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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
Articles récents

Encombrement

19 Décembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Descartes, J-F Revel, fin de vie, euthanasie

Deux de mes amis de jeunesse se sont suicidés aux alentours de la quarantaine. Quel refus de la monotonie routinière du vivre machinal a pu les conduire à cette extrémité ?

Vivre ne correspond plus qu’à une simple habitude, une sorte de réflexe conditionné, lorsque, détournant une expression de Descartes,  l’homme devient un animal machine…

(Descartes inutile et incertain, intitulait un de ses pamphlets Jean-François Revel. Descartes auquel la superbe du « génie » français aurait bien des comptes à demander !)

 

Généralement, l’âge, la maladie, un accident, se conjuguent pour installer la perte progressive d’autonomie. Cela peut se présenter  très tôt, ou bien attendre patiemment que survienne l’événement déclencheur inopiné.

D’abord, souvent de l’anodin ou de l’anecdotique mobilisent un minimum d’attention. Tiens, tiens, que m’arrive-t-il ? Rien d’important, nous verrons bien… Erreur coutumière fréquemment issue d’un déni de réalité latent.

Parfois, au contraire, une brutalité sidérante, qui laisse comme assommé. Soins palliatifs, tentatives de récupération, espoirs, avancées, reculs, déceptions. Scénario ultra connu, totalement éculé, très opérationnel cependant.

Les beaux discours, les niaiseries masquant l’indifférence ou l’absence de réflexion, les conseils non sollicités, les analogies insolites, rien n’est en général épargné. Parler pour tenir en respect le dérangement du grand obstacle du silence attentif. Pris au dépourvu, directement concerné dans son être même, l’entourage bruisse d’inutile ou de superflu.

De vraies marques d‘intérêt, voire d’attachement, fulgurent cependant, il est vrai, et cela bouleverse, surprend, et fortifie. La face au soleil irradie alors.

 

Surgissent parfois des moments où l’idée de l’ultime cède le pas à l’obsédant encombrement de la vie. Cet encombrement peut parvenir à brouiller toutes les pistes de réflexion. Il peut même conduire à de véritables aberrations.

Complications matérielles du quotidien le plus routinier, le plus intime, le plus dérisoire, soucis, angoisse même, relatifs à l’inéluctable involution physique, comme aussi bien à l’amenuisement des ressources financières. Les difficultés ne peuvent qu’aller croissant. Comment poursuivre, dans quelles conditions, où ? Se retirer dans un trou à rat, mouroir confortable, adapté, vendu sur papier glacé, ou bien rester à domicile ? Mais alors comment s’organiser, comment trouver quelque tranquillité ? Vrai défi à la raison.

La vie n’est pas une fin en soi. Il faut constamment trier, mettre au jour, se préparer sans gâcher en futiles mascarades le temps encore disponible. La déprise de tout ce qui en fin de compte n’est qu’accessoire s’impose sans la moindre équivoque. L’avoir pratiqué peu ou prou en amont, ne peut qu’aider, au mieux.

Parler, parler de tout cela avec quelque très proche. Ouvrir des dossiers négligés, administration, banque, tenter de comprendre, situer les données, réfléchir, décider, surtout prendre de la distance, désaffectiver. Déterminer l’essentiel véritable, le reconnaitre, l’admettre, composer avec lui.

S’efforcer de mettre en place les moyens de garder la main sur l’événement le plus longtemps possible, et s’attacher à obtenir l’assurance que le courant sera coupé sitôt perçus les signes premiers du naufrage.

Le désencombrement nécessaire au maintien d’une certaine tranquillité est sans doute à ce prix.

 

 

 

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Etant donné le Covid

14 Décembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Très éprouvante expérience, le Covid envahit tout. Il s’accompagne d’un stupéfiant épuisement physique traduisant tout geste, toute volonté gestuelle même, en effort souvent dissuasif. Perte de réaction, passivité, dépendance totale au monde extérieur immédiat, soumission à l’instant, mal être constant, composent le bouquet peu avenant du bouleversement quotidien. Vouloir rester maitre à bord relève de l’utopie et perd rapidement de son attirante saveur.

Combien étrange ce constat de manque d’intérêt vis-à-vis de ce qui il y a peu ossaturait mon rapport au monde. Ailleurs devient un lieu anonyme non identifié. Le temps s’effiloche, un état pâteux nappe ma niche biologique, m’envahit.

Inhibition.

Il m’aurait déplu de quitter ce monde à l’occasion d’un phénomène devenu aussi banal et vulgaire. Il me semble qu’un tel événement requiert un peu plus de lustre. L’idée que l’on se fait de soi dit peut-être quelque chose de la capacité à ne pas tout admettre.

  

Des échos assourdis d’un outre monde percent de temps à autre. Des silhouettes dérisoires gesticulent sur fond de violence permanente, niée et cependant bien réelle. Cette violence émane d’abord de pantins dépassés, affolés, irréfléchis, tétanisés par le maintien de leur pouvoir. Dénués du sens de l’essentiel, le recours incessant à l’argument d’autorité leur tient lieu de compétence.

Si contradictoires soient-elles, leurs décisions ne valent que parce qu’elles sont leurs décisions. Scrogneugneu, en colonne, couvrez ! clamait l’adjudant-chef abruti de ma jeunesse, pour lequel tout appel à la réflexion était preuve manifeste d’insoumission, donc à réprimer.

Une involution collective dissolvant toute capacité de réaction, rongeant de manière incessante le corps social, mais aussi les corps biologiques, est soigneusement cultivée. Perspectives, échappées, anticipations, espoir et rêverie, des notions grossières désormais bannies.

