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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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L'enseigne de Gersaint

4 Septembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Watteau, Enseigne de Gersaint, Louis XIV, Galerie d'art, #Régence, style rococo

 

Une fois de plus des images de L’enseigne de Gersaint, l’œuvre ultime de Watteau, décédé à trente-six ans dans l’année suivant cette réalisation. Pour la contempler, il faut se rendre à Berlin, au château de Charlottenbourg, où la rencontre est saisissante.

La richesse et la lisibilité de cette toile capitale fascinent.

D’abord, évocation d’une période révolue, cinq ans après son décès on emballe un portrait de Louis XIV dans une caisse garnie de paille. Un observateur d’aujourd’hui se demande ce que valent les chimères de la puissance et la gloire, ainsi que celles de l’art officiel. Peut-être cette interrogation commençait-elle déjà à poindre. Ensuite, célébration de la frivolité de la Régence (nous sommes en 1720) ; revendication d’une expression artistique différente (fêtes galantes et bergeries rococo) ; hommage à l’élégance, mais aussi ouverture sur le monde, un chien s’agite dans la rue, un portefaix attend un chargement, les personnages secondaires affichent des visages du commun. La peinture délaisse les grands sujets pour commencer à s’intéresser au réel. Et puis aussi, la boutique de Gersaint, marchand d’art et d’objets précieux, de plain-pied sur l’extérieur, nulle devanture ne s’interpose entre l’encombrement du dedans et le dehors, entre le monde de l’art et la vie quotidienne. Le magasin, la galerie dirions-nous aujourd’hui, est une niche accueillante abondamment garnie. Quiconque passe dans la rue, en l’occurrence l’abord du Pont-Neuf à Paris, peut entrer et sortir à sa guise, peut contempler, scruter, se faire présenter des objets par de personnes avisées et attentives.

Les images proposées par Google, disent combien ce qui est ici donné à voir est singulier. On comprend en quoi cette œuvre est une charnière de l’histoire de l’art. Elle considère le déclin des bondieuseries et de la peinture historico-légendaire, pour annoncer l’ouverture de nouveaux champs d’investigation artistique dans les domaines profanes, ainsi que l’accès désiré pour un plus grand nombre.

 

C’est l’évocation du vernissage d’une exposition récente où fut convié un artiste de mes amis, qui sollicita le souvenir de cette œuvre maitresse de Watteau.

Qu’est-ce qu’une galerie ? En premier lieu, un espace de monstration d’œuvres d’art. La qualité de l’espace, ou des espaces, et ce qu’ils permettent d’envisager est importante, sans être décisive pour autant. Ce qui fait la différence tient souvent à l’esprit de l’endroit, comme à la manière dont l’anime son ou ses responsables.

Peut-on parler de galerie là où aucune ligne directrice, aucune cohérence dans les choix, ne sont discernables ?

Peut-on parler de galerie là où les accrochages ne sont trop souvent que des juxtapositions sans liaisons apparentes ?

Peut-on se prétendre galeriste en étant uniquement marchand, sans être habité par une passion, par une fougue généreuse ? Qu’est-ce qui dans ce cas différencie une galerie d’une épicerie fine, d’un entrepôt ou d’une grande surface ?

Peut-on se prétendre galeriste sans être mû par un enthousiasme, le besoin de transmettre, de faire comprendre, de partager ce que l’on a décidé de montrer, le besoin de décrypter, comme de démythifier ? Autrement dit, ne pas s’impliquer dans une pédagogie de la découverte relève de la lacune professionnelle.

Peut-on se prétendre galeriste en étant simplement marchand, sans être habité par une passion ? Réduire l’activité à un garnissage de cimaises, voire à leur location, est un parfait non-sens, pire une duperie.

Peut-on se prétendre galeriste sans respect profond des artistes que l’on a décidé de suivre puis d’exposer, avec lesquels on mène un travail de fond ?

Peut-on se prétendre galeriste sans générosité créatrice de relations peu ordinaires ?

La différence entre une galerie et un lieu homonyme proposant des bigniouseries en Bretagne, des champs de lavande en Provence, des sommets enneigés dans les Alpes, ou des enfilades de gondoles à Venise, réside dans les réponses à ces questions.

Galerie, restaurant, librairie, des termes génériques exigeants ne disant rien de la réalité de ce qu’ils désignent.

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Un blogue

27 Août 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Zola, Gide, Malraux, F. Mauriac, Sartre, Camus, A. Breton, Pavlov, Siné, peinture gothique

 

- Vous écrivez m’a-t-on dit. Qu’écrivez-vous, des romans… ?

- Oui j’écrivaille, cela me fait du bien… Pas de romans, je n’ai pas l’imagination pour ça, cela ne m’intéresse pas. D’ailleurs, je lis très peu de romans… Rares sont ceux qui aujourd’hui retiennent vraiment mon attention, un de temps à autre.

- Ah bon, quoi alors ?

- Des essais, des réflexions, des témoignages, des monographies, des études critiques, des analyses historiques, sociales… Le domaine de la littérature est vaste, il ne se limite pas comme on voudrait le faire croire au seul domaine du roman. Il y a aussi la poésie, tombée en désuétude à partir des années 60, victime peut-être d’un snobisme obscurantiste militant ou bien d’un excès de niaiserie, le théâtre…

J’ai commis un certain nombre de livres, seul ou en collaboration (j’aime beaucoup le travail à quatre mains, parce qu’il permet la copulation méningée). L’art, le quotidien, le politique, s’y croisent fréquemment.

Et puis mon blogue… depuis des années maintenant.

- Alors, ce blogue ?

- Parlons-en…

 

Le temps des grands débats agitant le monde littéraire et artistique en butte au dogmatisme officiel s’est peu à peu étiolé avec le vingtième siècle finissant, jusqu’à leur actuelle totale disparition de nos jours. Se souvient-on seulement de ce furent les empoignades animées de la fin du 19e jusqu’aux années 1970, par des bretteurs tels que Emile Zola, André Gide, Georges Bernanos, André Malraux, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Raymond Aron, André Breton, Louis Aragon ?

Des écrivains, des artistes, s’expriment heureusement encore aujourd’hui, mais cela ne fait plus débat. Ils s’époumonent dans le désert d’une indifférence abêtie où plus rien ne résonne (raisonne) vraiment. Au-delà de la capacité d’indignation, c’est celle de penser qui est gravement émoussée (pronostic vital engagé). L’électro-encéphalogramme plat d’une masse conditionnée comme la chienne de Pavlov l’emporte. Le Marché, la Dette, l’Economie, la Croissance, jugulent la collectivité, malgré quelques soubresauts écologisants, analogues à des râles. Est-il encore temps de se reprendre ? Ce serait urgentissime.

Alors, des individus isolés, décidés à être du peu restant hugolien face aux déchaînements monstrueux, s’efforcent d’entretenir les quelques braises restantes. Même si cela paraît vain, il vaut mieux périr debout que benoitement agenouillé. Mourir ? Plutôt crever, disait Siné.

 

Certains tiennent un blog, c’est-à-dire tentent d’entretenir un faible espace de résistance et de pensée. Ils lancent leurs bouteilles à la mer, sachant qu’il arrive qu’un quidam s’en saisisse sur une rive inconnue, la complète et la transmette à d‘autres.  

