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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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Qu’est-ce que le contemporain ?

26 Juin 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art contemporain - AC, Giorgio Agamben, R. Barthes, Nietzsche, Brecht, Diderot, Montaigne, Ossip Mandelstam, G. Caccavale, Korzybski

 

Ouvrez le ban !

« L’Art contemporain » - AC pour les initiés – est une expression chère aux milieux branchés, ceux qui font et défont les modes destinées à pallier l’inculture et le manque de goût de quelques « leaders d’opinion » à la mode.

Fermez le ban !

Pour les esprits retardataires auxquels je m’honore d’appartenir en l’occurrence,  il s’agit de la production et de la promotion commerciale d’extravagantes et prétentieuses misérables pacotilles, marchandises à la mode, grossièrement surévaluées par des fabricants de plus-values, parasites hautement nuisibles. Ces objets sans consistance ni épaisseur, fruits d’élevage intensif, émergent et disparaissent au gré de fantaisies hors sol, hors temporalité autre que financière, comme le sont les coups de Bourse.

Le contemporain n’a strictement rien à voir avec cela, qui ne rime qu’avec business.

Dans une leçon inaugurale d’un cours de philosophie donné en 2005-2006 à Venise, Giorgio Agamben aborde la question. La plaquette reprenant ses propos vient opportunément de me tomber amicalement sous la main. (Giorgio Agamben – Qu’est-ce que le contemporain ? – Rivages poche, 43 p.)

« De qui et de quoi sommes-nous les contemporains ? Et, avant tout, qu’est-ce que cela signifie, être contemporains ? » se demande-t-il. C’est chez Roland Barthes parlant de Nietzsche, qu’il trouve une amorce de réponse : « Le contemporain est l’inactuel ». Se référant à la soif de culture historique, le philosophe ne peut prétendre à la contemporanéité qu’au prix d’un déphasage. Le vrai contemporain serait celui qui ne coïncide pas parfaitement avec son temps, qui du fait de cet écart, est mieux à même d’en percevoir les caractéristiques.

Cette notion de décalage me parait essentielle car bienfaisante. Il faut pouvoir se tenir hors et dans une situation pour tenter de la maitriser. Dedans dehors. Complètement immergé, la situation nous bouffe et nous aveugle, complètement étranger, nous ne la percevons même pas. Il s’agit là de la distanciation dont Brecht avait fait un principe de sa pratique théâtrale, s’inspirant de Diderot et de son paradoxe du comédien. Voici notamment en quoi et pourquoi mon vieux compagnon, Michel de Montaigne, m’est si précieux et si actuel.

Haïr certains aspects de son époque n’empêche pas de lui appartenir complètement, sachant qu’il est impossible de lui échapper. Indispensables lucidité et insoumission pour qui veut tenter de se situer et de comprendre ce qui se joue en permanence.

A l’appui de sa thèse, Agamben se réfère à un poème d’Ossip Mandelstam explorant la relation du poète à son temps. Il s’agit de considérer la déchirure du temps, entre celui d’une vie singulière et l’histoire collective d’une époque. Alors que ma nuque est brisée, tenter de contempler les traces d’où je procède m’est impossible. En cela réside le défi de la contemporanéité, être contemporain ne va pas sans péril, souvent majeur. La destinée du poète en atteste.

(Un artiste italien aux contemporanéités plurielles a consacré un album de dessins à ; l’œuvre poétique de Mandelstam : Giuseppe Caccavale Armenia – Ossip Mandelstam – éd. Parenthèses, 2016)

Poursuivant son propos, Agamben précise « le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité (…) Seul peut se dire contemporain  celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumières du siècle et parvient à saisir en elles la part de l’ombre, leur sombre intimité.» L’obscurité de notre temps nous regarde vraiment. Elle nous interpelle et nous incite à sortir du commentaire oiseux et lénifiant de la voix officielle dont le seul souci est de masquer le réel. Le rapport à l’obscurité du sens caché pousse à débusquer sans cesse ce qui se cache dans ce qui est apparent. Le mot n’est jamais la chose qu’il prétend désigner, nous a enseigné Korzybski.

Là aussi nous sommes mis au défi de percevoir une lumière archaïque qui ne parvient pas à nous atteindre. Il nous faut honorer un rendez-vous impossible entre le visible constatable et l’imperceptible du signifiant. Etre contemporain, c’est alors cultiver la recherche de ce qui nous échappe en permanence.

Vient alors dans l’ordre du discours la notion de mode, épinglée au début de ce papier. Disons, sans revenir sur le sujet, que la mode possède au moins un certain pouvoir de réactualisation du déjà-vu. Cette capacité à réanimer ce qui est déclaré mort, périmé, dépassé, pourrait être mise à son actif.

La relation particulière au passé qu’implique l’ensemble de la réflexion sur le contemporain souligne l’importance capitale des origines. Saisir les indices de l’archaïque dans la nouveauté de l’actuel, voici une dimension de la contemporanéité. Retour du refoulé, retour au même, conduites de répétition, pression de conformité, sans doute autant de manières d’énoncer des choses voisines, me semble-t-il. Il s’agirait donc de tenter de saisir une part de non vécu, voire de non conscientisé, dans tout vécu. La masse de ce que nous n’arrivons pas à vivre et l’attention à lui porter pousse à explorer un présent passé jamais fréquenté, alors que le présent de l’actualité se dérobe sous des faux semblants dont il convient de se garder, pas seulement en période de crise.

Le seul moyen de s’en sortir nous dit Agamben serait d’introduire une hétérogénéité dans le temps linéaire. Le contemporain devient alors « celui qui, par la division et l’interpolation du temps, est en mesure de le transformer et de le mettre en relation avec d’autres temps. » Le contemporain du maintenant se trouverait en partie préfiguré dans les documents du passé. D’où l’actualité intemporelle des « grands » textes et la nécessité d’une lecture inédite, créative, de l’Histoire.

« Du passé faisons table rase » devient ipso facto une proposition particulièrement stupide.

Nous le pressentons, être contemporain n’a rien à voir avec un hasard calendaire, c’est le fruit acide d’un souci permanent de prise de distance et de mise en relation critique, qui expose à bien des déconvenues, voire aux risques de la non-conformité permanente. Prix à payer de la liberté individuelle de penser.

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Vivre en compagnie de l’Art

20 Juin 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Pays d'Apt, biennale de Venise, white cube, Diderot

 

Pendant des années, dans un village du pays d’Apt, une vie exaltante tissée de relations au monde de l’Art, de l’art au quotidien.  

Création à domicile d’une galerie dénommée Maison d’art avec paysage, par un jeune artiste napolitain enthousiaste ami des lieux, qui ne soupçonnait pas qu’il serait un jour l’un des représentants de son pays à la Biennale de Venise. Manière de démontrer que vivre avec l’art est non seulement possible et n’a rien d’exceptionnel, est à la portée d’un grand nombre pour peu que s’ouvrent les yeux pour découvrir et accueillir avec curiosité ce qui nous entoure et survient sans prévenir.