Le sentiment d’être véritablement assommé pas seulement par les matraques parait prendre de l’ampleur. Une population toute entière risque de se trouver bientôt conditionnée à la servitude de la contrainte collective assumée par les intéressés eux-mêmes. L’avenir auquel devraient sourire les audacieux, risque fort de se trouver réduit à un fichage, une immatriculation, un parcage gardienné par des nervis, et des itinéraires de promenade (entendez parcours autorisés de manifestation) soigneusement contraints.

Immondes, abjectes, tandis que le monde s’écroule, les envolées officielles de mots creux, parfaitement inutiles, servent de placebos. Seuls les zozos, les complices ou les salauds peuvent les prendre à leur compte.

Les crapules de BFMTV vont jusqu’à filmer un manifestant blessé, ensanglanté, le déclarant agitateur extrémiste, maquillé pour les besoins de son inqualifiable cause alors que la Police est si vertueuse et exemplaire. (Des excuses aussi limitées que tardives interviendront plus tard entre de nouvelles bordées de mensonges)

Aucune lueur à l’horizon.

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines?

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne?

 

De nombreux messages me parviennent. Je remercie leurs auteurs et leur demande de bien vouloir excuser ma fréquente absence de réponse. Mon état de fatigue permanente en est la cause. Par l’émission d’un billet tel que celui de ce jour, je m’efforce de donner des nouvelles partielles.

 

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Naviguer au plus près

8 Décembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Covid, Georges Pérec, Radeau de la Méduse

Des échos affaiblis par la distance et la météo spécialisée me signalent l’étonnement de quelques lecteurs assidus, surpris d’un long silence. L’indifférence, l’ignorance, l’absence au quotidien, la zombification, n’ont donc pas encore totalement gagné la partie. Ainsi donc, rebelles, des souches d’espoir demeurent. Vivent les noyaux durs !

Frappé par le typhon du Covid, je suis entré début novembre dans une zone d’opacité totale, une sorte de pot-au-noir, masse spongieuse vierge de toute référence possible, hors de tout repère. L’absence de quelque forme de conscience que ce soit rend cet épisode incomparable avec ceux que j’ai connus à l’occasion de précédentes poussées de curiosité extra temporelle.

Aucune vision, nulle sonorité, pas la moindre évocation : rien.

La disparition pourrai-je dire, parodiant Georges Pérec. Depuis, le moindre geste, ouvrir timidement un œil par exemple, est source d’effort rendant quasiment impossible, voire impensable, quoi que ce soit. Toute initiative, si mesurée soit-elle, se lever, changer de position, fait immédiatement long-feu. Une aide permanente est requise, elle permet d’éviter l’aspect Radeau de ka Méduse. Instabilité, fragilité, dépendance, épuisement, forment le menu permanent.

It’s a long way… A long, long way

Premier temps, navigation inconsciente, sans repère, ce qui rend inimaginable tout journal de bord. Le Raz de la Baie des Trépassés évité on ne sait par quel hasard, s’entame alors un voyage au long cours, à faible allure, le plus souvent à fond de cale, avec passages de hautes pressions fugaces en basses pressions durables.

Quel est le cap ?  Probablement l’Ile du Salut, pour autant qu’elle demeure atteignable malgré l’errance et sa durée.

Etre soi-même objet de sa propre expérience, passionnant mais très exigeant !

Voici donc. Il n’aura fallu que deux jours et demi pour rédiger ce papier ! Patience et longueur de temps…

Amis lecteurs ne soyez pas trop exigeants sur ma capacité à réagir promptement à vos éventuelles interventions, pendant quelque temps encore.

Décembre 2020

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Songe d’un matin brumeux

9 Novembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Robert Desnos

 

Un gouvernant de qualité

Soucieux d’égale liberté

Ça n’existe pas ça n’existe pas

 

Un gouvernant guidant le char

De l’Etat hors de tout avatar

Ça n’existe pas ça n’existe pas

 

Un gouvernant parlant franc

Sans détours ni faux-semblants

Ça n’existe pas ça n’existe pas

 

Et pourquoi pas ?

 

(Pour copie non conforme, merci à Robert Desnos)

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Nous y sommes !

3 Novembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Edwy Plenel, Médiapart, catastrophe, Patriot Act

 

Ce papier mijotait au coin de mon clavier. Le hasard a fait que j’ai aperçu M. Edwy Plenel, le directeur de Médiapart, au détour de mon écran. J’ai repris ma préparation culinaire, et la voici bonne à servir. Reste à savoir comment les convives l’apprécieront.

Le temps n’est plus de nous demander ce qui va arriver, de nous interroger sur les catastrophes à venir. Elles sont là désormais, propres à entretenir un vent de panique absolument mortifère. Vent de panique illustré par l’incohérence des décisions et la stupidité de certaines déclarations officielles telles que, par exemple :

1 – M. le Ministre de l’Education Nationale déclarant à des élèves vers la fin septembre, « on vient à l’école vêtu de façon républicaine ». Qui saura décrypter le sens profond de cette affirmation pour la traduire en directive claire et appropriable par les intéressés ?

Le même, peu avare de ses efforts, a eu la bonne idée de faire lire aux élèves du second degré une lettre caviardée de Jean Jaurès, lors d’un hommage national au professeur assassiné avant les vacances de la Toussaint. Censurer un texte pour défendre la liberté d’expression, il faut y penser !

2 – M. le Ministre de l’Intérieur, solennel, « on cherche à combattre une idéologie, pas une religion ». Qui saura évaluer la subtilité de cette formulation pour en faire une défense efficace contre la discrimination galopante ?