Dans les moments les plus difficiles, l’entretien de  la possibilité de relations conditionne en partie la survie. Dans le meilleur des cas, des dialogues peuvent même se nouer avec des inconnus, ainsi que j’ai pu l’expérimenter. Frotter et limer sa cervelle…

Rien à voir bien entendu avec ces horribles réseaux sociaux par l’intermédiaire desquels certains veulent montrer à d’autres quel beau caca ils viennent de faire.

 

Bon, passons aux choses sérieuses.

Ecrire, exercice solitaire s’il en est, répond à une nécessité impérieuse : s’essayer à un ménage intime. Il est clair que l’on écrit d’abord pour soi, la plupart du temps. Pour y voir un peu moins mal en soi.

L’écrit permet des questionnements, ouvre des portes, révèle des territoires, favorise le partage de secrets, cultive le silence, guide librement vers l’inconnu de l’extraordinaire. Cela permet également ces jets de vapeur si nécessaires au maintien d’un équilibre personnel. Principe d’homéostasie.

Ecrire est une indispensable hygiène mentale.   

Et puis, l’écriture est si proche de la peinture, que l’amateur passionné que je suis ne peut qu’y trouver son compte.

Ecriture et peinture tissent en effet leurs relations depuis le Moyen-âge gothique (textes nommant un thème ou paroles sortant de la bouche de personnages, comme des bulles de bandes dessinées).

Des artistes contemporains mettent à profit la peinture ou le dessin pour écrire (Magritte, Jean Le Gac, Ben). Dans le domaine littéraire les exemples abondent. Proust célèbre Vermeer et son petit pan de mur jaune, Zola et Rilke entretiennent une relation fructueuse avec Cézanne, Victor Hugo élabore une importante œuvre plastique (dessins, lavis), Antonin Artaud et Henri Michaux naviguent sans cesse d’un domaine à l’autre, Raymond Queneau réalise plus de six-cent gouaches et aquarelles, tandis que Picasso se fait auteur dramatique à l’occasion. Et bien d’autres…

(Un artiste récemment disparu, membre du Collège de Pataphysique, s’est attaché pendant plus de deux ans à écrire une peinture non peinte où les mots jouent le rôle de pigments. Un livre en rend compte : Peintures non peintes, Thieri Foulc, L’Atelier contemporain éd., 2019)

 

Ecrire sur quoi ?

Sur rien et sur tout. Sur la saisie de brins de vie dans leur diversité. Des brins de vie, comme des brins de muguet. Risquer des liaisons, des maillages, des analogies, des propositions. Marcher sur les pelouses pour découvrir des perspectives inattendues. Tenter de débusquer quelque vérité de fond. La vie, le fil de la vie, remonter les filets et explorer ce qui se présente.

A tout cela l’art, la littérature, la musique, les anecdotes significatives, les symboles, sont indispensables.

Ecrire c’est tenter de saisir les traces qui nous fondent.

Un blogue peut avoir l’ambition d’en témoigner.

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Perspective

21 Août 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Perspective, Quattrocento, Renaissance, Darwin, Montgolfière, Pasteur

 

Alors que des fresques murales et l’architecture gréco-latine manifestent un souci du point de vue, celui-ci a complètement disparu pendant une bonne partie du Moyen-âge ainsi qu’en attestent fresques romanes et peintures gothiques.

Les représentations frontales sur fonds uniformément dorés (l’espace du sacré, du divin, irreprésentable) mettent l’accent sur le sens symbolique du rébus à décrypter, la réalité étant ignorée, invisible, peut-être non vue. Lorsqu’une variante intervient, outre la manière du peintre, elle ne concerne que la taille des personnages, fonction de leur importance, divine ou sociale.

La doctrine enferme et interdit tout débat, cela va de soi. La vérité, unique, exprimée une fois pour toutes, impose des siècles durant son orthodoxie géo centriste. La mésaventure d’Abélard, qui se permit quelque liberté de penser et d’agir aux alentours de l’an mille et la façon dont il paya chèrement cette audace, est bien connue.

Peut-être, employant un langage actuel, pourrait-on parler ici de vérité officielle non débattue (donc mensongère), et de langue de bois.

Survinrent les prémices du Quattrocento puis la Renaissance avec la codification de la perspective et la découverte de l’intérêt considérable des cultures païennes de l’Antiquité. De nouveaux horizons s’ouvrirent alors. L’humain, et non plus uniquement Dieu, devint peu à peu le personnage central à considérer ; le paysage fit son apparition, au jardin clos médiéval un univers infini se substitua progressivement. Le temps des grandes aventures maritimes conquérantes était venu.

La mise en perspective ouvrit de nouveaux horizons à l’esprit, qui s’autorisa des interrogations fondamentales jusqu’à aboutir à Darwin et au rejet scientifique affirmé du créationnisme biblique. La réflexion sur la diversité, ses enjeux et ses modalités, imprégna la sphère sociale non sans provoquer des débats acharnés. Jusqu’à oser imaginer que l’humain pouvait être responsable de sa destinée et libre de ses choix.

Au passage, on osa même couper la tête d’un Roi quelques années après que la montgolfière de Pilatre de Rozier et du Marquis d’Arlandes l’eut surpassé à la Butte aux Cailles, à Paris. Que vaut un Roi cloué au sol face à des sujets capables de se situer plus haut que lui ? (A ce titre, 1783 est bien plus important que 1789)

 

Aujourd’hui c’est bien de mise en perspective, et non d’affirmations péremptoires, que nous aurions besoin face aux questions posées par la pandémie du Covid 19. Attaque massive d’un virus dont nous ne savons pas grand-chose, sinon qu’il est capable d’envoyer la planète entière sur le banc de touche.

Au 19e siècle, Pasteur mena sa lutte victorieuse contre les microbes en s’appuyant sur un mouvement hygiéniste en difficulté, car éparpillant ses cibles. Il parvint en quelques années à imposer une cohésion des liens sociaux entre hygiénistes, médecins militaires, éleveurs et agriculteurs, fermiers, patients, et industriels, en faisant de son laboratoire de la rue d’Ulm un lieu politique vivant et créateur, capable de se déplacer rapidement sur le terrain pour mettre en place la pédagogisation et la vulgarisation de la preuve de l’efficacité de ses travaux, grâce au relais d’une presse attentive immédiatement convoquée. En peu d’années il parvint à convaincre de l’intérêt des vaccins puis des sérums, mais aussi à faire en sorte que la France entière se lave les mains avant de passer à table, fasse bouillir son lait et ne crache plus à terre sans aucune retenue.

Les circonstances actuelles sont évidemment différentes, mais néanmoins…

De quoi sommes-nous désormais les témoins sinon de l’accélération d’une terrible régression, passant par pertes et profits les acquis de la Renaissance et ceux d’une science se voulant humaniste ?

 

Jadis doré à l’or fin, désormais traité à la bombe fumigène (street art sans doute), le fond du tableau est redevenu d’une opacité totale. Rien ne laisse imaginer qu’il puisse exister un débouché possible, voire un autrement.

Sergents du guet ou CRS, la fonction demeure inchangée : se garder de tout débordement populaire. Ecclésial ou républicain, l’argument d’autorité, celui  de la Vérité officielle imposée, conserve toute sa force, le jargon tour à tour impérieux ou lénifiant l’accompagnant n’a aucune intelligibilité. Le Verbe autocrate évince toute velléité de pensée autonome. Les statistiques les plus terrifiantes sont chaque jour jetées en pâture à un auditoire désabusé, aussi peu soucieux de l’absence totale de références que de la nature des échantillons considérés. Cette litanie quotidienne perverse entretient l’angoisse, diminue donc le risque d’une réaction exigeante face au retour à l’obscurantisme ecclésial moyenâgeux.