Passe le temps, se présentèrent les aléas normaux de l’existence, une installation  à Marseille suggéra un prolongement à inventer, sous forme de rencontres épisodiques avec un artiste venu présenter sa démarche. L’intérêt s’émoussa vite, la ville est peu favorable au temps long de la dégustation voluptueuse. Les transpositions défaillent, elles exigent de véritables renaissances.

 

L’appartement est vaste, il permet d’accueillir famille et proches actuels ou à venir, une des conditions du luxe de la vie. Rares sont les meubles. Il est encombré d’œuvres, de livres, d’objets divers. Il y en a trop, beaucoup trop, partout, mais comment faire autrement ? Chacun correspond à une rencontre, à un moment, un voyage, une anecdote. Ils jalonnent l’espace d’une vie. Ils ne peuvent que très difficilement être rangés, placardisés. Au nom de quoi faudrait-il s’amputer ? Nous sommes à l’opposé du white cube, totalement inconcevable ici bien qu’apprécié ailleurs, parfois même secrètement désiré, ainsi que le révèlera la très forte expérience d’un long séjour hospitalier. Désir-non désir ; Etre, ne pas être

 

La vie l’emporte et dépose partout ses traces, précieuse patine, ineffaçable transformatrice propre à révéler la face cachée du temps. L’occupant s’y sent aussi à l’aise que Diderot a pu l’être dans sa vieille robe de chambre. Chaque visiteur peut ressentir cela, il lui suffit d’être disponible et réceptif.

Ici se déroule un surprenant singulier qui dépeint un occupant très peu soucieux des modes et du clinquant de la notoriété. Les signatures lui importent bien moins que les émotions ressenties. S’il y a conjonction, tant mieux, sinon peu importe. L’authenticité du vécu prime à coup sûr.

Lieu de vie, cet appartement constate le rôle essentiel, rôle fondateur, rôle d’étayage, rôle d’apport constant, de la présence permanente de l’Art dans une existence.

La fréquentation assidue de celui-ci, voire son simple côtoiement, permettent aussi bien une ouverture quasi permanente à la surprise, accueillie comme une opportunité d’autant plus bienvenue qu’inattendue. Cette ouverture autorise une liberté de choix, nécessaire à la dégustation des  libertés essentielles, piments savoureux et délicats du quotidien. Le doute qui accompagne en permanence ces pratiques induit presque à chaque fois un très tonique élargissement des possibles, si nécessaire à une respiration aisée. L’Art comme chemin privilégié de la vérité des relations à soi, comme à autrui.

 

Vivre en compagnie de l’art, c‘est vivre en toute clarté une très durable histoire d’amour jalonnée de compagnons fidèles et attentifs, dont les rapports intimes sont porteurs de sens. Ces rapports entre les œuvres et leur environnement, porte, fenêtre, échappée visuelle sur la ville, source de lumière, variations d’éclairages,  procèdent d’un accrochage parfois intuitif, préalable à la prise de conscience de leur évidence. Y parvenir nécessite souvent des essais et des choix laborieux. Où telle œuvre peut-elle nidifier au mieux ? Quelle œuvre pour cet endroit précis, quels rapports peut-elle établir avec son entourage ? Des essayages, des tâtonnements, comme naguère chez le tailleur ou la couturière vérifiant que le costume tombe bien.

Chaque proposition nouvelle peut bouleverser un ensemble auquel elle est soumise. L’évidence ne va jamais de soi.

L’ensemble patiemment constitué, fruit de rencontres fortuites, de connivences, de refus parfois indignés, d’émotions et de joies profondes, finit à la longue par faire œuvre. Peut-on parler de collection, pour autant ? Sans doute pas, espérons-le. Une collection suppose un propos de suite cohérente délibérée, et de recherche incessante de pièces manquantes. Ce n’est nullement le cas ici, où il s’agit plutôt de rencontres inopinées et de coups de cœur durables : « nous nous sommes rencontrés, ce fut un éblouissement et devint une tendre et fidèle amitié bénéfique indispensable, partagée avec chacun des partenaires».

La cohérence, si elle existe, est postérieure, c’est un résultat qui tient uniquement à la personne occupant les lieux et à sa vision de l’être au monde.

Une fois décelées, l’unité de l’ensemble, celle de chaque pièce, les transitions, deviennent source de beauté. Une histoire, des histoires, des questions, se mettent en place. Libre à chacun de les exprimer, de les proposer à qui il veut.

La pertinence d’un regard étranger cherchant à percer le secret bouscule ou conforte ; elle enrichit toujours par ce qu’elle révèle.

L’Art et les artistes nous apprennent à voir.

 

(Notes à propos d’un travail en cours avec une artiste attachée à une réflexion sur l’épaisseur, la complexité, et la richesse de nos liens avec l’Art)

Vivre en compagnie de l’Art
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Propagande ? Comment se fait-il ?

12 Juin 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Propagande, Communication, Démosthène, Jules César, Concile de Trente, Paradis

 

(Rencontre surprise dans un lieu classé « secret défense ». Echange enregistré clandestinement au moment de l’invasion de la France, en 1940.- source La langue ne ment pas, film de Stan Neumann -)

Jules César (admiratif) :

- Si j’avais disposé de chars comme ceux de la Wehrmacht, j’aurais envahi la Germanie en un tournemain.

Pierre le Grand (songeur) :

- Si j’avais disposé d’une aviation comme la Luftwaffe, j’aurais soumis l’Univers

Napoléon 1er (amer) :

- Si j’avais eu un ministre comme Goebbels, personne n’aurait jamais su que j’ai perdu à Waterloo.

 

Fake news, bobards, rumeurs, sondages, statistiques, enquêtes simulées, radio-trottoir, réseaux « sociaux », interviews bidonnés, panels truqués, photos retouchées ou détournées documents falsifiés, boucs émissaires, …

Répétez, répétez, plus c’est gros, plus ça a de chance de passer, plus ça a de chance de s’imprimer dans des cervelles soigneusement embrumées.

 

Propagandastaffel, un papier du 19 février 2019, aborde déjà la question sur ce blogue.  Souvenir de ce qui s’est déroulé durant toute la période de l’Occupation en France, au début des années 40. Promptement repris à l’époque par le régime de Vichy, ce qui était le fait de l’occupant nazi, s’est insidieusement installé depuis dans notre quotidien, jusqu’à une banalisation totale.

Par propagande nous entendons l‘emploi d’un ensemble de techniques de persuasion pour propager opinions, idéologies ou doctrines au sein d’une population cible dont on veut modéliser les comportements et les décisions. Les données factuelles objectives faisant très souvent obstacle, il convient de les maquiller dans le sens voulu, tous les moyens sont bons pour ce faire.

Après deux guerres mondiales et les méfaits des Etats totalitaires, le terme propagande a pris une connotation très péjorative. Ceux de communication, la com’ pour les initiés, ou de relations publiques ont pris la relève pour désigner une marchandise identique. On peut ranger la publicité commerciale dans la même catégorie, magie du langage passe-partout.

