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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
Articles récents

Le sel de la vie

15 Avril 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Hammershøi ; musée Jacquemart-André ; peinture ; silence ; lumière

De tous les arts, la peinture est sans doute le plus énigmatique.

Oui, il y a bien sûr la poésie, mais il s’agit alors d’un choix délibéré, très mental (Mallarmé, Valéry, Char…), pas nécessairement lié de manière naturelle à ce mode d’expression.

L’énigme de la peinture tient au fait qu’elle se présuppose ouverte et lisible d’emblée, alors qu’à mesure qu’on y entre le mystère s’épaissit. Miroir réfléchissant devenant peu à peu opaque, contraignant à un regard aiguisé, la peinture s’offre et se dérobe presque dans le même temps. D’où cette folle excitation amoureuse qu’un tableau peut susciter.

Une fois pénétré cet immense territoire, le piège se referme et on n’en a jamais fini. Il ne s’agit plus guère de vivre avec la peinture, mais de vivre en peinture.

Peintres et œuvres forment une cohorte complexe, toutes perspectives temporelles abolies. Relations fortes, parfois tumultueuses, il y a beaucoup de passion dans cette aventure où la curiosité et l’appétit de la vie sont sans cesse en éveil. Aussi l‘émoi est grand lorsque m’apparait une œuvre d’un peintre que j’ignore, et que l’intérêt de la rencontre s’impose d’emblée.

 

De mars à juillet, le musée Jacquemart-André présente à Paris une rétrospective Hammershøi. Je n’ai pu en voir que des photos, « monter » à Paris ne m’est plus envisageable, simple détail.

Ces photos suffisent à déclencher un attrait certain, et cela affaite aimablement mes journées. Lorsque la saveur est délicate, l’envie de prolonger pour préciser s’affirme.

 

Tombé dans l’oubli après sa mort en 1916, il n’était pas à la mode des audaces iconoclastes d’alors, Hammershøi n’a suscité un nouvel intérêt qu’à la toute fin du siècle dernier, et fut peu montré hors Scandinavie, où il est considéré comme le maître de la peinture danoise. Un bel aperçu de son travail est visible sur Google, faute de mieux. 

 

Nous sommes livrés à une peinture de silence et de lumière. La palette est très réduite, faite de nuances fort subtiles de gris et de blanc, propres à la méditation.

Intérieurs vides, parfois la présence d’une femme vue de dos, paysages dénués de tout pittoresque, ligne d’horizon piquetée d’arbres tirant vers l’abstraction.

Un dépouillement radical fonde la représentation du répétitif quotidien, nécessaire à la permanence du vivant.

Cette peinture portrait du temps suspendu possède une troublante étrangeté, bien en accord avec la période de recouvrance que j’explore attentivement depuis quelques mois.

Les détails sont bannis au profit de paysages intimes. Il s’agit d’aller à l’essentiel.

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Limites

8 Avril 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #intransigeance ; démocratie libérale ; tolérance ; communautarisme ; Montaigne ; laïcité

Réagissant à une prise de position sur l’écriture, un lecteur commente « Nous sommes trop vieux pour juger les autres ; essayons de les admettre comme existant et se manifestant aussi librement que nous ».  Apparemment un bel éloge de la tolérance. Eh bien je me récrie contre cette grossière bien-pensante naïveté, qui, notons-le, prône l’ascèse de l’autocensure, et parle de jugement alors qu’il était seulement question d’appréciation dans mon propos, sans penser à une quelconque condamnation pénale, comme le suppose le fait de juger. Le silence devrait suffire, inutile de donner des noms, ce serait commencer à les servir.

J’ajoute que cet appel à la bienséante tolérance est enveloppé  dans un papier cadeau me supposant victime d’une « poussée de prétention ou de vanité ». Ainsi, pour être de bon goût, il faudrait n’en avoir point et s’écraser. Allons donc !

Tout admettre équivaudrait alors à se soumettre. Inadmissible !

Tout admettre ? Admettons… sauf l’inadmissible, la laideur et le saccage de notre environnement, la destruction de la planète au nom d’intérêts financiers, l’appauvrissement de la population,  la xénophobie et le mensonge généralisé, la montée du totalitarisme et de la répression policière, l‘injustice fiscale, etc.

 

Le père Hugo a montré la voie :

Si l’on n’est plus que mille, eh ! bien, j’en suis ! Si même 

Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ; 

S’il en demeure dix, je serai le dixième ; 

Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! 

 

L’intransigeance devient une nécessité première face au scandale philosophique de la reddition de l’esprit devant les dogmes des soi-disant lois de l’économie ou de la « démocratie libérale ».

La tolérance apparait à l’évidence comme une fausse barbe destinée à masquer le caractère irréductible d’identités résolument opposées les unes aux autres, et la volonté des uns de bouffer les autres, vaille que vaille. Ne peut en naître qu’une mosaïque d’appartenances et d‘intérêts incompatibles avec une collectivité civique. Elle dénature la vie en société, et empoisonne la vie sociale en renforçant la capacité de nuisance des groupes confessionnels constitués en groupes de pression, donc d’oppression.