On n’émascule plus Abélard, on se contente de l’éborgner ou de le mutiler plus légèrement, et on l’abreuve à jet continu de contre-vérités anesthésiantes, grâce à une presse servile, vidée de toute exigence de rigueur.

Assurer et maintenir son empire à tout prix, l’Église sut y parvenir des siècles durant, le Pouvoir démocratique régalien s’y emploie de belle manière. Il nous entraîne dans sa perte.

Les forces susceptibles de converger, celles de la science, de l’écologie, du politique, et du dynamisme populaire entretenues par une pédagogie ad hoc, sont farouchement tenues à distance les unes des autres. Soigneusement verrouillées, les portes des laboratoires protègent des intérêts particuliers hautement concurrents, loin d’une priorisation du traitement efficace du plus grand nombre.

L’anathème prospère. Chercheurs, savants et politiques gardiennent jalousement leurs territoires, s’épient et se canardent dès que l’un prend le risque de sortir de la tranchée, même muni d’un drapeau blanc.

Les écologistes sont un peu comme les hygiénistes au moment pré-pastorien : les cibles sont si nombreuses et si diverses que leurs énergies se perdent dans la mouvance des sables bitumineux si nécessaires aux hydres de la finance.

Où allons-nous, quels sont les desseins majeurs, comment s‘organise l’exploration de nos zones d’ignorance ? Nulle tentative de réponse à cela, sinon le maintien du système économique.

L’absence de mise en perspective, l’absence de pédagogie, le seul recours à la soumission et la répression sont gravement mortifères.

La culture extensive du rébus médiéval prolifère en maints pays. C’est indigne chez nous comme ailleurs. Le silence systématique organisé est hautement coupable. L’absence de réflexion collective, c’est-à-dire la passivité intellectuelle, favorise un pourrissement dramatique des relations interpersonnelles, elle met en péril notre société, qui n’en demande pas tant. Elle nous ronge au plus profond, sans doute durablement.

Inadmissible !

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A plein poumons

14 Août 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #E. Hemingway, B. Vian, J. Prévert, Campagne Pastré Marseille

 

Un demi-siècle les sépare, et pourtant elles sont amies.

L’une a cinquante-sept ans depuis six mois, l’autre sept ans depuis deux mois.

Je connais l’une depuis des années. Elle est peu à peu devenue précieuse partenaire, personne de confiance absolue, très efficace référence. Son intransigeance la garde de toute compromission.

L’autre est mon arrière-petite-fille, touchante révélation d’un lumineux prolongement joyeux, à laquelle il m’est doux de passer un témoin.

Il arrive parfois que des rencontres électives s’établissent hors de toute raison. Une sorte d’aimantation subite s’exerce entre deux personnes. Et jaillit alors une relation très singulière, invraisemblable, presque de l’ordre du conte ou de la fiction romanesque.

L’éclat du Vieil homme et la mer, joyau littéraire ciselé par Ernest Hemingway, resplendit tout à coup.

Il faut beaucoup de fraîcheur, beaucoup d’émotion et de disponibilité, beaucoup de respect aussi, pour que l’adulte considère l’enfant comme un partenaire à part entière.

La planète est attaquée de toutes parts, l’atmosphère sert de dépotoir aux vomissures industrielles, le système monde se dégrade de jour en jour, des Messieurs qu’on nomme grands (B Vian), morts vivants partout aux manettes, rivalisent dans le mensonge permanent, espérant assurer et prolonger leurs criminelles pantalonnades, déroutés des penseurs labellisés pure laine cherchent à tâtons de ténébreuses issues de secours.

Une femme et une enfant les narguent.

Une femme et une enfant les ignorent.

Une femme et une enfant les surpassent.

II suffit de sourire, de faire confiance, il suffit d’accepter le temps d’un bien-être, de le trinquer avec plaisir.

Foin des différences, de la distance, il suffit d’écouter un désir de partage. Il suffit d’être fidèle à ses émois, pour qu’une déchirure d’entre les nuages, une ouverture sauvage, laisse percer la sensibilité d’un bleu lumineux.

Confiance et simplicité sont seulement nécessaires.

C’est clair, joyeux et sérieux comme un poème de Jacques Prévert.

C’est clair, joyeux et sérieux comme la vie à son meilleur.

L’une vient d’inviter l’autre à partager une journée. A partager la joie d‘être ensemble.

Elles sont allées au bout de la Terre, à la Campagne Pastré, rire et visiter les chevaux, marcher et gambader, respirer à plein poumons l’air des collines et des calanques voisines.

Elles sont allées au bout de la Terre, là où la vie demeure.

Elles sont allées au bout de la Terre, humer de l’humain.

Vite, vite, cela demeure possible.

Cela dépend (encore) en (grande) partie  de nous.

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Saveurs, parfums

8 Août 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Suzanne Hetzel, Musée imaginaire, Jean-Louis Prat, Fondation Maeght, Enseigne de Gersaint, Néfertiti, Retable d'Issenheim, Grande Parade, Jardin des Délices, Guernica, La Chartreuse de Parme, Masolino

 

 

Que seraient

une lumière sans reflets

un silence sans bruissements

un ciel sans oiseaux

Que serait

une vie sans art ?

 

Attentive à tout ce qui concerne la vie, gestes, empreintes, sédiments divers, ce que les accumulations révèlent de chacun, l’artiste a choisi la photographie comme mode d’expression. Ses images témoignent notamment de la qualité des relations établies avec les personnes ou le sujet choisi. Si la photo se suffit à elle-même, elle ne rend pas nécessairement compte de cette relation. Voici pourquoi depuis quelques années Suzanne Hetzel se soucie d’écrire pour tenter de saisir les rapports existants entre sujets et objets. Photographie et écriture deviennent ainsi deux éléments singuliers d’une démarche artistique, qu’elle développe actuellement à propos des circonstances et des conséquences de ce que j’ai rassemblé au fil du temps. Bien que les mots ne me conviennent pas, elle parle de collection et de collectionneur. Un livre dont elle sera l’auteur, images et textes, rendra compte un jour de ces moments très particuliers.

Des temps de présence nécessaires à cette initiative, assimilables à des périodes de résidence artistique, suscitent de nombreux échanges. Ils suggèrent quelques évocations fort agréables à formuler.

 

Traces et sédiments réunis correspondent tous à des émotions initiales, durables pour la plupart. A chaque objet s’attache un souvenir précis prompt à ressurgir, ils jalonnent une existence, en constituent des repères comme des amers pour le navigateur. Ils disent un moment, une histoire, une actualité durable.

Cette poterie humanoïde parle d’un bref séjour solitaire à Caracas, en quête d’une latinité ancestrale imaginaire,  cette petite lampe à huile en argent repoussé provient d’une enfance évanouie depuis si longtemps, cette huile sur papier me fut offerte par l’artiste lors de notre première rencontre, alors que le courant instantané passait si fort et que je venais d’acquérir une de ses œuvres, ici des cymbales fruits d’un premier séjour au Népal, leur exceptionnelle sonorité entraîne encore aujourd’hui le souvenir de prenantes cérémonies rituelles dans les temples de la vallée de Katmandou, auxquelles répond ce pseudo moulin à prières dû à un artiste qui m’invita naguère à participer avec un récitatif à l’une de ses exposition, etc.

