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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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Du scepticisme

27 Novembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Renaissance; Dogmatisme ; Elections; Diderot; Copernic; Galilée; Montaigne; TINA; Bertrand Russell

 

Quelques siècles avant l’ère chrétienne la philosophie grecque connut une école sceptique Il en demeure assez peu de témoignage, suffisamment toutefois pour que l’on sache que l’opposition au dogmatisme constituait l’un de ses principaux fondements.

Après la chape de plomb imposée au Moyen-âge par l’empire du religieux et de ses vérités révélées, il fallut les bouleversements de la Renaissance pour que réapparaissent les notions de doute et de relatif. L’imprimerie venait d’être inventée (modestes débuts de la diffusion du savoir, dont la laïcisation n’aura lieu qu’au 18e avec la Grande Encyclopédie de Diderot et d‘Alembert) ; Copernic, confirmé au siècle suivant par Galilée, bousculait la conception de l’Univers dont la Terre n’était plus le centre (la fable de la Genèse se mit à légèrement vaciller) ; la découverte du nouveau monde ouvrait des perspectives inouïes (notion d’indéfini à appréhender, approche de mœurs différentes) ; Ambroise Paré commençait à percer les mystères de l’anatomie (donc du mystère de la vie) ; le dogme catholique était fortement mis à mal par les protestants (guerres de religion et massacres induits).

Les analogies possibles avec la fin du 20e et le début du 21e siècle mériteraient un approfondissement (conquête spatiale ; manipulations génétiques ; emprise totale de l’informatique ; mondialisation financière ; nationalismes,  racismes et violences…). Le 20e siècle a consacré le dogmatisme politique avec le communisme stalinien, le fascisme et le nazisme hitlérien. Seul subsiste aujourd’hui sans concurrence le capitalisme triomphant auquel nous sommes livrés, pieds et poings liés.

Une figure  dont l‘importance ira croissante au fil du temps émerge à la Renaissance : Michel de Montaigne, bien évidemment. Il nous enseignera à jamais combien il est inutile de chercher de grandes explications pseudo savantes à des questions hors de portée de l’esprit humain, le mystère divin par exemple, combien il convient plutôt d‘admettre l’inconnaissance et notre finitude. La recherche par soi-même, la compréhension de soi, valent beaucoup mieux que les vaines tentatives d’affabulations dogmatiques, valables seulement pour les benêts prompts à la soumission, ou bien les adeptes de l’imposition d’un pouvoir autoritaire à leur convenance, destructeur de la personne.

Ceux-ci trouveront leur égérie dans la seconde moitié du 20e siècle avec la très attachante Madame Thatcher et son fameux There is no alternative.

Montaigne influencera Descartes dans son éloge du doute systématique, ainsi que Pascal et sa réflexion sur la singularité d’une justice qu’une rivière borne, vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. Voltaire n’a eu de cesse d’appeler à écraser l’infâme  représenté par un pouvoir clérical obtus. Au détour des années 50 du siècle vingtième, le philosophe britannique Bertrand Russell s’inscrira dans la lignée: Ne rien admettre sans preuve et suspendre son jugement tant que la preuve fait défaut. (Rappelons-nous combien il attachera de prix à la recherche des preuves des crimes de guerre américains au Viêt-Nam, avec la création du tribunal populaire international portant son nom.)

Coule l’eau sous les ponts, tandis que rien de fondamental ne change, hormis les apparences et les circonstances. Avec le faramineux développement des modes de communication et des systèmes d’information, la réserve du scepticisme, c’est à dire la pratique du doute permanent s’impose comme nécessité première pour qui résiste à l’enrôlement de l’uniformité. 

Depuis les origines, il s’agit de se mesurer aux mêmes jocrisses proclamant que les choses sont ainsi par ce qu’elles sont ainsi. Autrement dit, l’être s’affirme dans son existant, et nous n’y pouvons rie :. Toutes choses égales par ailleurs, tout se vaut. La nécessité d’un personnage providentiel réel ou factice s’impose d’évidence.

Les sachants au pouvoir veulent nous faire croire que l’exercice de la démocratie tient entre autres à la tenue d’élections (aucune interrogation sur les procédures), que les candidats élus sont représentatifs et légitimes, par ce qu’élus (aucune interrogation sur leurs devoirs vis-à-vis de leurs mandants).

La lutte contre le dogmatisme ne saurait avoir de cesse. L’entretien de l‘ignorance constitue un solide fonds de commerce :

- Propagande et publicité (célébrations cérémonielles, allocutions et déclarations officielles, réceptions et visites) ;

- sondages (invention d’une opinion publique) ;

- statistiques tous azimuts (le Covid au quotidien) ;

- arguments d’autorité (références à un Conseil supérieur de santé ; excommunication des non vaccinés, ces pelés, ces galeux) ;

- pétitions de principes (les masques sont inutiles, gestes défense) ;

- expertises bidon (certification des pesticides pour l’agriculture abaissement des seuils de nocivité) ;

- preuves fabriquées (Colin Powell et ses fioles de poison à l’ONU, validation hâtive des vaccins anti-Covid), etc.

Plus rien n’est crédible à moins d’examen détaillé. Choisir de faire le niaiseux soumis dépendant, dispensé de tout effort de réflexion, ou bien s’efforcer de demeurer roseau pensant, doué de raison, susceptible de courbatures méningées.

- La politique est le moyen pour des hommes sans principes de diriger des hommes sans mémoire.

- Dans la vie, il existe deux types de voleurs :

Le voleur ordinaire, c’est celui qui vous vole votre argent, votre portefeuille, votre vélo, votre parapluie, etc...

Le voleur politique, c’est celui qui vous vole votre avenir, vos rêves, votre savoir, votre salaire, votre éducation, votre santé, votre force, votre sourire, etc...

La grande différence entre ces deux types de voleurs, c'est que le voleur ordinaire vous choisit pour vous voler votre bien, tandis que le voleur politique, c’est vous qui le choisissez pour qu’il vous vole. (Citations apocryphes abusivement attribuées à Voltaire) 

La foire électorale présidentielle se met en place et les bateleurs rôdent leur parade foraine pour aguicher le public Les costumes sont élimés les couleurs fanées, les maquillages défraichis, qu’importe, le public aime les hochets. Ils lui permettent de vivre par procuration et de repousser sans cesse les échéances (soigneusement dissimuler la poussière sous le tapis, rôle majeur des élections programmées).

 

 

P.S. Mon excellent ami Alain Sagault vient de publier « L’Adhésion, notre solution finale » sur son Globe de l’homme moyen. L’escapade vaut la peine, dirait à peu près le Guide Bonchemin.

 

 

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Circonspection

20 Novembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Conseil municipal des jeunes ; Pierre Bourdieu ; Sondages d'opinion

Le bourg de Forcalquier, au cœur du pays qui porte son nom, à l’écart des grands axes migratoires saisonniers, attire depuis des décennies des artistes et contestataires de tous poils, désireux de ne pas perdre leur vie en cherchant à la gagner selon les canons d’une société en voie de perdition. Cependant, la municipalité oscille régulièrement entre droite molle ou effilochée du type hollandais, et droite assumée. Soucieuse d’entretenir une image plutôt positive auprès de la petite bourgeoisie locale, et peut-être au-delà, elle souhaite créer un conseil municipal des jeunes. Il en existerait actuellement environ deux mille sur l’ensemble du territoire.

Vouloir initier des jeunes à la pratique de la citoyenneté, est un beau projet en soi.

Un certain nombre de sièges sont à pourvoir, répartis selon le nombre d’élèves fréquentant chaque établissement scolaire. Outre les enfants, parmi les parents et les enseignants concernés, certains saisiront ils l’occasion pour soulever quelques points essentiels sur la procédure et le fonctionnement ?

Éduquer par l’entraînement pratique des jeunes à la citoyenneté, ne peut en aucune façon revenir à chercher à les façonner pour leur apprendre à répéter le même à l’infini. Foin du mimétisme ! Vouloir éduquer des enfants à la citoyenneté devrait faire place au questionnement des procédures, notamment ; occasion inestimable d’analyse de l’existant, d’affûtage de l’esprit critique, et de sortie des routines poussiéreuses démobilisatrices et déresponsabilisantes sur lesquelles se fonde un système condamnable parce que complètement discrédité et anti démocratique. Anti démocratique dans la mesure où l’usage veut que la majorité au pouvoir ignore en tout et pour tout les initiatives d’une minorité réduite à l’impuissance ou à la révolte.

A quoi convient-il de veiller ?

- Surtout pas de néo campagne électorale opposant les candidats entre eux en raison de leur souci de prévaloir sur chacun des autres ; ce style de compétition élitiste est à bannir car inducteur d’excès, mépris et mensonge. La vie courante nous en offre des exemples quotidiens, de l’adresse audio-visuelle officielle aux brochures d’autocélébration, voire aux simples tracts.

- Il devrait suffire aux enfants concernés de se déclarer candidat à une prise de responsabilité civique après une discussion collective, et d’attendre qu’un tirage au sort désigne les candidats retenus. Cela éviterait sans doute les querelles d’ego et les ressentiments issus d’importantes frustrations, que nous ne connaissons que trop chez les adultes candides.

- Dans la mesure du possible, si le nombre de candidats excède les postes à pourvoir, un système de rotation pourrait être mis en place de manière à permettre au plus grand nombre d’expérimenter la fonction de conseiller. Rotation et limitation à un mandat non renouvelable seraient un garde-fou à un désir de « professionnalisation » future ou à des voracités parasites.

- Insister sur la notion de désignation s’impose pour pallier l’influence néfaste du titre d’élu. Celui-ci entraîne les notions de choix par une puissance mythique (Dieu, le Peuple, l’Histoire, la transsubstantiation pentecôtiste est passée par là), donc de reconnaissance d’une qualité hors du commun, d’un don spécial, d’un mérite, dispensant de tout contrôle d’activité, justifiant l’octroi d’avantages liés à la fonction ainsi que l’assurance d’une immunité juridique particulière.

- Pratiquer un entraînement au compte-rendu écrit ou oral systématique des séances du Conseil jeunes aux non désignés. Dispositif permettant d’intégrer la notion de responsabilité  vis-à-vis des non candidats, considérés comme mandants.

Un défi à relever pour un petit pas en faveur d’une citoyenneté mieux partagée.

 

L’agitation allant croissant à mesure que l’échéance présidentielle tend son ombre sur la vie politique nationale, la reprise d’une Epistole du 17 janvier 2017 m’a semblée opportune.

 

Artifices et sondages d’opinion

Déjà en 1973, Pierre Bourdieu a procédé à une analyse du fonctionnement et des fonctions des sondages d’opinion. Il a démontré à cette occasion que l’opinion publique n’existe pas. Se remettre en tête quelques-uns des constats élaborés il y a près de cinquante ans ne parait pas vain. Leur actualité demeure, saisissante dans la perspective des joutes « présidentielles » en cours et à venir.

