, leur absence d’anticipation, leurs mensonges, les contre-vérités de leur langue de bois.

Des comptes devront être exigés. Cette bataille politique est sans nul doute indispensable, même si le scepticisme quant à ses résultats est fondé.

Plus jamais ça ! clamaient nos aînés après la guerre de 14-18 ; on connaît la suite.

Utile au maintien d’un certain équilibre, vitupérer et condamner sert surtout à chasser des humeurs malignes. S‘en tenir à cette seule problématique serait courir le risque d’une grave dépression génératrice de violence gratuite, suicidaire, ou d’abandonisme fatal à un ordre providentiel aux aguets. La rouerie perverse du Pouvoir saurait immédiatement en tirer profit. La marche tranquille, soutenue, intangible vers l’instauration d’une démocrature, fille naturelle de l’union démocratie parlementaire–dictature, justifie largement la crainte de cette issue. D’autant plus que cette tendance déborde désormais largement le cadre national, pour s‘étendre à la planète entière.

Chez nous, donc : Etat d’urgence permanent désormais inscrit dans le Droit commun, renforcé par l’urgence sanitaire justifiant des contraintes privatives de liberté décidées sans limitation crédible de durée, un gouvernement par ordonnances, le mépris du droit coutumier et des règles juridictionnelles, l’accélération des installations facilitant le contrôle permanent des personnes (mise en place de la 5 G, préparation du suivi des personnes via le téléphone mobile), le tout couvert par l’absolution complaisante des juridictions de contrôle (Conseil d’Etat, Conseil Constitutionnel)…

En 1940, un Parlement déconsidéré, voué à l’impuissance par une catastrophe politico-militaire, a voté les pleins pouvoirs à Pétain. Là aussi, nous connaissons la suite.

Répétons-le, s’en tenir à ce constat et le dénoncer en combattant est nécessaire ; insuffisant cependant, faute de remises en cause individuelles profondes.

Nous devons changer de paradigmes pour parvenir à échafauder une communauté de destins, ainsi que l’espère depuis longtemps Edgar Morin.

Edgar Morin, Bruno Latour, Frédéric Lordon, les économistes atterrés, Alain Badiou, Alain Bertho, Thomas Piketty, François Ruffin, Naomi Klein, Noam Chomsky…, des penseurs ou groupes de penseurs établissent des constats nécessaires, outils indispensables à la lucidité.

Et l’opérationnalité dans tout ça ? Elle passe par nous, par chacun d’entre nous, à notre niveau, à notre échelle, liée à notre entourage.

La situation de confinement dans laquelle nous sommes plongés sans claire perspective de durée semble propice à la réflexion. Situation tout à fait nouvelle, sans aucun précédent, dénuée de toute référence possible, donc propice à toutes les aventures, y compris celles de l’esprit. 

L’agitation frénétique antérieure vient de brusquement tomber. Si le désarroi guette certains, d’autres en profitent pour se reprendre, c’est à dire opérer un retour sur soi, s’interroger sur cela seul qui importe : la vie, la mort.

L’occasion est belle de devenir leader de soi-même, d’élargir son horizon, de grandir.

Le souvenir me vient de ces déportés qui sont parvenus à survivre grâce à la poésie, au théâtre, à la musique, qu’ils portaient en eux ; seuls soutiens propres à leur permettre de faire face avec efficacité.

N’attendons rien de l’extérieur, aucune Providence ne peut jamais nous garder de l’aliénation. En nous résident les ressources. Dans notre capacité de réflexion, dans notre aptitude à nous remémorer pour établir des analogies, fonder des repères, éclairer, saisir, comprendre et créer du nouveau.

Temporairement, sans doute pour une longue période, nous ne pouvons plus nous rencontrer matériellement. Demeurent les palliatifs téléphone, Internet, courrier, largement utilisés depuis quelques semaines.

Osons dire, osons proposer, osons réfléchir, examiner, contester, réfuter, nous découvrir à nous-mêmes !

Que chacun s’aventure à créer sa poésie personnelle, son texte fondateur ! Et que se nouent les échanges, les partages, au sujet de l’essentiel et de l’accessoire, au sujet de l’indispensable et du superflu. « Imaginer des gestes barrière contre le retour à la production d’avant crise », ainsi que le suggère Bruno Latour dans un article récent, constitue un bel enjeu.

En quoi et comment cette promiscuité permanente avec la mort pourrait-elle nous changer ? Parviendrons-nous à nous enrichir de nos pertes en retrouvant des plaisirs perdus, en découvrant des possibles insoupçonnés comme le fait un handicapé fouetté par son incapacité ?