Entre chaque objet et son support, entre chaque œuvre et le mur, existe un intervalle dans lequel se calfeutrent des réminiscences, histoire de l’art, histoire personnelle. Très souvent le tableau recèle une partie de son amont, qui, dès qu’on la sollicite, affleure, envahit et dit la filiation lointaine. L’Art comme façon de donner la main à un présent-passé.

Emaillés de questions, les échanges vont bon train.

Prise de conscience de la richesse d’une bibliothèque dont les origines remontent aux années de lycée, seule permanence réelle malgré les nombreux aléas de l’existence et quelques délestages occasionnels.

Livres, catalogues, brochures, monographies relatifs à l’Art y occupent une place notable. Découverte de l’étroite relation entre ce qui est ici donné à voir et les ouvrages réunis. La documentation nécessaire à l’intelligence des lieux et des propos est à portée de main. Cela s’est construit de soi-même au fil des ans. Illustration de la notion de cohérence, moyen évident d’étalonner paroles et impressions.

 

La présence curieuse et attentive de l’artiste permet d’élargir le propos aux dimensions d’un musée imaginaire personnel et portatif, un peu dans l’esprit d’André Malraux.

Se succèdent et se pressent parfois les réminiscences de lieux et de situations jalonnant un parcours nourri à souhait.

L’art doit circuler autant qu’il est possible, ce qui est souvent le cas grâce aux galeries et aux visites d’atelier. Lorsqu’il semble hors d’atteinte parce que fixé aux murs d’un musée ou bien tenu à distance par les règles d’un marché hors sol, c’est à l’amateur de circuler pour aller à la rencontre, souvent à la découverte, de l’objet de sa passion et des formes à découvrir. Il s’agit là de déplacements spécifiques, très ciblés, et non de visites incluses dans un voyage touristique.

 

Parfois guidé par son très distingué directeur Jean-Louis Prat, dès sa création la Fondation Maeght m’offrit au cours des ans quelques révélations majeures, longues en mémoire et en émotions. Haut-lieu magique originel, très longtemps accélérateur de particules.

Le besoin d’aller contempler une œuvre agit bien des fois comme puissant moteur d’un indispensable déplacement. Il fut à chaque fois question de vérifier pour connaître, d’approcher pour mesurer. C’est ainsi que Berlin, Amsterdam, Madrid, Colmar, le Lac de Côme entre autres, furent des destinations privilégiées, mais non exclusives.

A Berlin, m’attendaient L’enseigne de Gersaint, splendide Watteau à la gloire de l’art et de la peinture, objet principal du voyage, puis le célébrissime buste de Néfertiti. Berlin, surprenante capitale à l’extraordinaire richesse muséale, inenvisagée jusqu’alors. Berlin dont le rapport à l’Art permit d’outrepasser de manière inattendue des interdits liés à l’enfance.

Colmar et le Retable d’Issenheim exigèrent une expédition longtemps différée, grandement justifiée une fois sur place. Avoisiner l’inouï stupéfie, à Colmar comme à Delphes avec son Aurige, ou à Paestum et son Plongeur.

La Grande Parade, testament artistique du directeur du musée d’art moderne, événement phare de 1984, de même qu’une rétrospective Rembrandt dans les mêmes années 80 m’invitèrent toute affaire cessante à Amsterdam. La Grande Parade acheva de me convaincre de l’importance de Francis Bacon ; l’expo Rembrandt, évitant les grumeaux devant les toiles  célèbres, me permit de porter une grande attention aux estampes, qui ne faisaient pas recette.

Madrid, bien sûr, s’impose à qui prête intérêt à Goya, Velasquez, Bosch et son Jardin des délices, mais aussi à Guernica, scruté précédemment à Paris, puis à New York.

Il y a là des rencontres obligées, auxquelles il serait malséant de se dérober. Ces rencontres ne peuvent que fortifier un organisme anémié par le quotidien.

Enfin, sans être nullement exhaustif, le Lac de Côme et ses environs, exactement semblable à la description qu’en fait Stendhal au début de La Chartreuse de Parme, où Masolino da Panicale nous attend tapi en majesté à Castiglione Olona, au Palais cardinal, à la Collégiale et au Baptistère. Visite indispensable à quiconque souhaite tenter de comprendre le passage du gothique au quattrocento. C’est-à-dire saisir l’origine de l’influence italienne sur un art majeur.

Réapparaissent aussi des équipées déraisonnables, à New-York ou à Montréal, pour soutenir une exposition personnelle d’artistes amis, à Edimbourg et Glasgow pour la présentation d’un journal d’artiste dont je fus le créateur animateur treize ans durant. L’Ecosse, une de mes terres d’élection, avec l’Italie.

 

Une vie sans art, cela existe hélas, et cela a quelque chose de terrifiant par le dénuement induit. L’Art est avant tout ce qui donne sens à une existence en la référant en permanence, en lui conférant un goût et une odeur propres. Il est une jouvence permanente.

C’est à coup sûr un devoir que de s’employer à contribuer à la connaissance et à la diffusion de tout ce qui touche à ce domaine, indispensable, étroitement lié à la dignité et à l’authenticité de chacun.

L’Art est bien plus présent et accessible que ne le prétendent les Pompes officielles. Il est quasiment accessible partout, méfions-nous des labels comme des grandes marques commerciales. Ouvrir l’œil, s’informer, questionner, l’Art est à la portée du plus grand nombre, il n’est en aucun cas le privilège d’une « élite » autoproclamée.

Pas plus que sa dimension, la signature ne fait la valeur véritable d’une œuvre.

Parler, lire, noter, écouter ses émotions.

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Tombé, le tableau

31 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Peinture, accrochage

 

Il était déjà là depuis longtemps. Il occupait avec une superbe évidence toute la place disponible. Imposant et modeste à la fois, tolérant la concurrence et le voisinage d'objets préalables différents, jusqu’en ses abords immédiats. Rencontré puis choisi lors d’une exposition il faisait trou dans la série à laquelle il appartenait. Une toile maigre, presque décharnée, fusain, pigments et huile, juste ce qu’il faut pour révéler des muscles d’ascète, sans souci du paraître. Cette expressive singularité avait alors retenu mon attention, et puis j’y avais perçu des indices de l’histoire de tout son amont. Jusqu’à Giotto. Lorsque l’œuvre est forte, la puissance d’évocation peut ignorer les limites.

J’ai vécu et travaillé en sa présence pendant plus de dix ans au long desquels il m’a  permis une promenade fréquente dans un paysage aride et voluptueux tel que je les aime. Qu’il n’ait  que rarement suscité l’acquiescement de mes visiteurs me plut beaucoup, j’y voyais un signe de sa forte personnalité.

Un récent matin une bourrasque intempestive s’engouffra dans l’entrebâillement de la fenêtre proche, accroché haut le tableau de belle dimension (162x130 cm) chût aussitôt, à plat sur ma table de travail. Fracas, émotion, crainte et dépit. Obligation immédiate de procéder à un rangement d’objets éparpillés pour accéder à l’endroit. Par bonheur rien de grave, si ce n’est un profond désordre. Un instant sinistré marquant une probable césure.

Accident, anecdote, ou autre chose ?