Le raisonnement est articulé sur la remise en question des trois postulats fondant ce type de sondages :

1 - Tout le monde peut avoir une opinion.

C’est abusivement prétendre que la production d’une opinion est à la portée de tous, ce qui tendrait à supposer que la réflexion est une capacité vivace et répandue. Affirmation erronée tant joue la pression de conformité, ou tendance à la stricte répétition de ce qui se dit.

2 - Toutes les opinions se valent.

Faux, car le fait de cumuler des opinions qui n’ont pas la même intensité conduit à élaborer des constats illusoires fondés sur de pseudo-faits dépourvus de sens (des artefacts, selon Bourdieu).

3 - Une même question est posée à tout le monde.

Cette affirmation aussi mensongère que les précédentes suppose un accord général sur les questions qui méritent d’être posées. Autrement dit, un consensus sur les problèmes à traiter existerait. Illusion totale, bien sûr, entretenue pour donner le change.

On perçoit d’entrée de jeu la fragilité du processus, ainsi que la légèreté consécutive des résultats obtenus.

Les instituts de sondages d’opinion publique ne s’intéressent aux sujets à étudier que lorsqu’ils deviennent des problèmes politiques. Leurs problématiques sont donc subordonnées à des intérêts politiques ce qui colore leur démarche.

Le sondage d’opinion est donc, nous dit Bourdieu, un instrument d’action politique propre à donner l’illusion qu’une « opinion publique » existe. Cette opinion serait la résultante d‘une addition des opinions individuelles exprimées. Une opinion moyenne, en quelque sorte. Mais, quid des non réponses dès lors qu’elles sont traitées comme des « bulletins blancs ou nuls » ? Selon le sort réservé aux non-réponses, intégrées ou non aux calculs, on voit rapidement comment des moyennes peuvent connaître des physionomies différentes. On additionne des choux avec des navets

Il est clair « qu’il n’existe pratiquement pas de problème omnibus ». Chaque question est interprétée en fonction du cadre de référence de la personne à laquelle elle est posée. Il conviendrait alors de s’interroger sur la nature de la question à laquelle chacun croit répondre.

« Un des effets les plus pernicieux de l’enquête d’opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu’ils ne se sont pas posées. (...) Les questions posées dans une enquête d’opinion ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées et ... les réponses ne sont pas interprétées en fonction de la problématique par rapport à laquelle les différentes catégories de répondants ont effectivement répondu. »

La prétention à l’objectivité conduit à bâtir des listes de questions dans les termes les plus neutres possibles. Cela conduit en fait à mettre les gens dans une situation tout à fait irréelle. Dans la vie courante chacun se situe par rapport à des opinions déjà formulées. On parle alors de « prises de position », et ces positions « on ne les prend pas au hasard », mais en fonction d’a priori singuliers.

Tels qu’ils sont conçus, les sondages appréhendent les opinions dans des mises en situation tout à fait artificielles.

Parmi de multiples remarques relatives aux biais induits et aux limites de ce type de sondages, relevons celle-ci : « la stratégie des candidats consiste à mal poser les question et à jouer au maximum sur la dissimulation des clivages pour gagner les voix qui flottent. »

En conclusion, Bourdieu établit que « l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence. (...) L’agrégation statistique d’opinions formulées (produit) cet artefact qu’est l’opinion publique », qui, par conséquent, n’existe pas (CQFD).

Une chose est importante, qu’il est nécessaire d’avoir présente à l’esprit tout au long des mois à venir : les sondages d’opinion n’ont aucune crédibilité, ils ne sont que des outils de propagande politique manipulatoire employés à un détournement permanent d’une réalité peu saisissable. Leur prétendue objectivité n’est qu’un leurre. L’habillage pseudo-scientifique (rigoureuse méthode statistique appliquée à des données trafiquées) dû au chiffrage des résultats contribue à gravement abuser ceux auxquels ces résultats sont présentés.

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Esquisses pour une approche actuelle de l’Art (3/3) - suite et fin -.

14 Novembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Découvertes scientifiques ; matériaux et techniques

Les frères Van Eyck n’ont pas su envisager les conséquences de leur maitrise de la peinture à l’huile. Il n’a fallu qu’une vingtaine d’années  pour que Pierro della Francesca et Masaccio se saisissent des possibilités nouvelles (on peut reprendre un travail qu’il n’est plus nécessaire de réaliser d’un seul jet) et ouvrent la voie aux audaces de Caravage.

En 1924, le peintre Juan Gris déclara lors d’une cohérence à la Sorbonne : « Vinci pensait à la composition chimique de l’atmosphère lorsqu’il peignait le bleu du ciel. La chair palpitante de vie des nus des peintres vénitiens où l’on devine le sang circuler sous la peau dorée n’était due qu’à l’influence des conquêtes physiologiques de la Renaissance. »

Au 18e siècle, les travaux optiques de Newton conduisirent à l’invention de la trichromie permettant la reproduction d’une image en couleur, procédé toujours utilisé de nos jours.

C’est le conditionnement de la peinture en tubes qui permit aux Impressionnistes d’aller travailler sur le motif.

L’apparition du polystyrène expansé permit à Jean Dubuffet des développements inattendus de son œuvre (groupe des Quatre arbres installés à Manhattan ; Tour aux figures à Issy-les-Moulineaux). Il apparut désormais possible de sculpter avec la même aisance que l’on dessine  Résine stratifiée, résine époxy, béton projeté, peintures polyuréthanes, donnant corps à l’œuvre. Les matériaux composites, les détournements d’objets et de matières, les expérimentations envisageables, ouvrent sur une infinité de possibles. La production d’images de synthèse périme pour certains l’utilisation du pinceau appliqué à une surface donnée.

Nombreux sont ceux qui s’engouffrent dans l’une ou l’autre de ces voies. Attention cependant aux pièges des faux-semblants. La si attractive nouveauté masque souvent l’inculture ou une incapacité trop fréquemment accompagnées du discours de cuistres prétentieux, aux manettes d’institutions officielles inféodées à la vacuité de la mode et aux marchés financiers.

En se mondialisant, l’art se banalise, la civilisation Coca Cola érode les capacités de création authentiquement singulière. Le mélange des genres et des matériaux fait écho aux métissages culturels et au nomadisme intellectuel par lesquels qui veut tenter de comprendre l‘époque actuelle doit nécessairement passer.

Changements d’échelles et de distances

André Malraux, Les Voix du Silence : «la photo a permis la rupture des effets d‘échelles en proposant sous le même format des œuvres de dimensions fort différentes. »  Le changement d’échelles spatio-temporelles induit nécessairement un changement d’univers mental. (La photo des équipes de football remplace aujourd’hui le portrait collectif des Compagnies au siècle d’or de la peinture hollandaise…)

L’intérêt pour le détail macroscopique s’est peu à peu installé. Rendre visible ce qui ne l’est pas, ou ce qui est délibérément ignoré est devenu un enjeu. La photographie, notamment, s’est approprié ce champ (Denis Brihat, Alain Nahum, Suzanne Hetzel). Avec son Bouton déboutonné (1,70 m x 1,30 m), Gnoli livre la toile toute entière à un détail.

La pensée et la représentation du monde ont changé du fait de l’accroissement des possibilités d’investigation du réel, mais aussi d’un rapport au temps qui privilégie le seul présent du présent. La vidéo et la télévision ne sont pas pour rien dans cette dramatique évolution où mémoire et conscience historique sont naufragées. Il n’y a plus qu’une zone de présent perpétuel dans lequel chacun est englué, d’où l’entretien de peurs et de phobies collectives, ainsi que la primauté totalitaire de la notion d’urgence permanente, qui nous pousse à vivre à crédit.

Conscients de la nécessité d’entretenir l’uniformité d’un consensus mou, les gouvernants organisent de grandes liturgies laïques pour organiser le passé de manière à ce qu’il justifie le présent : panthéonisations, commémorations, hommages officiels, célébrations diverse et variées. Dans l’ombre, occulté par les pourvoyeurs du rien, échotiers ou pseudo journalistes, des artistes s’attachent à mettre en lumière ce qui échappe. Il faut aller à leur rencontre. C’est vital.

Recherche de sens

Vouloir introduire de la pensée dans l’absence générale de pensée ne peut être qu’insensé, un projet fou. Et pourtant…

Face aux bureaucrates de la subversion officielle promoteurs de l’art d’élevage, il ne s‘agit pas de se draper dans la crispation d’une attitude réactionnaire. Considérer l’héritage, sans nostalgie, ne surtout pas le nier, s’en inspirer et s’en instruire, voilà qui importe plutôt. L’artiste ne peut être qu’ailleurs, où nous ne sommes pas encore. Il nous ouvre des brèches. Etre vraiment artiste exige un haut degré d’intransigeance, faute de quoi la personne se commet, se perd et perd son art. Salvador Dali avait un talent fou, il laisse le souvenir d‘un pitre vénal. La virtuosité ne saurait suffire.  Pour résister au tout économique des sirènes financières qui rapetissent et affadissent le monde, et chercher un ancrage ailleurs que dans l’immédiateté triviale de la publicité, il faut à un artiste aujourd’hui beaucoup de détermination. Se battre pour refuser la bimbeloterie qui, sous prétexte d’Art Contemporain (AC pour les initiés), réduit l’art à des simulacres, à un divertissement accessoire. Ceci avec l’hypocrite complicité d’officiels ignares mais avides de pouvoir et de retombées spéculatives, organisateurs de soi-disant événements dans les Palais nationaux.

Nombreux cependant sont les lieux, parfois insolites, les galeries, souvent modestes, animés par de véritables militants de l’Art en train de se faire, où l’on peut rencontrer des artistes, découvrir des œuvres hors de l’anecdote. Ils n’intéressent pas les médias, tant mieux cela les garde de la pollution de la mode. Ils travaillent avec acharnement, ils se battent, ils résistent, ils souffrent, ils témoignent de ce qui fonde la grandeur et la beauté d’un parcours humain. Ils s’inscrivent dans la tradition multi séculaire de la confrontation avec la Vie.

Tout au long de son existence, Picasso s’est mesuré avec son amont aussi bien qu’avec d’autres cultures découvertes chemin faisant. Témoin vigilant de son époque, il a exploré, interrogé et bousculé l‘œuvre de ses prédécesseurs les plus prestigieux, pour se les ajouter et tracer son chemin de crête. Francis Bacon a défié Vélasquez et les maîtres du Moyen-âge. Ernest-Pignon-Ernest dessine dans la grande tradition classique il expose le plus souvent dans la rue, en abandonnant ses œuvres à leur destin. Leur manière de s’exprimer n’a jamais été conforme.