3 – M. le Premier Ministre concluant une visite à Marseille par une lapalissade : « soulager l’hôpital, c’est ne pas tomber malade ». Gloria, l’eau chaude est réinventée ! M. Jourdain se surpasse, Molière est menacé !

4 – M. le Président de la République faisant des caricatures l’emblème de la liberté d’expression.

5 – La cacophonie gouvernementale autour de la mise en place des mesures accompagnant le second confinement : commerces de proximité et grandes surfaces, biens de nécessité première et autres, dispositions matérielles concernant les établissements d’enseignement, couvre-feu, etc.

Que sont ces catastrophes redoutées, désormais présentes en bloc, dont quelques drôles essaient encore vainement de masquer la conjonction ?

- Une catastrophe sécuritaire avec un terrorisme incontrôlable propre à faire basculer le pays dans la terreur. Cette sauvagerie terroriste est issue du croisement d’un aveuglement barbare avec d’inqualifiables amalgames entre islam et  islamisme.

- Une catastrophe sanitaire non maîtrisable, facteur de panique et source de décisions aberrantes, sinon incohérentes, en grande partie dues à une stupéfiante impréparation.

- Une catastrophe écologique dont la réduction considérable de la banquise arctique témoigne de manière indiscutable.

- Une catastrophe sociale avec l’accroissement des disparités et les fractures qui les accompagnent.

- Une catastrophe démocratique avec la haine des libertés, le développement des mesures répressives et l’infantilisation généralisée.

Le tableau est terrifiant.

La libre pensée, la réflexion, la force nécessaire à l’action font de plus en plus défaut. Les médias ne sont plus d’aucun recours. Ils sont déconsidérés par leur servilité, ils ne font que recycler en permanence du déjà vu, du déjà dit, du pré conditionné, de la propagande. La manière dont l’opinion a été travaillée pendant les jours précédents l’intervention du Président annonçant le reconfinement est exemplaire à ce sujet. De légers suintements en légers suintements, la mise en condition fut digne d’un Etat totalitaire.

Le Pouvoir s’isole de plus en plus. Mensonges permanents (les masques, les tests…), confusions (confinement, déconfinement, couvre-feu, reconfinement), secret de l’entre soi entre décideurs et spécialistes experts de tous poils, état d’urgence, déni de la représentation parlementaire, absence dramatique de contre pouvoir, anéantissent toute hypothèse de concertation. L’aveuglement, la répression et la violence règnent.

Les terroristes voulant désintégrer l’Etat ne sont pas loin d’avoir gagné, de même que l’extrême droite partisane d’un Etat policier en lieu et place d’un Etat de droit. Le défaut  d’alternative crédible sur la rive opposée leur laisse le champ libre. Merci aux apparatchiks de gauche englués dans leurs médiocres querelles !

La déliquescence est mondiale. La liberté de penser est partout pourchassée. Les Etats-Unis ont ouvert le ban avec le Patriot Act, après les attentats du 11 septembre 2001, et les interventions au Proche-Orient. L’élection de Trump en 2017 fut la cerise sur le gâteau.

Que nous reste-t-il ?

Résister, ne pas se soumettre, être vigilants, cultiver et développer le scepticisme à l’égard de tout ce qui nous est asséné, chercher à décrypter en permanence ce qui est vraiment dit, comment, par qui, dans quel but. Naguère la question était D’où parles-tu ? Il serait bon, urgent, d’y revenir.

Et puis aussi échanger, échanger avec nos semblables. Ecouter, décoder à plusieurs.

Dérisoire, vain, peu efficace ? C’est tout ce qu’il nous reste, allons-y sans retenue, le dernier carré se doit de tenir ! Tant qu’il en restera quelques-uns l’espoir (très affaibli) demeurera.

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A propos de la liberté d'expression

21 Octobre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Conflans-Ste-Honorine, liberté d’expression, J-P Sartre question juive, Cathares, La Fontaine loup et agneau, Molière Tartuffe, Charlie Hebdo, V. Hugo Châtiments, Boris Vian, Zola J'accuse, #Voltaire

 

L’horreur effroyable du drame sauvage de Conflans-Sainte-Honorine se situe au-delà de toute considération. La barbarie ne souffre aucune discussion, aucune nuance. Nous sommes hors de toute limite, hors du domaine de l’humain, en pleine monstruosité. Impensable, impossible de tenter de justifier. Chercher à comprendre la construction d’un enchaînement fatal seul peut convenir.

Il se pourrait qu’une des origines possibles se manifeste au niveau d’un contre-sens fondamental sur la notion de liberté d’expression.

Cette liberté, comme toute autre, connait nécessairement des règles en précisant l’usage. Pour s’exercer convenablement cette liberté ne saurait s’affranchir de garanties. Aucune liberté ne peut correspondre à la reconnaissance d’un tout et n’importe quoi érigé en principe souverain. Chacune se trouve nécessairement bornée par le champ de telle ou telle autre. Aucune liberté ne peut empiéter sur quelque autre, fondamentale. Les règles d’un vivre harmonieusement en société se situent dans ces parages.

L’exercice de la liberté implique à l’évidence le respect absolu de la différence. Je ne suis pas l’autre, qui n’est pas moi, nos traits communs prévalent sur ce qui nous rend dissemblables.