 

Venue de loin dans l’histoire, qu’elle soit religieuse, nazie, communiste, ou capitaliste, qu’on la masque ou non, la propagande marque nos sociétés. Plus nettement depuis la première guerre mondiale, ou « contrôle de l’information » et « bourrage de crâne » ont commencé de se constituer en système délibéré.

Démosthène, présentant Philippe de Macédoine comme un ivrogne barbare (Philippiques), et Jules César se parant de tous les lauriers possibles avec sa Guerre des Gaules, ont inauguré le genre. Bien plus tard, le XVIe siècle a vu le Concile de Trente poser les prémices de la création de la Congregatio de propaganda fide (Congrégation pour la propagation de la foi en terres de missions).

Entre temps, le haut Moyen-âge avait connu une évolution sensible de la conception du Paradis. De Jardin des délices initial, il s’est peu à peu transformé en une projection céleste du système politico-religieux d’alors, l’Eglise avec sa hiérarchie s’y trouvant justifiée par la présence du Trône tout puissant (évêque, prince), d’anges et d’archanges, chérubins et séraphins, auxquels viendront s’adjoindre les Saints, à la Contre-Réforme du Concile de Trente (nobles et fidèles). Peut-être pourrait-on voir là l’origine de la sacralité omnisciente du Pouvoir temporel, qui se perpétue cahin-caha jusqu’à  nos jours.

Voici de quoi expliquer et comprendre sans doute la méticuleuse incapacité des gouvernements qui se succèdent à peu près sur l’ensemble de la planète à ne pas reconnaître leur ignorance et leurs lacunes. Intermédiaires évidents entre le Ciel et la Terre, le non savoir ne peut nullement les affecter ; la perpétuation d’un mensonge quotidien s’impose à eux comme une évidence. La très récente période du confinement est exemplaire à ce sujet.

 

Techniques et méthodes sont désormais bien au point. Leur efficacité n’est plus à démontrer, leur grossière simplicité pourrait-être un gage de leur efficacité, tant leur sert l’aveuglement qu’elles entrainent.

- Le culte de la personnalité, si décrié après Mussolini, Hitler, Staline, Mao (et même… de Gaulle), demeure avec l’immunité présidentielle et l’extrême concentration des pouvoirs propres à la 5e République.

- La manipulation de l’Histoire (mention « très bien » pour de Gaulle, Mitterrand, Sarkozy et Macron) entretient une bienfaisante confusion.

- A la défunte ORTF gaullienne, et à La voix de l’Amérique du temps de la guerre froide, a succédé la prise en main des principaux médias par de grands groupes industriels et financiers dictant les contenus à développer ou à omettre.

- Les émissions politiques agrémentées de pseudo débats ou de panels avec des invités surprise dont la soigneuse sélection est dissimulée, entretiennent l’illusion d’une liberté de parole spontanée.

- La présentation de statistiques non référencées confère une apparence pseudo scientifique à de fréquentes contre-vérités ; les chiffres ça fait toujours sérieux… Radio et télévision ont leurs spécialistes vedettes.

- La production de documents falsifiés (flacons de substances toxiques, Colin Powell, guerre d’Irak ; études The Lancet, traitement du coronavirus…) est un classique du genre, tout comme la diffamation.

- L’entretien d’une peur collective (retour du péril rouge alors que la droite est en mauvaise posture à Marseille ; mensonges et approximations, crise des Gilets jaunes, confinement et déconfinement, violences policières…) permet l’adoption tranquille de mesures liberticides (état d’urgence et compagnie, modifications de la Constitution, bouleversement du Droit pénal).

- Le mésusage de la langue (généralisations et simplifications abusives, détournement et affadissement des mots, imprécisions intentionnelles, déformation des faits…) provoque un bénéfique effet de confusion.

- Le bouc émissariat de minorités (juifs, arabes, noirs, jeunes, immigrés, chômeurs…) justifie l’absence d’examen de responsabilités.

 

Merci au confinement-déconfinement de me fournir l’occasion de ce rapide état des lieux, en forme d’indispensable survol hygiénique, variante des gestes barrière tant préconisés.

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Sans la Liberté...

6 Juin 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #François Sureau, Chateaubriand, Tocqueville, Liberté, Droit de l'Homme, Bernanos, Michel Serres, Simone Weill

 

Je ne suis point à la mode,

je pense que sans la liberté

il n’y a rien dans le monde.

Chateaubriand

 

François Sureau, ancien haut fonctionnaire devenu avocat, écrivain lauré, se place notamment  sous le patronage de Chateaubriand, Tocqueville et Bernanos dans l’essai qu’il a récemment consacré à la célébration de la Liberté (Sans la Liberté, Tracts, Gallimard, 56 p., N°8, 3,90 €, septembre 2019). Wikipédia le répute assez proche d’un Macron prétendu pourfendeur des ankyloses. Bien qu’il n’ait rien d‘un opposant farouche, encore moins d’un extrémiste « dangereux », son verbe sans complaisance retentit haut et fort. Passée la première surprise contextuelle, voici qui permettrait un crédit et une lueur d’espoir quant aux prises de conscience et aux évolutions individuelles tant attendues. Il est à coup sûr de ceux qui préfèrent le risque de l’exercice de la liberté publique aux compromissions et à la soumission au monde ainsi qu’il va. Son texte vient de me tomber fort opportunément sous la patte. Allons y jeter un coup d’œil, après une lecture particulière tout à fait opportune dans le moment actuel.

 

Plus grand monde ne semble s’étonner de ce que le soin de redessiner et d’adapter les règles de vie communes fixées par la Constitution soit exclusivement confié à de méchants roquets. Les gouvernements quels qu’ils soient sont naturellement plus soucieux d’efficacité que de liberté. S’indigner de cet état de fait apparait de plus en plus vain, dérisoire même. Il n’est que de consulter le Journal Officiel quotidien pour constater l’effritement constant de l’édifice légal des libertés. On peut aussi en lire le témoignage dans l’accroissement de l’équipement guerrier des forces de l’ordre mobilisées pour faire face à des manifestations désarmées, avec pour conséquence un épanouissement conjugué du corps préfectoral et de la gendarmerie, et aussi la banalisation des blessures mutilantes. Les acteurs principaux de la démocratie représentative démissionnent de leurs responsabilités à peu près dans le même temps.

Citoyens, nous sommes responsables de ce qui nous arrive, laissant un très petit nombre corrompre la Société. Un changement mortifère de l’état d’esprit général est sournoisement à l’œuvre depuis quelques décennies. Les principes des Droits de l’Homme sont minés, les gouvernants s’impatientent de la liberté encore existante, et les citoyens, qui se pensent de plus en plus simplement comme des individus isolés réclamant des droits personnels, semblent y consentir. Or, nous dit l’auteur se référant à Bernanos, la liberté des autres nous est tout aussi nécessaire que la nôtre. « Les gouvernements n’ont pas changé, c’est le citoyen qui a disparu. » Le moindre attentat nous met à la merci de lois condamnant a priori tout déviant marginal présumé coupable potentiel, la manie est fâcheuse de légiférer à chaque incident. « Tout se passe comme si, depuis vingt ans, des gouvernements incapables de doter, de commander, d’organiser leurs polices, ne trouvaient d’autre issue que celle consistant à restreindre dramatiquement les libertés pour conserver les faveurs d’un public et s’assurer de leur vote, dans une surprenante course à l’échalote qui nous éloigne chaque année un peu plus des mœurs d’une véritable démocratie. (…) La liberté est mise en péril autant que l’efficacité. (…) Les libertés ne sont plus un droit, mais une concession du pouvoir.» Or, « La liberté est l’apanage d’un citoyen soucieux d’une cité meilleure et non pas celui d’un individu soucieux de sa jouissance personnelle. »

La contradiction et le débat aiguillonnent l’édification d’une cité meilleure, ce qui implique le refus de tout arrangement compromettant.