Le sens n’est pas toujours apparent ? Qu’importe ! Notre exigence est fouettée lorsqu’il est absent ou méprisé.

La néfaste food artistique voisine avec la grande qualité. L’Art exige de nous un haut degré de vigilance.

Trop enculturé, l’art se perd dans l’anecdote de la citation. Il sombre alors dans le conformisme académique des petits maîtres de l’art officiel subventionné. Si le travail technique l’emporte sur la recherche de sens, l’invention de l’eau chaude se profile, la signalétique propre à canaliser le public est à portée de main.

Depuis plus d’un siècle, l’art est devenu art de rupture, cela a parfois conduit à des impasses. L’art ne se révèle vraiment que lorsqu’il enjambe les périodes et les époques pour établir un récit ininterrompu de l’aventure humaine. Giorgio Morandi donne la main à Giotto, Botticelli et quelques autres.

 

[Une lecture systémique des ruptures prenant en compte les variations du rapport au temps et des relations avec le vivant ainsi que l’emploi et la complexité des matériaux rapportés à la diversification des sources d’énergie permet de mieux saisir les germes de l’évolution de l’expression artistique, picturale  notamment.  Le propos peut aisément être élargi à la musique (Haydn et Mozart ont parfois tâté de l’aléatoire), à la littérature (combat entre la fixité académique et la liberté expressive de Rabelais à Louis-Ferdinand Céline, Frédéric Dard, ou Raymond Queneau, ainsi que les français de la francophonie),  ou bien encore au  cinéma (la photo également dans une certaine mesure) dont l’histoire est ponctuée d’audaces formelles et narratives.

 

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Esquisses pour une approche actuelle de l’Art (2/3)

8 Novembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

3 – De nos jours

Nous vivons désormais dans un monde en proie à des difficultés d’une intensité inconnue jusqu’alors. Nous sommes confrontés à la dualité d’un cheminement très complexe vers l’infiniment petit ainsi qu’à la vitesse fulgurante de la transmission des informations. Nous baignons dans un monde hallucinogène. L’avènement de l’immédiat est un vecteur de la mondialisation. L’urgence permanente, simple rapport subjectif au temps, révèle une peur incoercible de l’à venir. Les manipulations génétiques s’attaquent aux mystères du vivant, la bioéthique est à la peine.

Des cataclysmes ont jalonné l’histoire de la planète, des espèces ont disparu, remplacées par d’autres, mais jamais l’hypothèse de la disparition des conditions nécessaires au maintien de la vie animale et végétale ne s’est présentée. Aujourd’hui cette hypothèse est recevable. Cela du fait de l’homme lui-même. Ce que nous avons appelé jusqu’ici « progrès » se révèle dévastateur. Le libéralisme économique implique des pouvoirs de plus en plus répressifs et la mise en place d’un « univers de simili » (Pierre Bourdieu, Contre-feux 2). Les modèles anciens sont devenus inopérants, et les modèles à venir n’existent pas encore. Les tensions s’exaspèrent : violences urbaines, terrorisme, oppositions claniques, racisme… La violence de l’hypocrisie sociopolitique est partout présente.

Il ne s’agit nullement de la fin du monde, il s’agit de la fin d’un cycle, et peut-être de la fin de l’espèce humaine, immense prédatrice destructrice suicidaire.

L’hyper choix des matériaux disponibles offre la mise à disposition de matériaux composites propres au développement de la micro-électronique et de l‘optoélectronique. L’homme va dans l’espace expérimenter des alliages nouveaux. L’énergie atomique pose les problèmes et nourrit les angoisses que l’on sait. La question des énergies de remplacement est loin d’être résolue. Les incertitudes l’emportent. On décompose maintenant le milliardième de seconde, le vocabulaire techno scientifique se complexifie, l‘incommunicabilité marque la société de communication. Les manipulations génétiques permettent de créer de la vie et des espèces végétales nouvelles. On sait désormais transformer génétiquement l’homme, mais il semble qu’on ait renoncé à réfléchir à sa place dans la société.

Cette très rapide évocation des évolutions du Moyen-âge à nos jours nous montre que de proche en proche les territoires du pouvoir ont été bouleversés. Au Moyen-âge la possession de la terre constituait l’enjeu primordial. Pendant toute la période de l’industrialisation, c’est la possession des équipements de production (capital patrimonial) qui importa le plus. Aujourd’hui le pouvoir appartient à qui détient capitaux internationaux et réseaux de communication. Ceci entraine des batailles farouches dont nous sommes les témoins impuissants

L’urgence devient l’unique dimension temporelle et l’alibi majeur de dirigeants qui n’agissent plus mais se contentent de réagir, dépassés par des évènements auxquels ils tentent de répondre au coup par coup. Urgence face à des contestations sociales sauvages, à une agitation politique nourrie par la révélation d’affaires nauséeuses, à une citoyenneté souvent contestée, à une détresse humanitaire généralisée. En permanence une urgence nouvelle chasse les précédentes, il devient très difficile de penser le monde. Prévisions et réflexion politique ne sont plus de mise.

Des conséquences pour l’art…

De ce qui précède nous pouvons déduire que, dans quelque domaine que ce soit, les évolutions résultent toujours de ruptures qui ne se manifestent que lorsque le système le permet (un système social bloqué interdit tout changement : Egypte pharaonique, Grèce antique, Chine médiévale, régimes islamiques traditionnels, Russie et Chine contemporaines). Dans le cycle des évolutions, tout passage d’un stade à un autre entraîne des périodes de crises et l’ouverture de débats fondamentaux. Les systèmes de valeurs établis et les règles d’usage sont alors ébranlés et contestés. L’irruption de techniques et de matériaux nouveaux pousse à des recherches et des expérimentations dans des domaines inattendus. Les changements d’échelles de temps et de distance génèrent des représentations nouvelles ainsi que des explorations insoupçonnées. L’ensemble des déstabilisations ainsi provoquées pousse soit à une recherche de sens, soit à un repli angoissé sur un présent immédiat que l’on cherche à prolonger.

La crise actuelle de l’art et la difficulté de s’y retrouver tiennent sans doute à une contradiction :

- nous vivons au quotidien le temps contracté de l’immédiateté mondialiste et du capitalisme sauvage sans perspective, pour lequel l’humain est une donnée superflue, où l’histoire n’a plus sa place ;

- nous nous souvenons d’un temps distendu, fondé sur l’initiative, l’apprentissage patient et méticuleux, l’exécution laborieuse des travaux, et des échanges nourris entre les personnes,  un temps commun partagé. Ce qui caractérise précisément le temps de l’Art.

Nous sommes aujourd’hui témoins de la fin brutale d’un système de représentation visuelle et conceptuelle introduit par l’Impressionnisme. Une telle situation a connu des précédents, moins violents car moins brutalement rapides : passage de l’Antiquité égyptienne à la civilisation gréco-romaine, Moyen-âge, Renaissance, puis Classicisme.

Valeurs et certitudes sont mises à mal. Les défis qui nous sont imposés périment schémas de pensée, références et certitudes attaquées par le brouillage continu de discours mensongers et le dysfonctionnement chronique du social et du politique. Les acquis ne servent plus à grand-chose. Les pouvoirs institués sont affaiblis par la mondialisation. Nous assistons à un changement incompréhensible des axes culturels. La langue, qu’elle soit officielle, véhiculée par les médias, ou pratiquée par le plus grand nombre, se réduit à une bouillie de rien sur rien destinée à des unités de consommation et non à des humains supposés doués de raison.

Un nouveau système conceptuel se met en place sous nos yeux, avec notre assentiment passif, sans que nous puissions clairement le saisir, donc le comprendre. On serait profondément désorienté à moins.

Les remarques à venir évoqueront les conséquences caractéristiques pour l’art de notre temps des considérations précédentes, donc des actions à engager :

- attention à porter aux germes agents de changement, ainsi qu’aux processus de détournement du réel ;

- débats philosophiques  et questionnement des valeurs ;

- examen de l’impact des découvertes scientifiques, et appropriations des nouveaux matériaux, comme des nouvelles techniques ;

- conséquences des changements d’échelles et de distances ;

- nécessité de la recherche de sens.

Découvrir les germes

Et si Lascaux et Altamira préfiguraient l’art moderne ? Et si la pureté du trait était analogue chez le peintre mural des tombes égyptiennes à celle de  Matisse ou Picasso ? Le petit chien de Goya, les végétaux des fresques de Pompéi, le petit plongeur de Paestum, nous sont également contemporains.

La peinture abstraite n’est peut-être qu’un avatar du figuratif, qui lui-même est bien abstrait. Les siècles passés n’ont-ils pas comme aujourd’hui dénaturé et détourné le réel ? 

Démesure, constructions fictives, représentation d’un univers mental sans rapport avec la réalité, caractérisent l’art gothique. Le monde de Dieu n’a rien à voir avec l’existant. Il s’agit de bâtir une non réalité à laquelle il conviendrait de s’identifier (un même type de mensonge sur un futur radieux fut mis en œuvre par les Etats totalitaires du 20e siècle).

Tandis que les frères Van Eyck (1390-1441) maintiennent et entretiennent la tradition avec leur retable de L’agneau mystique, Masolino da Panicale (1383-1430) réintroduit le paysage en tant que personnage central (il avait pratiquement disparu au Moyen-âge) avec sa fresque du palais cardinal, à Castiglione Olona. Les modalités de cette représentation ne seront remises en cause qu’au début du 20e siècle. Le bouleversement introduit par Masolino correspond à une révision progressive des croyances ainsi qu’à la diversification des regards due au développement des sciences et des techniques.

Dès lors qu’Il apparait que l’art dans son ensemble est essentiellement un détournement du réel, la tentation est grande d’établir des relations inattendues d’une époque à une autre pour tenter de discerner la permanence de l‘insolite des démarches de l’imaginaire. Rapprochons alors le décor rocheux  de L’’histoire du bienheureux Augustin, Simone Martini (1284-1344), de certaines formes peintes par Serge Poliakoff (1900-1969), ou bien des Forêts de Max Ernst (1891-1976) avec les édifices guerriers du même Martini. L’envol des oiseaux du Jardin des délices de Jérôme Bosch (1460-1515) n’a-t-il vraiment rien à voir avec les formes en suspension dans les rêveries de Miró (1893-1983) ?

Les statuettes filiformes du musée d’Héraklion, en Crète, préfigurent étrangement les sculptures d’Alberto Giacometti (1901-1966).

Jouer à débusquer ainsi des correspondances possibles conduit à convenir avec Roger Caillois que l’esprit humain dispose depuis les origines d’un tout petit nombre de concepts. L’homme tel qu’en lui-même, ainsi que l’ont enseigné une fois pour toutes Rabelais et Montaigne.

