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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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Echos

6 Mai 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Epistole n°412, Lois contre dis cours de haine

Prenant parfois leur envol hors d’Europe, les Epistoles improbables sont lues aussi bien en Afrique noire, qu’en Amérique du Nord. Un lecteur hexagonien a diffusé en Polynésie la plus récente – Le Président de club, les élus, et le retour du refoulé – ; il m’a transmis la réaction de son interlocuteur. La voici :

« Je connais très bien le secteur …. J’y suis d’ailleurs régulièrement retourné jusqu’en 1971, car les plongées entre Pointe Rouge et Cassis sont superbes, c’est d’ailleurs de là que proviennent certaines de mes amphores. Le parking dont il est question est entre le port de Pointe Rouge et le Cap Croisette et était déjà un lieu où les véhicules étaient régulièrement volés ou pillés.  

Ce qui est instructif dans ce qui lui (le président du Yacht Club de la Pointe Rouge, à Marseille) est reproché (il a eu effectivement tort de donner ainsi des armes  pour se faire battre, mais sur le fond il a évidemment raison) c’est que les grands défenseurs de l’antiracisme refusent de voir les causes du racisme : ce n’est pas la différence, ce sont les méfaits et crimes quotidiennement commis.

98713 PAPEETE, Polynésie française »

Ce texte constitue un remarquable tableau clinique du citoyen le plus banal, pervers auto-satisfait à l’imparable lucidité, se prétendant généralement apolitique, donc vierge de tout parti-pris.

Je connais très bien le secteur …. J’y suis d’ailleurs régulièrement retourné jusqu’en 1971, car les plongées entre Pointe Rouge et Cassis sont superbes

Un souvenir enchanteur du secteur dit combien l’auteur est sensible à la beauté de la nature. Délicat, il ne saurait se montrer gratuitement vindicatif. Nous avons affaire à une personne d’incontestable qualité, écoutons-la attentivement

c’est d’ailleurs de là que proviennent certaines de mes amphores

La pratique d’un sport haut de gamme alliée au  plaisir esthétique procuré par la possession de beaux objets justifie sans aucun état d’âme le pillage archéologique et d’heureux chapardages sous-marins

Le parking dont il est question est entre le port de Pointe Rouge et le Cap Croisette et était déjà un lieu où les véhicules étaient régulièrement volés ou pillés

Alors que nous évoluions avec élégance, des voyous dont l’origine ne souffre aucun doute (inutile de la préciser, chacun la connait - jk) se livraient impunément en surface à de constantes et détestables rapines.

Ce qui est instructif dans ce qui lui (le président du Yacht Club de la Pointe Rouge, à Marseille - jk) est reproché (il a eu effectivement tort de donner ainsi des armes  pour se faire battre, mais sur le fond il a évidemment raison)

Homme de bien tout à fait raisonnable, le président imprécateur du Yacht club n’a tenu que des propos justifiés, sachons-lui gré de l’enseignement tiré et oublions le détail de sa regrettable maladresse orale

c’est que les grands défenseurs de l’antiracisme refusent de voir les causes du racisme : ce n’est pas la différence, ce sont les méfaits et crimes quotidiennement commis

Les antiracistes sont aveuglés par leur mauvaise foi et leur déni de ce qui s’impose à la vue de chacun. Ils entretiennent la situation pathogène que nous connaissons.

Ce sont les délinquants à l’origine connue – il s’agit là d’une évidence fantasmée, assez comparable aux certitudes de la croyance religieuse -- qui sont responsables du racisme (perversité de la pensée : le retournement de la preuve ; mécanisme courant à l’efficacité redoutable). Ceux que l’on traite injustement de racistes ne font qu’enregistrer et réagir. Ils sont en quelque sorte contraints par les horsains, immigrés et descendants d’immigrés de tous poils, d’être les vigilants gardiens du bon droit qu’ils sont.

Très sensible à l’affaire, un autre lecteur m’écrit :

« On est dans un pays où nous ne pouvons plus dire ce que l’on veut, entend-on chez de  bons français apolitiques. (Ceux-ci oublient allégrement qu’il existe des Lois contre les discours de haine et le racisme. Donc, oui, il existe heureusement une limite à ne pas franchir -- jk).

Il poursuit : Comment la peste brune peut revenir par le banal, la discussion de bistrot ?

Il faudrait qu'un jour on comprenne que si tu insultes un maghrébin, tu insultes tous les arabes, tous les noirs, tous les juifs, tous les jaunes.... et tous les blancs. »

1er de cordée – dessin jk, 2021

1er de cordée – dessin jk, 2021

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Le Président de club, les élus, et le retour du refoulé

1 Mai 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Yacht Club de la Pointe Rouge, Métropole Aix-Marseille-Provence, retour du refoulé, Réflexions sur la question juive, racisme

 

Le Yachting club de la Pointe Rouge (YCPR) est réputé bien au-delà de Marseille pour son importance et l’intérêt de ses activités. Son représentant siège de plein droit au Conseil des ports de plaisance mis en place par la Métropole Aix-Marseille-Provence.

Les feux de l’actualité viennent d’illuminer outre mesure ce club nautique, suite à une intervention aussi inconsidérée qu’inadmissible de son Président lors d’une réunion censée examiner des problèmes récurrents sur un des parkings lui appartenant.

Homme a priori suffisamment équilibré, compréhensif et mesuré, tolérant et soucieux de consensus, - chacun sait qu’à Marseille plus qu’ailleurs, on ne saurait occuper pendant vingt-cinq ans un même poste électif sans compétences exceptionnelles - monsieur le Président du club s’est brusquement laissé aller à un délire raciste de première grandeur lors d’une réunion du Conseil des ports.

Un malencontreux hasard a voulu que ses propos fussent enregistrés et transmis à la presse locale, qui n’a pas manqué de souligner le mutisme des élus présents, trop inexpérimentés ou pris au dépourvu pour réagir immédiatement, ainsi qu’ils l’ont suggéré.

L’affaire a provoqué une émotion telle que l’intéressé s’est vu contraint de démissionner dare-dare, peut-être poussé par un entourage pris de panique.