 

Au fil du temps nous assistons à une perte de confiance dans les capacités du citoyen libre. (Cette remarque a trouvé son acmé avec l’infantilisation méprisante et les propos contradictoires consécutifs à la période du confinement.)

Nous observons que les gouvernements sont tous impuissants face aux dérèglements de l’environnement comme à ceux de la mondialisation, qui développent théories du complot et dispositifs répressifs. Deux voies sans issue. Ce faisant, le citoyen est peu à peu transformé en simple sujet du pouvoir par les modifications incessantes du Code pénal et le recul de l’autorité judiciaire. Régression absolue. Le gouvernement a peur de l’émeute, le public a peur de la délinquance. L’entretien de la peur, réducteur efficace de la liberté politique, a pleinement joué ces temps-ci.

N’oublions pas que la République, au-delà du mythe, c’est aussi le bagne, la torture en Algérie, la peine de mort (jusqu’en 1981), un régime dur aux minorités et aux esprits libres. « La liberté ne nous est aucunement naturelle. » Réclamant des droits fragmentaires qui nous placent en situation de demandeurs face à l’Etat, nous entretenons un paternalisme étatique où la liberté d’autrui ne nous concerne plus guère. La Fraternité, qui ne peut être que politique, a totalement disparu.

Tous les gouvernements sont portés à la tyrannie, et les individus devenus libres sont isolés et solitaires. Atomisation dramatique de la société.

Une fois établie dans les institutions essentielles, la liberté disparait en tant que projet. Michel Serres remarque que « l’individu est libre, mais seul. » La conjonction est certaine entre la tendance tyrannique de tout gouvernement et l’individualisme solitaire. Lorsque l’idéal des libertés est remplacé par le seul culte des droits, sans aucun projet global porteur, surviennent les lois répressives.

Le système des droits a été établi à l’origine pour qu’il n’y ait pas à choisir entre sécurité et liberté. Il s’agissait alors d’éviter le risque de basculer dans un fonctionnement entièrement sécuritaire. Aujourd’hui, l’Etat s’en remet à la police agissant aux ordres des Préfets…

Depuis le temps de la guerre d’Algérie des textes facilitant l’action de la police s’enchainent. C’est totalement inefficace, l’état d’urgence est une faillite. Ces atteintes portées au droit ont été perpétrées par des gouvernements plutôt centristes. « La gauche a abandonné la liberté comme projet. La droite a abandonné la liberté comme tradition. » La gauche demande des droits sociétaux, la droite réclame des devoirs. Vogue la galère !

La préférence ancienne pour l’ordre social justifie la perte d’intérêt actuelle pour les libertés individuelles. Nous avons historiquement enchainé Terreur, Empire, République de l’ordre moral, Vichy, et le Parlement n’est plus depuis longtemps le défenseur des libertés ni le rempart de la démocratie. Continuer à le prétendre relève de la très mauvaise plaisanterie.

Pourrait-on s’en sortir par une réaffirmation des Droits de l’Homme ? Sans doute pas. Il faudrait que l’appareil étatique y soit contraint par une très puissante exigence morale. Or, la norme morale est devenue relative et le corps social réclame de l’Etat un encadrement tout en contestant son autorité. La barre est fixée très haut. Sera-t-elle un jour accessible ?

Ne pas laisser préfets, évêques, imams ou mollahs, gouvernants, nous dire quoi lire et penser, devrait, espérons-le, nous garder d’un pétainisme rampant récurrent. Il y a urgence alors que la séparation des pouvoirs est constamment violée au mépris des droits du citoyen. L’impuissance d’autorités dégradées, des personnalités faibles, le recours à un langage abâtardi, l’envahissement bureaucratique, imposent de repenser d’urgence les droits constitutionnels dans un univers mondialisé. Il s’agit certainement de bien plus que du passage d’une République à une suivante autrement numérotée. Il faudrait un changement de paradigme assorti d’un puissant réveil et d’une très forte pression civique. Un véritable bouleversement permettant d’accéder réellement à la liberté d’une démocratie à découvrir ou à réapprendre.   

Simone Weill : « … la liberté n’est précieuse qu’aux yeux de ceux qui la possèdent effectivement. »

La liberté est avant tout un état d’esprit et une manière d‘être. Il y a ceux qui préfèrent la liberté, quoi qu’il en coûte, et ceux qui préfèrent le confort apparent immédiat de arrangements et de la soumission à l’ordre existant. Où en sommes-nous ? 

L’auteur conclut par un refus clair et fort bien venu de l’ordre social tel qu’il nous est promis : « dictature de l’opinion commune indéfiniment portée par les puissances nouvelles de ce temps, et trouvant un renfort inattendu dans le désir des agents d’un Etat discrédité de se rendre à nouveau utiles au service d’une cause cette fois enfin communément partagée – celle de la servitude volontaire. »

P.S. 07/06/2020 : un lecteur me fait remarquer une autre réduction des libertés : le mensonge d'Etat. Ne pas laisser au citoyen la possibilité de comprendre, de se faire une idée, de savoir, n'est-ce-pas la meilleure façon d'embuer l'esprit ? Le mensonge est devenu un jeu politique du pouvoir qui décide ce que le peuple a le droit de savoir. La crise sanitaire est un bel exemple de saupoudrage de mensonges et de quelques vérités qui a provoqué une paranoïa générale génératrice de paralysie de l'esprit. Quand on sait que la bêtise est l'inverse de la liberté et donc le confort du pouvoir... J'abonde sans barguigner.

Sans la Liberté...
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Réveil

30 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Confinement, Déconfinement, Klemperer LTI, Bruno Latour, Pulsion de vie

 

Lorsqu’une épreuve, un bouleversement, intervient, la personne affectée peut se trouver dépassée, débordée, incapable de se ressaisir, et finir vaincue sans espoir de recouvrance. Après une période de complet désarroi, elle peut aussi bien trouver quelque bénéfice à l’épreuve, dont elle parviendra à faire son miel. La vie n’est pas avare de circonstances de ce genre : ou bien on en crève, ou bien on en réchappe plus fort qu’auparavant, avec d’autres vues sur des bricoles telles que la vie ou la mort. Une fois au fond de la piscine, un coup de talon peut donner l’impulsion nécessaire à la remontée.  Le père Freud nomma pulsion de vie le symétrique de la pulsion de mort.