Débats philosophiques et questionnement des valeurs

Toute période de crise induit débats philosophiques et examen critique des valeurs en vogue, toujours assortis d’une volonté de retour à une pureté originelle.

Après des prêches sur la nécessité d’un retour au désert, face au discrédit des ordres monastiques dissolus (Moyen-âge), Voltaire et les philosophes du Siècle des Lumières  interrogent les fondements des privilèges en combattant les oppressions. Vers le mitan du siècle dernier le débat interrogea les structures de la pensée et la contestation de la société technologique. Aujourd’hui, il porte sur la vie (conception, génétique) et la mort (euthanasie), condition sociale ou raciale, identité culturelle. Depuis peu il concerne la population toute entière. En art ces débats se sont traduits au fil des siècles notamment dans la représentation du corps humain, ce qui renseigne au passage sur l’évolution du rapport au sacré. Au Moyen-âge il est magnifié car d’essence divine. Nous l’avons vu, Masaccio et Caravage introduiront le corps réel. Au 20e siècle, Picasso représentera le corps vrai avec sa Pisseuse, précédée par la gravure de Rembrandt sur le même sujet. Jean Fautrier représente des Otages martyrisés, Zoran Music témoigne de l’horreur concentrationnaire.

Le beau et le bon goût académique n’ont plus leur place dans un monde barbare.

En publiant Asphyxiante culture en 1968, Jean Dubuffet fait la part belle à l’art marginal, aussi nommé art brut.

Se succèdent depuis lors de nombreux mouvements plus ou moins éphémères, engendrant des « vedettes » à la mode, créant des effets de mode, vecteurs de la marchandisation de l’art, reflet de la complète désorientation de la société et du dévoiement des Institutions officielles confondant Art et Affaires.

Parodiant Pierre Bourdieu, l’art est devenu un véritable sport de combat.

A suivre…

 

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Esquisses pour une approche actuelle de l’Art (1/3)

3 Novembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Pour J.F.

Une relecture fortuite d’un livre commis voici environ vingt ans où je tentais quelques relations entre les ruptures sociotechniques, leurs conséquences sur le quotidien, la modification du rapport au réel, le changement des systèmes de valeurs, et l’évolution des expressions artistiques, notamment picturale. La permanence de l’actualité de certains propos, mais aussi une densité peu favorable à leur intelligence, sont apparues. Belle occasion pour tenter d’extraire l’essentiel et le rendre plus digeste.

Le texte initial est illustré, cette version allégée et toilettée ne l’est pas. Au lecteur de constituer sa propre iconographie.

1 – Planter le décor

Parmi toutes les formes d’expression artistique, l’image s’offre immédiatement au regard. Entendons par image ce qui est dessiné, gravé, peint, photographié, sculpté ou assemblé. Cette vision globale instantanée va souvent au détriment de l’œuvre, dont elle masque les subtilités, voire la richesse de contenu, et bien sûr la multiplicité des lectures possibles en fonction des références dont chacun dispose. La plupart des œuvres exigent beaucoup du regardeur, c’est à lui de prendre le temps de mobiliser son attention, de se rendre disponible.

Tout au long de l’histoire de l’Art, les pratiques établies, les traditions, ont fait l’objet d’infractions profanatrices de la part d’artistes isolés, volontiers décriés, porteurs de germes à éclosion différée. Artistes souvent rebelles ou étrangers au milieu officiel, expérimentateurs effrontés, mauvais drôles agents d’évolution.

Masaccio (1401-1428) a introduit dans l’art le corps humain tel qu’il est, et non idéalement magnifié ainsi qu’une créature divine, comme il se devait alors (fresque de la chapelle Brancacci. à Florence).

Brunelleschi (1377-1446), architecte du Duomo de Florence, retrouve et codifie la perspective. Il suggère par-là que différents points de vue sur la réalité du monde peuvent exister selon l’endroit où l’on se place, proposition totalement contraire à ce qu’affirme le dogme imposant une vision unique de l’ordre de la nature.

LCaravage (1573-1610) choque par le réalisme de ses choix (paysan aux pieds sales pour figurer Saint-Mathieu écrivant sous la dictée d’un ange, prostituée modèle pour un portrait de la Vierge sur un lit de mort des plus rustiques) qui ne correspondent pas à la représentation des figures sacrées imposée par le clergé commanditaire.

Gustave Courbet (1819-1877) heurte par la trivialité de ses sujets et le réalisme de leurs représentations (« Bonjour M. Courbet », « L’enterrement à Ornans », et surtout « L’origine du Monde » - un sexe féminin plein cadre).

La tentation est forte de citer d’autres grands dérangeurs méprisés par leurs rivaux au prétexte qu’ils ne savaient pas peindre puisque rétifs à la tradition. Vélasquez, Franz Halls, Rembrandt, Goya, Turner…

A chaque fois, c’est l’idée que nous nous faisons de notre rapport au monde qui est en cause. En bousculant le mode d’expression ce sont les présupposés culturels et sociaux, les systèmes de valeurs dominants, qui sont ébranlés, l’ordre établi est mis en péril. Au fil des siècles, on constate que le déplacement s’opère progressivement d’une normalité instituée vers un autrement inusité, inconnu, donc peu recevable. Des manières nouvelles s’insinuent très progressivement, elles annoncent à échéances variables des mutations radicales de la société, parfois proches du séisme.                         

Le dernier tiers du 19e siècle vit l’apogée de la transgression des règles académiques avec l’irruption de l’Impressionnisme signant la fin de la recherche d’une beauté idéale au bénéfice de la singularité du réel. L’immuable solidement établi est alors banni, la traque de la fugacité de l’instant significatif, la variation des lumières, et des jeux d’ombres, s’imposent avec fracas.

Il y a tout juste un siècle, Braque et Picasso rompent délibérément avec un héritage honni parce que figé en inventant les collages par lesquels ils introduisent la réalité triviale dans l’art en insérant des papiers découpés, des étiquettes, des paquets de cigarettes dans le tableau en train de se faire. La notion même de peinture est bousculée, profondément remise en cause, tandis que Picasso peu auparavant venait d’élargir considérablement le champ de l’artistique en accueillant « l’art nègre » comme une de ses références. La notion de sculpture est pulvérisée par Marcel Duchamp, qui considère qu’apposer la signature de l’artiste suffit à transformer un objet industriel en objet d’art (les fameux ready made).

La société à laquelle correspondait l’art traditionnel s’est effondrée avec la première guerre mondiale, la question de l’art et de l’artistique se pose depuis lors. Elle risque peu de connaître bientôt une réponse. Une chose est certaine, la peinture a définitivement perdu sa fonction glorificatrice et idéalisante. Une question apparaît désormais : la réalité est-elle autre chose que le décalque de nos croyances et de nos savoirs ?

L’art classique officiel nous impose des visions, l’art officiel d’aujourd’hui nous propose au mieux des hypothèses, quand il ne cherche pas à nous soumettre. En outre, l’abus des termes culturel et artistique dans le langage courant est en train de cancériser, affadir et banaliser des notions essentielles au développement de la nature humaine.

C’est ainsi que tout est chamboulé par l’anéantissement de ce qui fonde la différence entre œuvre d’art, objet unique ou reproduit en très petit nombre, et objet banal de la vie courante détourné de sa fonction d’usage. Cet effondrement tient essentiellement à une marchandisation forcenée de la signature des artistes, désormais comparable à une marque commerciale de luxe, ce qui induit une gravissime perte de sens de la démarche artistique.

2 – Des ruptures fécondantes

Depuis les origines les évolutions ont tenu à des mutations lentes, à partir de germes parfois lointains. Pour tenter de comprendre le phénomène, une grille de lecture s’avère nécessaire. Grille de lecture ne signifie nullement système explicatif universel, il s’agit simplement d’un appareil d’analyse et de structuration de données essentielles comparables, propres à révéler des plages de ruptures fécondantes.

Considérons le dernier millénaire, du Moyen-âge à nos jours, et voyons quelles discontinuités sont apparues selon des axes matériaux/énergies et rapport au temps/relation avec le vivant, qui nous serviront de jalons de référence (dispositif emprunté à Thierry Gaudin, théoricien de l’innovation et prospectiviste).

Le haut Moyen-âge fut caractérisé par une grande liberté intellectuelle et une véritable curiosité d’esprit, l’édification d‘une multitude d’abbayes favorisa le développement économique (moulins à eau et à vent permettent un début de mécanisation), et culturel (livres enluminés, reprises de textes anciens). Le fer passa d’un emploi strictement militaire à un usage agricole (charrue à soc en fer). La sélection des espèces débuta avec le tri des semences, premier exemple de manipulation génétique. Par son contrôle des visions du futur et sa capacité à envisager une fin du monde, l’église contrôla le temps local, décompté au clocher du village. Ce n’est qu’à l’amorce de la fin de période que l’Eglise imposera ses prédicats et, ce faisant, installera pour longtemps l’obscurantisme religieux (1277, condamnation de la liberté intellectuelle par l’évêque de Paris). La représentation du monde sera désormais strictement codifiée ; l’or employé à profusion pour les fond t les décors correspond au divin et au surnaturel que l’on ne saurait illustrer. On peint non pas ce que l’on voit ou conçoit, on peint ce que l’on doit, ce qui n’empêchera pas certains chefs d’œuvre se jouant des contraintes (Enguerrand Quarton, Le couronnement de la Vierge, musée de Villeneuve-Lès-Avignon).

Après la guerre de Cent ans et la peste noire de 1347 réduisant de moitié la population de l’Europe, il faudra près de deux siècles pour parvenir à la Renaissance, époque fantastique de reconsidération de l’art et de la littérature de l’Antiquité, de découvertes majeures (astronomie - Galilée, Copernic -, anatomie – Ambroise Paré --, imprimerie – Gutenberg), d’invention de routes maritimes et de peuplades inconnues, menant à un bouleversement des connaissances. Les peintres italiens de la Renaissance teinteront différemment le corps de leurs personnages à partir de la reconnaissance du système sanguin. La recette de la peinture à l’huile sans doute rapportée des Flandres en Italie par Antonello da Massina permettra des virtuosités impossibles jusque-là, ainsi que le passage du bois à la toile support. Dès lors, le tableau pourra définitivement se détacher du mur et l’art de l’artisan spécialisé accédera au statut d’Art et d’artiste.

L’éclosion puis le développement du machinisme industriel occupe la fin du 17e jusqu’au début du 20esiècle, à la guerre de 14-18.