L’existence de communautés s’érige au détriment des individus et de leur liberté d’expression. Les communautés divisent. Comme les religions, elles s’établissent au nom du Plus Grand Commun Diviseur. A contrario, la laïcité représente le seul principe de fonctionnement équitable et équilibré. Mais qu’entend-on au juste par laïcité ?

 

Il ne s’agit pas de nier ou d’occulter les différences et les obstacles réels ou fantasmés, il s’agit de travailler sur ce qui peut fonder un accord possible pour le vivre ensemble, sans exiger quelque reniement que ce soit. Respect de l’altérité avant tout, mais l’altérité ne saurait primer.

 

Dans le domaine de l’Art, il apparait de plus en plus que tout artiste qui n’est pas intransigeant risque de se commettre dans les rets de la marchandisation à outrance, et ainsi de se perdre avec son art.

Tout comme la liberté, l’art vivant se conquiert par un effort continu de lucidité intransigeante et de curiosité insatiable. L’essentiel est rarement là où Panurge et la mode le prétendent.

 

Il n’est désir plus naturel que le désir de connoissance. Nous essayons tous les moyens qui nous y peuvent mener. (Montaigne)

[Remarquons au passage le joli coup de botte donné à la doxa religieuse, mystères et vérités révélées compris.]

 

L’intransigeance et la rigueur qui l’accompagne sont une pratique salutaire hors des sentiers battus et des idées reçues, idées jetables par nature.

Admettre le moindre compromis sur des choses essentielles telles que l’art, la politique, la vie en société, ou les fatrasies que l’on nomme abusivement littérature, en omettant de chercher ce qui existe ailleurs et mérite attention, c’est prendre le risque délibéré de dangereusement baisser les bras.

Même mal assuré, même branlant, il m’importe de demeurer le plus possible en équilibre et réactif.

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Ecriture

2 Avril 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Pline, Montaigne, Freud, Agnès Varda, écrire, pulsion de vie

Savoir lire, écrire et compter (conter ?).

Ecrire fait ainsi partie du minimum requis. Ecrire peut se révéler un besoin fondamental, au même titre que lire, boire ou manger.

Il s‘agit d’un geste premier : aller à la rencontre du mot pour accéder progressivement à la découverte de la pensée.

Peu à peu, le besoin s’installe.

Nulla dies sine linea (Pline)[1]

Alors, cet exercice régulier s’apparente à une hygiène mentale source d’entretien des capacités intellectuelles, affectives aussi. Vigilance en alerte, l’écrivant se fait spongieux. Il écrit pour lui, pour tenter de se comprendre, pour tenter d’y voir clair. Il devient son principal  champ d’observation et d’expérimentation.

Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matière de mon livre (Montaigne)

 

Une envie de partage peut se faire jour après coup, mais c’est d’abord pour soi que l’on écrit. Pour tenter de comprendre.

Ecrire et se relire permet de mesurer l’évolution de nos points de vue, à mesure qu’avance le  chemin. C’est ainsi qu’il y a quelques mois, bousculé par un gros accident de santé, j’avais envie d’en finir, fatigué, lassé, ne voyant plus guère d’intérêt à poursuivre, fasciné par l’idée de la mort. Puisqu’il faut un jour ou l’autre en passer par là, autant ne pas trop attendre, le sentiment de sérénité aidant, le moment paraissait opportun. Lâcher prise, facilité peut-être.

Il n’en fut rien. Soins palliatifs, attention bienveillante des intervenants, la conscience d’une lente amélioration se mit à poindre.

Amélioration pour quoi ?

Pour moins mal vivre l’ici et maintenant.

Pour progressivement admettre la situation désormais imposée de semipotent (minus valido, disent joliment les espagnols).

Pour finir par y trouver quelque intérêt.

Pour reprendre plaisir au commerce d’autrui.

Pour rire, plaisanter ; pour réfléchir et envisager des choses à faire, à explorer, à tenter, envisager un à venir ensoleillé propre à admettre de mieux en mieux l’ultime et à continuer de s’y préparer en toute quiétude.

Autrement dit, reprendre goût à la vie, savourer sa précarité et laisser revenir des traces de juvénilité.

Eros contre Thanatos

Pulsion de vie / Pulsion de mort (Freud)

 

Activité apparemment solitaire, l’écriture se nourrit largement de l’extérieur. Evénements, surprises, rencontres, remarques et questionnement d’autrui. D’abord l’ouverture, ensuite le repli sur soi, sur son singulier universel, puis à nouveau l’ouverture dans l’offre de partage.

L’écriture se présente alors comme une fenêtre ouverte sur l’éternel quotidien. Il est passionnant.