 

Le confinement première version, d’autres pourraient suivre, touche à sa fin, mais pas l’inquiétude face aux arrières plans d’un déconfinement progressif assez désordonné. Nous sommes en période de réveil post traumatique. Le déconfinement comme salle de réveil.

Qu’en est-il de ces deux mois, ont-ils modifié quelque chose, marqueront-ils une amorce de changement ? Il est probable qu’ils ont permis à certains d’entre nous de grandir, c’est-à-dire de faire évoluer leurs points de vues. Si cela s’avérait pour une minorité, il se pourrait qu’alors s’esquisse une (possible) évolution sociétale. Les changements ne sont-ils pas toujours le fait de minorités agissantes ? Parler, se laisser aller après une épreuve, permet une décompression, des échanges, des échappées belles, aussi. Que revienne vite ce temps des confrontations de points de vue, dont les Nuits debout et les Ronds-points des gilets jaunes furent récemment les lieux de prédilection.

Propos niaiseux, bêtifiants ? Risque à prendre, à savourer sans aucun doute.

En quoi aurions-nous (un peu) grandi ? Divers éléments de prise de conscience fondamentale m’apparaissent, sans prétention d’exhaustivité, ni de véracité. Il s’agirait d’une sorte de dégraissage d’esprits embrumés par un abêtissement orchestré par le Pouvoir au-travers de médias à sa botte.

 

Si j’en crois mes divers alentours, de prime abord le constat est largement répandu de l’incompétence mensongère de nos dirigeants, dont l’entretien de la peur collective est l’arme principale. Ils ne maîtrisent rien d’essentiel et cherchent à le cacher avec une maladresse insigne. Forts de leur ignorance, ils affirment et s’affirment, masqués par des propos pseudo scientifiques. L’incohérence, les contradictions, et le flou de leurs décisions peinent à occulter leur seul souci d’une santé rentable, santé physique au bénéfice exclusif de la santé économique, unique préoccupation. La Santé devient l’impératif catégorique auquel nous devons nous soumettre. La mort, la maladie, la fatigue, ne sont plus que des fautes sociales à éliminer de toute réflexion. Et cependant, ces deux mois de confinement ont puissamment réinstallé la Mort comme élément constituant de la Vie, ce que nous avions tendance à oublier, influencés par le mythe d’une jeunesse prolongeable à volonté, par le mirage d’une consommation effrénée, et enfin le pseudo besoin de parcourir la planète, pour découvrir in fine que le monde a rapetissé à vue d’œil à coup de mondialisation galopante, et que l’uniformisation est un mal redoutable parce qu’insidieux. Un virus s’attaquant à l’esprit.

L’aisance est effrayante avec laquelle l’ensemble d’une population peut se trouver soudain dépossédé des libertés les plus fondamentales, telles qu’aller et venir à son gré, vaquer à ses occupations quotidiennes, se divertir. La liberté d‘un peuple peut se trouver confisquée d’une simple chiquenaude, assortie d’un consentement soigneusement apeuré. Des souvenirs tragiques du siècle précédent se pressent à la mémoire en bataillons serrés. C’est là notamment qu’apparait le pouvoir des mots de la parole officielle, mots qui pensent à la place de ceux qui les reçoivent, ainsi que Viktor Klemperer le mit en lumière dans son ouvrage LTI, la langue du 3e Reich. Immense est notre fragilité collective.

Outre ces points capitaux, il me semble que ce temps du confinement fut propice à la réflexion générale. Les notions de superflu, d’inutile ou de contestable, concernant nos modes de vie affleurèrent très vite. Cela rejoint ce qu’a noté Bruno Latour dans un article où il incite chacun à examiner ce qu’il est prêt à évacuer ou à conserver, pour en tirer des lignes de force pour l’avenir immédiat. La part de la responsabilité individuelle dans le collectif est ainsi nommée, elle ne peut plus être tranquillement évacuée. La relation Moi-Autrui réapparait dans un monde d’où elle est exclue depuis longtemps. Semblable à chacun des autres, je suis comptable de mes relations à autrui. Unum inter pares. Quelle est la part du singulier, qu’est celle du collectif dans cet écheveau ?

Deux autres faits paraissent aussi marquants, peut-être décisifs :

- La réinstauration des petits métiers et des tâches ingrates sans lesquelles le fonctionnement de la société est bloqué (éboueurs, agents de nettoiement, chauffeurs-livreurs…). Les Soignants, hier estimés trop dispendieux, deviennent aujourd’hui des héros dont une prime et une médaille devraient calmer les ardeurs revendicatives hautement justifiées. Les Enseignants, eux aussi réduits à la portion congrue, sont désormais réputés parangons de dévouement et de disponibilité.

La question se pose désormais du départ entre l’utile de première nécessité à la société et le quasi inutile, voire nuisible. Infirmier, infirmière, enseignant, auxquels j’ajouterai artiste, écrivain, qui montrent que la pensée bien que non marchandise consommable est pourtant essentielle, ou trader, financier, gestionnaire, politicien, néo journaliste aux ordres ?

- La soif notable d’un retour à l’authentique est le second fait notable. L’engouement pour le jardinage, pour la culture, bref, le retour à la campagne, aux produits naturels, l’attention portée aux paysans, sont indéniables. Un de mes amis producteur de graines non brevetées, militant de l’agro-écologie, m’a confié combien grande fut son émotion au constat de surprenantes marques d’intérêt, soudaines et convergentes. Il est loin d’être le seul dans ce cas. La manière dont les producteurs  indépendants se sont organisés pour pallier la fermeture des marchés paysans, et l’importance des demandes à leur égard est tout à fait significative. Il est probable que quelques modes d’achat et d‘approvisionnement vont évoluer jusqu’à peser (un peu) sur les habitudes consuméristes antérieures.

 

Prises de conscience durables, donc modification de certains comportements, et mise en question des « vérités » officielles, vont peut –être contribuer à la mise en place de barrières opposées au retour pur et simple aux pratiques d’avant crise.

Il faudrait bien qu’un jour coagulent les fruits des expériences collectivement vécues ces dernières années. Il faudrait bien qu’une lueur d’azur perce la nuée.

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Tu causes, tu causes...

24 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Déconfinement, Klemperer, confinement

 

Après une brusque plongée tout à fait inattendue dans les eaux profondes du confinement et de ses règles évolutives, nous voici précipités par une voix de derrière les nuages, sans aucun pallier de décompression identifiable, en période de déconfinement. Nous voici livrés à des décisions intempestives dont la logique interne et les articulations demeurent mystérieuses au plus grand nombre. C’est un peu comme le passage de l’heure d’hiver à l’heure d’été. Rien n’a vraiment changé, et cependant tout change.

Que dire ?

Que faire ?

Quoi penser ? A quoi penser ?

Curieuse période de transition (vers quoi ?), où chacun semble désorienté, encombré, sinon perdu sans repères, voué à un empirisme erratique.

Quelque chose de l’ordre de la confiance, de l’espoir, semble profondément atteint. Une anxiété sourde est établie.

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés… »

Le Covid 19 est-il l’unique, seul responsable ?