Par l’exploration du champ de la vérité et de la morale, Pascal prolonge les visions nouvelles permises par l’introduction de la perspective en peinture (Plaisante justice qu’une frontière borne...). Avec la Grande Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (24.000 exemplaires, chiffre considérable), la laïcisation du Savoir s’entame, les monastères se trouvent peu à peu dépouillés de leur exclusivité. L’acier et le béton rendent possibles de nouveaux modes de construction. L’invention du moteur à vapeur, puis à explosion, correspond à la maîtrise de l’énergie de combustion. Turner puis les Impressionnistes s’empareront du sujet. Le chemin de fer conduit à la création en 1891 d’un temps national, pour limiter les accidents. En fin de  période, le temps élémentaire sera décompté non plus en heures mais en secondes, Ford et Taylor permettront à l’industrie moderne de se constituer. Time is money, le temps c’est de l’argent, la formule sera bien vite appropriée. Pasteur fonde la science médicale avec la microbiologie, le microscope permet de pénétrer un univers hors de portée des capacités humaines courantes. La voie s’ouvre à l’infiniment petit.

Tout est en place pour les explosions du 20e et du début du 21e siècle, initiées par la mécanisation forcenée de la première guerre mondiale.

 

A suivre…

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Musée musées

22 Octobre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Télérama, O. Cena, A. Malraux, musée imaginaire, vox du silence,

Télérama publie assez régulièrement des « hors-série » consacrés aux arts, à des artistes ou à des événements particuliers. La direction éditoriale est assurée par Olivier Cena, l’intérêt de ces dossiers est souvent réel. Le dernier paru (octobre 2021) est intitulé « Un musée idéal ». Il vaut le détour, dirait le Guide.

La notion de musée idéal s’inscrit évidemment dans le sillage de l’essai magistral d’André Malraux, « Le Musée imaginaire », publié en 1947 et repris en 1951 comme première partie des « Voix du silence ». Pour Malraux, le musée - dont l’existence ne remonte aujourd’hui qu’à seulement deux siècles – correspond à un mode d’approche occidental de l’art et de la culture, qui est de détourner des objets de leur finalité première, utilitaire, religieuse, magique, pour les transformer en œuvres d’art hors contexte, classifiées de manière aussi étrange qu’étanche. L’irruption de la photographie et la diffusion des images ont bouleversé la donne. Il n’est plus besoin d’avoir réellement vu une œuvre pour la connaître, la comparer à d’autres et s’en souvenir. Par ses effets de loupe et ses cadrages, la photo permet des découvertes inattendues. Le champ des possibles devient quasi infini, des parentés secrètes  se révèlent, les barrières géo historico culturelles tombent. «… un musée imaginaire s’est ouvert, on va pousser à l’extrême l’incomplète confrontation imposée par les vrais musées… ». Malraux le visionnaire exalté a vu juste.

Images, sonorités, sites, personnages de fiction ou non, chacun possède son musée personnel et portatif. Grottes et temples d’Ellora et Ajanta, site de Hampi, le pont de Brooklyn, petit plongeur de Paestum, Aurige de Delphes, Demoiselles de Sigiriya, Giorgione et La Tempête, Morandi, Scuola degli Schiavoni avec Carpaccio, les Nymphéas, etc. Un musée personnel pour la peinture, la sculpture et le dessin, un autre pour l’architecture et les sites, puis pour la musique, la littérature, la photo. Des passerelles, des cloisons perméables, porosité. Télescopages et carambolages à la pelle !

En un dossier de 96 pages grand format, abondamment illustrées, avec des commentaires clairs, simples, accessibles à chacun, Olivier Cena nous présente son musée idéal, forcément partiel mais très satisfaisant. Il reconnait des manques, s’en justifie, et les compense de manière convaincante. Il s’intéresse bien plus à l’art et à son histoire qu’à la marchandisation effrénée du n’importe quoi néo pseudo crypto artistique dont on nous rebat les oreilles à coup de publicités obscènes et de manifestations spectaculaires dénuées de sens.

Un outil attractif, aisé à manier nous est proposé. Nous pouvons grâce à lui nous rafraîchir la mémoire ou bien exciter notre curiosité, exercices salubres en cette période morose. Son mérite principal est de célébrer l’art et la peinture véritable, si malmenés depuis quelques décennies par des institutions officielles totalement dévoyées après qu’un ministre flamboyant eut occupé la place dans les années 80.

 

Musée musées
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Football et variétés

16 Octobre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Macron, Fernandel AOC, Bonaparte Grand ébt national

« MACRON. À Poissy (Yvelines), jeudi 14 octobre 2021, Emmanuel Macron a chaussé ses crampons pour une rencontre caritative face aux soignants du CHU. Son équipe s'est imposée 6 à 1, avec un penalty remarqué du président. » (La Presse)                                                         

Il est si beau il est si mignon
C’est un bien joli garçon
Il a toujours le sourire
On pourrait le croire en cire

Avec son costume, toujours pudique

C’est l’Président d‘la République

Voilà longtemps qu'après la soup' du soir
De sur l’écran où je vais l’voir
Je vois un homme, vraie merveille
Sûrement que des moments pareils
Je crois bien qu'il y en a pas

Entouré d’un tas de partisans

Il saisit chacun des instants

Pouvoir mener tout en même temps

Affaires politiques éléments d’langage

Il prépare sa s’conde mi-temps

L’hôpital manque de crédits il s’engage

Versant charité foot foot foot hurrah

Pour l'budget santé tout bas tout bas

Il est si beau il est si mignon
C’est un bien joli garçon

Not’Président d‘la République

A r’mercier sans aucune panique

(Adapté de « La caissière du Grand Café »,

                                                                                        chanson interprétée par Fernandel)

 

Ci-après un article publié le 13 octobre 2011par la lettre quotidienne AOC (Analyse Opinion Critique)

L’impasse Macron

Guillaume Duval - Journaliste

A moins de six mois de l’élection présidentielle, le moment est venu de dresser un premier bilan de la présidence d’Emmanuel Macron. Vu d’aujourd’hui, il semble le mieux placé pour prendre sa propre succession. Pourtant, non seulement il s’est montré incapable de corriger les difficultés structurelles que rencontre le pays, mais il les a plutôt aggravées en exacerbant les défauts des institutions de la cinquième République et en accentuant les tensions sociales et territoriales qui divisent le pays. L’ampleur sans précédent qu’a pris l’abstention aux élections intermédiaires et la défiance exceptionnelle manifestée en France à l’égard de la vaccination illustrent la gravité particulière de cette crise démocratique.

Il l’avait exprimé dès 2015 : Emmanuel Macron est convaincu que la France est au fond restée monarchiste. Il croit que les Français sont à la recherche d’un « Sauveur suprême », rôle qu’il pense bien entendu être en mesure d’incarner. Et c’est sans doute ce qui explique son mépris à l’égard d’un François Hollande qui lui avait pourtant mis le pied à l’étrier : pour Emmanuel Macron, envisager que le Président puisse être considéré comme « normal » relève du crime de lèse-majesté. Du coup, il a au contraire depuis 2017 poussé à l’extrême la dimension « jupitérienne » de la fonction présidentielle.

Un appareil d’État en dehors et au-dessus de la société

Facteur aggravant, Emmanuel Macron est aussi et avant tout un énarque et un inspecteur des finances, le gratin de la haute fonction publique. Or cette aristocratie d’État endogamique est et a toujours été porteuse d’une vision autoritaire, hiérarchique et descendante de l’action publique. La France a été, avec le Royaume-Uni, un des pays pionniers de la construction des États-Nations modernes, grâce à un appareil d’État puissant. Celui-ci n’a jamais été conçu cependant comme devant se mettre au service de la société mais au contraire comme devant se situer à l’extérieur et au-dessus de celle-ci pour la modeler selon les volontés du Prince.

L’État français avait été porté en effet sur les fonts baptismaux par les rois dans le but de priver leurs nobles de leurs prérogatives. Les Révolutionnaires avaient pris la relève mais les jacobins l’emportèrent sur les girondins et, dans un contexte de guerre civile et étrangère, ils renforcèrent encore l’État central. Les fondations de celui-ci tel qu’il existe aujourd’hui encore furent posées dans la foulée par un général, Napoléon Bonaparte, qui avait su profiter des désordres de la période révolutionnaire pour imposer sa dictature. Il structura naturellement cet État sur le modèle de l’armée : vertical, hiérarchique, autoritaire, descendant. Cette structure fondamentale de l’appareil d’État ne fut jamais remise en cause par la suite. Elle fut au contraire réactivée sur la dernière période par un autre militaire, le général de Gaulle, arrivé au pouvoir en 1958 pour fonder la cinquième République.

Une aristocratie d’État qui sait mieux que le peuple ce qui est bon pour le pays

Dans cet appareil d’État organisé sur le modèle de l’armée, les généraux, les hauts fonctionnaires qui sont à la tête des différents grands corps de l’État, se sentent investis de la mission de faire le bonheur des Français malgré – ou en tout cas sans – eux au nom d’un intérêt supérieur de la Nation qu’ils sont bien entendu seuls à pouvoir interpréter correctement.

Qu’ils s’affichent de droite ou de gauche, ces hauts fonctionnaires portent en réalité des projets très proches pour le pays tant ils sont quasiment tous et toutes issus des mêmes milieux sociaux et des mêmes filières de formation. Le personnage le plus emblématique de cette convergence fondamentale est probablement Jean-Pierre Jouyet, inspecteur des finances, ancien directeur du Trésor, ami personnel de François Hollande et secrétaire général de l’Élysée durant toute sa présidence tout en ayant aussi été précédemment ministre de Nicolas Sarkozy et en étant marié à une héritière d’une des plus grandes familles de la bourgeoisie française. Le fait qu’il ait été aussi le principal mentor d’Emmanuel Macron dans son parcours ascendant n’est évidemment pas indifférent pour le sujet qui nous occupe.

Cette convergence résulte d’abord de leur mépris commun pour les classes populaires. La gauche sociale-libérale comme la droite de gouvernement considèrent en effet que c’est la paresse supposée, le coût du travail trop élevé, les droits sociaux trop importants et la protection sociale trop étendue des salariés ordinaires qui sont à l’origine de nos difficultés économiques persistantes. Elles ont en conséquence cherché à dégrader leurs conditions d’emploi sans rien tenter de significatif par ailleurs pour limiter la ségrégation territoriale, combattre les discriminations ou lutter contre les inégalités face à la santé ou à l’école. Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que les couches populaires, qu’elles soient ou non issues de l’immigration, ne veuillent plus entendre parler ni des uns ni des autres.

Avec Emmanuel Macron, l’aristocratie d’État prend directement le pouvoir

Emmanuel Macron est à la fois le fruit et l’incarnation de cette aristocratie d’État. Lassée d’agir dans l’ombre et de voir ses élans réformateurs néolibéraux freinés par des politiques trop prudents à ses yeux, elle a profité du délitement des grands partis traditionnels pour prendre le pouvoir directement avec Emmanuel Macron. En disant cela, il ne s’agit pas de prétendre qu’elle le ferait principalement pour servir ses propres intérêts : Emmanuel Macron et ses semblables sont à coup sûr profondément convaincus que les idées qu’ils défendent correspondent à l’intérêt supérieur de la Nation.