Quelques-unes des déclarations nauséabondes, rapportées dans les mêmes termes par différents supports :

- Alors, je ne suis pas raciste, mais maintenant il y en a marre des Arabes. Tu peux plus rien faire sans qu’un arabe vienne te faire chier … en plus, que des melons, que des Arabes. Pas un blond, un blanc, un qui est bien comme il faut, non, que des Arabes. (Divine supériorité de la « race » blanche !)

- Le port ressemble à Alger bis, et je n’ai eu des problèmes qu’avec eux. Moi, je suis de la Cayolle, j’ai grandi avec des Arabes, mais à un moment il faut dire stop. Je vais pas dire que c’est des blonds aux yeux bleus. 

- Ils sont en dehors de notre façon de vivre. Alors oui, je suis raciste. (Nous y sommes : la différence est intolérable.)

- Le jour où il faudra s’armer, je serai le premier à aller faire de la ratonnade. (Quand peut-on parler d’appel à  la violence ?)

Cet échantillon constitue un exemple parfait de ce que Freud dénomma retour du refoulé. C’est-à-dire l’émergence brutale, non maîtrisée, de sentiments enfouis dans l’inconscient, car difficilement publiables. Rêves, actes manqués, lapsus, les révèlent à l’occasion d’une fêlure émotionnelle. Ici, nous sommes en présence d’un énorme lapsus, d’un ensemble de mots qui échappent, et ce faisant libèrent des pulsions à l’état brut. La bave de la fureur, de la déraison, brûle tout comme la lave du volcan en éruption. L’impensé dévaste l’être tout entier.

Le dangereux imbécile refuse la publication spontanée de son moi profond, il espère à chaque fois se dédouaner en se disant victime d’un flot verbal l’envahissant à son insu. Tout salaud agit ainsi. Par salaud, entendons avec J-P Sartre celui qui se ment à lui-même, qui profère de gros mensonges en se cherchant des excuses pour masquer sa vilenie. Contesté, il ose en appeler à la morale dans les plis de laquelle il se réfugie, et, immonde tour de passe-passe, il peut aller jusqu’à prétendre bafouée la liberté d’expression, refusant d’admettre que racisme et appel au meurtre sont des délits. Il finit donc par se présenter en victime d’autant plus vertueuse que mal comprise.

Ce qu’une cascade de précisions confirme :

- Mes mots ont dépassé ma pensée. Je regrette ce que j’ai dit. Je suis président bénévole, je n’ai rien à gagner avec ce parking, je ne vais pas m’amuser à aller tuer des gens. (Le bénévolat comme gage de probité et de désintéressement.)

- Suite aux propos malencontreux qui ont dépassé ma pensée lors de la réunion du conseil portuaire, et le séisme sur les réseaux sociaux, je me dois de préserver avant tout les intérêts de notre club, écrit-il dans sa lettre de démission.

-  des propos inadmissibles (...) mais je l'ai fait dans un contexte pour attirer l'attention des politiques...  Je ne sais pas pourquoi m'a échappé ce mot de ratonnade, ce n'est pas le mot bien adapté à cette situation (...) je regrette profondément ce que j'ai dit, ce n'était pas une haine raciale sur les Maghrébins (...) c'était un coup de gueule mal positionné

- (parlant de sa démission) … au vu de la tournure qu'ont pris mes propos qui ont dépassé ma pensée. J'ai heurté pas mal de gens, y compris certains de mes amis musulmans et je le regrette. Je fais aussi ça par respect pour l'activité de mon club, dont l'image a beaucoup trop souffert de la polémique. Je ne fuis pas. Simplement, c'est plus loyal de partir, même si j'y tiens beaucoup. (Je me sacrifie pour sauver les miens, vision christique de l’affaire. J’ai des amis musulmans, ceci doit me disculper de toute accusation malveillante)

En parallèle, fusent des interventions on ne peut plus faux-cul d’élus participants à la réunion, un Vice-président de la Métropole et une Adjointe au Maire de Marseille :

- Je le dis et je le redis, il y a un message qui n'est pas acceptable et que nous avons laissé passer. (Simple absence de vigilance, une vétille tout à fait pardonnable.)

- Sur le moment, c’est déjà violent à entendre. J’étais d’abord abasourdie. Je suis restée estomaquée, très choquée par les propos qui étaient tenus, qui sont inacceptables (…) Ensuite, quels moyens, concrètement, pouvais-je avoir ? (A l’évidence, gravement perturbée et démunie, je suis restée sans ressource. S’insurger à l’instant et interpeller tout de go l’assemblée, requiert un long temps de réflexion hors de portée au moment. - Heureusement, sitôt qu’informé par la presse, le Maire de Marseille a réagi avec la vigueur requise -)

La presse locale a fortement dénoncé le scandale avec une unanimité feinte ou réelle, ce  dont la classe politique s’est globalement gardée, frilosité pré-électorale aidant.

Alors qu’une loi existe sanctionnant tout appel à la haine ou à la violence envers des personnes en raison de leur origine, de leur appartenance, ou de leur religion, voici où nous en sommes, pas seulement à Marseille, après tant d’années de cancérisation des esprits : métastases partout, haine bestiale chimiquement pure. Il serait niaiseux de croire qu’une partie du problème est réglée parce qu’en un lieu précis un nuisible est contraint à se démettre. Il est évident qu’un entourage favorable, partageant ses fantasmes, agissant comme un terreau fertile, lui a permis d’exister. Le mal est profond, aussi bien dans la classe politique que dans la société civile ou militaire. La gangrène a gagné jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Etat, la création sarkozienne d’un ministère de l’identité nationale est encore dans toutes les mémoires, une récente déclaration d’officiers généraux a opportunément rappelé que les putschistes sont aux aguets.

Comme l’a précisé Sartre dès 1944 avec ses Réflexions sur la question juive, la source du  racisme ne peut être recherchée que dans l’examen des comportements obsessionnels, c’est-à-dire pathologiques, des racistes et non pas dans les faits et gestes de ceux auxquels ils font grief de l’altérité dans laquelle ils sont soigneusement entretenus, afin de mieux les dénoncer.

 

 

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Art contemporain ?