Pour réfléchir, j’ai besoin de faire. De faire et de parler, toute seule je n’y arriverais pas

(Agnès Varda)

 

 

 

[1] Oui, je sais, existent des diarrhéiques du verbe. Laissons-les pour ce qu’ils sont, de simples pisseurs de copie,  style chasse d’eau. Existent aussi des stylistes mondains, petits marquis talons rouges dont le brillant de l’apparence masque la vacuité, précieux et précieuses ridicules. Des chroniqueurs, absents de leurs écrits, toujours le nez à la vitre. Des laborieux à la recherche de sujets vendeurs, butineurs voyageurs en quête de sujets. Ensemble producteur la plupart du temps d’écrits vains, le sachant sans s’en émouvoir. Par bonheur, il y a tous ceux qui ont quelque chose à dire, et savent le dire.

 

 

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Mythologies de l’Economie

26 Mars 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #mythologie, économistes atterrés, Thomas Porcher, Eloi Laurent, marché libre, productivité, théorie du ruissellement, théorie du grand remplacement, xénophobie, économie verte, #carambouille

Dans Propagandastafell, un papier du 19 février 2019 sur ce blogue, je soulignais  combien les informations diffusées par la presse écrite ou parlée relèvent de la propagande et du bourrage de crânes, selon les techniques éprouvées de la Com’ officielle.

Le domaine de l’Economie est particulièrement propice à ce genre de joyeusetés mensongères. Bien que l’usage des mathématiques puisse lui en donner l’apparence, l’Economie est fort éloignée du domaine scientifique. « L’Economie n’est pas une science » (Thomas Porcher, économiste).

Quelques articles ou quelques livres écrits par des économistes à la pensée libre et critique tentent de briser la spirale pathogène des contre-vérités. Ils sont bien sûr soigneusement occultés, tournés en dérision ou insultés par le discours dominant.

Devenue l’impératif social d’une politique dont l’expression ne porte plus, le discours économique s’impose en majesté. Faire l’économiste, comme ces commentateurs ignares et suffisants dont raffolent radios et télés, confère de l’importance à tous propos, aussi débiles soient-ils.

Les bêtises les plus grossières deviennent l’alpha et l’oméga de la pensée courante.

 

Eloi Laurent, enseignant à Sciences-Po et à l’Université de Stanford, tente de démonter « Nos mythologies économiques » dans un essai publié par Actes Sud (collection Babel – 103 p., 6,90 €).

Retenons que parler de mythologie, c’est parler de croyances communes dans un ensemble de données estimées fondées, donc réputées crédibles…[1]

 

Allons y voir un peu.

 

- Opposer innocence du marché libre à la contrainte de l’Etat oppresseur relève de la fable la plus pure. En effet c’est l’Etat qui crée des marchés par les contraintes qu’il impose ou non, et qu’il régule par sa politique.

La mondialisation ne relève nullement du libre-échange, mais des régulations publiques qui la rendent possible. Cette régulation publique se présente sous deux aspects : intervention ou non intervention. Fiscalité ou absence de fiscalité oriente à l’évidence les choix et les comportements. C’est ainsi que la très faible fiscalité liée à l’usage des ressources naturelles entraîne pollution envahissante et non stimulation des comportements écologiques.

Une telle ambiguïté pousse évidemment les champions du marché libre à exiger de l’Etat que les règles d’intervention de la puissance publique leurs soient de plus en plus favorables.

Lorsqu’il se sent en mauvaise posture auprès de l’opinion publique, le gouvernement prétend alors avec  un cynisme à toute épreuve que les marchés lui imposent des choix sociaux douloureux ! Apologie du mensonge permanent.

La « crise » telle que nous la connaissons n’est que le fait du passage d’une assurance sociale apportée aux travailleurs, à une garantie financière apportée aux banques. Simple changement de paradigme…

 

- « Il faut produire des richesses avant de les distribuer »

Cette  pétition de principe feint la naïveté et défie le bon sens. En effet, les entreprises et leurs dirigeants paient-ils leur juste part des financements publics des équipements et infrastructures nécessaires à la vie économique de la Nation ? La réponse est évidemment Non.

Ne pas payer suffisamment d’impôts, mal rémunérer le travail, relèvent d’un modèle économique dominant parfaitement admis par l’Etat, défendu par lui.

La théorie du ruissellement est une de ces fables dont on nous rebat les oreilles.

Notons à ce sujet que les inégalités ne sont pas un mal nécessaire. En effet :

- elles sont injustes

- elles provoquent des crises financières

- elles préfèrent la rente à l’innovation

- elles empêchent l’essor de la santé et de l’éducation

- elles figent des positions sociales

- elles paralysent la démocratie

- elles aggravent la dégradation environnementale, par manque d’entretien

- elles nourrissent les crises écologiques

 

- « L’Etat doit être géré comme un ménage, comme une entreprise »

Autre pétition de principe. L’Etat a pour lui d’être durable. Il doit donc échapper aux horizons temporels limités des familles ou des entreprises. Il est en danger d’affaiblissement mortifère s’il est soumis aux règles de la comptabilité privée (ce qui est sans doute le but recherché : vente au privé des autoroutes, d’installations portuaires, d'aéroports). On prend alors des risques considérables envers la stabilité sociale : tarissement de l’investissement public ; transformation des phases de récession en dépression sociale ; prolongation des phases de stagnation. La restriction de la dépense publique ajoute au marasme.