Le déluge de mots, de chiffres, de proclamations, de sentences, depuis plus de deux mois, montre à quel point le langage est le plus insidieux virus dont il faut absolument se garder. Il est si virulent que, ça y est nous y sommes, parler ne veut plus rien dire. Les symptômes étaient là depuis des lustres, nous n’y avons pas assez pris garde, nous avons refusé de les voir cachés que nous étions derrière notre petit doigt. Parler est un geste que nous avons négligé, et là où la parole se dénature s’engouffrent tous les germes possibles. Si la langue se meurt, si elle est en permanence violentée, la pensée, et avec elle toute possibilité de réactions efficaces à court terme, disparaissent.

Dans la foulée de la Langue du Troisième Reich étudiée par Viktor Klemperer, cela a commencé chez-nous avec des euphémisations destinées à masquer la réalité, comme dans les années 30 en Allemagne :

Exploitant agricole pour agriculteur ou paysan,

Non voyant ou mal entendant pour aveugle ou sourd,

Frappe chirurgicale pour bombardement

Troisième âge ou bel âge, pour vieillesse,

Plan de Paix pour état de guerre,

Partenariat pour dépossession du secteur public au bénéfice du privé,

Forces de l’ordre pour agents de police ou gardiens de la Paix,

Plan social pour licenciement collectif,

Ressources humaines pour main d’œuvre ou personnel,

Dégâts collatéraux pour massacres

Phénomène d’ajustement pour récession économique, etc.

Faux sens et antinomies sont devenus les principaux agents de la perte de substance du langage et de son remplacement par une bouillie verbale strictement réflexe, exempte de tout effort de pensée, écrivais-je en 2012.

A quoi nous pouvons ajouter le caractère superflu des mots abstraits, devenus presque  inutiles, sans contenu opératoire, gargarismes logorrhéiques, symptômes de sévère dérèglement mental  chez le locuteur.

Mots orphelins, devenant encombrants, vestiges langagier. Mots vidés de sens, d’identité.

Liberté - Égalité - Fraternité, tu parles !  Délire mensonger d’un langage trompeur.

Démocratie, mot de bonimenteur boulevardier, mot prétexte sorte de passe-partout. Camelote que des gens sans scrupule cherchent à mettre à toutes les sauces. Paravent propre à dissimuler la tromperie.

Nature, n’est qu’un mot de citadin. Parlons plutôt de bois, de prés, torrents, rivières, roches, vent, pluie, soleil, orages, animaux...

Culture, mot postiche par excellence, mot racoleur, utilisé comme cache-sexe par des incultes soucieux de paraître.

L’insigne progrès thérapeutique, sur cette lancée, est d’être parvenus à la parfaite innocuité (croient-ils) des mensonges, contre-vérités, omissions, et autres joyeusetés pratiquées par des nains soucieux de paraître grands de ce monde.

Abreuvés en permanence comme nous le sommes par des torrents boueux de mensonges, d’approximations, d‘analogies douteuses, de contradictions, de chiffres non référencés, de statistiques bancales comment pourrions-nous être assurés, rassurés ; comment pourrions-nous éviter l’anxiété, voire la colère d’être aussi mal traités ?

Masques, pas masques (les photos officielles témoignent d’un usage aléatoire), les écoles accueillent les élèves, mais pas tous, les salles de théâtre, les cinémas, les restaurants, sont fermés, mais les lieux de culte sont ouverts, mais le spectacle du Puy du Fou va reprendre… Comprenne qui pourra.

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Le temps des ouvriers

17 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Stan Neumann, Révolution industrielle, Clearance Ecosse, Commune de Paris, Front populaire, Société de consommation

Stan Neumann, auteur réalisateur de nombreux films documentaires, vient de réaliser pour Arte une fresque magistrale relatant l’histoire du monde ouvrier européen du début du 18esiècle à nos jours. Il s’agit d’une véritable épopée. Un coffret de quatre DVD est disponible à la boutique Arte (25 € + expédition), soient quatre heures de visionnement. C’est éblouissant de clarté et de précision, une œuvre cinématographique de premier plan, un document essentiel.

Photos, dessins, extraits de films, chansons, interviews d’historiens, d’un enseignant de philosophie, appel à la mémoire d’anciens ouvriers, se succèdent selon un récit fragmenté, toujours saisissant. La juxtaposition des épisodes confère une force  particulière à l’ensemble.

La présence de témoins contemporains permet un constant parallèle entre les données historiques et leurs correspondances actuelles. C’est ainsi que la constance des mécanismes d’exploitation et d’oppression des ouvriers depuis trois siècles apparait en pleine lumière. Il en va de même pour ce qui concerne les revendications sociales, mais aussi, surtout, le désir de reconnaissance en tant que personne, et non pas simple numéro matricule interchangeable. Me revient à l’esprit combien m’avait frappé, lorsque je fis mes premiers pas en entreprise dans les années 50, la qualité de réflexion, la culture et la dignité d’une certaine aristocratie ouvrière peuplée d’impressionnants professionnels fiers de leur appartenance de classe.

L’œuvre de Stan Neumann nous rappelle en permanence ce que nos sociétés doivent à cette classe ouvrière, moteur de l’histoire industrielle et sociale, européenne notamment.

 

Les épisodes :

 

1 -  Le temps de l’usine (1700-1840)

L’accent est mis sur la Grande-Bretagne, où tout commença, puis la Belgique, pays pionniers de la révolution industrielle.

Une nouvelle conception du travail, de la recherche du profit, et du rapport au temps, apparaît. Terminés les ateliers à domicile, le travail artisanal, il convient de regrouper de la main-d’œuvre arrachée à sa terre (la clearance écossaise, terme fort évocateur), et de lui imposer un mode d’existence tout entier centré sur la Factory ou la Mine. Le temps est confisqué à l’individu que l’on soumet au bon vouloir du patronat, libre de ses exigences. Posséder une montre entraine un licenciement…

La violence des rapports est telle que l’évocation de l’esclavagisme étatsunien s’impose.

Les germes d’une conscience de classe apparaissent vers la fin de la période.

2 – Le temps des barricades (1840-1913)

La France devient l’épicentre de la révolte contre le machinisme dévastateur. Le bris des machines est une réponse courante. L’idée d’une révolution à nouveau inéluctable, peut-être décisive, fait rapidement son chemin face à la répression. Des doctrines émergent avec leurs figures de proue. Socialisme, marxisme, anarchisme, la lutte s’organise, ériger des barricades devient une arme, souvent improvisée. L’Europe entière est parcourue de mouvements insurrectionnels.

D’échec en échec, la classe ouvrière se constitue,. La Commune de Paris en 1871 est un exemple emblématique pour la période.

3 – Le temps à la chaine (1914-1939)

L’Europe est désormais industrialisée, la guerre de 1914 est en soi une activité industrielle où le « bon ouvrier » est un exécutant docile et discipliné comme le « bon soldat ». La rationalisation du travail à la mode américaine, le taylorisme qui émiette le travail en tâches élémentaires répétitives, brise les corps et les esprits. Soumission à la machine, aux cadences, à l’ « organisation scientifique du travail » dont le chronométrage est le plus beau fleuron.