23 Avril 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Revue Ligeia, Art contemporain, Impressionnistes,, #Art moderne, Marcel Duchamp, Jack Lang, DRAC, FRAC,, #Château de Versailes

 

Art moderne, art contemporain, art actuel ? A partir de la confusion autour de la notion d’art, de la qualification artistique, et du flou des discours officiels, il est permis de se demander s’il sera jamais possible de retrouver cette jouissance de l’Art tissée de fortes relations sociales, de réelle convivialité, de sensibilités aimablement partagées dont l’Art est le souverain moteur.   

Le n° 185-188 de la revue Ligeia, janvier-juin 2021, se penche sur la question avec un copieux dossier, propre à intéresser amateurs et artistes. L’art abusivement dit contemporain est au centre des contributions. Utiles et très bénéfiques précisions. www.revue-ligeia.com

Alors qu’art moderne réfère à la période allant des Impressionnistes aux années 1930/40, l’émergence du concept d’art contemporain il y a maintenant une soixantaine d’années signe un total bouleversement du monde de l’art. Pour le néolibéralisme, il s’est agi d’élaborer un outil et un produit financier au-delà de l’art lui-même. Ceci dans le cadre de la quête effrénée d’une domination totale du capitalisme dans sa lutte contre les revendications collectives, populaires et démocratiques. A ce titre, un processus de déni idéologique pour neutraliser l’art et même  en nier l’existence en tant que mode d’expression indépendant et contestataire a pris place dans le sillage de ce qui ne fut peut-être qu’un canular duchampien. Facétie trop prise au sérieux par le chef d’un groupe littéraire et artistique dominant la première moitié du 20e siècle ? N’oublions pas que Duchamp n’a jamais cessé de peindre…

On se souvient de l’émergence du Pop’art, culture populaire d’emprunt favorisant une mercantilisation adaptative propice à l’instauration de la primauté du système libéral et du marché. Le succédané remplace l’authentique, l’opportunisme l’emporte et entraîne la démission artistique au profit du n’importe quoi baptisé expression artistique.

Les institutions européennes emboîtèrent le pas. Museler les contenus critiques, organiser la vie artistique selon des critères économiques et idéologiques supra nationaux devint le maître mot. Désormais les artistes devront accepter la tutelle de l’Etat ou bien se préparer à une marginalité permanente. Hors la soumission à la mode officielle, point de salut !

En 1981, Jack Lang contribuera nettement à mettre en conformité les productions artistiques avec les formes de l’idéologie mondialiste. Création des commissariats politico-artistiques que sont les Directions Régionales des Affaires Culturelles (excusez du peu, les affaires sont les affaires), et les Fonds Régionaux d’Art Contemporain – DRAC et FRAC. Le spectaculaire s’impose peu à peu comme finalité artistique incontournable, la volonté affichée d’animer les régions à partir de leurs ressources propres s’étiole bien vite.

L’Art Contemporain (« AC » pour les initiés) devient l’art du simulacre et du faux présentés comme authentiques, avec toute la superficialité et le mépris que cela implique. Il s’agit avant tout de pratiques de faussaires. De manière totalitaire, les slogans publicitaires délogent tout ce qui tente de faire sens. Pour le marché et les inventeurs de l'eau chaude, rien d'important n'a existé avant eux.

Le lecteur trouvera dans la revue de nombreux exemples de dérives de cette nature. Les expositions et les compromissions spectaculaires mettant à profit le cadre du Château de Versailles pour promouvoir la cote de tel ou tel fabricant de bimbeloteries ou de gadgets luxueux, sont présentes dans toutes les mémoires.

Au fil des pages et des articles, nous découvrons à quel point cette notion d’art contemporain défend et illustre  une idéologie de la stabilité et de la continuité d’un ordre social réputé indépassable, tel le capitalisme mondialisé dans sa toute-puissance mortifère. Nous voyons combien cet « art » est fermé sur lui-même, comment il nie le passé, l’histoire de l’art, et l’ouverture à la différence. Comment il se soucie de l’Art comme d’une guigne, et ne considère que la cote du Marché.

Sont désormais réputés œuvre d’art tout objet ou toute action publique pour lesquels l‘onction institutionnelle et le prix exorbitant fondent la qualité artistique.  Il s’agit de faire de l’artiste un artisan producteur d’esthétique marchande sans aucune signification, et du spectateur un consommateur dénué de tout sens critique. Il convient avant tout de produire des leurres spectaculaires, un brin provocateurs, toujours divertissants, afin d’alléger leur vulgarité. Pour assurer une commercialisation satisfaisante, la conformité s’impose, la marque commerciale garantit  la qualité et la valeur du produit,  qu’il s’agisse d’une paire de baskets ou d’une « œuvre ». La logique de l’industrie culturelle néolibérale a pris le pouvoir. L’opportunisme permet d’occuper le terrain, tous les terrains, pour affirmer la supériorité prestigieuse d’une démarche totalitaire hors normes.

Porter intérêt à notre environnement immédiat, celui où se développe patiemment l’art actuel, prêter attention à ces artistes laborieux, niés, occultés, méprisés,  que nous savons à notre porte, ou presque. Opiniâtres, ils continuent d’explorer avec rigueur, sensibilité un sillon millénaire, celui de l’interrogation incessante des questions fondamentales de la destinée humaine confrontée à l’Univers. Ils ne trichent pas. Ils en payent le prix au quotidien.

Voici une manière non négligeable d’entretenir l’intransigeance permanente qu’exigent la pratique et la fréquentation du monde de l’art, comme la réflexion politique, indissolublement liées. 

 

Art contemporain ?
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Parce que...

15 Avril 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Mythologie,Veau d'or, du pain et des jeux, société du pectacle, grand dbat convention citoyenne pour le climat causlisme,Café du Commerce

 

What do you read my Lord ? Que lisez-vous Monseigneur ?

Words, words, words. Bla, bla, bla.

Shakespeare – Hamlet, II, 2

 Et voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. 

Molière – Le médecin malgré lui, II, 4

 Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire.

Raymond Queneau – Zazie dans le métro, passim

Posez-moi les questions, j’ai les réponses.