Simplement ils se trompent complètement à ce sujet du fait de leur enfermement sociologique dans des cercles très restreints, du fait de leur absence de liens avec la population « normale », faute d’avoir été élus en particulier, ainsi que, last but not least, du fait de leur méconnaissance du fonctionnement réel de l’économie marchande privée compte tenu de leur ancrage privilégié dans l’appareil d’État. Ce sont, à n’en pas douter, et Emmanuel Macron le montre quotidiennement, de bons élèves très agiles intellectuellement, mais pas des démocrates : ils considèrent que les affaires de la Nation sont des choses trop sérieuses pour être laissées aux gens ordinaires et que, pour cette raison, eux seuls sont légitimes à diriger le pays.

Mais ils sont aussi persuadés qu’au fond d’eux-mêmes, les Françaises et les Français admettent que seule cette aristocratie formée par les meilleurs élèves peut légitimement gérer les affaires du pays. Et ils considèrent que la crise du système politique traditionnel montre que les Français attendent en réalité un nouveau Bonaparte. Certes dans les circonstances présentes, celui-ci ne doit plus nécessairement être un général d’armée mais plutôt un général civil capable de sortir le pays de la crise par les mesures énergiques qu’il saura prendre notamment sur le terrain économique et social. Un chef qui, même s’il n’est pas militaire, saura se faire obéir et ne pas perdre de temps à écouter les récriminations des uns et des autres ni à négocier avec tel ou tel « corps intermédiaire ». Et c’est ce qu’Emmanuel Macron a voulu incarner depuis quatre ans.

Emmanuel Macron contre les corps intermédiaires

Emmanuel Macron n’a jamais cherché en effet à nouer réellement des liens avec les principales forces sociales du pays. Il n’a même pas voulu profiter en particulier des bonnes dispositions initiales à son égard d’une CFDT, devenue le premier syndicat du pays.

Là aussi, il est l’héritier d’une longue tradition. Contrairement à ce que beaucoup imaginent, la Révolution française avait été un grand moment de libéralisme économique. Une des premières actions des révolutionnaires avait consisté en effet à mettre à bas les corporations. Celles-ci étaient accusées à l’époque de freiner le progrès technique tout en faisant monter les prix aux dépens des consommateurs. Avec la loi dite « d’Allarde », adoptée en mars 1791, la Révolution va leur porter un coup fatal. Mais alarmés par la montée des conflits sociaux, ils ont adopté aussi en juin de la même année la loi dite « Le Chapelier ». Le Chapelier n’y allait pas par quatre chemins : « il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs ; il n’y a plus de corporations dans l’État ; il n’y a plus que l’intérêt particulier et l’intérêt général ; il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation ; (…) c’est aux conventions libres d’individu à individu à fixer la journée pour chaque ouvrier », lançait-il le 14 juin 1791 devant l’Assemblée nationale pour défendre son projet.

Une des actions les plus structurantes des révolutionnaires français fut donc non seulement de briser les corporations mais aussi d’empêcher la formation de tout ce qui pourrait ressembler au syndicalisme ouvrier et à la négociation collective. Cette rupture initiale est une des principales différences qui caractérise la transition du féodalisme au capitalisme en France par rapport au reste de l’Europe et en particulier aux pays germaniques et nordiques. Ailleurs, en effet, cette transition s’est effectuée progressivement et si aujourd’hui encore ces traditions de négociation et de syndicalisation sont beaucoup plus fortes dans les pays nordiques et germaniques que chez nous, c’est pour une bonne part la trace de cette histoire longue.

En France, le syndicalisme ne se remit jamais vraiment en effet de ce coup d’arrêt initial. Il a fallu attendre presque un siècle pour qu’il retrouve droit de cité. Ce n’est qu’en 1864 que la loi d’Allarde est abrogée et le délit de coalition supprimé et ce n’est qu’en 1884 que les syndicats patronaux comme de salariés sont officiellement pleinement autorisés. Mais en dehors de quelques courtes périodes marquées par des mobilisations exceptionnelles – juin 1936, 1945 et la Libération, mai 1968 – le syndicalisme n’est jamais devenu un véritable mouvement de masse en France comme il a pu l’être ailleurs et la négociation collective n’a jamais pu jouer un rôle réellement structurant dans la vie économique et sociale française. Cela d’autant plus qu’il s’est divisé rapidement selon des critères idéologiques en un nombre croissant de structures qui mènent bien souvent des combats plus féroces les unes contre les autres que vis-à-vis du patronat. Et cette faiblesse et l’instabilité chronique qu’elle entraîne contribuent de façon significative aux profondes difficultés économiques et sociales que nous rencontrons.

L’échec de la « social-démocratisation » de la France

Au début des années 2000, suite notamment aux divisions engendrées par le passage aux 35 heures, un consensus assez large s’était établi pour essayer de « social-démocratiser » la société française en renforçant la négociation sociale et en donnant une place plus importante au contrat par rapport à la loi. Cette « refondation sociale » était prônée conjointement par le Medef et la CFDT. Même la CGT dirigée alors par Bernard Thibault n’y était pas vraiment hostile, voyant là un moyen de faire enfin reconnaître son poids dans la société. La gauche de gouvernement, échaudée par les mésaventures liées aux 35 heures, et la droite de gouvernement, alors dominée par la figure au fond très radical-socialiste d’un Jacques Chirac, y étaient également favorables.

La droite, au pouvoir durant toute cette période, fit adopter en janvier 2007 la loi dite « Larcher », du nom de Gérard Larcher, ministre du travail à l’époque. Cette loi, calquée sur une disposition du Traité de Maastricht de 1992, prévoit que, avant de légiférer sur un sujet touchant au droit social, le gouvernement doit obligatoirement donner la priorité à la négociation entre les partenaires sociaux. Si ces partenaires parviennent à un accord, cet accord doit devenir la loi.

Dans la foulée est introduite en 2008 une réforme de la représentativité syndicale suite à une position commune sur ce sujet adoptée par le Medef, la CGPME, la CFDT et la CGT. Jusque-là, chaque syndicat, aussi faible soit-il, avait le droit de signer des accords engageant l’ensemble des salariés. Dorénavant ce droit est soumis à une représentativité sanctionnée par les élections professionnelles : seuls des syndicats représentant au moins 30 % des salariés peuvent signer des accords collectifs et ceux-ci ne sont valables qu’à condition que des syndicats représentant plus de 50 % des salariés ne s’y opposent pas.

La réforme de 2008 visait notamment à amener la CGT et la CFDT, les deux principaux syndicats français, à se rapprocher. Mais l’affaiblissement de la CGT a fait que la CFDT et ses satellites ont rassemblé un peu plus de 50 % des voix aux élections professionnelles au plan national. Résultat : la CFDT n’a plus eu besoin de s’entendre avec la CGT et a préféré jouer sa partie en solo perpétuant ainsi une division syndicale portée désormais à un paroxysme. Parallèlement, du côté de la CGT, Bernard Thibault ratait sa sortie et ses successeurs, très affaiblis, étaient soumis à une pression croissante des gauchistes au sein de la centrale.

Tandis que le patronat, satisfait du radicalisme libéral affiché par Nicolas Sarkozy, élu président en 2007, ne voyait plus l’utilité de négocier avec les syndicats. De son côté Nicolas Sarkozy, ex-maire de Neuilly-sur-Seine, marquait une rupture avec le gaullisme social que représentait encore un Jacques Chirac. Il avait lui aussi une vision très « jupitérienne » de sa fonction. Très rapidement, il s’affranchit des règles du jeu prévues par la loi Larcher, une loi qui n’est pas véritablement contraignante et laisse beaucoup d’échappatoires à l’exécutif.

Une fois Nicolas Sarkozy battu en 2012, François Hollande tente bien de relancer la machine contractuelle. En 2013, il fait adopter une loi sur la sécurisation de l’emploi basée sur un accord interprofessionnel conclu fin 2012. Mais rapidement il choisit lui aussi, sous l’impulsion en particulier d’Emmanuel Macron, de s’affranchir de la négociation sociale. Dès 2014, le « Pacte de responsabilité » censé permettre de rétablir la compétitivité des entreprises, ne fait l’objet d’aucune discussion préalable avec les syndicats. Quand il entre au gouvernement, Emmanuel Macron s’empresse d’aller plus loin en embarquant dans la loi qui porte son nom, en théorie consacrée à des sujets non sociaux – il est alors ministre de l’économie –, des dispositions limitant les indemnités que les salariés peuvent obtenir devant les prud’hommes, une véritable provocation à l’égard de tous les syndicats de salariés. Par la suite, le gouvernement de Manuel Valls, qui ne voulait pas être en reste vis-à-vis d’Emmanuel Macron, poursuit de plus belle sur cette voie néolibérale et autoritaire avec la loi dite « El Khomri ». Elle non plus ne fait l’objet d’aucune négociation préalable avec les syndicats…

Dès son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron en remet une grosse louche en ayant recours en septembre 2017 à la technique la plus antidémocratique que permet la constitution de la cinquième République (elles sont nombreuses) : celle des ordonnances qui permet de se passer de tout débat parlementaire. Il impose en particulier de cette façon un affaiblissement sans guère de précédent de la représentation des salariés dans l’entreprise.

En fait, l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron clôt la séquence qui avait vu, pendant une quinzaine d’années, une tentative plus ou moins assumée de « social-démocratiser » la société française. On place souvent Emmanuel Macron dans la continuité d’un Michel Rocard ou d’un Dominique Strauss-Kahn, mais c’est un contre-sens total : son projet est aux antipodes de la social-démocratie. Il revient en réalité aux fondamentaux jacobins d’un État français régissant seul le social. Les syndicats de salariés se retrouvent à la fin de cette séquence plus divisés et affaiblis que jamais. Y compris la CFDT et les syndicats dits réformistes qui, dans ce contexte, perdent eux aussi toute réelle utilité, en tout cas au niveau national et interprofessionnel.

Le choc des « gilets jaunes » et l’arnaque du « grand débat national »

En matière sociale, c’est probablement la gestion du mouvement des gilets jaunes qui illustre le mieux le caractère profondément bonapartiste de l’action d’Emmanuel Macron. Il n’avait rien vu venir du choc formidable qu’il avait créé au sein de la société française en augmentant le prix de l’essence en même temps qu’il supprimait l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) et réduisait l’imposition des revenus du capital. Il s’ensuivit plusieurs mois de désordres d’une ampleur exceptionnelle : il avait mené le pays au bord de la guerre civile.