Cela en vue d’une possible coagulation à opposer à la volonté mortifère de dirigeants fondés de pouvoir d’un ordre libéral avancé irréversiblement destructeur, uniquement préoccupé de prolonger les courbes en sa faveur. Depuis la catastrophe de Fukushima rien ne semble vraiment avoir changé au Japon, l’énergie atomique n’est pas remise en cause.

Si nous voulons que les choses changent de manière radicale et durable, rien n’est à attendre de ceux qui sont actuellement aux manettes, ou prêts à leur succéder.

Tout dépend d’un sursaut collectif fondé sur une prise de conscience clarificatrice chez chacun, prêts à mettre en commun et à partager idées et propositions. Nuits debout et Gilets jaunes ont amorcé le mouvement.

L’enjeu majeur est celui de la lucidité et de l’esprit critique. Trinquons du mot,  trinquons de la réflexion. En serons-nous collectivement capables ?

« Ne cherchons pas être des héros, soyons simplement des hommes et femmes de bonne volonté. Ce serait déjà, en cette ère de « progrès » régressif imposé par des fous de pouvoir et de profit, un vrai progrès. » (Courriel Alain Sagault, 09/04/2020)

 

 

 

 

Danse macabre, La Chaise-Dieu, XVe s. (cl. Jean-Pol Grandmont)

Danse macabre, La Chaise-Dieu, XVe s. (cl. Jean-Pol Grandmont)

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Le Dit de Khadija

7 Avril 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Aragon, Déluge, Apocalypse, Livre des Morts, #Science-fiction

 

Étranges lucarnes, récepteurs radio, les ondes bruissent. Officiels, ministres, ministricules, experts patentés ou à la mie de pain, oracles et pontifes de tous poils angelots, séraphins, oreilles du Pouvoir, journaleux, philosophes du dimanche, sociologues de la main gauche, analystes véreux, éditorialistes péremptoires, conseillers tout venant, radiotrotoiristes microphages, quelques prétendus humoristes essoufflés, raffolent d’affoler en boucle.

Assez, assez ! Le mentir vrai, disait Aragon pour tenter de justifier l’injustifiable.

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Née à Casablanca il y a un peu plus de cinquante ans, en France depuis l’âge de vingt ans,  mère de famille devenue citoyenne française, musulmane pratiquante, une héroïne du quotidien s’exprime.

 

« J’ai de fréquentes insomnies en ce moment. Quelle est cette colère qui s’abat sur nous tous ?

Un invisible virus cloue à terre les puissances. Ne vont demeurer que les édifices, nous, nous sommes en train de tomber.

Tout le monde doit réfléchir à l’origine du phénomène.

Que peut-on faire ?

Quel est désormais notre rôle ?

Chaque lieu, chaque moment de la vie courante, implique une forme de respect, à l’exemple des Lieux Saints. On n’a jamais pensé que les Lieux Saints puissent être interdits.

Depuis longtemps les interdits disparaissent. On s’est habitué à se promener n’importe comment, n’importe où.

Nous sommes désormais tous semblables. Tout le monde a peur, tout le monde craint.

A quoi bon toujours courir ? Il est urgent de réfléchir à cette situation tout à fait inattendue.

Tout est bouleversé, une obligation désormais : se protéger, protéger nos proches.

Il semblerait que la vie soit suspendue. On ne parle que de ça : survivra-t-on ? Va-t-on en sortir vivant ? C’est le souci de tout le monde.

Comme au jour du Jugement :

« Sauver ma tête, ma tête ! »

A ce moment, on oublie nos enfants. Personne ne va plus se soucier de l’autre.

Rappel de ce qu’on va vivre dans l’au-delà. Nous serons jugés individuellement.

Tout le monde dans le même sac ! Plus de différences.

Vous pouvez cacher vos visages, ça ne sert à rien, les interdits tombent comme les masques !

L’Economie…, le Pétrole…, la Dette…, la Puissance mondiale… Tout écroulé !

Nous sommes dans l’ignorance totale, un simple petit virus, invisible, fait tomber l’Univers !

Si on ne tire pas les conséquences de ce qu’il se passe, ça voudra dire qu’on n’aura rien compris.

Un avertissement est donné à l’humanité toute entière. »

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Toile de fond :

Mythe du Déluge ; Danses macabres ; Jugement dernier ; Apocalypse

Livre des Morts (Egypte, Tibet)

Science-fiction

Pensée formatée ; l’événement est plus propice à la réflexion qu’au dogme

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« Jardiner des possibles »

3 Avril 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Marielle Macé, Gilles Clément, #Michel Foucault

« Jardiner des possibles »

 

Un ouvrage récent de Marielle Macé, autrice dont ce blogue a signalé l’intérêt le 29 mars 2018 (« Superbe lecture »), vient de me tomber à nouveau sous la patte.