 

Lorsqu’un incident survient, l’ignorer est exclu ; se présente alors une occasion de réflexion et de mise en perspective. Il en va ainsi tout au long de la vie. Quel que soit l’aléa, perte, chagrin, douleur, émotion, un changement parfois bénéfique peut en résulter. Chercher à réparer est souvent insensé, la reconstitution identitaire est à proscrire. Essayer d’asseoir de l’autrement vaut sans nul doute toujours mieux. Combien sont désolantes, vaines et désarmantes les conduites de répétition.

Un tableau se décroche, une page est tournée, une relation se dégrade, un à venir se dessine. Vieux leitmotiv que celui de l’enrichissement par l’ouverture qu’offre la perte.

L’incendie d’un monument historique devrait permettre une mise à jour plutôt qu’une trompeuse restauration prétendue à l’identique. A l’identique de quoi, sinon des préjugés de décideurs frileux, en manque d’inspiration. S’il paraît essentiel de chercher à conserver l’esprit de la chose, du lieu, vouloir artificiellement en perpétuer les apparences figées à un moment donné de son histoire relève d’une bêtise inouïe. Seule la mort fige, la vie bouscule, modifie, patine, érode et fait évoluer.

 

Tombé, le tableau. S’agit-il d’une simple anecdote ou d’une proposition pour un changement ? Le remettre en place, laisser l’espace vacant, le remplacer ? Passent quelques jours, le tableau est évacué, serré ailleurs près d’une « réserve ». Il va connaître une période d’observation, comme un patient à orienter selon le résultat des analyses.

L’espace libre n’est pas si mal. Hypothétique amorce d’un white cube ? ce serait  sans doute excessif car inapproprié.

Survient alors l’image d’un dessin rouge et noir sur papier grand format, accroché dans la « réserve », dont il n’a jamais franchi l’enceinte. A l’évidence c’est sa chance, son jour de gloire, il faut essayer, espérant que sa venue ne bouleversera pas tout.

Magnifique ! Une main amie vient de l’accrocher au pinacle. A sa place, à sa vraie place. Il laisse un grand espace vacant pour mieux s’établir et jouir de son transfert. Il rappelle que les intervalles, les silences, sont indispensables à une bonne saisie.

Ses voisins immédiats consonnent aussitôt.

La pièce se trouve modifiée, un rouge vif profond l’illumine, il se substitue à l’austérité précédente. Rouge et noir de l’encre de chine font ressortir la blancheur du papier. C’est très beau.

Je viens de revêtir une veste en soie sauvage avec chemise indienne assortie. Un single malt tourbé à souhait provenant d'Islay  me fait signe.

La peinture est une fête.

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Dialoguer, l’obstacle du langage

25 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Tour de Babel ; Pirandello ;Travail en groupe ; Sénèque ; Montaigne ; La Boétie ; compromis ; accords de Munich

 

Le mythe de la Tour de Babel nous l’enseigne, c’est parce qu’ils se parlent que les hommes s’entendent si mal.

Ecrivant, cherchant à clairement m’exprimer, je ne manque pas d’être surpris à chaque fois, et elles sont fréquentes,  qu’une confusion apparait entre mon lecteur et ce que j’imagine avoir dit. Qui a raison, qui a tort ? Sans doute personne, chacun excipant de son indubitable bonne foi. Pour ce qui me concerne, je conviens volontiers d’une écriture parfois resserrée, donc lacunaire au plan des explicitations ou des étayages. Cela suffit-il à expliquer le phénomène ? Je ne le crois pas. Il pourrait s’agir d’un autisme généralisé, fruit d’une civilisation destructrice de relations plurielles. Prôner depuis des décennies le mérite individuel, l’excellence personnalisée, la victoire sur l’autre, vanter l’image du premier de cordée, ne peut que renforcer la prégnance du JE sur le NOUS.

Luigi Pirandello a pointé cela dès les aurores du XXe siècle en proclamant A chacun sa vérité.

Les approches psychosociologiques du Travail en groupe, de son efficacité, de ses méthodes, de ses exigences, ne sont pas parvenues à s’ancrer dans les pratiques sociales. L’impitoyable loi du Marché et de la Concurrence permanente s’est révélée bien plus forte et offensive que ces considérations humanistes, poussiéreuses, superflues et encombrantes.

 

Les réactions à mon dernier papier intitulé Au bénéfice de l’âge (cf. Epistoles improbables n° 373, 20 juillet 2020) m’ont conduit à une tentative de compréhension du phénomène.

Les commentaires sont souvent élogieux, quelques fois vigoureusement contestataires, ou bien simples témoignages d’évidences, donc plutôt positifs.

Leur intérêt dépend toujours des points précisément nommés sur lesquels ils s’appuient. Lorsqu’ils demeurent cantonnés dans une réaction émotionnelle, ils n’expriment en général qu’une opinion non argumentée , c’est-à-dire dénuée de fondement. Par conséquent, quelque chose d’illusoire ne méritant qu’une attention mesurée, même s’il s’agit d’approbation. Il serait plus satisfaisant de savoir ce à quoi souscrit mon interlocuteur.

A propos du papier cité, certains m’ont parlé de style, un autre d’inscription dans une lignée passant par Sénèque, Montaigne et La Boétie, que je ne puis évidemment que reconnaître comme des maîtres prestigieux, dont l’évocation me confond et me fait mesurer l’abîme entre eux et moi.

 

Les contestations ont surtout porté sur mon refus du compromis semblant contradictoire avec l’éloge de l’écoute, ou bien voie ouverte aux guerres et conflits, à l’impossibilité de vivre avec d’autres.

Elles ont également concerné le Non opposé à un certain nombre de données. L’insatisfaction par rapport à l’existant semble largement répandue, mais l’intransigeance des conclusions effraierait.

Il me faut reconnaître que l’absence fréquente de développement explicatif m’expose tout particulièrement à une incompréhension d’autant plus véhémente qu’elle suscite la contradiction immédiate, voire l’affrontement, et non une demande de précision, comme je pourrais le souhaiter. C’est ainsi, l'incompréhension d’un point de vue entraîne l’affirmation de son contraire, de manière réflexive. C’est presque pavlovien : stimulus – réponse stéréotypée ; évitement de l’analyse réflexive.

 

Alors, refus du compromis Oui, à coup sûr, car il implique automatiquement frustration et désir de revanche. Un exemple ? Le vote majoritaire soi-disant démocratique : si la majorité est acquise de peu, si elle parait contestable, la minorité n’aura de cesse de tout faire pour tenter de la renverser à son profit, sans aucun souci d’un but partageable, c’est à dire de la recherche d’un terrain d’entente. Gauche et Droite parlementaires excellent en cela, l’une contre l’autre et chacune en son sein. Le compromis les ronge inexorablement.

Autre exemple, l’un m’affirme que le refus du compromis débouche sur la guerre. Ah bon ! Les accords de Munich, en septembre 1938, ont eu le rôle de sauvegarde que l’on sait. La recherche d’un compromis a beaucoup fait avancer les choses du côté de la Palestine et d’Israël. Compromis, se compromettre, compromission… Pas toujours aisé, il est vrai de trouver un équilibre convenable. Au minimum, y tendre.

 

Relation écoute – compromis : L'écoute est tissée de respect de l'Autre, dans bien des cas elle permet de l'aider à s'exprimer. Écouter ne signifie nullement acquiescer. Intégrer une partie du dire de l'autre, c’est se l’ajouter, s'en enrichir, évoluer. Il s'agit alors de nuances fertilisantes. L’écoute est exigeante, elle requiert attention, réflexion, partage, humilité. Tout cela est évidemment très mangeur de temps, peu compatible avec une époque baignant dans l’urgence et l’immédiateté. Tout cela vaut pourtant bien mieux que le vote majoritaire.