Ajoutons à cela l’incompatibilité des régimes sociaux tels que nous les connaissons avec une fatalité financière ne pouvant pas les admettre.

 

- « Les réformes structurelles visent à l’augmentation de la compétitivité, clé de la prospérité »

Un mantra, formule magique d’auto conviction. Ce mythe des réformes structurelles est partagé par tous les politiques. Mais qu’est-ce au juste que la productivité ? Il n’existe pas de réponse satisfaisante.

Le flou qui accompagne ce concept entraîne de fait une baisse du niveau de vie.

 

- L’angoisse identitaire xénophobe

Nous avons là le terreau le plus ancien de l’extrême droite, son fonds de commerce.

L’attachement des européens à leur modèle devient une arme contre les étrangers, les immigrés, et leurs descendants. Nous sommes en pleine social-xénophobie.

- Estimés incontrôlables, les flux migratoires actuels engendrent la fumeuse théorie du « grand remplacement ». Or, les immigrants proprement dits ne représentent que 3% de la population mondiale ; le « grand remplacement » n’est pas pour demain, il est même inconcevable. Ce qui est en cause, le vrai problème, résulte du manque d’intégration sociale des immigrés et de leurs enfants.

- On nous parle également  du coût économique de l’immigration. Aujourd’hui les immigrants sont en général jeunes, adultes et éduqués. Ils constituent un renfort pour l’économie. C’est leur non intégration qui coûte cher (gâchis des compétences, des talents, de l’envie de s’intégrer).

- Les immigrés représenteraient une énorme charge sociale. Ils sont en  fait des contributeurs sociaux réels, et ils enrichissent la France de diverses manières, ne serait-ce que par l’ouverture sur la diversité.

- Des territoires oubliés de la République existeraient entend-on aussi. Pure légende destinée à masquer la ségrégation entretenue dans les espaces urbains. Ajouté à cela, le postulat que l’intégration est impossible pour des raisons culturelles. En réalité, les personnes issues de l’immigration n’ont pas les mêmes chances que les autres pour devenir socialement français, alors qu’elles le sont juridiquement. Ce qui conduit à un enfermement dans des identités de substitution.

 

-  L’écolo-scepticisme

Si le déclin politique des Verts semble général en Europe, le mépris des travaux scientifiques relatifs aux crises écologiques est tout aussi général.

Les marchés et la croissance seraient La solution. Pétition de principe totalement erronée. Le marché du pétrole, par exemple, en démontre la fausseté. Ce marché est un frein puissant au développement des énergies renouvelables, dès lors que le prix du pétrole baisse. Il en va de même pour le charbon, qui connait un regain en Chine et en Inde.

Force est de constater que développement économique et développement de la pollution vont de pair. Une nécessaire réorientation du système économique de production et de consommation est un impératif absolu.

Assertion aussi grotesque que ridicule : l’écologie serait ennemie de l’innovation et de l’emploi. Il est évident que la transition énergétique est hautement compatible avec développement et création d’emplois nouveaux. Les contraintes environnementales peuvent devenir un levier pour des activités à découvrir.

La transition écologique est un véritable défi pour l’intelligence.

Apprenons à parler d’Economie verte et non pas de Croissance verte.

Ce point souligne l’importance considérable des politiques publiques.

La transition écologique induit une transition sociale, c’est-à-dire l’invention d’une transition social-écologique.

 

Au terme de cette rapide évocation, nous voyons bien que les mythes ne sont que de fausses évidences destinées à détourner l’attention des citoyens. Il s’agit donc de mystifications politiques délibérées, dont l’existence rend urgente l’apparition d’une parole politique enfin différente, proférée par d‘autres que les très nuisibles et redoutables aristocrates de la carambouille, qui nous gouvernent et font des lois au détriment du plus grand nombre.

 

[1] On pourra également consulter avec intérêt : Thomas Porcher – Traité d’économie hérétique – Poche ; Hachette Pluriel, 232 p., 8€

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Vieillir, vieillesse

20 Mars 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Vieillesse, sénescence, Ronsard, éternité, jouvence

Le Capitole est proche de la Roche Tarpéienne.

Processus inéluctable auquel tenter de s‘opposer est aussi grotesque que ridicule. Le recours aux artifices de la chirurgie esthétique ou à la mascarade des prothèses capillaires relève d’une stupide grossièreté, tant vis-à-vis de soi-même que d’autrui.

Entre vieillissement et vieillesse, il y a plus qu’une simple enjambée. Alors que le vieillissement est un devenir comportant sa part d’inquiétude, d’angoisse parfois, la vieillesse est un état dans lequel la personne se trouve installée. Ou bien se laisser aller, c’est-à-dire se laisser dissoudre lentement, ou bien ruser en quasi permanence pour trouver des solutions aux petits riens himalayens faisant obstacle à chaque instant, tels que l’objet se tenant résolument hors de portée, le vêtement dont la manche se défile, l’aspérité du sol se faisant chausse-trape, etc., pour garder l’esprit suffisamment vif et créateur. A ce titre, l’état de vieux se révèle un aiguillon fertile, propice à l’émergence de réponses pratiques aux embûches de la banalité quotidienne.