Lorsque ces considérations perdent force et intensité, la voie est ouverte au totalitarisme, au mépris, au racisme, à l’exclusion, à la haine de l’autre. Nous rencontrons alors des compagnons de funeste mémoire : esclavagisme, ostracisme, colonialisme, fascisme, barbarie nazie, stalinisme. L’autre est exploitable, haïssable, à chasser, voire à détruire, car coupable de n’être pas moi, me mettant en péril du fait même de son existence.

Dans ses Réflexions sur la question juive Jean-Paul Sartre a écrit des pages mémorables là-dessus.

S’insurger contre une religion quelle qu’elle soit n’est en rien blâmable. Rien ne doit protéger dogmes ou croyances souvent porteurs de fanatisme (par exempleArnaud  Amaury, abbé de Cîteaux et légat du pape, chargé de ramener les cathares à la vraie foi avant le sac de Béziers, 22 juillet 1209 : « Tuez-les tous, catholiques et cathares, Dieu reconnaîtra les siens » ; les mouvements catholiques intégristes actuels).  " Écrasons l’infâme », c‘est à dire la superstition et le fanatisme, s’exclamait Voltaire. Oui, sans nul doute, mais par une réflexion solidement étayée et un comportement congruent, surtout pas par l'immolation ou le massacre. Toute opinion doit pouvoir s’exprimer, le droit au refus, à la critique, ne saurait se ménager. Cependant dénigrer, injurier, outrepassent critiquer comme contester. Critiquer ou contester impliquent réflexion et argumentation, ce qui n’a rien à voir avec des pétitions de principes, des mensonges, des contre-vérités ou des affabulations. La Fontaine a clairement montré dans Le loup et l’agneau l’inanité du « si ce n’est toi, c‘est donc ton frère… ou l’un des tiens ». Cette fable n’est pas seulement un classique de la littérature, c’est aussi une leçon de morale loin de se trouver éculée. La littérature peut parfois posséder quelque utilité pour nous parler de l’ordre du monde, surtout lorsque l’inculture s’érige en valeur prônée par le Prince du moment (cf. le dédain officiel de N.S. à l’égard de La Princesse de Clèves).

Dénigrer suppose mépris, évidemment insultant. Dénigrer ne ménage aucune place à la confrontation des idées. Des a priori indiscutables font obstacle à toute possibilité d’entente éventuelle.

Or, tout n’est pas indolore. Par conséquent, tout n’est pas admissible, donc tout n’est pas impunément possible.

Les dessins initialement publiés par Charlie hebdo sont à la fois d‘une laideur et d‘une vulgarité insignes. Ils sont moches et grossiers, cela devrait suffire à en limiter la portée. De surcroît, ils évoquent la période nauséabonde de l’occupation où les répugnantes caricatures du Juif typique disaient combien son apparence physique l’assimilait à un parasite à éradiquer par tous les moyens. Redoutable patronage.

Rien ne peut, ni ne doit empêcher leurs auteurs de les réaliser. Rien ne peut, ni ne doit empêcher de les publier. Rien n’oblige néanmoins à les relayer, à les diffuser, à en faire des outils pédagogiques, pas plus qu’à les contempler. Tout ce qui est excessif est insignifiant, remarquait Talleyrand.

Il faut sans doute être passablement idiot, ou rongé par le fanatisme, pour s‘en offusquer et en faire un prétexte homicide. De même qu’il faut être passablement abruti pour en faire un emblème du combat républicain démocratique.

Par leur caractère provocateur, ces dessins franchissent les bornes du recevable acceptable. Ils ne méritent que silence. Les utiliser pour illustrer et accompagner une intervention sur la liberté d’expression, ne peut au mieux qu’être contre-productif.

La pertinence du choix s’impose d’autant plus que d’autres supports ne manquent pas, du Tartuffe de Molière, des Fables de La Fontaine, formidables mises en question de l'hypocrisie  religieuse et du régime desporique de Louis XIV, au J’accuse de Zola, puissante contestation d’une justice partiale, ou bien en puisant dans l’œuvre gravé de Goya, dans la charge satirique de Victor Hugo contre Napoléon III, la peinture de Basquiat, les chansons de Boris Vian, Léo Ferré, Brel ou Brassens, des photos de manifestations populaires, etc.

Tout provocateur nourrit un contre-provocateur. Agression contre-agression, la violence ne requiert qu’une étincelle pour tout dévaster. Que cette violence puisse aller jusqu’au meurtre montre à quel point d’exaspération irréconciliable sont rendues les relations entre les extrêmes. Des mesures d’autorité ne suffiront pas à contenir les effets de décennies d’humiliation. Elles ne pourront que les entretenir, à moins d’un complet changement de point de vue de la part de l'Etat et de son Administration, si encline au mépris vexatoire. Nous sommes tous concernés. C’est l’affaire de chacun, au quotidien, dans son entourage immédait. C'est une affaire de très longue haleine, sans doute deux ou trois génértions.  

La défense indispensable de la liberté d’expression mérite et nécessite des armes de meilleur aloi que les appels à la haine d’un bord contre l’autre.

Nous sommes de plus en plus contraints de vivre ensemble, essayons d’inventer les modalités de cet impératif. Nous nous maltraitons comme nous maltraitons la planète. Le respect ne se mesure pas plus qu’il n’est sélectif.

A propos de la liberté d'expression
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Dans la doublure de l’événement

17 Octobre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Antonin Artaud, Art contemporain, Covid, Peste

Paru en février 1938 chez Gallimard (400 exemplaires), Le théâtre et son double fut rédigé par Antonin Artaud de 1931 à 1935. Composé de pièces disparates, deux textes coïncident plus particulièrement avec l’actualité : la préface intitulée Le théâtre et la culture, et un chapitre nommé Le théâtre et la peste. L’auteur exaspère comme à son accoutumé l’opposition entre apparence et réalités.