Rien à voir avec le compromis, évidemment.

 

La série des Non : Le Non en tant que geste politique, qui serait à remplacer par autant de Oui ?

Comment ignorer que ces Non au système existant, dont les défaillances, les méfaits plutôt, sont patents, masquent un immense OUI à un changement radical indispensable, à inventer ?

 

C’est parce qu’ils se parlent que les hommes s’entendent si mal.

Alors patiemment, sans cesse, avec opiniâtreté, chercher ce qui se cache à l’intérieur des mots. Ecouter, s’efforcer de comprendre, de prendre en compte, jusqu’au point où il apparait que la discussion est vaine car une barrière de certitudes est érigée entre les partenaires, et qu’alors il ne s’agit plus d’un dialogue, mais d’un rapport de forces. Inutile dans ce cas de perdre son temps et son énergie. Pour véritablement échanger il faut être bienveillant de part et d’autre, et admettre en soi une part de doute. Sinon, la sciure de la langue de bois masque des mots vidés de leur sens, devenus orphelins sans domicile fixe. Des mots génétiquement modifiés, émasculés, stérilisés.

 

D’où parles-tu ? se demandait-on en mai 68. Quels sont tes préjugés, ton cadre de référence, etc. ?

Faut s’causer fut un slogan populaire au Québec voici des décennies.

Frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui, bien sûr.

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Au bénéfice de l'âge

20 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Âges, vieillir, compromis, refus, jardiner

 

L’âge, c’est certain, possède quelque mérite. Il apprend patiemment comment accompagner le bref moment de transition qu’est la vie, eau bondissante impossible à retenir. De la source à l’embouchure l’eau apporte clarté, joie et bienfaisance, elle entraîne vagabondages, mais aussi érosions, dégradations et embarras divers. Rien ne la contraint car elle est mouvement irrépressible. L’âge confère à coup sûr sa part de jouissance à qui sait tranquillement en reconnaître les mérites. La perte établit des équivalents dans la découverte de soi et dans les capacités d’accueil ou d’adaptation qu’elle révèle. L’âge comme révélateur absolu de soi-même, comme explorateur attentif de limites inatteignables. L’âge pour faire le plein en se désencombrant du superflu et parvenir à l’horizon liquide de l’universelle fusion ultime. Là où l’Un se dissout dans l’inconnaissable. Accepter très progressivement de se perdre, sans se soucier de l’après individuel. Cet après n’importe pas plus que l’amont. Il ne possède pas davantage d’existence. Place aux suivants, à chacun son tour. Essayons au moins de leur céder un terrain de jeu à peu près présentable. S’il est encore temps.

Contre l’inéluctable, regretter ? Stérile.

Se révolter ? Idiot.

Gémir ? Indigne.

Alors ? Accompagner la vie, faire le plus possible bon ménage avec elle. Elle mérite une certaine considération. Il n’est jamais bon de sous-estimer son partenaire.

Il arrive toutefois que la prise de conscience de l’existence d’un des multiples obstacles apportés par l’âge, oublieuse de ce que furent les handicaps de la jeunesse pour ne retenir que sa forfanterie audacieuse, induise une modification notable des comportements de personnes entrant tout à coup dans un nouvel espace engendré par la représentation qu’elles se font soudain de ce qu’elles deviennent. Admettre et accompagner le changement progressif ne va pas de soi lorsqu’il s’agit de modifications profondes d’habitudes, de déplacements de valeurs, de rejets de relations antérieures, d’amertumes, de regrets, de fixations, d’attirances insoupçonnées, de phobies ou de manies.

Peut-être rencontre-t-on là un phénomène de domestication progressive tel que perte d’identité, soumission à un statut social imposé (retraite, troisième voire quatrième âge, carte senior, aléas de santé) et sentiment de dépendance. Quiconque se laisse domestiquer est un mort vivant, un robot, un zombie.

Se profile un déni de réalité, si fréquent dans les rapports humains. La lutte pour l’affirmation de soi, pour refuser l’aveuglante clarté de faits inadmissibles puisque imparables, construit çà et là des attitudes dérisoires nourries de l’amplification biaise d’indices mineurs. Il suffit parfois d’une phrase, d’un mot voire d’un simple geste, isolé de son contexte, monté en épingle pour faire surgir une querelle rédhibitoire entre amis de longue date.

Tenter de prévaloir en toute occasion, de s’affirmer sans contestation possible, réputer nulle toute objection, tout avis différent, est non seulement ridicule, mais aussi et surtout pathétique. Rien n’est pire en cette matière que l’affirmation par le sachant du savoir qu’il se prête à lui-même. Ipse est le pire ennemi d’Alter.

La désolante panoplie de l’ego et de la mauvaise foi partisane peut se décliner en querelles intestines, affrontements d’écoles, bannissements et excommunications diverses dont l’histoire de la psychanalyse  possède le secret.

Naufrage absolu auquel sont opposés des slogans, comme autant de bouées inutiles.

L’un d’entre eux, démocratie, vient à l’esprit, usé jusqu’à la corde, convoqué à tort et à travers, cache sexe commode d'une multitude de déviances : Démocratie, et pourquoi pas ?

Pourquoi l’utopie devrait-elle souffrir de ses mésusages ? Essentiel de saisir ce qu’elle comporte d’indispensable modestie pour se laisser invoquer.

Combien il faudrait de modestie pour parvenir à ne pas bannir l’autre à tout propos.

 

A quoi bon la discussion et les combats d’idées, si les points de vue sont si éloignés qu’ils dessinent des territoires bornés de frontières étroitement surveillées ? Dans ce cas, les illusions de savoir que sont les opinions n’entretiennent qu’une succession de monologues en forme de pétitions de principes nourries de préjugés. Quand un mur existe, l’ombre portée en permanence ne permet pas l’entretien de parterres diversifiés, les plantules s’étiolent de part et d’autre. Alors, le repliement sur soi et l’évitement silencieux transportent leur venin.

Faire comme si est une source d’insatisfaction certaine.

Rompre ou ignorer, seules réponses  convenables pour éviter de ridicules affrontements, de douloureux déchirements ; inutile de s’acharner et de dépenser en vain son énergie. Insister ne peut qu’enraciner les différences.

Cela pose gravement la question de l’entretien possible de relations vraies lorsque sont en jeu des valeurs fondamentales, même avec des proches. Détestables ces échanges tissés d’évitements et de silences complices. S’abstenir vaut mieux qu’une succession de petits compromis pathogènes.

Simplement prendre acte, et faire silence.

 

 

 

Il suffit parait-il de quelques mois pour qu’une personne démunie et sans ressources au point de se trouver à la rue s’abîme dans l’ignorance non seulement des autres mais de soi-même. Cela irait jusqu’à l’oubli de son identité, à la perte de toute notion corporelle et à l’abolition de la volonté. Les quelques tentatives d’accueil dans des centres d’hébergement et d’aide à la réinsertion progressive, sont d’autant plus difficiles, sinon dérisoires, que l’érosion de l’individu est profondément engagée. Imaginer la rapidité avec laquelle quelqu’un peut entrer dans le monde infernal de l’exclusion est proprement terrifiant. Ainsi se constitue une décharge publique disséminée en tous lieux, qu’élaborent les monstrueux prédateurs de notre société de l’extrême.