Woody Allen (semble-t-il)

 

Combien est répandue cette faculté de trouver des réponses immédiates, de discerner les causes d’un phénomène ou d’une situation problématique, d’expliquer hâtivement ce qui  surprend.

Combien est impérieux ce refus de ne pas savoir, de douter, de demeurer dans l’indécision, ce besoin de dénier ce qui gêne.

Le temps du COVID exacerberait-il ces tendances ? Il se pourrait. L’incertitude se révèle difficilement soutenable, elle requiert sans délais des prothèses mentales et affectives.

Les temps anciens développèrent le recours aux fables de la Mythologie, du polythéisme, puis des religions monothéistes. Nécessité absolue de représentations, d’histoires sur lesquelles s’appuyer, de révélations, de mystères labellisés, pour couper court aux angoisses de l’existence. Plus récemment, les idéologies totalitaires tentèrent d’évincer les religions, puis s’établit parfaitement sûr de lui le culte universel du Veau d’Or.

Ainsi se constituèrent des réponses opératoires garantissant une résistance absolue aux coups de bélier de l’Histoire, souvent ramenés à de simples piqures d’épingle grâce à une relativité temporelle. La brièveté du temps d’une vie n’a rien à voir avec la permanence de la Durée. Cette brièveté alimente notre impatience et entretient le règne de l’immuable, parfois grossièrement dissimulé par une astucieuse rénovation de façade. Elle permet aussi la parade foraine des bateleurs de la politique, de plus en plus essoufflés mais toujours aussi persuadés de leur importance et de leur nécessité, encouragés en cela par la docilité encore majoritaire d’un corps électoral délibérément aveugle à son aliénation.

Donnez-nous notre pain quotidien,

et surtout une réponse à notre ignorance,

afin de nous délivrer du mal de la soif de connaissance,

et du besoin d’autonomie.

Ainsi s’est élaboré un joli fonds de commerce international, à responsabilité et durée illimitées, avec des agences sur chaque continent.

Du panem et circences de la Rome antique  jusqu’à la société du spectacle, une succession d’ajustements techniques assure la continuité d’un système intangible de duperie généralisée.

Lorsque des avis de gros temps circulent, des bataillons d’experts sortent du bois, comme fleurissent les graminées sauvages sitôt l’orage. Crétins ayant réponse à tout, ils caquèttent du parce que à tout va. Jamais bien sûr nous ne les entendrons chercher à identifier la nature des questions posées, pas plus que nous ne les verrons tenter de saisir les origines d’un problème dont les composantes leur importent si peu. Le temps presse, il est décompté par l’horloge radio-télévisuelle, les fidèles audispectateurs trépignent, il faut des explications immédiates à ce que l’on ignore, de même qu’il faut disposer des cibles sur lesquelles s’acharner, le cas échéant, comme au jeu de massacre de la fête foraine.

A quoi attribuer le manque de masques, la pagaïe des vaccinations, le sous-équipement hospitalier chronique, les annonces contradictoires de mesures à géométrie variable en matière de déplacements, la présentation au Parlement de données trafiquées, les promesses non tenues, les contradictions flagrantes dans les décisions de fermeture ou d’autorisation d’activités, le hiatus permanent entre annonces officielles et réalités du terrain, l’absence de perspectives, les voltefaces ministérielles, le court-circuitage des Assemblées, la constitution d’instances décisionnelles hors contrôle, sinon à des circonstances étrangères aux décideurs faisant de leur mieux ? Pourquoi indéfiniment repousser la fin des mesures d’exception, sinon pour donner à ces décideurs le temps et les moyens de parfaire leur emprise ?

Circulez, y a rien à voir,

l’urgence commande,

nous veillons et nous pensons pour vous !

Discuter, débattre, réfléchir de manière pluridisciplinaire, serait gâcher un temps bien trop précieux, et puis les risques de dérive seraient trop importants (on l’a bien vu avec le Grand Débat post gilets jaunes, puis avec la Convention Citoyenne pour le Climat). Nous avons par ailleurs tant de choses à mettre en place, une loi climat, une autre sur le séparatisme et la protection de la police, sur les retraites, des décrets sur la réforme de l’Etat et les modalités de la formation de ses serviteurs, etc.

Dans l’arène, les membres de la cuadrilla agitent les capes pour étourdir le toro blessé. A la télévision, à la radio, dans la presse papier, les ministricules et leurs affidés interviennent, ils accaparent le temps de cerveau disponible. Se produire, se montrer, occuper la scène, se faire désirer, parler d’autant plus qu’on n’a rien à dire, voici l’alpha et l’oméga de la com’ publique. Le bla bla officiel et les capes des toréadors s’équivalent.

Si d’aventure quelque défiance se manifeste le couteau suisse des explications vaseuses, le socle de théories fumeuses telles le complotisme, autrement dit le Parce que, est immédiatement dégainé. Fondé sur une relation de cause à effet à portée de main, il dispense de toute réflexion, de toute analyse critique. Aisément disponible, prêt à l’emploi, il permet de passer à autre chose avec la conscience tranquille.

Quelle que soit la question apparente, la réponse se trouve dans les « éléments de langage » soigneusement élaborés par des rédacteurs aux ordres. S’il se passe quelque chose quelque part, c’est d’abord parce que ceci ou cela l’explique de manière évidente. Lumineux. Tout ce que nous avons fait, tout ce que nous avons entrepris, trouve ici sa justification. Nous avons pris telle ou telle décision parce qu’elle s‘imposait, n’importe qui d’autre aurait agi de même. Par conséquent, aucune remise en question, aucun remord, ne peuvent s’envisager.

La complexité des relations de cause à effet, comme celle de la notion même de cause, sont volontairement ignorées. Le simplisme suffit, il est à la portée de chacun, garant d’une douce somnolence.

Au fait, à quoi cet article est-il dû ?

En premier lieu à une irritation récurrente face au mépris et à la pauvreté mensongère du discours politique, ensuite à la vacuité et à la partialité servile des propos tenus par les ténors de l’information radio-télévisuelle, totalement dénués d’exigence critique et de vision sur les objets de leurs interventions. Leur toxicité ne date pas d’hier, mais elle semble grossièrement accrue ces dernières années avec la personnalisation galopante d’un Pouvoir de plus en plus régalien.