Quelques citations picorées au fil de la lecture permettront certainement d’en goûter la résonance actuelle.

Le théâtre et la culture

« Si le signe de l’époque est la confusion, je vois à la base de cette confusion des ruptures entre les choses, et les paroles, les idées, les signes qui en sont la représentation.

La confusion totale dans laquelle nous évoluons, les contradictions permanentes des déclarations officielles, sont bien la marque d’une réflexion insuffisante. Il semblerait que la vie se déroule de manière strictement linéaire sans que soit jamais tiré un enseignement des situations antérieures. L’Un isolé dans son empyrée déclare indispensable un couvre-feu, tandis qu’un de ses ministres incite au déplacement vacancier, et que la sécurisation des transports n’est ps évoquée.

Depuis des mois des mesures sont annoncées avec toujours un temps de retard sur l‘événement. Faute de résultat ou d’amélioration du système de prévention et de soins, il importe de donner l’impression que la barre est solidement tenue.

Pour la réalité, il sera toujours temps de s’en soucier. Comme la concierge, elle est quelque part dans l’escalier.

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où rien n’adhère plus à la vie. … Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent… il est juste que de temps en temps des cataclysmes se produisent qui nous incitent à revenir à la nature…», déclare Artaud il y a plus de quatre-vingt ans.

Suivons-le et poursuivons.

« Ce qui nous a perdu la culture, c’est notre idée occidentale de l’art et le profit que nous en retirons. »  Condamnation avant la lettre de « l’Art Contemporain », si dévastateur depuis quelques décennies.

 «  Il est dur quand tout nous pousse à dormir… de regarder comme en rêve, avec des yeux qui ne savent plus à quoi ils servent… », poursuit-il en visionnaire.

(Artaud était déjà considéré comme « dérangé ». Il sera interné d’office dans divers asiles d’aliénés  de 1937 à 1946.)

Le théâtre et la peste

Ce texte débute par l‘évocation d’un vaisseau interdit d’accostage par le vice-roi de Sardaigne, préservant son île d’un débarquement de pestiférés venus de l’Orient redoutable. Poursuivant sa route, le bateau gratifia la ville de Marseille de la grande épidémie de 1720, dont la mémoire demeure si forte en Provence, où sont encore visibles des vestiges du « mur de la peste ».

Rappelant la peste de 1347, à Florence, celles que mentionnent ka Bible et Hérodote, ainsi que quelques autres demeurées célèbres, Artaud note « l’impression démoralisante et fabuleuse qu’elles laissèrent dans les esprits. » Etrange parallèle avec ce que nous ressentons pour nous et notre entourage immédiat grâce aux péripéties dont le virus actuel baptisé Covid nous offre l’expérience inouïe.

« La peste établie dans une cité, les cadres réguliers s’effondrent… », constate-t-il. Etat d‘urgence sanitaire, couvre-feux, gestes barrières, masques, discours incantatoires, quoi de différent des impuissantes simagrées d’antan ?

« Comme la peste (le théâtre) refait la chaîne entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre la virtualité du possible et ce qui existe dans la nature matérialisée. » Ce théâtre de l’absurdité  aujourd’hui offert à jet continu par la radio et la télévision est parfaitement à même d’assurer « le triomphe des forces noires » acharnées à la destruction de la faible part d‘humanité persistant dans nos rapports à autrui.

Si « une épidémie (peut parfois se révéler) salvatrice … (elle) n’est pas autre chose que l‘application d‘une loi de nature … Le théâtre comme la peste est une crise qui se dénoue par la mort ou la guérison … La peste … est une crise complète après laquelle il ne reste rien que la mort ou qu’une extrême purification. »

Le texte se termine sur la question de savoir si in fine « il se trouvera un noyau d’hommes capables d‘imposer » les mesures susceptibles d’enrayer la perte de la planète (Artaud s’interroge sur « ce monde qui glisse, qui se suicide sans s’en apercevoir… »)

Lire, relire, dénicher, pour tenter de survivre par la compréhension.

 

La lecture d'un article publié vendredi 16 octobre 2020 dans Médiapart - "Avec le couvre-feu l'ordre marchand redevient la priorité" - prolongerait utilement ce qui précède Voir ci-dessous.

 

 

Dans la doublure de l’événement
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Passé, présent, futur ?

11 Octobre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Guieot, Pompidou, Ancien-Régime

« Du passé faisons table rase », une niaiserie de la même farine que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Deux pseudo-vérités solidement ancrées au panthéon des idées reçues, indiscutables sottises dont il faudrait purger les fondements de toute discussion pour éviter la garantie de l’échec. Sottises équivalant à la « paille » vouant au rebus une pièce délicate moulée dans un alliage complexe (ce qui se présente assez fréquemment avec les appareillages destinés à l’industrie nucléaire, origine de surcoût faramineux et de délais non métrisables).

Par le biais de notre rapport au temps notre lecture et notre compréhension du monde sont mis en cause. Le décompte du temps n’appartient peut-être qu’aux grammairiens, voire aux historiens, pour lesquels les notions de passé et de futur ont un sens par rapport à un présent immédiat auquel ils se réfèrent. Ils parlent d’objets définis à disséquer, trop souvent fixés dans une boite à papillons. Parmi les historiens, les archéologues fouillent, décapent, révèlent, datent, figent ce qui semble ne plus bouger. Le temps est ainsi souvent réduit à un simple constat suggérant que ce qui ne bouge plus devient intemporel. Il est vrai cependant que l’Histoire accepte des relectures propres à relativiser ce qui semblait situé à jamais. L’espace-temps de l’astrophysique contribue largement aux remises en question des acquis.