De la Révolution russe à la guerre civile espagnole, revendications et méthodes de lutte se précisent. Des antagonismes idéologiques clivent durablement la classe ouvrière, qui une fois de plus sera mâtée par les leurres initiaux du fascisme mussolinien, du nazisme hitlérien, du communisme soviétique. A nouveau, le capitalisme occidental récupère la mise.

L’épisode du Front populaire, clos par la nouvelle marche à la guerre, rejoint les utopies. Parmi ses avancées figurent les « congés payés », marque indiscutable à mon avis d’un échec retentissant : comme il s’avère que l’on ne parvient pas à modifier profondément les dégradantes conditions du travail en usine, on se satisfait d’un gain à la marge tout juste bon à colmater une partie des dégâts physiques et mentaux d’une année d’exploitation acharnée.

4 – Le temps de la destruction (1939 à aujourd’hui)

Fortement impliqué dans la Résistance, la Libération et ses suites immédiates donneront un lustre particulier au monde du travail ouvrier, empreint d’un souci d’acquisitions culturelles  propres à asseoir ses stratégies.

Mais, peu à peu le virus de la « société de consommation » gagne du terrain. Une relative aisance matérielle s’instaure, l’acquisition d’objets superflus occulte la revendication de dignité. Les différenciations marquées entre classes s’estompent. La notion de classe sociale elle-même est mise en question. A partir des années 70 s’accélèrent perte d’identité, perte de la fierté d’appartenance, et dissémination urbaine. La classe ouvrière porteuse du mythe indestructible du changement est  fragmentée, jusqu’à se dissoudre dans l’ensemble confus de la société. L’appel « travailleurs, travailleuses » cher à l’extrême gauche fait désormais sourire. La longue série de défaites a brisé un ressort, l’extrême droite reprend les sortilèges récupérateurs de ses ainés du 20e siècle.

 

Le temps des ouvriers
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Parole contre paperole

12 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Mont Sinaï, désert de Judée, grotte de Hira, Mahâbhârata, Ramayana, Hamlet, droit à la parole, 49-3, Sans papiers, Jérôme Ferrari, .Labiche, Kafka

Poète… vos papiers !

Léo Ferré

 

Au début la parole. Les trois religions du désert sont fondées sur le Verbe. Mont Sinaï, désert de Judée, grotte de Hira, lieux à partir desquels la Parole divine fut délivrée. Aèdes de l’Antiquité grecque, trouvères et troubadours du Moyen-âge diffusèrent de longs poèmes épiques, mémoires de temps fondateurs. Mahâbhârata et Ramayana, sont en Asie les deux grandes épopées inscrites dans cette perspective mystico historique de la suprématie de l’oralité sur l’écriture. Shakespeare ne manque pas de souligner la moindre valeur de l’écriture : - Que lisez-vous Monseigneur ? – Bla, bla, bla (words, words, words) [Hamlet II, 2].

Aujourd’hui encore la prestation de serment, acte solennel, passe par l’expression orale, indispensable à l’engagement personnel.      

De nombreuses expressions courantes témoignent de la singularité exemplaire de la parole :

Croire sur parole, honorer la parole donnée, être fidèle à sa parole, être de parole, parole d’honneur, donner sa parole, etc.

L’exercice de la parole suppose l’existence d’un collectif, un discours, de l’éloquence, un partage.

Contrairement à l’écrit, la parole ne peut pas s’effacer (d’où l’importance des systèmes d’écoute, ou ces annonces sinistres à l’occasion de démarches téléphoniques : Attention, cette conversation va être enregistrée..).

Le droit à la parole est l’une des modalités de l’exercice du pouvoir. Sa distribution est un puissant instrument de contrôle des situations. La démocratie parlementaire en fournit une illustration, notamment en ces temps de confinement où le nombre des députés admis à siéger en même temps est strictement limité, ce qui permet de passer à la trappe amendements et avis divergents.

Donner la parole, ou la rendre à ceux qui ne l’ont pas, accompagne l’exercice normal de la démocratie (il y a beau temps que nous n’en sommes plus là). En limiter l’usage est toujours synonyme d’arbitraire et d’autoritarisme, le recours au 49/3, qui permet de clouer le bec à l’opposition, tout particulièrement.

Au fil du temps, le Droit et le juridisme qui l’accompagne ont contraint la parole à céder le pas à l’écrit. Une apothéose très récente réside en ces ridicules attestations à remplir pour s’autoriser à vaquer à quelque occupation extérieure, négation absolue de la valeur d’une déclaration orale, triomphe de la paperasserie bureaucratique crétine, méprisante et abêtissante.

Enchaînement fatal de la perte du soi au profit de la nécessité de documents d’état si vil. L’absence de papiers conduit inexorablement à la non existence. Un sans-papiers devient un non être que l’on peut laisser à la rue. Mieux, que l’on doit chasser en tant que nuisible.

L’existence nécessite des preuves pour pouvoir prétendre exister. D’où les techniques d’identification pour vérifier que celui-ci est bien l’unique identique à lui-même. La parole ne vaut plus rien. Se contredire, mentir, dissimuler, incompétences ? Foutaises !

Peu à peu, tranquillement, fruit de nombreux conflits armés, la notion de frontière entre Etats s’est affirmée au détriment du libre passage. L’arbitraire l’ayant emporté, le juridique trouva pâture ; la notion d’identité à prouver, d’origine, d’appartenance, s’est installée comme une évidence, terreau favorable au développement de la suspicion, donc du contrôle, donc de la haine. Aujourd’hui nous en sommes aux gestes barrière, à la distanciation sociale, aux zones rouges et vertes (terrible rappel de la zone occupée et de la zone libre des années 40), la société est en miettes, bonnes à ramasser, semences de l’aventurisme totalitaire.

Inadmissible bien qu’envisageable ; rappel de Jérôme Ferrari : le pire n’est peut-être pas toujours certain, mais il est toujours possible. L’avenir dépend de l’engagement de chacun, à sa place, en relation avec son entourage. Refuser l’injonction mortifère, parler, échanger du mot, des réflexions, proposer, inventer des réponses nouvelles, partager, prendre des initiatives… Entendons ce que nous disent Vincent Lindon et aussi Ariane Mnouchkine.

Alors qu’ils exigent attestation, déclarations, certificats, preuves diverses, cela n’empêche guère élus et dirigeants de nous demander de les croire sur… parole !

Embrassons-nous Folleville ! Labiche précurseur de Kafka ?

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Interdit !

7 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Jérôme Ferrari, Médiapart, mai 68, Medef, #Vincent Lindon

Sens interdit !

Pelouse interdite !

Accès interdit !

Interdit au public !

Photo interdite !

Interdit de dépasser !

Stationnement interdit !

Etc.

L’interdit est le pain quotidien du formatage social, dès l’école primaire.

Dans la signalétique routière, les panneaux d’interdiction foisonnent.