Des remarques glanées ici ou là à l’occasion d’échanges informels du type « Café du Commerce » ont aussi grandement contribué à mon effarement face à la naïveté et à l’indigence satisfaites d’elles-mêmes dont témoignent de nombreux propos estimés anodins. Ce papier n’y changera rien, il me soulagera peut-être de certaine humeur maligne rétive aux purgations des Diafoirus de l’actualité. Puisse-t-il peu ou prou inciter quelques-uns à une cure bénéfique à leur équilibre.

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Quand un artiste disparaît…

10 Avril 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Gérard Depralon, Georges Brassens, Alain Diot, Ionas, Jean-Jacques Ceccaelli

 

... une porte dérobée s’ouvre sous nos pas. Elle donne sur un morceau de ciel bleu limpide, calme, piqueté de légers nuages blancs, immobiles : l’infini inconcevable, son trouble, son vertige.

Figés, les travaux en cours s’effritent. Ils n’ont pas eu le temps de prendre. Evincés à jamais, promptement oubliés, remisés, stérilisés sur le champ, les projets ne connaitront aucune montée de sève. Ils deviennent feuilles à jamais pétrifiées témoignages de confiance en l’à venir.

Sans prévenir, sans rien laisser paraître, Gérard Depralon s’en est allé, seul, un soir juste avant son souper, l’autre semaine. Subitement indifférent, il n’a pas vu les secours se presser chez lui, il avait déjà pris congé. Il a brusquement tout quitté, tout planté là, comme s’il avait été mû d’une telle singulière légèreté que l’on pourrait croire à une ultime sinistre facétie.

La banalité de l’événement le rend invisible au plus grand nombre. Une très infime partie de l’Univers se trouve à peine dérangée, un soupçon de frisson peut-être. D’abord incrédules, puis bouleversés, seul le souvenir occupera bientôt ceux qui ont connu et su apprécier la finesse de l’artiste. L’avoir connu, l’avoir pratiqué, appartient à quelques-uns, les fameux happy few.

- Etait-il connu, souffle le vulgaire, réglant sa réaction sur le coup possible à jouer.

- Passez votre chemin ! Il est connu de tous ceux qui le connaissaient, et cela suffit grandement.

Trompettes de la renommée

Vous êtes bien mal embouchées

(G. Brassens)

Plus tard, peut-être, beaucoup plus tard, un curieux viendra fouiller, on le nommera alors  inventeur.

Pour l’heure, protégeons son empreinte fragile d’une disparition fatale sur le sable humide de l’oubli. Il s’agit d’une marque humaine, banale et unique à la fois, précieuse. La question essentielle du devenir de l’œuvre, de sa conservation et de son entretien, se pose d’emblée alors qu’il n’existe aucun modèle pour cela et que le maelström de l’actualité, vorace et ravageuse, n’a cure de tels soucis.

Imaginant des formes, des couleurs, les faisant exister par le dessin, la peinture, des assemblages insolites, du verre sculpté ou façonné, des interventions localisées, des écrits, il nous a proposé sa vision du Monde, au détail significatif près. Une vision toujours suffisamment décalée pour que le regard soit tenu en éveil, pour que le regardeur accommode et adopte la distance convenable.

Gérard Depralon vient de franchir la ligne d’horizon comme avant lui, Alain Diot, Ionas, Jean-Jacques Ceccarelli, avec lesquels j’ai beaucoup échangé, qui parfois m’ont même généreusement associé à la réalisation d’une œuvre, artistes connus d’un cercle d’amateurs éclairés peu soucieux des vanités de la mode et de l’existence médiatique. Désormais l’avenir est un peu moins assuré, raison suffisante pour exercer une veille exigeante, pour résister aux sirènes de  l’art jetable, consommable sur place, imposé aux gogos médusés.

Cette prise de distance, nous fait réaliser une fois de plus qu’une des caractéristiques du présent immédiat est de se conjuguer au présent-passé du labeur, dont les traces s’ancrent dans la perspective du présent à venir. Seule dimension qui désormais importe pour Gérard Depralon

 

 

 

Meubles muets et intérieurs, dessins G. Depralon ; Texte ;. J. Klépal ; L'Art et la Manière éd., 1994

Meubles muets et intérieurs, dessins G. Depralon ; Texte ;. J. Klépal ; L'Art et la Manière éd., 1994

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Lueur à l'Ouest

1 Avril 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #St-Rémy de Provence, Vigneux de Bretagne, N-D des Lndes, Démocratie participative, E-M Remarque

 

De même que j’ai signalé en février dernier une lueur à Saint-Rémy-de-Provence, je fais aujourd’hui écho à un événement porteur d’espoir dont j’ai été précisément informé. Les faits se sont déroulés à Vigneux-de-Bretagne, commune de 6 000 habitants, proche de Nantes, en bordure de la célèbre zone de Notre-Dame-des-Landes.

A Vigneux, les élections municipales du printemps dernier ont donné lieu à la nomination presque par défaut d’un Maire de 41 ans semblant digne de confiance. Moins d’un an après son élection il a dû démissionner face au désaveu de la plupart de ses adjoints et conseillers membres de sa majorité, sans parler du milieu associatif local. La bronca suscitée par ses méthodes et son comportement l’avait privé de soutien suffisant.

La presse conservatrice régionale n’a pas manqué de cultiver allusions malveillantes et commentaires hasardeux à l’encontre de conjurés de plus en plus hostiles au Maire, présenté comme victime d’un misérable complot. Jamais la question du pourquoi nous en sommes arrivés là n’a été posée. Aucun journaliste ne s’est interrogé sur la responsabilité de l’intéressé à propos de  ce qui lui est arrivé.

Le nauséabond se vend toujours bien parait-il. Il permet de surcroît d’économiser la pensée, avantage non négligeable en ces temps ténébreux.

Que s’est-il passé ?