Chemin faisant, remarquons que les temps de l’histoire, préhistoire, antiquité, moyen-âge, temps modernes, époque contemporaine, sont essentiellement ceux des angoisses humaines et de croyances tentant d’y répondre.

Œuvrant à l’ombre, les artistes et les poètes saisissent en permanence les pulsations de ce qui en réalité n’a jamais cessé d‘être, et s’est constamment transformé. Ils nous font apparaître combien, indispensable ferment pour la création, la mémoire réfute toute assignation à résidence du fait historicisé. Les trous de la mémoire sont comme un immense terrain vague dans lequel il fait bon rêver pour découvrir des perspectives inattendues.  

Sans cesse le temps rebondit, modifie et transforme. Il révèle que seul le présent existe selon des modalités diverses : présent du passé fruit de mémoire, présent de l’instantané, et présent du futur rejeton de l’imagination.

Ainsi va la vie, qui n’est rien d’autre qu’un présent permanent successif. Le passé n’est ni mort, ni effaçable, il est simplement du présent d’avant, tandis que le futur est un présent qui n’existe pas encore, à accueillir le moment venu.

Ces réflexions trouvent une illustration dans notre présent-présent. Prenons pour exemple la dévolution absolue de notre monde à l’empire de la Finance. Il ne s’agit nullement d’une foucade de nos dirigeants actuels, mais d’un des fondamentaux de l’Histoire contemporaine.

Souvenons-nous de la célèbre formule de François Guizot (1787-1874), ministre libéral-réformateur de la royauté finissante, « Enrichissez-vous par le travail, l’épargne et la probité ». Principal ministre de Louis-Philippe 1er, Guizot élabore en 1842 une Loi sur les chemins de fer  accordant des monopoles et des concessions à long terme au domaine privé.[1] Un réformisme tranquille et un conservatisme « éclairé » sont à l’œuvre.

Les écailles du temps perpétueront de manière très efficace ce présent durable. A tel point que le 13 avril 1966, George Pompidou, premier ministre du général de Gaulle qui prétendait « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille », annonce à la tribune de l’Assemblée nationale de profondes révisions à venir dans les relations avec le monde de la finance et parle développement transfrontalier. Chacun de ses successeurs s’est employé depuis lors à abonder dans la voie indiquée. Aucun n’a dérogé. Depuis Guizot nous suivons la même pente, en dépit de quelques apparences tout juste bonnes à donner le change et à détourner l’attention, comme le font au Music-hall les magiciens adeptes des gestes barrières.

Notre présent procède directement de celui d’avant-hier dont rien de fondamental ne nous sépare, dont l’actualité permanente est soigneusement entretenue par les mentors d’une réforme permanente, gage de la perpétuation de l’existant, seule chose qui importe pour les tenants d’un pouvoir qui jamais ne changea de mains depuis la fin de l’Ancien Régime.

La concordance des temps permet de réaliser à quel point tout demeure en l’état grâce aux évolutions de façade, masques idéaux d’une affligeante réalité.

 

 

[1] Il n’était pas encore question d’autoroutes, d’aéroports, de compteurs Linky, ni de 5 G…

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Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage

4 Octobre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #J. du Bellay Serge Pey, peintures rupestres, notion de Temps

 

 Et, maintenant, qu’aimerais-tu voir, que tu n’as pas vu, quelle œuvre ? me fut-il récemment demandé à brûle-pourpoint.

Les questions sont souvent plus intéressantes que les réponses, surtout lorsque l’interrogation prend au dépourvu. Bénéfique, celle-ci contraint à la réflexion. Il suffit de peu pour bousculer l’apparente tranquillité des évidences quotidiennes. Questionner n’est jamais anodin. C’est dans le trouble induit par l’inattendu de la demande que réside essentiellement la dynamique opposée à l’émollience méningée de la routine. Les questionneurs sont des trouble-fêtes.

N’y aurait-il pas cependant un moment où l’on puisse se déclarer rassasié ? Sans doute, mais alors il ne faudra jamais plus envisager d’entreprendre quoi que ce soit. Ce qui marque peut-être le seuil de la vieillesse véritable, c’est-à-dire le laisser-aller, l’abandon.

 

Voir du nouveau, ou bien revoir du déjà vu, à rafraîchir, à remémorer,  à découvrir autrement ? De prime abord, c’est plutôt la ré-vision qui m’attirerait. Se présentent presque immédiatement des paysages, des sites écrins abritant des ensembles dialoguant avec leur entourage : la baie de Nauplie, Delphes, Ajanta, Ellorâ, Sigiriya, l’Islande, les îles Hébrides, la Toscane, les abords du lac de Côme, le plateau de Guizèh… Des souvenirs affluent, l’évocation  entraîne d’autres pistes, mais elle n’est pas satisfaisante, tout choix s’avère impossible.

A l’évidence, là n’est pas la réponse à la question posée, agaçante banderille dont il faudrait que je me défasse.

La question est fort pertinente, demeurée ouverte elle fera probablement son chemin. Pour aller loin, passes par où tu ne sais pas, la recommandation anonyme me revient en mémoire. C’est bon, laissons filer les rênes.