Qui est, qui fut, cet homme que je vois de temps à autre allongé à un angle de rue, coincé entre un muret et la vitrine d’un agent d’assurances, cette masse informe tenant moins d’une personne que d’un amas de chiffons  et de détritus abandonnés là par quelque passant incivique ? Qu’est-ce qui m’empêche de lui adresser un regard, de tenter un geste, une parole, sinon la peur que m’inspire sa situation ? La seule image de son existence m’est insoutenable. Muette, elle clame notre impuissance et notre lâcheté, la mienne notamment. L’épouvantable irréalité de la réalité de cet homme, mon semblable, souligne le désintérêt collectif pour qui a le tort d’avoir décroché. Il est tellement là que plus personne ne le voit. Juste un léger détour pour l’éviter. Comme en Inde, on évite l’immonde social.

A l’opposé, à l’autre extrémité de la chaîne, les prédateurs. Dirigeants de multinationales apatrides ainsi qu’hommes et femmes politiques, tellement a-humains. La connaissance et les sentiments leur manquent terriblement. Effrayants professeurs Nimbus, marionnettes robotisées, on les voit se balader, parachute doré strictement ajusté, de conférence en conférence, de meeting en meeting, affirmant leur volonté de réussite personnelle, leur foi en leur destin, visitant des chantiers, des ateliers, des halles commerciales, des entrepôts, serrant des mains, se risquant parfois à emprunter quelque transport en commun le temps d’une photo. Ignorants, ils ne savent rien des univers qu’ils parcourent au pas de charge, escortés d’une nuée d’insectes nauséabonds armés d’antennes, de caméras ou de téléphones mobiles. Ils ont un avis sur tout, rien n’échappe à leur sapience. Clones décérébrés, on leur écrit tous leurs discours. Ils sont à l’abri. Véritables malades mentaux, ils n’ont qu’un but perpétuer et amplifier leur emprise sur un monde qu’ils détruisent en permanence. Ils pérorent sur la vraie vie, les vrais gens, les valeurs, bref sur tout ce qu’ils ignorent avec superbe.

 

Ailleurs… Les jardiniers de la vie.

 

Ceux qui binent le réel

Ceux qui sarclent les combines

Ceux qui savourent les simples

Ceux qui cohérents et authentiquent

Ceux qu’éblouit l’ignorance

Ceux qui honorent le différent

Ceux qui échappent

Ceux qui cherchent

Ceux à qui on ne la fait pas

Ceux qui refusent

Ceux qui jouissent de l’insoutenable poétique

Ceux qui rêvent un autre monde

Ceux qui aiment

Ceux qui amis nombreux

Ceux qui gais et joyeux

Ceux qui triment et partagent

Ceux qui se délectent

Ceux qui à la tienne Etienne

Ceux qui donnent la main

Ceux qui écoutent

Ceux qui s’étonnent

Tous ceux qui ne s’en font pas une gloire

 

 

Accepter le moindre compromis ne peut être que mortifère.

 

 

Dire non pour l’espoir

Dire non pour la liberté

Dire non pour clamer le vrai, le juste, l’authentique

Dire non pour l’honneur

Dire non pour ouvrir, penser, créer

Dire non pour révéler

Dire non pour fonder, prendre appui

Dire non pour la clarté, l’exigence

Dire non pour chercher, pour comprendre

Dire non à cœur déployé

Dire un non fier et joyeux, un non debout

 

L’humour toujours dit non

 

Dire non, geste politique

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Vie et destin

14 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Vassili Grossman

 

Vassili Grossman (1905-1964) fut un écrivain et un journaliste communiste orthodoxe, jusqu’à sa prise de conscience des similitudes entre hitlérisme et stalinisme, systèmes opposés, créateurs l’un et l’autre de camps de concentration destinés à éliminer les opposants. L’examen des procès et des purges staliniennes d’avant-guerre, puis l’antisémitisme soviétique de l’après-guerre, le conduisirent à repenser l’histoire de L’URSS et à reconsidérer la personne de Staline. Il entreprit alors la rédaction d’une fresque monumentale, « Vie et Destin », articulée sur l’enfer de la bataille de Stalingrad dont il fut témoin actif. Il travaillera à cette œuvre majeure de 1948 à 1962.

Croyant à une évolution sensible du régime à la mort de Staline, il souhaite faire publier son œuvre. Emoi à l’Union des écrivains, transmission immédiate au KGB, perquisition à son domicile, saisie des copies et des brouillons. L’ouvrage est un brulot pour le régime soviétique. L’écrivain n’est pas arrêté, protégé par sa  notoriété ; c’est son livre qui l’est, enfermé dans les sous-sols de la Loubianka, siège du KGB. Un appel adressé à Krouchtchev demeurera sans effet. «  Je vous prie de rendre la liberté à mon livre », avait-il écrit au maitre d’alors. L’œuvre semblait dès lors destinée à l’oubli éternel. Par bonheur Grossman avait placé deux copies de ses brouillons chez des amis. Ils sortiront d‘URSS dans les années 70, et donneront lieu à une première publication en Europe occidentale en 1980. Un documentaire de Priscilla Pizzato récemment diffusé sur ARTE, relate les faits (« Le manuscrit sauvé du KGB », diffusé en mai 2020).

Epopée fantastique, ode à l’humanité, cri déchirant des opprimés, témoignage inouï, ce livre est tout à fait bouleversant. Il y a bien longtemps qu’une lecture aussi perturbante, aussi envahissante, poignante, ne m’était advenue. Il s’agit d’une œuvre majeure, de celles qui marquent l’esprit de leur empreinte. Des scènes réalistes, véristes, à portée universelle s’enchaînent, ponctuées de réflexions ou de dialogues critiques d’une clarté impitoyable, à la mesure d’une prise de conscience fulgurante sur l’antisémitisme d’Etat, la pratique de l’autocritique préalable à la condamnation, les procès de Moscou, le dogmatisme scientifique bien proche de celui de la Très Sainte Inquisition, le culte de la personnalité du génial leader. On n’entre pas impunément dans cet univers apocalyptique broyant l’individu au nom de concepts théoriques délirants, conduisant au meurtre de masse et à la barbarie sans jamais parvenir à éradiquer l’humain.

Il pourrait s’agir d’un des plus grands livres du XXe siècle.

 

Ci-après, quelques citations repères pour les temps actuels, qui avec des moyens différents, plus subtils mais tout aussi pervers et redoutables, ne sont pas loin de poursuivre les mêmes buts d’asservissement au prétexte d’une autonomie libératrice à consolider. (Les références correspondent à l’édition du Livre de Poche de mai 2019, 1179 p., 12,70 €.)

 

Vassili Grossman se déclare très proche de l’humanisme de Tchekhov, auquel il se réfère à diverses reprises. Cette prise de position est aussi capitale que les résonances qu’elle entraine aujourd’hui.

« Entre lui et l’Etat, il y a un gouffre infranchissable. Il a pris sur ses épaules cette démocratie russe qui n’a pu se réaliser. La voie de Tchekhov c’était la voie de la liberté. Nous avons emprunté une autre voie… Tchekhov a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité ; des hommes de toutes les classes, de toutes les couches sociales, de tous les âges… Il a dit, comme personne ne l’a fait avant lui, pas même Tolstoï, il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains, comprenez-vous : des êtres humains ! Il a dit que l’essentiel, c’était que les hommes sont des hommes, et qu’ensuite seulement ils sont évêques, russes, boutiquiers, tatares, ouvriers. Vous comprenez ? Les hommes sont bons ou mauvais non en tant que Tatares ou Ukrainiens, ouvriers ou évêques ; les hommes sont égaux parce qu’ils sont des hommes. …  D'Avvakoum à Lénine, notre conception de la liberté et de l’homme a toujours été partisane, fanatique : elle a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme »(pp. 373 et suiv.)