Pour s’en sortir, il proposa début 2019 un « grand débat national » : on s’assoit et on discute. Bonne idée dans un tel contexte, et nombre d’acteurs ont joué le jeu sur tout le territoire. Simplement Emmanuel Macron n’en avait en réalité rien à faire : il avait juste inventé ce Grand débat pour gagner du temps à un moment où il avait perdu la main. Et il a transformé l’exercice en un vaste one man show qui l’a amené dans 11 localités pour y tenir des discours fleuves devant des audiences choisies. Cela lui a certes permis d’accroître sa connaissance très insuffisante du pays qu’il dirige, et personne ne contestera que l’acteur formé par Brigitte Trogneux, joint à la remarquable machine intellectuelle Macron, a été très « bon » dans cette performance artistique. Mais cette manière de concevoir le « débat » démocratique traduit bien l’esprit profondément bonapartiste qui anime notre Président : les citoyens posent des questions (de préférence triées au préalable) et le président apporte les réponses.

Les Français n’attendent pas un nouveau Bonaparte

En concevant de façon si caricaturale son rôle, Emmanuel Macron est non seulement persuadé que cela correspond à son génie propre, mais il pense aussi rencontrer ainsi les attentes profondes réelles des Françaises et des Français. Là-dessus il se trompe. La tentation autoritaire est bien entendu présente dans la société française comme dans toutes les autres, notamment dans des moments de crise aiguë comme ceux que nous traversons. Et dans le cas de la France, cette crise est probablement plus accentuée encore que dans la plupart des autres pays développés (à l’exception sans doute du Royaume-Uni) du fait du sentiment de « déclin » qui marque le pays depuis la perte de son empire colonial.

Mais pour autant les Français n’attendent pas vraiment un sauveur suprême. Emmanuel Macron se trompe à ce sujet parce qu’il n’a pas compris la profonde transformation qu’a subie la société française au cours des quarante dernières années. Il n’a pas compris à quel point elle n’a plus rien à voir avec celle qui fêtait Napoléon Bonaparte, qui appelait Georges Boulanger au pouvoir, qui approuvait Philippe Pétain ni même à celle qui acclamait Charles de Gaulle en 1958.

La France a longtemps été, en effet, un des pays d’Europe occidentale les plus arriérés en matière d’éducation. Notamment vis-à-vis de l’Europe de l’Est et du Nord, protestante, où l’illettrisme avait été éradiqué très tôt. Mais la situation a radicalement changé : la France est le pays de l’OCDE où le niveau d’éducation a le plus augmenté depuis les années 1970. Au point qu’aujourd’hui les Françaises et les Françaises ont en moyenne un niveau d’éducation initiale plus élevé que nos voisins allemands. Cette hausse massive du niveau d’éducation a certes été mal gérée à de nombreux égards, mais il n’empêche : elle a eu lieu.

Et ces Françaises et ces Français beaucoup plus éduqués que leurs parents veulent désormais avoir leur mot à dire. La demande d’une démocratie « en continu », réellement participative ne relève pas simplement d’une mode, c’est une tendance lourde qui accompagne ce mouvement d’élévation massive du niveau d’éducation. Durant sa campagne de 2017, Emmanuel Macron avait pu donner à croire qu’il avait compris cette nouvelle donne, notamment en mettant en scène une construction ascendante de son programme basée sur une consultation large de la population via des portes à portes massifs. Mais dès sa victoire assurée, la logique bonapartiste impliquée par son profond élitisme aristocratique l’a emporté.

Cette totale incapacité à revivifier la démocratie est au cœur de la difficulté politique qu’il rencontre : malgré quatre années au pouvoir, malgré les débauchages massifs à droite et à gauche, il n’est pas parvenu à élargir significativement son assise politique et reste très minoritaire dans le pays. Il n’en a manifestement pas conclu cependant qu’il avait fait fausse route. Il en a plutôt déduit au contraire qu’il n’en avait pas fait assez. C’est en particulier ce que signale la gestion, proprement surréaliste sur le plan démocratique, de l’épidémie de COVID-19 par Emmanuel Macron : la concentration des pouvoirs, l’absence de tout contrôle démocratique, maladies chroniques de la cinquième République, n’avaient, même sous De Gaulle, jamais au grand jamais atteint le paroxysme qu’on a pu constater depuis le printemps 2020.

Au point que nombre de ses adversaires, à juste titre inquiets de la tournure que prennent les évènements sur le plan des libertés et de la démocratie, se demandent désormais si le macronisme, à l’origine banalement social-libéral, n’est pas en train de se transformer sous nos yeux en une sorte de trumpisme ou d’orbanisme à la française. La question mérite d’être posée.

Cette radicalisation autoritaire parait en tout cas en décalage croissant avec l’état d’esprit qui domine en France. La grande majorité de nos concitoyens et concitoyennes veulent au contraire en finir avec cette conception archaïque non seulement de nos institutions politiques mais aussi du management des entreprises resté lui aussi très vertical et féodal dans notre pays. Ce mode de fonctionnement de nos élites politiques, administratives et économiques constitue en réalité un des principaux handicaps du pays sur le plan économique. Mais évidemment, on ne pouvait guère compter sur un Emmanuel Macron issu du sérail et persuadé de sa propre supériorité comme de celle de l’aristocratie républicaine qu’il incarne pour y remédier…

Guillaume Duval - Journaliste

 

Football et variétés
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Commedia dell'arte

10 Octobre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Alain Badiou,Bruno Latour, Barbra Stiegler

Les temps sont de plus en plus difficiles pour les plus démunis et les couches moyennes, les repères font souvent défaut, la mémoire défaille, les moyens financiers nécessaires à l’entretien d‘une domesticité électorale (la classe moyenne) suffisante sont affectés à d’autres fins, donc le pouvoir s’achemine vers une politique affirmant la nécessité de l’autorité de l’Etat, sous prétexte de « réformes indispensables » au maintien et au renforcement du pouvoir des grands groupes financiers. Un lent glissement réactionnaire vers une dépolitisation gestionnaire autoritaire, voire fascisante parait inéluctable. D’autant plus que les mouvements de révolte, de Mai 68 aux Gilets Jaunes, en passant par la Place Tahir, Occupy Wall street , Nuit Debout, les Printemps arabes, etc., ont tous connus une issue décevante sinon sinistre, voire  catastrophique, faute d’élaboration collective de projets à long terme, à valeur universelle, sur les grands enjeux (liberté, justice, éducation, droits...) Des groupes spontanés de protestation, sans liens fédérateurs, n’ont aucune chance de l’emporter, d’autant plus que le pouvoir a toujours beau jeu de leur opposer un processus électoral réduisant l’idéal de la démocratie à une expression individuelle périodique formatée et encadrée par des procédures restrictives. Il est clair que se prêter à cette pantalonnade électorale ne peut qu’affermir dans son existant le pouvoir en place, sans même qu’il ait besoin de trafiquer les résultats, comme le font les Etats ouvertement totalitaires.  

L’écheveau est si bien maintenu embrouillé (la dette, les migrants, l’islam, etc.) qu’il est difficile de tenter de le démêler seul. En permanence s’offrent à nous aider un nombre considérable de beaux esprits auto-proclamés.  Pseudos journalistes relayeurs de dépêches d’agences de presse, experts de pacotille manipulateurs de statistiques sondagières, intellectuels de broussailles dont certains sont allégrement baptisés philosophes dès lors qu’ils enseignent l’histoire de la philosophie, les Arlequin, Polichinelle, Colombine, Pantalon et autres Scapin, connaisent le plein emploi. Ils ajoutent sans cesse de la confusion à la confusion. Ils se croisent, se répètent, courent de plateaux TV en plateaux TV, et nous bernent à loisir, parfois avec une bonne foi à la mesure de leur naïve inculte myopie. Cela étant, nous sommes nombreux à nous en satisfaire, en nous berçant de l’illusion d’une information réfléchie et du maintien de la possibilité d’expression d’une opinion personnelle alors que nous ne faisons que déglutir du prémâché. L’animal de compagnie choisit avec délice la couleur de sa laisse. L’oie regarde avec bienveillance celui qui la gave pour Noël.

Alors ? Ne pas baisser la garde. Demeurer exigeant, insatisfait, vigilant, voire intransigeant. Choisir ses sources, les examiner. « Ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle » (Descartes, Discours de la Méthode). Le doute systématique s’impose.

Choisir ses sources implique de s’interroger sur qui parle, à partir de quelle situation, pour transmettre quel type de message. On s’apercevra alors que la plupart des soi-disant philosophes ne sont que des portevoix ou bien des répétiteurs de pensée préfabriquée prête à l’emploi, donc à jeter comme un produit déjà périmé. N’est véritablement philosophe que celui qui élabore une pensée, celui qui cherche, travaille, creuse, et évolue manière cohérente, celui qui pose les questions essentielles, s’interroge sur ce que parler veut dire et par conséquent sur le pouvoir des mots. Parmi ceux qui se saisissent actuellement des questions auxquelles nous sommes confrontés pour les rapporter à l’essentiel de l’avenir de la vie et de ses conditions sur la planète, je retiendrai trois noms, sans pour autant suggérer qu’ils sont les seuls.

Alain Badiou, fort décrié par quelques-uns pour certains écrits semblant justifier l’inadmissible du stalinisme comme du maoïsme (il a depuis déclaré regretter ces propos), révélé au grand public par son pamphlet De quoi Sarkozy est-il le nom ?, entretient avec constance l’idée que le communisme véritable n’a pas encore été suffisamment exploré et expérimenté nulle part (n’en irait-il pas de même du christianisme, dont l’institution ecclésiale a toujours si remarquablement couvert les pires atrocités ?). Force est de constater que son auscultation claire et méticuleuse du fonctionnement du monde est très porteuse de réflexions essentielles, qu’elle participe à l’édification d’un cadre de lecture et d’interprétation. Il nous interroge sur ce qui fonde l’intérêt collectif, sur ce que sont les intérêts particuliers, comment peu à peu faire du commun (communisme). Où l’impasse du capitalisme mondialisé nous conduit-elle, quelle est la valeur du « prêche » écologique, les absurdités sociales, la concurrence, les hiérarchies, la notion de crise, etc. Un recueil de ses interventions de 2016 à 2020, vient de paraître aux éditions Fayard : Les possibles matins de la politique – 170 p., 16 €. C’est passionnant.

Outre Badiou, Bruno Latour Barbara Stiegler, nous aident à prendre du recul face au rideau de fumée de l’actualité. Ils nous aident à nous situer, à situer nos actions, dans un monde si hostile et déconcertant.