La révélation inattendue d’un comportement césariste a pris de court la plus grande partie des membres de la liste majoritaire. Le découragement a commencé à poindre dans les services communaux privés de repères stables. Un adjoint d’importance a démissionné de son poste en publiant son désaveu. Arrogance, autoritarisme, moralisation permanente, associés à un manque de considération des règles élémentaires de relations entre les personnes, et à une certaine légèreté face aux directives du Code des collectivités locales, ont conduit à une progressive prise de conscience collective de graves sources de malentendus estimés irrémédiables à force de non prise en compte. La surdité récurrente aux remarques formulées, les dénis et accusations personnelles prononcées contre les auteurs de critiques ou de simples réserves ont favorisé l’accélération du processus de désagrégation interne. Ceci jusqu’à un point de non-retour illustré par une demande collective de démission immédiate que l’intéressé a tenté d’ignorer par des subterfuges. La pression s’est alors accrue, la démission considérée comme seule issue vint enfin, libératrice mais aussi lourde de questionnements quant aux conséquences.

Dans les rangs de l’opposition municipale, comme dans la bouche du Maire désormais démissionnaire la notion de putsch fut évoquée. Curieuse erreur de raisonnement, singulière volonté de dénaturer la réalité, grave confusion sémantique. Au lieu d’un putsch, c’est-à-dire une action violente illégale pour s’approprier le pouvoir par la force, il s’est agi d’un processus de contrôle parfaitement démocratique par lequel des comptes sont demandés à un mandataire défaillant, donc disqualifié car hautement contestable. Nulle violence là-dedans, simplement une exigence intransigeante à l’égard d’un abusif détenteur de pouvoir. L’élu exige le respect certes, mais il doit pouvoir être révocable. Une des formes de la démocratie participative, et non dévote, que nous ne pouvons qu’appeler de nos vœux.

Il y a là quelque chose de très sain, d’exemplaire même. La rareté du fait en constitue le prix. Voici un précédent qui devrait contribuer à mettre en question la sclérose du système électoral, où les élus une fois désignés deviennent quasiment intouchables donc auréolés d’une puissance hors de propos. 

Vigneux-de-Bretagne nous donne la preuve qu’à l’échelon local peuvent se jouer des choses essentielles pour peu qu’un groupe déterminé, uni par une durable volonté partagée, un courage individuel indéniable, se donne un but, même s’il parait utopique à l’origine.

A l’ouest rien de nouveau, titrait en 1929 son roman E-M Remarque, écrivain pacifiste allemand honni par les nazis. Eh bien presque cent ans après dans des circonstances fort différentes, mais avec en fond de scène un même tableau de totalitarisme mortifère, à l’Ouest il y a du nouveau propre à constituer un intéressant précédent : on peut demander des comptes à un responsable très insatisfaisant, on peut même parvenir à l’évincer. Le titre, le galon, le statut engagent au plus haut point. Etre mauvais n’est pas condamnable en soi, pour autant que l’on ne  s’attribue pas des vertus inexistantes, et que l’on ne prétende pas exercer des responsabilités majeures. Sinon l’intransigeance s’impose, sitôt franchi le seuil d’incompétence. En cela réside l’exemplarité de ce qui vient de se dérouler à Vigneux-de-Bretagne.

La servitude volontaire n’est pas inéluctable. Il ne tient qu’à chacun.

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Parution : sélection des Epistoles

27 Mars 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Epistoles, Jean Klépal, Gros Textes édition

Gros Textes / Avis de parution

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Jean Klépal - Épistoles improbables (sélection)       

Avec les Epistoles, J. Klépal dresse au fil du temps un grand miroir réflexif sur les périodes que nous traversons. Il lui importe autant de parler des petites choses du quotidien, que des événements qui marquent et bouleversent la société. Dans cette transmission il nous interpelle pour former avec lui une chaine de pensée, hors de l’anecdote et de la polémique. Chez lui la concordance des temps et des Epistoles est une affaire d’éthique. Il nous parle au présent, le passé n’est pas effaçable ; il est comme il le dit si bien « simplement du présent d’avant, tandis que le futur est un présent qui n’existe pas encore, à accueillir le moment venu. » Les Epistoles sont une terre d’accueil. Un laboratoire intime qui questionne notre compréhension du monde. Alain Nahum 

Jean K. n’a pas perdu ce regard d’enfant étonné, ébahi, curieux, qui n’a pas laissé l’innocence battre en retraite, ce regard qui ne laisse pas la pensée s’encombrer de trop de doutes. Je me souviens d’une exposition parcourue ensemble, lui dans son fauteuil roulant, moi le poussant. Des cris, des onomatopées devant les œuvres. Il est comme ça, capable d’amour devant la création et capable d’agressivité devant l’art superflu. Il est parfois abrupt, dur, parce qu’il a une clairvoyance juvénile. Il aime rire aussi, il aime les coups de gueule, il se trompe parfois mais il nous fait toujours penser, c’est là l’essentiel. Paul-André Pouderoux

 Un livre à butiner tranquillement…

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ISBN : 978-2-35082-484-0

90  pages au format 20 x 15 cm, avec des dessins de l’auteur   10 € (+ 3,50 € de forfait port – quel que soit le nombre d’exemplaires commandés)

Commande à Gros Textes

Fontfourane

05380 Châteauroux-les-Alpes

(Chèques à l’ordre de Gros Textes)

 

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Un conte

18 Mars 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Confinement, couvre-feu, la Ville sans Nom, Viollet-Le-Duc, Couscous, masques

 

Des mois d’enfermement, de contrôles, d’injonctions, et aussi de peur, de crainte des rencontres les plus banales, le ressenti d’un état de siège pousse au repli, sinon à la régression, puis à l’abandon progressif aux bras d’un destin non maîtrisable. Le poids lourd à porter endolorit les épaules, il impose puis entretient la soumission fatidique. Celle-ci peut conduire à une période de délire commandant un indispensable défoulement, condition essentielle du maintien du soi.

Fraîche septuagénaire perchée dans son mirador, Solange observe cette ville qui n’est pas une ville, naguère si attractive, une mosaïque de villages tous différents, tous les mêmes, grouillants, colorés, livrés à une extraordinaire variété de provenances. Aujourd’hui devenue amorphe malgré quelques soubresauts, échos très assourdis de ce qui jadis lui imposa l’anonymat de Ville sans nom.