Si mineurs et dérisoires soient-ils, les défis à soi-même peuvent ressourcer et permette de découvrir du nouveau dont il convient de profiter jusqu’au terme su, mais inattendu.

Tout temps de la vie possède son lot de surprises agissant comme un aiguiseur de cervelle.

 

Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain :

Cueillez dès aujourd’huy les roses de la vie. [1]

 

Quel que soit l’âge, aujourd’hui est permanent. Ce présent qui dure et se renouvelle sans cesse, correspond sans doute à la notion d’éternité. A ce titre chacun est moment d’éternité.

La nostalgie ne sert à rien, sinon à nourrir la dépression. Chaque saison porte ses fruits. Le nombre et la variété n’influent que les choix. En tout moment, quelque succulence se présente, à chacun de savoir s’en emparer.

Un sourire, un geste généreux, une attention, la beauté naturelle d’un visage inconnu, l’offrande d’une présence opportune, un éclairage inattendu, une lecture, une rencontre artistique, font que la vie réserve toujours des surprises.

Jouvence des sentiments, jouvence des émotions.

Tandis que s’avance le chemin l’ankylose gagne, cependant la vision et l’acceptation de ce qui arrive grandissent à mesure.

Il n’en demeure pas moins que l’inacceptable de la diablerie politique demeure, marque certaine de la permanence d’une part décisive de jeunesse en soi.

 

[1] Pierre de Ronsard, Sonnet à Hélène

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Sur des images d'Alain Nahum

3 Mars 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Alain Nahum, Walter Benjamin, Richard Meier-éd. Voix, Dubuffet,Samuel Beckett, Fin de partie, l'An 01

Sur des images d'Alain Nahum
Sur des images d'Alain Nahum
Sur des images d'Alain Nahum

- Des badigeons de blanc de Meudon occultant les vitres de locaux commerciaux lors de travaux de rénovation. Des taches, des griffures, des réserves témoignent d’une mémoire gestuelle. L’agilité du coup de pinceau laisse son empreinte, des amorces de calligraphie apparaissent parfois. Les reflets de la ville peuvent apparaître en un jeu de miroirs soulignant le rapport du dehors au-dedans.

- Alain Nahum, flâneur urbain sans cesse aux aguets, en écho à Walter Benjamin, s’empare  de ce qui est visible, cédant à l’ivresse de l’évocation des activités humaines, découvrant les traces de l’homme collectif.

- Richard Meier et les éditions Voix, fabriquant inspiré de livres singuliers dans son atelier pyrénéen.

(Image 1)

La rencontre des trois engendre un leporello « Alain Nahum – Transparences masquées – éd. Voix  2019 ».

Une image n’est jamais qu’un ensemble de détails auxquels le regardeur attache ou non son attention. L’émotion produite fixe d’abord le regard, puis enclenche un ensemble de significations jusqu’à donner forme à des interprétations.

 

(Image 2)

Oublieux de son origine, de sa matérialité et de son contexte, fixé à l’image elle-même, nous sommes  confrontés à l’onirisme d’un maitre. Il s’agit bien, en effet, d’un tableau.

Une image de calme, voire de douceur, transparait de manière paradoxale au travers d’un portrait énigmatique. Elle s’impose à notre regard. Le fruit du hasard s’apparente à la grande peinture. Dubuffet ne s’y tromperait pas.

Totem, méduse voguant à contre-courant, samouraï masqué, masque primitif, manifestant déterminé pris par les lacrymos ? Tout cela est fluide. Un fond de gestes libres dit l’aimable aisance du peintre occasionnel. Peut-être d‘ailleurs étaient-ils deux, chacun y allant de son coup de pinceau. Le regard attentif favorise l’accès à l’autre, ce qui est un des apports fondamentaux de la fréquentation assidue de l’art. 

La ville est esquissée au travers des réserves accueillant les reflets, comme une mise en abime ou bien des éléments de prédelle gothique.

Et puis, il y a aussi ces curieux assemblages de fils électriques propres à faire penser à la création d’un robot.

Passé, présent, futur, tout y est. C’est bien de la peinture.

L’Art n’est pas une exclusivité mondaine, l’art c’est ce qui permet de vivre éveillé, indépendamment de tout magistère et de toute injonction officielle, toujours castratrice.

L’Art est à la portée de qui s’efforce de regarder.

 

(Image 3)

Terminus.

Une société humaine a existé là. Elle a disparu. Demeurent quelques détritus flottants. Seule trace de vie, des tiges aquatiques buissonnées assaillent les vestiges demeurés intacts.

Samuel Beckett aurait probablement apprécié cette image de Fin de partie.

Le temps s’est apaisé, la lumière est revenue elle pétille des nuances de bleu azuréen. Les couleurs d’un jour calme éclairent la scène quoiqu’un gros nuage culmine. Il annonce une suite possible.