Commedia dell'arte
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Ecrire l’Art Contemporain

1 Octobre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art contemporain - AC-, Voltaire, Boileau, Jef Koons, Morandi, Mondrian

 

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

(Nicolas Boileau - L’Art poétique 1674)

 

L’Art Contemporain (AC) est l’alpha et l’oméga des milieux professionnels de la profession, les officiels officiants s’emploient à le rendre incontournable, avec l’aide assidue d’un ancien Ministre de la Culture au service de spéculateurs hors pairs. Jef Koons tête de gondole , sonnez trompettes, battez tambours ! Hors l’AC, point de salut, clament ses thuriféraires. Si tu veux exister en tant qu’artiste, si tu espères l’amorce d’une once de reconnaissance publique assortie d’une aumône, fais-toi illico disciple soumis de l’AC, enjoint la cléricature des FRAC et galeries pseudopodes associées.

L’examen de textes émanant d’institutions officielles peut contribuer à dégonfler la baudruche prétentieuse d’une cérébralité caporaliste. Ainsi cette présentation d’une exposition à laquelle vient de participer une artiste dont je tiens le travail en grande estime. L’auteur directeur d’une prestigieuse galerie d’art contemporain à Marseille, est enseignant à l’Ecole des Beaux-Arts de Toulon.

Le cuistre commence par s’interroger sur le titre même de l’exposition pour signaler le « préalable métaphorique » qu’il constitue. Il cite alors l’un de ses homologues qui « interroge le fait esthétique emblématique du début du XXIe siècle initié au tournant des années 1980 quand s’engageait la théorisation du postmoderne en tant que synchronisation des processus historiques caractérisés par un rapport renouvelé au passé et à l’histoire ». Le ton est donné, la liste des citations propres à conférer un aspect pseudo-savant à l’ensemble du papier est ouverte. Suivent cinq pages de logorrhée sur le rapport au temps, à la « relation dialogique qui prémunit le passé de l’écueil nostalgique ». Il est question d’un certain « renouvellement du rapport au passé, (d’une) temporalité tierce qui échapperait simultanément à la linéarité du récit cinématographique ou romanesque ainsi qu’à la phénoménologie du temps présent/de la présence propre à l’art des années 1960 et 1970. » Etc., etc.

Dans le cas du rédacteur du papier incriminé, nous sommes en présence d’un symptôme d’énurésie méningée fruit du dépérissement fatal d’un organisme à bout de souffle prêt à toutes les compromissions pour survivre.

Il s’agit de se faire valoir et de mater les esprits pour régner en maître. Le discours est uniquement fondé sur la nécessité et l’entretien d’une plus-value permanente dont la notion d’art, érodée, bafouée, vidée de toute substance, est en l’occurrence le prétexte.

La langue est malmenée, comme la syntaxe et le vocabulaire, elle est détournée au bénéfice d’une prise de pouvoir dictatoriale en faveur d’une pensée unique, donc de la soumission au démantèlement d’une société de partage et d’intelligence. Le jargon agit à la fois comme un cordon sanitaire de l'entre-soi et un outil d'asservissement. Le déclin, la fin d’un monde, sont clairement annoncés. Il n’y a plus grand-chose à dire, encore moins à inventer par un système en fin de vie. Les notions d’universel, de sacré, de sublime, sont périmées. Le cynisme de la pédanterie grotesque rend tout partage impossible.

Non, décidément non ! Morandi plutôt que Mondrian. La vie en sa diversité sensible plutôt que la sécheresse mortifère de l’intellect réduit à lui-même.

Face aux injonctions normatives des gredins des réseaux du ministère de tutelle et à l’imperium financier d’une poignée d’agioteurs uniquement préoccupés par lémarchés, les tenants d’un art sensible, ancré dans une longue histoire, porteur d’une pensée qui bouscule et ouvre sans étouffer ni soumettre, sont réduits à la portion congrue. Nombreux, présents sur l’ensemble du territoire, de valeurs inégales mais très souvent sincères et authentiques,  ils méritent une attention soutenue. Il faut aller à leur rencontre, les détecter, les encourager, écouter ce qu’ils ont à nous dire, considérer ce qu’ils nous montrent. Nous avons besoin les uns des autres en cette période de déclin, si difficile à vivre.

« Ecrasons l’infâme » s’exclamait Voltaire, en des temps où l’obscurantisme filait déjà bon train.

Face à face - 25 septembre 2021 - Cl. JF

Face à face - 25 septembre 2021 - Cl. JF

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De l’actualité d’un certain art actuel

22 Septembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Christo, Christine Sourgins, AC art contemporain

 

Christo, surtout connu du grand public pour son emballage du Pont Neuf à Paris en 1985, est décédé en 2020. D’outre-tombe il gratifie Paris d’un emballage éphémère de l’Arc de Triomphe. De quoi s’agit-il ? Art, provocation, marketing pour la vente très lucrative d’objets dérivés (estampes, photos, films, reliques post installation…), nous sommes face à une colossale opération de dénaturation de l’art, du langage, du sens commun, une de ces mystifications dont ce que l’on dénomme Art contemporain (AC pour les initiés, pour ne pas confondre avec tout ce qui se fait aujourd’hui dans les ateliers d’artistes non médiatisés) se repait depuis des décennies. Un de ces moments où la langue de bois du conceptualisme narcissique s’en donne à cœur joie.

Ça marche, ça plait aux gogos, ça permet à l’inculture grossière des politiques de donner le change en espérant se faire mousser. « L’Arc de triomphe empaqueté est un formidable présent aux Parisiens, aux Français et, au-delà, à tous les amateurs de l’art », a déclaré la ministre de la culture, dans un de ces moments de niaiserie absolue où elle excelle, lors de la présentation de l’œuvre, nous apprend Le Monde du 18 septembre 2021.

Le grotesque ne connait aucune limite. Jeff Koons n‘est-ilArcde Triomphe pas un maître-étalon pour l’époque?

Christine Sourgins, vigoureuse chroniqueuse de l’art dit contemporain (AC), rédige et publie un pertinent  « Grain de sel », un mardi sur deux depuis des années. Il s‘agit d’un blog auquel l’inscription est gratuite.

Je me permets de relayer le tout dernier, citation intégrale.

mardi 21 septembre  2021 :

Une rentrée emballante ?

 

 

Malgré des reports et sa mort, Christo a réussi à empaqueter  l’Arc de triomphe. D’où des images spectaculaires de cordistes aux prises avec l’énorme métrage de tissu : prouesse technique et savoir-faire des « manuels » sont toujours impressionnants en soi, cependant accordons à Christo le choix du plissé, des reflets, du flotté, bref de possibles effets esthétiques. Mais pour dire quoi ? Occulter un pareil bâtiment historique et symbolique suppose d’être à la hauteur, d’exprimer haut et fort … quoi donc ? On nous parle d’un geste poétique, provisoire, éphémère, pure « gratuité ». Chez Christo pas d’articulation de la forme et du fond : la forme est le fond (1) ou plutôt il n’y a plus de fond, juste une surface, un emballage, une présentation à apprécier  en mode « do it yourself » : car dans l’AC « ce sont les regardeurs qui font les tableaux »  et donc aussi l’emballage. Or les avis s’emballent : catafalque mortuaire pour Vème République finissante, « chancre mou », voire « burqa » (une séquelle de la chute de Kaboul ?) mais aussi « paquet cadeau » généreusement offert à Paris, avec les râleurs taxés d’ingrats. Empoignade générale : ce lieu étoilé de réconciliation nationale devient soudain clivant comme si la société française ne l’était pas assez, clivée.

Mais, nous dit-on, c’est gratuit et vous être libres d’y voir ce que vous voulez : le nec plus ultra de la démocratie ! Certains n’ont toujours pas compris que  « quand c’est gratuit, c’est toi le produit » : ce que Christo commence par dissimuler est une privatisation de l’espace public. Soit une opération d’Art financier (2) d’un montant de 14 millions d’euros alors qu'on nous suggère un don émouvant à la collectivité  via une fondation (en France les fondations ne font pas de profits) or celle de Christo et Marie-Jeanne est une holding basée… dans le paradis fiscal de l'État du Delaware.

Une célèbre sociologue acquiesce, puisque l’AC se doit de « transgresser les attentes du sens commun concernant ce que doit être une œuvre ». Soit une ficelle, pardon, un gros cordage vieux de plus de 50 ans : jouer avec désinvolture d’un symbole national se concevait peut-être en 1961, date du « rêve » de Christo, quand la France des 30 glorieuses était respectée mais aujourd’hui ? L’actualité est cinglante, le jour où cet Arc en berne est inauguré,  la France reçoit une claque diplomatique monumentale qui retentit jusqu’en Chine  et en Australie (2). L’ordre symbolique se venge-t-il des petits jeux conceptuels des happy few ? Pire, la préparation a montré des groupes sculptés, dont la Marseillaise de Rude, en cage, coincée en des protections quadrillées. Ces symboles de Liberté sont mis sous le boisseau au moment où sévit le pass sanitaire. Je n’ai ni envie ni compétence d’en discuter mais reconnaissons qu’il inaugure chez nous  un début de « crédit social » à la chinoise. Coïncidence cruelle, troublante prémonition d’un ordre nouveau à son lever de rideau ?

Pendant ce temps-là, les chaises musicales continuent dans l’entre-soi culturel : Emma Lavigne qui présidait depuis 2019 aux destinées du Palais de Tokyo (financement mixte privé/public), s’en va à la Pinault collection. Remplaçant  à ce poste Jean-Jacques Aillagon, un ancien président du Centre Pompidou, ex ministre de la Culture : que voulez-vous,  le ballet du domaine public avec les intérêts privés a ses étoiles…

Sinon, la casse de l’enseignement continue aux Beaux-Arts, l’atelier de gravure de Toulouse est menacé, vous pouvez signer la pétition qui tente d’y parer. Le reste de l’été n’a pas été folichon, décès de Boltanski, héros de l’AC et du peintre et graveur Sergio Birga dont on a moins parlé, lui qui appartint (comme Fromanger disparu en juin) à la Figuration narrative. Côté reconnaissance de la Peinture une petite éclaircie : on annonce pour septembre 2022 une grande exposition Garouste au centre Pompidou. Certes, tous les peintres n’ont pas la chance d’avoir le diligent Daniel Templon pour marchand mais qu’on apprécie ou non l’œuvre de Garouste, c’est un peintre. Et  les rares fois où Beaubourg s’avise qu’il y a toujours des peintres en France, cela reste un événement !

Christine Sourgins

• (1) Mac Luhan disait ‘le médium est le message ».

•  (2) Voir Ch. Sourgins « Brève histoire de l’Art financier » in « Les mirages de l’Art contemporain », réédition de 2018, La Table Ronde.

• (3) L’annulation brutale par l’Australie du « contrat du siècle », dépossédant la France au profit de l’Amérique d’une mirifique commande de sous-marins…

 

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