Active, entreprenante, femme d’affaires, Solange languit, elle trompe le temps immobile entre un mari amnésique et une mère en perte de repères. Interdites ou fortement réduites, les activités habituelles s’acheminent vers le souvenir. Toute possibilité de divertissement semble abolie, chaque jour reproduit et amplifie la veille, sans que jamais ne se dessine quelque perspective. Attendre le passé devient le bégaiement du présent. Une suffocation menace.

Habile conteur, Hamadi, artisan né, subtil orfèvre de talent, sourcier d’audaces gustatives, propose des coffrets délicats de haute pâtisserie fine aux amateurs d’exotisme délicat. Ebloui, l’œil éveille immédiatement les sens. Avec Hamadi l’art est à déguster. Depuis peu sa palette s’élargit au domaine de la cuisine traditionnelle. Il transporte alors son échoppe à la demande ; il se fait agent de liaison entre les produits les plus purs de la nature et les gourmets assignés à résidence dont il soulage l’ennui.

Maria, jardinière à domicile d’éclopés divers, possède un entrain communicatif doublé d’une disponibilité à l’inattendu. Son activité est propice à la découverte de l’insolite ; elle lui a permis de rencontrer Solange, puis Hamadi. Industrieuse, elle a transporté le pollen de l’un chez l’autre. Il n’en fallut pas davantage pour que s’élabore le miel d’une relation fructueuse, contre-proposition à la grisaille dépressive ambiante.

Comme une épiphanie l’idée d’un repas table ouverte à quelques happy few s’est imposée, des proches en priorité. Heureuse surprise, Solange, lectrice inconnue de mes Epistoles, a chargé Maria de me convier également. Flatté et curieux, je ne pouvais qu’accepter.

Au jour fixé nous nous retrouvâmes à quelques-uns au sommet d’un immeuble de standing, à deux pas d’un édifice néo-crypto-pseudo gothique consacré au culte catholique, édifié vers la fin du 19e siècle et tout récemment rénové sous la direction d’un local Viollet-Le-Duc. Mise à part cette pâtisserie minérale, la vue des toits alentours présente une maquette grandeur nature d’une canopée urbaine où les cheminées lasses d’être figées pourraient partir vagabonder à la découverte de ce qui se passe en leurs sous-sols, comme de la diversité des senteurs qu’elles canalisent. Une certaine évocation de Venise du côté de l’Arsenal, peut-être.

Immédiatement le voyage, très vite viendront les transports.

Passons sur les préalables mises en bouche, qui ailleurs eussent pu largement suffire à la satisfaction de chacun, pour évoquer le moment gargantuesque d’un couscous au mérou. Couscous normal, royal ? Impérial suffirait à peine à le nommer. Beauté de la palette colorée des légumes, poivrons, navets, courge, oignons, fèves… Saveur incomparable du bouillon à base de tête de mérou ; quelque chose de parfaitement indicible.

Rien ne domine, chaque élément concerte ; Hamadi nous offre son talent de chef d’orchestre à la hardiesse d’une rare élégance. Le lait fermenté accompagne à merveille ce chef d’œuvre. Harmonie somptueuse de la table dressée par Solange.

Bien être envahissant d’un jour heureux, tapivolantesque. Une éclaircie déraisonnable dissipe la morosité brumeuse du temps actuel et révèle un îlot de convivialité spontanée. L’aisance cordiale des rapports va de soi, elle s’impose comme une évidence.

Si tu veux être heureux sois-le. C’est aussi simple que ça, inutile de faire comme si.

Quelle leçon, quel imprévu, quel rappel à la simplicité originelle du partage, à la nécessité de l’autre, au besoin d’initiative !

Cueillons dès aujourd’hui les roses de la vie.

Oui sans la moindre retenue, cependant il parait temps de rentrer chargé d’émotions et de saveurs, appelons un taxi et prenons allègrement congé.

Une fois dans l’avenue dans l’attente du voiturin, Maria, prévenante et subitement inquiète : Nos masques, nous avons oublié de mettre nos masques !

RÉVEIL.

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Mots, langage, témoins de hasard

12 Mars 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Covid, Henri Monnier, Julien Gracq,

La période de repli sur soi qui nous est imposée depuis un an est favorable à la réflexion, quand elle n’engendre pas la dépression. Le constat s’impose de la manière dont la mort a été peu à peu occultée au cours des cinq à six décennies passées, et comment aujourd’hui elle n’est plus qu’un élément statistique prioritaire sur les ondes, depuis le Covid et l’interdiction de célébrer des funérailles largement partagées. Déréalisation folle et mise en question de la notion de deuil.

Autrefois, hier encore, la mort était présente dans la vie quotidienne. Les morts étaient signalés par des tentures noires aux initiales du disparu installées sur les entrées d’immeubles, ainsi que par des convois sur la voie publique auxquels participaient famille, amis et relations du défunt. Tout cela s’est évanoui dans la brume du souvenir. La mort s’est trouvée remisée et euphémisée par des locutions banales et pudiques. La richesse langagière, l’efflorescence verbale, concernent la vie, tandis que la pauvreté d’expression s’applique à la mort. Et pourtant l’une ne va pas sans l’autre, elles se donnent sens mutuellement.

Il existe un abîme entre la représentation théâtrale de L’enterrement, écrite par Henri Monnier, et la dissimulation, voire l’empêchement, actuels. Si le langage est un geste susceptible de convoquer la pensée, les mots, l’emploi des mots, témoignent d’une époque.

 

C’est à un orfèvre du langage, un joaillier des mots, que je viens de consacrer une récente lecture. Les éditions Corti, auxquelles il fut fidèle sa vie durant, ont publié le mois dernier (fév. 21) sous le titre Nœuds de vie un recueil de proses exhumées du fonds Julien Gracq (1910-2007), à la Bibliothèque Nationale de France.