 

Sans surprise parce qu’espérée, une évidence intérieure affleure, engendrée par l’alliance sites naturels et art. J’aimerais visiter des sites archéologiques que je n’ai jamais vus, et qu’à l’évidence je ne verrai jamais. Une curiosité des origines, teintée de quelque nostalgie assez proche de celle exprimée par du Bellay dans son célèbre sonnet, oriente mon désir. Ce sont des grottes naturelles ornées de peintures rupestres, Lascaux, Cosquer, Chauvet, Altamira, que j’aimerais fréquenter.

Tellement émotionnellement chargées, témoignages des origines, entrailles d’où nous procédons, histoire des commencements ; quelques approches de la  spéléologie naguère menées avec un ami très averti ont laissé des empreintes durables, notamment le sentiment de délivrance, de re-naissance à la remontée à l’air libre. Quelque chose de très organique. Retrouver l’innocent primitif que nous fûmes en un temps fondateur.

 

Le poète-chamane Serge Pey nous met sur la voie. Son Manifeste magdalénien (Dernier Télégramme, éd. 2016), sorte de poétique de la Préhistoire, constitue un mode d’exploration du mystère de la naissance permanente de la création, opposée à la barbarie contemporaine.

Essentielle, la recherche de ce qui se cache dans le dos du temps, de ce que nous occultons par un trop grand souci de l’à venir. Il s’agit là d’une vraie critique de notre rapport au temps, qui trop souvent nous empêche.

Il est aussi question de s’interroger sur la provenance du temps, d’où vient-il ?

Le temps lointain immobilisé par la mémoire n’est pas nécessairement du passé, il n’est qu’un « avant » du présent.

En pénétrant physiquement la grotte ornée, nous inventons le rapport au temps et la notion de mouvement. Nous rendons l’art possible en dé-couvrant ce qui ne bouge pas et nous incite à la réflexion sur l’intemporel et le frénétique de l’instant, sur le temps comme l’une de nos dimensions. Nous fondons notre relation au monde en résistant aux apparences, nous devenons temporairement sujet.

Les grottes requièrent d’autant plus d’attention qu’elles sont à ciel ouvert en ces moments de démence barbare. La pleine lumière nous aveugle et les efface.

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Une lecture roborative

27 Septembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Babara Stiegler, Walter Lippmann, Gilets jaunes, Réforme ds retraites, Grève

 

Un très estimable travail de réflexion sur la période actuelle, fondé sur une expérience pratique, hors de l’anecdote et de la polémique : Barbara Stiegler – Du cap aux grèves – Verdier éd. , 135 p., août 2020, 7 €. (Verdier est un éditeur dont la pertinence des choix est rarement contestable.) Ce titre s’inscrit dans une collection petit format inaugurée en 2015.

Barbara Stiegler enseigne la philosophie à l’Université Bordeaux-Montaigne. Initialement installée dans sa recherche, loin de l’agitation du monde, elle nous livre le récit de son basculement dans l’action socio-politique. Cela s‘est produit à l’occasion des réactions publiques accompagnant le projet de réforme des retraites, ainsi qu’avec l’irruption de la lutte des gilets jaunes à l’automne de 2018.

Articulé selon la chronologie 2018-2020, ce livre aborde trois sujets cruciaux : néolibéralisme ;  retraite ; grève.

Même si elles donnent lieu à quelques incises, les lignes qui suivent sont directement inspirées du texte, qu’elles serrent parfois au plus près.

 

Néolibéralisme

Le nouveau libéralisme, baptisé par lui-même néolibéralisme, a émergé dans les années 1930 suite à la crise de 1929. Walter Lippmann en fut l’un de chantres.

Il ne s’agit plus de « laisser faire » comme dans le libéralisme classique, mais d’imposer à la société le cap qu’elle doit prendre. C’est à dire la contraindre à  s’adapter progressivement à la division mondialisée du travail. Les Etats deviennent alors architectes et arbitres du nouveau marché à construire. Version qui séduira les sociaux-démocrates du monde entier, et constituera le faux-pas fatal des partis socialistes, auteurs d’un redoutable contre-sens au nom de la primauté de l’Etat.

Le cœur de la duperie néolibéraliste réside dans sa prétendue volonté d’imposer à toutes les sociétés une compétition juste, censée inclure tous les individus, y compris les plus modestes et les plus vulnérables. Or il est bien clair qu’il n’en est rien ; les gilets jaunes dénoncent à juste titre l’existence d’une minorité de gagnants face à une masse énorme de perdants, la transformation de l’Etat en organisateur des inégalités et des injustices, ainsi que de la suppression de la délibération démocratique. Notons au passage que l’autoritarisme et le chantage fondamental du chef actuel sont à la mesure d’un siècle entier de construction théorique affirmant que l’une des conditions de l’évolution réside dans la capacité impérative à s’adapter à l’environnement globalisé. Dès lors, la fin de l’histoire étant tracée, les peuples n’ont pas plus à en décider qu’à en débattre. Ainsi se dessine une nouvelle forme de « démocratie », celle du consentement collectif (ce qui peut induire la nécessité de rééduquer l’espèce humaine, ou de la mâter). La brutalité de ce raisonnement entraîne une inadaptation immédiate de l’espèce humaine à l’environnement profilé. Pour pallier cet inconvénient, un nouveau conditionnement est requis (celui de la flexibilité et du goût de la mobilité), tandis que les exigences du capitalisme mondialisé imposent la mise en œuvre de profondes réformes (dont celle des retraites).

Bien sûr, cela ne va pas sans incohérences (mondialisation des échanges source de destruction des écosystèmes ; mobilité entraînant le réchauffement climatique…) et réponses improvisées allant toujours dans le sens répressif. Les injonctions contradictoires permanentes fruits de cet état de fait pointent l’incompétence des gouvernants et mettent de l’huile sur le feu.