Le désert ne prend pas le deuil.

Le déluge a installé la ville au bord d’une lagune. Venise sera-t-elle sauvée des eaux ?

S’agirait-il de l’An 01 ?

Des coups de brosse verticaux tissent un rideau transparent au regard, il accueille l’imaginaire du passant.

 

Transparences masquées, Editions Voix-Richard Meier, 2019.

Disponible sur commande à adresser à Alain Nahum : 57 rue Caulaincourt, 75018. 25€, port compris, France.

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Sur des images d'Alain Nahum

3 Mars 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Sur des images d'Alain Nahum
Sur des images d'Alain Nahum
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Je t’aime, moi non plus  - Service public et gestion libérale

26 Février 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Riccardo Morandi ; Fabrizio Palmisano ; ministère des transports; rue d'Aubagne Marseille ; viaduc de Gennevilliers ; pont de l'ile de Ré ;

 

Il y a quelques décennies, la notion de Service Public (service à rendre à la collectivité) résonnait fortement aux oreilles de beaucoup. Elle était même parfois brandie comme un étendard. La mise en place progressive d’une politique de désengagement de la puissance publique – de l’Etat vers les collectivités locales, auxquelles fort peu de moyens nouveaux sont attribués - a peu à peu conduit à ne  profonde dégradation des services rendus au public, devenu simple usager. La Poste comme la SNCF offrent un remarquable exemple de cet état de fait, chacun en a fait un jour ou l’autre l’expérience.

L’actualité des mois écoulés depuis l’été dernier montre combien une gestion libérale débridée ouvre la porte à des catastrophes, pas seulement dans l’hexagone.

 

Gênes, 14 août 2018, effondrement du pont Morandi

 

Ce pont de 1121 m fut construit entre 1962 et 1966, inauguré en 1967.

- Temps 0

Dès 1979, l’architecte Riccardo Morandi lui-même a signalé des désordres techniques dus aux fumées acides d’une usine voisine, occasionnant un vieillissement accéléré du béton, matériau beaucoup moins résistant aux agents extérieurs qu’il n’y parait. Il a en même temps proposé des mesures à prendre.

Le professeur Fabrizio Palmisano (spécialisé dans la recherche sur les effondrements majeurs - Université de Bari) a produit une étude consécutive à l’effondrement. Pour lui, il ne peut pas s’agir d’une erreur de conception initiale, mais bien de carences d’entretien et de prise en considération sérieuse des relevés de visites techniques.    

- + 11 ans

Début 1990, constat d’importantes corrosions des câbles de haubans.

1992-1994, renfort et ajout de câbles, ce qui ne fait que différer les conséquences des constats précédents.

2011-2013, deux inspections mettent en évidence d’importantes dégradations sur certaines travées.

2012, élaboration d’un programme de renforcements programmés.

2017, essais dynamiques dans le cadre de ce programme.

- + 39 ans

2018, programmation de travaux pour un montant de 20 millions €.

14 août, effondrement et 43 morts.

Comme on le voit, le « temps long » des décisions administratives peut avoir des conséquences dramatiques, évidemment non prises en compte dans les délibérations budgétaires.

 

Marseille, 5 novembre 2018, rue d’Aubagne

 

En début de matinée, deux immeubles s’effondrent, faisant 8 morts. « Il a  beaucoup plu ce jour-là » déclarera peu après le Maire de la ville...

La situation était connue depuis longtemps. Etudes et rapports se sont succédé sans jamais rien provoquer. Alors qu’elle aurait dû le faire et qu’elle en avait les moyens, face à la vétusté et à la dégradation d’immeubles non entretenus, la Ville n’a prescrit aucune intervention d’office depuis 2014.

Le 27 septembre 2018, un rapport d‘expertise détaille les signes avant-coureurs de la catastrophe à venir, n'entraînant aucune réaction de la Mairie.

Depuis, les arrêtés de péril pleuvent, des gens sont chassés de chez eux, relogés dans des conditions souvent déplorables, la peur règne dans l’administration locale, les manifestations populaires s’enchainent. La fin de règne du Maire est chaotique.

Derrière tout cela s’esquisse une sombre affaire de bonneteau financier où quelques élus et des promoteurs immobiliers se retrouvent. Laisser pourrir un tissu urbain occupé par une population dont on aspire à se défaire, pour vendre des droits à bâtir et attirer une population nouvelle, gentrification des quartiers populaires.

 

Audit du Ministère des Transports, 2017

 

2017, nouveau quinquennat, la ministre des transports fait procéder à un audit du réseau routier français, afin de prendre date le cas échéant. Le rapport d’audit est rendu public en 2018. La catastrophe de Gênes étant intervenue entre temps, la situation des ponts importants appartenant encore à l’Etat fait l’objet d’un regard particulier.

Il apparaît que

2 ponts sont gravement altérés (des travaux sont actuellement en cours) ;

7 sont sérieusement altérés, des travaux sont nécessaires à court terme (délai non précisé) ;

24 présentent des désordres à réparer, soi-disant sans urgence ;

10 sont affectés de défauts dits mineurs.