Plutôt que de commenter le propos, je me contenterai de donner la parole à l’écrivaine en  livrant un extrait de son livre « Nos cabanes » (pp. 48 à 50). [Marielle Macé : Nos cabanes – Verdier éd. mars 2019, 122 p., 6,50 €]

Actualité de la pensée vivante en cette période de confinement, favorable au retour sur soi.

 

« Jardiner : il ne s’agit … pas de réserver l’espérance politique à des lisières et des gestes de peu, et d’encourager une frugalité en toutes choses. « Jardiner » revient comme un mot lesté d’une nouvelle audace, et le « jardin » excède ici tout pré carré. C’est une pratique plus vaste, un grand appel d’air, une réoccupation de l’avenir, un éperon, une chance de se rapporter d’une nouvelle manière à l’existant, dans cette situation très mêlée, indémêlable, de « diversité contaminée » (Anna Tsing[1]).

Gilles Clément nous a réappris ce que c’est que jardiner : c’est privilégier en tout le vivant, « faire » certes, mais faire moins (ou plutôt : faire le moins possible contre et le plus possible avec), diminuer les actions et pourtant accroître la connaissance, refaire connaissance (avec le sol, avec ses peuples), faire place à la vie qui ‘invente partout, jusque dans les délaissés… On peut agir comme on jardine : ça veut dire favoriser en tout la vie, parier sur ses inventions, croire aux métamorphoses, prendre soin du jardin planétaire ; on peut penser comme on jardine ; on peut bâtir comme on jardine (cela demande de mêler architecture pérenne et architecture provisoire, de ne pas tout vouloir « installer », de prendre des décisions collectives sur ce que l’on gardera, et ce dont au contraire on accepte la disparition). Il ne s’agit pas de désirer peu, de se contenter de peu, mais au contraire d’imaginer davantage, de connaître davantage, de changer de registre d’abondances et d’élévations.

Jardiner les possibles ce n’est décidément ni sauver ni restaurer, ni remettre en état, ni revenir ; mais repartir, inventer, élargir, relancer l’imagination, déclore, sauter du manège,  préférer la vie. » 

 

Parmi d’abondantes et riches réflexions généreusement ouvertes au monde et à la variété de ses occupants, le lecteur aura le bonheur de tomber sur cette citation  de Michel Foucault (1958), pp. 69-70 :

« Certains disent que les grandes idéologies sont en train de mourir, d’autres  qu’elles nous submergent par leur monotonie. Le monde contemporain, à l’inverse, fourmille d’idées qui naissent, s’agitent, disparaissent ou réapparaissent, secouant les gens et les choses. Et  cela non seulement dans les cercles intellectuels, ou dans les universités de l’Europe de l’Ouest ; mais à l’échelle mondiale et, parmi bien d’autres, des minorités ou des peuples que l’histoire jusqu’à aujourd’hui n’a presque jamais habitués à parler ou à se faire écouter. Il y a plus d’idées sur la terre que les intellectuels souvent ne l’imaginent. Et ces idées sont plus actives, plu fortes, plus résistantes et plus passionnées que ce que peuvent en penser les politiques. Il faut assister à la naissance des idées et à l’explosion de leur force ; et cela non pas dans les livres qui les énoncent, mais dans les événements dans lesquels elles manifestent leur force dans les luttes que l’on mène pour les idées, contre ou pour elles. »

 

[1] Anna Tsing – Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vie dans les ruines du capitalisme – La Découverte 2017

« Jardiner des possibles »
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Culture et crédulité

28 Mars 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Culture, crédulité, Montaigne, Descartes,, #allant-de-soi, Naomi KLein

 

De récentes prises de position formulées dans mon entourage à partir de l’actualité socio-politique m’interrogent sur la conduite de pensée de personnes réputées posséder un bagage culturel non négligeable.

Ces prises de position concernent toujours  des informations ou des points de vue différents de ce que l’on entend communément, qui par-là dérangent.  Elles s’expriment soit par une mise en doute, soit selon une contestation plutôt spontanée, parfois véhémente. Leur aspect émotionnel frappe à chaque fois. Elles semblent fréquemment correspondre à une réaction de défense immédiate, elles vont dans le sens d‘une mise en doute, voire d’une vigoureuse réfutation. Agressivité et démesure les caractérisent la plupart du temps.

D’où une question apparemment paradoxale : La culture pourrait-elle entraîner la crédulité ?