Sur le totalitarisme et la soumission, toujours aussi extravagante aujourd’hui qu’il y a plusieurs siècles :

«… la première moitié du XXe siècle entrera dans l’histoire de l’humanité comme la période de l’extermination totale d’énormes masses de la population juive … Une des propriétés les plus extraordinaires qu’ait révélée cette période est la soumission … Des millions d’êtres humains ont vécu dans des camps qu’ils avaient construits et qu’ils surveillaient eux-mêmes … malgré (la résistance) la soumission massive reste un fait incontestable.

… puissance hypnotique qu’exercent des systèmes idéologiques globaux. Ils appellent à tous les sacrifices, ils invitent à utiliser tous les moyens au nom du but suprême : la grandeur future de la patrie, le progrès mondial, le bonheur de l’humanité, de la nation, d’une classe.

L’aspiration de la nature humaine vers la liberté est invincible, elle peut être écrasée mais elle ne peut être anéantie. Le totalitarisme ne peut pas renoncer à la violence. S’il y renonce, il périt. (pp. 280 et suiv.)

 

Un pseudo dialogue entre un prisonnier et un officier SS offre l’occasion d’un effroyable parallèle Hitler Staline :

« Notre guide, notre parti nous donnent un travail et nous y allons, nous, les soldats du parti. J’ai toujours été un théoricien dans le parti … mais je suis membre du parti. Et chez vous, pensez-vous que tous les agents du NKVD aiment ce qu’ils font ? Si le Comité central vous avait chargé de renforcer le travail de la Tcheka auriez-vous pu refuser ?

… Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir… Le monde n’est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté : y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter ?

… Réfléchissez : qui se trouve dans nos camps en temps de paix, quand il n’y a pas de prisonniers de guerre ? On y trouve les ennemis du parti, les ennemis du peuple. C’est une espèce que vous connaissez, ce sont ceux qu’on trouve également dans vos camps. … Les communistes allemands que nous avons incarcérés dans les camps l’ont été par vous aussi en 1937. …

C’est alors qu’une nouvelle pensée frappa Mostovskoï (il fallait) haïr de toute son âme, de toute sa foi de révolutionnaire, les camps, la Loubianka, le sanglant  Ejov, Iogoda, Beria ! Ce n’est pas assez, il faut haïr Staline et sa dictature ! Mais non, bien plus ! Il faut condamner Lénine ! …

Staline nous apprit énormément de choses. Pour qu’existe le socialisme dans un seul pays il fallait priver les paysans du droit de semer et de vendre librement, et Staline n’hésita pas : il liquida des millions de paysans. Note Hitler s’aperçut que des ennemis entravaient la marche de notre mouvement national et socialiste, et il décida de liquider des millions de Juifs. … C’est dans notre « Nuit des longs couteaux » que Staline a trouvé l’idée des grandes purges de 37. »

(pp. 527 et suiv.)

 

Pour sûr, les temps ne sont pas les mêmes. Les apparences et les échelles ont changé. Pouvons-nous être certains cependant que les buts ultimes de la mise au pas capitaliste mondialisée, que les moyens de pression et de répression employés, que la soumission généralisée, soient si différents dans leurs principes fondamentaux de ceux dont Vassili Grossman a pris une si vive conscience en son temps ?

Le XXe siècle serait-il un brouillon maladroit du XXI? De la tentative de destruction de l’humain, à celle de la destruction de la vie…

Vie et destin
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Oh, les beaux jours ! Oh, les braves gens !

8 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Mécénat, Francis Bacon Foundation, Ministère de la Culture

                                                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                                     Embrassons-nous Folleville !

(Eugène Labiche)

 

Un sculpteur, artiste de mon entourage (mais oui, ça existe les gens pour lesquels l’art est essentiel au point d’occuper une vie), me transmet une information… capitale. Une association consacrée au mécénat vient de voir le jour entre Nice et Monaco.

Trois dames certainement fort distinguées, l’une directrice artistique et attachée de presse, l’autre directrice d’agence événementielle, la troisième art consultant (sic), ont créé #MonArtisteEtMoi, association vouée à un nouveau type de mécénat dont le fondateur de la Francis Bacon Foundation à Monaco est l’un des premiers membres. Que du beau monde, que des bons sentiments.

Il s’agit « d’apporter une aide concrète et immédiate en soutien aux artistes dans leur vie de tous les jours grâce à une formule totalement novatrice et d’augmenter leur visibilité grâce à la création d’un nouveau club de mécènes », lit-on dans la note de présentation.

Bravo, excellent, comment ? Par un « accompagnement qui participe au confort vital de l’artiste … en le soulageant d’une partie de ses frais, loyer, électricité, assurances, etc. »

Joli, joli, alléchant, il est question d’ « une histoire humaine » et même d’ « un enrichissement mutuel entre deux individus issus de mondes qui se côtoient et convergent rarement, par pudeur, par manque de temps ».

Je salive, je me délecte à l’avance, poursuivons.

« L’artiste ouvrira au parrain les portes de son atelier, lui offrant la possibilité de découvrir le lieu même de la création. Le parrain lui ouvrira son réseau personnel et professionnel ». « Un parrain est une personne  curieuse de découvrir une autre manière de concevoir la vie, de connaître des valeurs différentes, de sortir de son confort personnel. »

« Moyennant le paiement de votre facture EDF, les gentils bourgeois amènent leurs copains s'encanailler dans votre atelier... Le grand frisson ! », commente du fond de son atelier mon correspondant sculpteur, irrité bien à tort.

Question : peut-on prétendre à la qualité de parrain ou marraine en tricotant des chaussettes de laine pour l’hiver à son artiste ? Trois paires de chaussettes contre une œuvre, ça marche ?

Impudeur, ignorance, mépris, simple stupidité de goujats satisfaits d’eux-mêmes ?

L’association  MonArtisteEtMoi est domiciliée avenue Monplaisir à Nice, ça ne s’invente pas !

La charité chrétienne à son acmé.

Venez, par ici, allons au zoo visiter des espèces singulières, ils sont proprets dans leurs cases, ils répondent à leur nom et disent merci, choisissons des spécimens plutôt jeunes et en bonne santé de manière à les apprivoiser au mieux pour en faire d’aimables poules pondeuses et approvisionner le marché !

Et l’Art ? Et la liberté individuelle, et la création ? Et le regard sur la société ? Quoi, de quoi parlez-vous ? C’est pas rentable tout ça ! Niaiseries !

La Culture ? Vous plaisantez ! On s’en fout. D’ailleurs le Ministère n’existe plus, il n’a plus aucun intérêt, ni aucune raison d’être ! Après un représentant de commerce muté comme il se doit au Commerce extérieur, Roselyne Bachelot, politicienne reconvertie en star du show-biz le plus médiocre, en prend les rênes…

Sic transit…

A chacun son artiste ! Dépêchez-vous y en aura pas pour tout le monde ! Chacun ne pourra bientôt plus s’en mettre un à la boutonnière !

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