 

15 mai 2018, un mur de soutènement s’effondre au viaduc de Gennevilliers.

14 septembre 2018, constat de la rupture d’un câble d’armature dynamique du béton sur le pont de l’ile de Ré.

Le scénario génois se prépare-t-il en France ?

 

Ces faits incitent à penser qu’à mesure que la technique s’affine et devient plus pointue, les exigences de maintenance (sécurité et affectation de personnels spécialisés) vont croissant. Or il ne semble pas que cette donnée soit prise en charge dans les budgets prévisionnels de l’Etat. C’est plutôt de raréfaction financière qu’il s’agit, au détriment de la politique de prévention  du risque. Nous sommes là dans le court terme du nez à la vitre de la rentabilité immédiate chère aux illusionnistes de la finance et aux théoriciens de l’énarchie. Nous sommes là dans le champ du discours lénifiant supposé rassurer et apaiser une opinion publique désorientée. Terreau idéal pour les oppositions extrêmes. Moment parfait pour un sursaut et une prise de conscience des moins politisés, devenant brusquement lucides et exigeant des comptes.

 

De réforme en réforme, de réorganisation en réorganisation, nous constatons de manière générale un éloignement géographique des postes de responsabilité du terrain auquel ils devraient s’attacher, de même qu’une quasi disparition des points d’accès pour le public (cas notable de La Poste). Ce qui entraîne à l’évidence un appauvrissement des compétences sur place, et une grande défaillance à gérer le risque immédiat.

Le turn-over important des ministres va à l’encontre de la continuité dans l’action, chacun étant plus préoccupé d'inscrire rapidement sa marque que de réfléchir à long terme. L’Education nationale serait exemplaire sur ce plan.

S’ajoute à ces joyeusetés de gestion approximative des deniers de l’Etat, la puissance discrétionnaire de Bercy, qui sabre et tranche sans grand état d’âme.

 

Des changements radicaux, l’édification de nouvelles règles sur des bases enrichies et consolidées, nous étaient promis. Comme toujours, il est urgent que rien de fondamental ne change pour que des virages déterminants nous menant à l’abîme libéral soient pris sans aucune négociation.

Des élections européennes vont bientôt se dérouler. Que prétendent officiellement les candidats experts en langue de bois ? Comme pour les produits de grande consommation, il conviendra de décrypter les étiquettes, pour déceler les enjeux, connivences, et assentiments, dissimulés sous les formules aguichantes.

La séduction dissimule le venin.

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Propagandastafell

19 Février 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Gilets jaunes, Castaner, Finkielkraut, racisme, antisémitisme, communication, propagande

Quelques échantillons récents : (chacun peut en cueillir à foison au jour le jour)

« Gilets jaunes » : Castaner dénonce une « violence insupportable » après l’attaque d’un fourgon de police à Lyon (Le Monde 17/2/2019)

S’il est clair que la violence est insupportable, s’il est clair que s’attaquer aux forces de police est hautement répréhensible, Il est tout aussi clair que M. Castaner couvre et légalise la violence de la police placée sous ses ordres, responsable de dizaines de mutilations graves depuis le début des manifestations

Désinformation, mensonges, propagande, fond de sauce de la « communication ».

"Gilets jaunes" : le parquet de Paris ouvre une enquête après l'agression verbale contre Finkielkraut (Le Monde 16/2/2019)

L'occasion est offerte de procéder une fois de plus à un amalgame pour discréditer un mouvement atypique que l'on méprise, avec lequel on refuse tout débat, mais que l'on craint car on ne sait pas comment s'y prendre avec lui. Quelques trublions aussi stupides que haineux, incapables sans doute d'accéder au niveau du débat d'idées, ne sauraient représenter l'ensemble d'un mouvement inventif, exigeant, en recherche de nouvelles voies de vie collective. L'agression  verbale contre Finkielkraut devient l'alpha et l'oméga de la désinformation. En effet, il est bien peu question des trois gilets jaunes sur lesquels un automobiliste a foncé dans le même temps à Rouen. Cette agression verbale permet à nouveau d'assimiler judéo phobie et opposition à la politique de l'Etat d'Israël. L'antisémitisme, comme toute autre forme de racisme, est une tare majeure, inadmissible, impardonnable. S'opposer à la politique xénophobe et colonialiste d'Israël est tout à fait d'autre nature. Faire passer l'un pour l'autre est un attentat contre l'esprit.

Le ministre de l'intérieur a recensé 41 500 gilets jaunes dans toute la France, dont 5000 dans les rues de Paris. Un chiffrage en baisse par rapport à l'acte 13 de la semaine dernière (L'Express 16/2/2019)

Plutôt que réfléchir et analyser en profondeur ce qui est en jeu et la manière dont se déroulent les événements, ce qui exigerait du temps, de la rigueur et du sérieux, il est plus facile, et sans doute plus immédiatement efficace, de ramener un phénomène que l'on ne veut pas chercher à comprendre à une arithmétique simpliste. Les résonances et les apprentissages civiques sont non aisément mesurables. Négliger leur importance pour un effet d'annonce risque de se révéler lourd de conséquences, à terme. C'est à peu près comme ça que le pays est gouverné depuis une cinquantaine d'années.