Publier des écrits posthumes, notes, esquisses, brouillons, est toujours délicat car il est permis de se demander si l’auteur aurait accepté leur divulgation en l’état, au risque de laisser passer des faiblesses stylistiques. Eh bien, Gracq n’y échappe pas et c‘est dommage. La révérence n’est pas toujours bonne conseillère. Ces proses poétiques toujours lumineuses se présentent parfois excessives dans la recherche de la préciosité, qui les affecte parfois d’une lourdeur flamboyante, comme le gothique tardif épuisé de démesure. Il faut lire Julien Gracq avec une tranquille patience. Chez lui la sensualité perceptive s‘attache au vivant aussi bien qu’à l’inerte (« Les vaches, vautrées dans l’herbe neuve, étalées partout dans les prairies, comme une lessive. »), et la parole lucide décape la fragilité du modernisme et de sa politique. La rigueur du témoin est implacable. Son scepticisme s’applique précisément quant à la prise de conscience des humains : « La Terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd’hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l’assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l’homme n’aura plus sérieusement que lui-même et plus qu’un monde entièrement refait de sa main à son idée – et je doute qu’à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son œuvre, et juger que cette œuvre était bonne. »

Certains instants de douceur méditative imprégnée du paysage alentour renvoient avec bonheur au Balcon en forêt, merveilleux récit de la drôle de guerre dans les Ardennes, en 39-40, désœuvrement, angoisse, promenades, avant l’assaut final.

Les textes consacrés au Lire et à l’Ecrire sont souvent décapants, dans la droite ligne de ce vigoureux pamphlet dénonçant la République des Lettres et son bavardage pseudo mondain, qu’est La littérature à l’estomac, publié dans le même temps qui vit Julien Gracq refuser le si honni Prix Goncourt venant de lui être décerné.

C’est précisément dans la partie intitulée Ecrire que l’on trouvera des réflexions sur la langue et le langage, mais aussi un vibrant hommage au Mot et à son pouvoir.

 

 

 

 

 

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A venir...

3 Mars 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Georges Braque, Suzanne Hetzel, Arnaud Bizalion, Gros Textes, Alain Sagault

 

Une multitude de petits rien constituent le quotidien, notre lot commun. Quelques-uns cherchent parfois à le pimenter par l’artifice d’événements singuliers. Cela revient la plupart du temps à chercher à s’étourdir grâce à des diversions stériles. Société du spectacle permanent (show), de l’illusion, de la consommation outrancière, du paraître. Vanitas vanitatum. Scénario on ne peut plus fragilisant. Cette histoire connue, rabâchée jusqu’à plus soif, conduit au désastre de  la perte de soi. Nous le savons tous. Avoir ou Etre ? Alternative majeure face à laquelle l’Art se révèle un précieux auxiliaire. « Avec l’âge, l’art et la vie ne font qu’un », selon Georges Braque. Il peut même se faire que vivre sa vie relève de l’Art de vivre.

Si sœur Anne, qui du haut de sa tour ne voit rien venir, scrutait mieux l’horizon, elle apercevrait la parution annoncée de trois ouvrages dans lesquels je suis impliqué. Ils pourraient retenir l’attention des lecteurs des  Epistoles.

1 - Suzanne Hetzel a choisi la photographie comme moyen d’investigation du quotidien et de la façon d’occuper un lieu ou un territoire. L’emploi de ce medium lui permet une relation directe avec les personnes, les lieux ou les objets, pour en explorer la spécificité. L’écriture a pris de plus en plus de place dans sa pratique, jusqu’à la conception et la réalisation de livres à forte identité.

« 7 saisons en Camargue » est paru aux éditions Analogues, en 2016. « L’Appartement » sortira en juin prochain, chez Arnaud Bizalion, éditeur de livres d’art, à Arles. Le livre est présenté sur le site Arnaud Bizalion éditeur, où l’on peut d’ores et déjà en réserver un exemplaire.

Forte d’une relation établie depuis des années, Suzanne Hetzel a voulu approfondir sa connaissance des lieux et mieux comprendre la relation de proximité quotidienne que l’impénitent amateur d’art que je suis peut établir avec les divers objets venant à l’assaut de son appartement. Quels en sont les fondements ? A quels types d’émotions, de souvenirs, sommes-nous confrontés lorsque nous échangeons sur l’Art ? Comment les objets dialoguent-ils selon les endroits où ils sont disposés ? Un cheminement est-il discernable ? L’ensemble fait-il œuvre ou non ? Quels sont les fondations, les étais, les cales qui tiennent l’ensemble ? Vivre avec l’Art ou vivre en Art ?

Il s’agit plus de constater que d’établir un bilan.

2 – Un abrégé des trois cent quatre-vingt-huit Epistoles improbables parues entre mai 2012 et octobre 2020 est en cours de préparation chez Gros Textes, éditeur à Châteauroux-lès-Alpes. Ce petit éditeur hors normes milite en faveur de l’édition singulière. Ils sont nombreux dans son genre, animés par l’amour du livre, des textes et des relations directes avec les lecteurs. Les encourager relève de l’utilité publique, quelles que soient les réserves que leur indigence matérielle peut susciter.

Dans le cas présent, il s’agit de présenter des échantillons d’approche du réel différents de  la pensée pré-formatée coutumière.

3 – Un dialogue mené avec Alain Sagault, aquarelliste au talent exigeant doublé d’une redoutable détermination de bretteur, devrait prochainement paraître en édition Hors Commerce. « Peindre à l’aquarelle » s’attache à la spécificité de ce medium si particulier, usité par quelques-uns des plus grands, loin de la médiocrité des images coloriées où certains le cantonnent parfois.

Il sera possible de se le procurer chez Alain Sagault, sans doute d’ici l’été.

Cet ouvrage procède d’un projet d’exposition d’ampleur, sans cesse repoussé à cause du Covid, à Venise. Sa parution est devenue indispensable…

Confinement, couvre-feu, alarmisme impuissant, contre-vérités, absence de perspectives, ne suffisent pas à éteindre le désir de s’aérer. Fortement menacée, la vie pas seulement physique n’a pas dit son dernier mot, car très nombreux sont ceux qui s’acharnent à activer et réactiver la pensée.   

1 - Confinés             2 - Déconfiné        jk 2020
1 - Confinés             2 - Déconfiné        jk 2020

1 - Confinés 2 - Déconfiné jk 2020

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