Nous savons depuis longtemps combien il est illusoire d’associer niveau culturel et capacité de réflexion. Le stockage de connaissances n’a évidemment rien à voir avec l’usage qu’on en fait. Cela semble indubitable, méfions-nous des sachants, et cependant… Déjà Montaigne : « mieux vaut une tête bien faite plutôt que bien pleine ».

Quels symptômes nourrissent la question ? J’en relève deux :

- La tendance à tenir pour vrai ce qui va dans le sens commun. (Vox populi, vox dei. Ah, bon !)

- La tendance à orienter les recherches d’information en accordant la priorité à ce qui va dans le sens des croyances de qui cherche.

Cela provoque des pathologies bien particulières, tenant au congé donné à la raison ainsi qu’à toute démarche personnelle authentique.

Ce qui entraîne :

- Hyper sensibilité aux opinions générales, ainsi qu’aux évidences communes, c’est à dire aux « allant de soi ». (Comme cela « va de soi », toute mise en question est superflue.)

- Suspension de l’exercice de la pensée, et dispense du doute critique (Descartes : « ne jamais recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle »).

- Crispation méningée avec perte de porosité intellectuelle (minéralisation de la masse spongieuse cervicale), conduisant à des stéréotypes et des rigidités chroniques. (Prêt à penser, prêt à porter, pensée jetable.)

Les temps que nous vivons en ces moments de confinement généralisé sont très propices à ce genre de pathologie.

Parviendrons-nous à nous en garder malgré l’entretien permanent d’un climat de panique ?

Parviendrons-nous à réaliser combien le pouvoir cherche à culpabiliser les individus pour les soumettre et éloigner toute menace de rébellion ?

Parviendrons-nous à réaliser la constance de cette stratégie, depuis la fable de la dette publique issue de modes de vie déraisonnables, bien que soigneusement entretenus par la publicité et les « lois du marché », ainsi que par la primauté de la finance internationale ?

Parviendrons-nous à réaliser combien la déroute actuelle est la conséquence d’un appauvrissement obstiné du système de santé depuis quinze à vingt ans, et non pas le seul fait de « comportements irresponsables » de la population, peu respectueuses des mesures de sauve-qui-peut telles que le confinement, réponse médiévale à un fléau non anticipé ?

Parviendrons-nous à réaliser que le pouvoir n’a de cesse de lancer des leurres médiatiques ne correspondant à aucune réalité factuelle, pour canaliser une colère justifiée et masquer les conséquences effarantes de la doctrine libérale dont il est un des champions ?

Naomi Klein précise utilement dans un entretien récent que « la stratégie politique consiste à utiliser les crises à grande échelle pour faire avancer des politiques qui approfondissent sys­té­ma­ti­que­ment les inégalités,1 enrichissent les élites et affaiblissent les autres. En temps de crise, les gens ont tendance à se concentrer sur les urgences quotidiennes pour survivre à cette crise, quelle qu’elle soit, et ont tendance à trop compter sur ceux qui sont au pouvoir. En temps de crise, nous détournons un peu les yeux, loin du jeu réel. »

 

 

 

[1] Vingt-cinq ordonnances bousculant le droit du travail, prises à la hâte par le gouvernement dimanche 22 mars 2020. Présentation au Conseil des Ministres, 26 mars 2020, de règles dérogatoires au Droit pénal.

Cynisme des déclarations présidentielles du 25 mars 2020 à Mulhouse, annonçant une aide exceptionnelle à un système de santé délibérément affaibli.   

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Menus de confinement

24 Mars 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Confinement

 

Pour tous les Grandgousier, Gargamelle, Gargantua et Pantagruel possibles, livrés aux délices du confinement

 

Menu 1

- Ronde de petits macrons retour du marché

- Chiffonnade d'attestations dérogatoires sur semis d'amendes salées

- Confiné de canard en masques aseptiques sur lit de bises virtuelles

- Mesclun de virus aux herbes de Provence

- Fromages en garde à vue

- Cake aux fruits confinés

- Saint-Honoré en majesté

- Dates mobiles à fixer

Café équitable et son gel hydro alcoolique

Bière Corona à volonté

Boissons gazeuses au choix

 

Menu 2

- Consommé de céhéresse à la diable

- Filets de macron en sauce féroce

- Timbales d’abats de gilets jaunes à la nasse

- Matraques en gelée

- Micro langues soumises à la parisienne

- Aumônières de mensonges meringués à la buzyn

- Tartelettes aux grenades flambées à la castanère

- Financiers gourmands

Café équitable et son gel hydro alcoolique

Grenadine, tête de cuvée Château Beauvau

Sirops d’incuries macérées

 

 

 

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