Les titres, les formats, les supports, changent. Papier, radio, idiot visuel, les informations sont partout les  mêmes. A part quelques très rares organes indépendants,la presse est soumise à la botte de la puissance financière pour laquelle information = communication = propagande.

J'étais enfant, la Kommandantur du Gross Paris abritait les services de la Propagandastaffel, escadron du bourrage de crânes et de l'extinction de la pensée autonome.

 

 
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Picasso et l’érotisme - Islam et Chrétienté

9 Février 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Kamel Daoud ; Picasso ; érotisme ; image du corps ; Islam ; Occident chrétien ; musée ; collection ; vestige ; oralité

Il y a des époques qui en veulent au corps, comme s’il avait été volé à un dieu (K. D.)

 

Kamel Daoud, écrivain algérien vivant à Oran, a passé seul une nuit au musée Picasso de Paris en compagnie des peintures de 1932 représentant Marie-Thérèse Walter. Un arabe confronté au cannibalisme érotique de Picasso, cela donne un écrit : Le peintre dévorant la femme (éd. Stock, 2018, 207 p., 17 €).

Livre éclairant, pétris d’intelligence, brillant souvent, bien que parfois un peu bavard (ne surtout pas se laisser dissuader). L’auteur se révèle très pertinent critique d’art, mais l’intérêt majeur de son apport réside ailleurs. L’ouvrage propose de naviguer entre Occident chrétien et Islam. Il souligne des démarcations nettes et strictes clairement établies, irréductibles, pour aider à comprendre ce qui fonde une incompatibilité susceptible d’aller jusqu’au radicalisme entre deux cultures rivales.

A grandes enjambées :

L’Islam n’admet pas la représentation de la figure humaine, parce que c’est une création de Dieu. Vouloir la représenter, c’est chercher à rivaliser avec Dieu.

Le corps est choisi, donné, par Dieu. Personne n’a le droit de le changer (chirurgie esthétique, épilation, tatouage…).

La pierre nue est le miroir du ciel. La sculpture est, de ce fait, totalement inopportune.

Dans les églises, le ciel est surchargé de figures, tandis que les bancs sont vides. La terre est déserte comparée au ciel du plafond. Pour les musulmans, le ciel est vide, et la mosquée monte vers un ciel sans foule, ni image. Toute image est interdite, le rien est miroir. Nous avons là une esthétique du désert. Le vide est le reflet, l’image de Dieu. L’unique cierge est celui du minaret.

Les églises sont des lieux de spectacle, la mosquée est peu différente d’un campement de toile. Si nécessaire, l’eau des ablutions peut être remplacée par du sable, qui est le contraire du foisonnement. - Notons au passage que le fantasme du repli sur soi n’est pas loin. –

La notion même de musée pose question.

Si l’Islam a le culte de l’Histoire, c‘est d’une Histoire vide de vestiges qu’l s’agit. La transmission est liée aux récits, fabricants de vérités. Il n’est donc pas question de constituer des collections. Collectionner, c’est s’encombrer de l’éphémère, les musées sont dès lors des lieux inutiles. Seul importe le compte-rendu que fait Dieu par l’intermédiaire du livre sacré.

Le musée met en procès l’absolu. Il est le contraire d’un lieu sacré, il révèle en effet la possibilité d’un temps d’avant la Révélation.

L’art fournit la preuve que du temps s’est écoulé, il témoigne d’une impureté. Le saint tueur veut restaurer l’éternité, il détruit les montres et les horloges que sont les vestiges. Le triomphe du désert correspond à la parole de Dieu.

Tout ce qui est antérieur à la Révélation est erroné, faux, méprisable, et justifie la colère vengeresse, donc la destruction. Ainsi s‘installe l’idée du précaire.

Pour les plus radicaux, la destruction des traces des origines devient indispensable, parfaitement légitime. Le fanatisme des talibans et de Daesh trouve ici une explication.

Picasso raconte l’histoire du corps en Occident.

Il parle crucifixion, immobilisation, putréfaction, réduction à la pierre statuaire ou au songe, à la croix ou à la sieste.

Pendant très longtemps, gavé ou corseté, dévoilé, fétichisé, le corps n’est pas libre de sa représentation, il est réduit au portrait. En 1932, Picasso l’explose avec sa peinture emplie de désir érotique.

Face à cela, la calligraphie arabe serait un art érotique sublimé, une mise en scène de la lutte de l’image contre le dogme, un art du contournement de l’interdit de la représentation. Hypothèse intéressante, qui fait penser à Hassan Musa et son détournement délibéré de la calligraphie.

L’érotisme est la religion la plus ancienne, le corps est l’unique mosquée, l’art est la seule éternité dont nous pouvons être certains, conclut non sans audace Kamel Daoud.

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