Le nouveau libéralisme transforme nécessairement la démocratie élective en un régime autoritaire au sein duquel la critique et la confrontation des idées n’ont aucune place. Aux apparences de la démocratie se substitue un pouvoir archaïque. Le berger gardien du troupeau se met à l’effrayer, au lieu de l'orienter.

Les gilets jaunes ont poussé le pouvoir en place à basculer dans la violence armée et par-là à entamer sa disqualification en France comme à l’étranger (rappels à l’ordre de la Commission des Droit de l’Homme de l’ONU). Ils ont aussi contribué à révéler la nécessité de s’adapter à des environnements locaux très différents, ainsi que l’intérêt de l’expérimentation de processus de coéducation susceptibles de déboucher sur l’invention de nouvelles formes de démocratie. En un mot, leurs actions requalifient le collectif local au détriment du centralisme.

 

Retraite

D’un point de vue généralement admis jusqu’à présent, la retraite est le temps de l’otium antique, celui de l’expérience d’un autre moment et d’autres rythmes que ceux du travail,  pour faire place à l’étude, à la formation ou au soin d’autrui. Pouvoir se retirer de la compétition mondiale et se protéger de la précarisation induite est un vœu largement partagé. Tout ceci est bien entendu contraire au néolibéralisme pour lequel n’existe que la cadence de l’accélération et de l’optimisation des rendements.

La retraite n’apparait par conséquent que comme un archaïsme, une forme de vie inadaptée faisant perdre à la société un temps précieux, essentiel, dans la compétition mondiale. Il s’agit d’une déviance entretenue par des surnuméraires devenus charges inutiles. Santé et éducation sont devenues un capital à optimiser. La médecine s’est déjà grandement industrialisée, l’enseignement va bientôt emboiter le pas.

Dès lors l’élimination de toute forme de retraite est une priorité absolue. Elle doit toutefois intervenir en douceur en essayant de fabriquer le consentement des populations pour éviter un conflit d’envergure. D’où un discours officiel sur la justice, l’équité, l’égalité des statuts et l’impossibilité de toute alternative, tentative de promptement noyer le poisson. D’où également la pression exercée au nom d’une urgence salvatrice.

Parmi les systèmes évoqués, la retraite par points tient du jeu vidéo : à chacun de gagner des points de vie ou de survie, qui se dévalueront évidemment au cours du temps. Tandis qu’avec la retraite par capitalisation, chaque rentier deviendra un acteur compétitif s’investissant comme il convient  sur le marché.

L’incompatibilité est totale entre le projet politique du néolibéralisme et le concept même de retraites individuelles.

En effet, l’idéal serait un monde où chacun désirerait pouvoir travailler jusqu’à la mort. « Rêvons d’un monde où les travailleurs, salariés ou non, ne veulent pas prendre leur retraite. Rêvons d’un monde où l’on travaille jusqu’à la mort car le travail fait reculer la mort » (Nicolas Bouzou, Le travail est l’avenir de l’homme, éditions de l’Observatoire 2017. N. Bouzou est un économiste libéral proche du Pouvoir.)

 

Grève

Les gilets jaunes nous apprennent également que le néolibéralisme se joue d’abord en chacun de nous et requiert donc notre intime transformation dans notre rapport au travail, à l’éducation, à la santé, à l’espace et au temps.

Nous constatons que la stratégie de l’organisation préalable en masse conduit à l’échec : le capitalisme l’emporte toujours par sa capacité à tout récupérer, en détournant ce qui s'oppose à lui. La lourdeur très peu efficace de la grève de masse, sorte d’idéal mystique, est à mettre en perspective avec les attitudes individuelles de refus, bien plus difficiles à circonvenir car réfractaires au consentement collectif. Une chose est certaine, les affrontements à l’ancienne ont vécu, ils ne sont plus adaptés aux données actuelles. L’utopie du « Tous ensemble, tous ensemble… » est périmée.

Les luttes minuscules ont bien des vertus à condition de conscientiser ce que l’on fait et de les faire coaguler. S’il existe une grande variété de grèves : grève surprise, générale, perlée, partielle, du zèle, tournante…, écrire et parler à des amis, à des inconnus (tenir un blogue !), n’est-ce pas déjà faire la grève, la grève du consensus ? Dans ce cas, la grève synonyme de refus est une manière d’être au monde. (Refus des outrances inutiles du genre Facebook, comme refus des compteurs Linky.)

Il faudrait parvenir à bloquer une partie de ce qui nous arrive, sans nous bloquer nous -mêmes. Pour cela, prendre le temps d’une pause avec d’autres pour réinventer à plusieurs d’abord notre rapport au temps, ensuite ce que nous voulons. Il s’agit de dés-automatiser nos conduites, d‘examiner nos conditionnements, pour redonner sens à nos actions, et retrouver une pensée critique.

Si la grève ne peut jamais faire l’économie du conflit, elle est l’occasion de transformer nos relations à autrui et de les charger en intensité.  Occasion de reconquérir des temps communs partagés, et aussi des lieux publics, la grève peut devenir un état permanent reconductible à l’infini. Elle débouche sur un maillage de réseaux de résistance. C’est là où je suis, avec les miens, que se jouent les choses importantes, décisives. Changer le monde commence par changer ce qui est à notre portée immédiate.

De nouvelles formes de luttes, de résistances, existent un peu partout, mieux les repérages se feront, plus les maillages existeront jusqu’à former de véritable réseaux de blocage d’un système inique voué à sa perte.

Une lecture roborative
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