Complètement intégré, nous y prenons si peu garde qu’il nous arrive de nous demander si ce qui n’est pas interdit est… permis. Réussite de l’infantilisation. Voilà c’est comme ça, cela ne nous dérange pas outre mesure. Le « il est interdit d’interdire » de mai 68 n’a jamais été qu’un slogan dérisoire fruit de quelque esprit en délire.

Soudain (parce qu’ils ont préféré en ignorer les prémices), un méchant virus apparait et prend les dirigeants du pays au dépourvu ; ils avaient omis de prendre en compte les conséquences probables de leurs orientations les plus néfastes en matière d’économie et d’écologie. Les gestes les plus élémentaires, les plus courants, de notre quotidien sont brutalement interdits.

Des gestes barrière et une distanciation sociale (expression aussi atroce que barbare) sont imposés. Le vivre ensemble déjà défaillant est banni.

Moyen commode, maladroit, de tenter de masquer l’absence d’anticipation et les conséquences de décisions inconséquentes prises d’année en année.

Fréquenter ses proches, famille ou amis : interdit.

Se réunir pour agir ou se divertir : interdit.

Se rencontrer pour une célébration ou un hommage : interdit.

Participer à un spectacle : interdit.

Pratiquer un sport : interdit.

Circuler à sa guise, se promener : interdit.

Etc.

Inouïe, proprement inouïe, l’aisance avec laquelle l’Etat est parvenu à soumettre tout le monde, grâce à la peur savamment instillée par la servilité des réseaux médiatiques et la force répressive de ses gardes chiourme. Il est plus simple de distribuer des PV que d’approvisionner du matériel de prévention, dont le défaut criant conduisit d’abord à déclarer son inutilité.

 

A quelque chose malheur est bon, dit le proverbe. Il se pourrait bien, en effet.

Comme le souligne Jérôme Ferrari, écrivain, dans une interview accordée à Médiapart, la situation dans laquelle nous sommes plongés éclaire de manière impitoyable la totale déconnexion entre le discours politique et la réalité. Le déni mensonger et l’illusion auto réalisatrice sont constants depuis les premiers jours. Le discours contradictoire sur les masques de protection (inutiles, néfastes, puis protecteurs), l’annonce irréfléchie de la réouverture des écoles, deux exemples parmi beaucoup, montrent le degré d’aberration auquel la parole politique est désormais rendue.

Arrogants, méprisants, ceux qui prétendent nous diriger nous prennent pour de parfaits demeurés indignes d’être associés à une réflexion. Revendiquer un droit de parole, c’est se déclarer opposant, donc ne mériter que la néantisation, fruit d’une superbe ignorance de la part du Pouvoir.

De fait, aucun dialogue n’est ni envisageable, ni possible, avec les maîtres actuels ou leur parentèle.

Tout cela devrait conduire inexorablement vers des prises de conscience radicales. Il semblerait que la réflexion progresse, que des yeux se dessillent peu à peu. Sera-ce suffisant pour entamer l’indispensable changement de paradigme sans lequel le retour à l’identique s’effectuera d’autant plus assurément que les ténors du système actuel, totalement failli, s’y emploient avec ardeur (déclarations du Medef, prolongement de l’état d’urgence, autisme absolu du discours gouvernemental, lobbying accru des fabricants de poisons agricoles cherchant à profiter de l’ombre temporaire dans laquelle ils sont, etc.).

Surtout, sachons ne pas nous laisser abuser par de séduisantes pétitions de principe, genre pieuses certitudes ou vœux niaiseux, aussi crédibles que des promesses d’ivrogne.

Nous sommes tous concernés, ou que nous soyons, n’attendons rien d’en haut, ne comptons que sur nous-mêmes. Le double enseignement selon lequel nous sommes responsables de ce que nous sommes et qu’il ne nous arrive en majeure partie que ce qui nous ressemble, est particulièrement d’actualité.

"Le pire n'est peut-être pas toujours certain, mais il est toujours possible" (J. Ferrari)

 

Médiapart a publié le 6 mai 2020 une remarquable réflexion du comédien Vincent Lindon, dont le lecteur pourra prendre connaissance avec grand intérêt.

https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll

 

 

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Confiteor

1 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #catharsis, Jeremy Bentham, Panoptique, Yves Gibeau, Michel Foucault, Occupation 40-44, Alain Nahum, Peste blanche, Hugo Haas, Le Dictateur Chaplin

                                                                                                                     Confit, déconfit, déconfit né. Confiteor.                                                                                                                           (Elysée Reclus, Œuvres apocryphes)

Depuis l’automne 2018 un handicap physique me soumet à une résidence forcée chez moi, vécue sans difficulté majeure. C’est une affaire strictement personnelle, source de quelques indubitables progrès, j’en suis persuadé. Nous ne cessons jamais de grandir et d’aspirer à l’âge adulte, atteint dans le meilleur des cas avant que la terre nous soit légère. Histoire aussi banale que passionnante, c’est la mienne, qui ne peut arriver qu’à moi, raison de l’observer avec attention. Personne d’autre ne risquant de s’y consacrer avec autant de soin, il me faut donc veiller en permanence.

A la charnière de l’hiver et du printemps de cette année, le confinement nous fut imposé à tous, moi compris, imaginant mal au départ ce que cela pouvait changer dans mon train-train habituel. Naïveté flagrante, marque d’une puérilité tenace. Très vite apparurent les premiers symptômes d’un mal sournois dont je parvins à parler après que se furent dissipées les brumes d’un malaise plus que passager. Je l’ai évoqué en ces termes dans un papier intitulé « Retour du refoulé », paru le 19 mars sur ce même très improbable blogue:

Tout à coup un état de malaise profond, des angoisses, une incapacité motrice inusitée ; aucun symptôme précis, seulement un sentiment généralisé de mal-être, isolement, abandon, absence totale de maîtrise accompagnée d’une imprécision de pensée. Quelque chose de l’ordre d’une lassitude fortement teintée de peur panique. Sentiment d’être le jouet de puissances inconnues. Un ensemble de phénomènes inhabituels avec pour seule référence ce que l’on peut ressentir à l’occasion d’une très forte émotion et des dysfonctions cardio-vasculaires engendrées. Décharges émotionnelles, tension en forte hausse, céphalée.

Rien à voir avec la description des signes avant-coureurs d’une contagion. Que se passe-t-il ? S’agirait-il de la fin ? Jamais envisagée comme cela pourtant. Insolite. L’idée même de chercher à comprendre fait totalement défaut.  Cela va durer trente-six, peut-être même quarante-huit heures. Toujours là, mais toujours aussi mal. Besoin de repos, besoin de parler, besoin d’écoute. Epuisement. Parler, la parole qui apaise peu à peu… Baisse progressive de la tension, fatigue, esprit vide. Angoisse latente rémanente. Du temps passif, de la durée.

Et puis, brusquement, inattendue, la catharsis, la compréhension qui éclaire et apaise. La compréhension qui permet de reprendre temporairement la main. Mais oui, c’est évident, c’est bien de cela qu’il s’agit. Une analogie ! Depuis des jours et des jours, l’anxiété est déversée à tombereaux ouverts, presse, radio, télévision, déclarations alarmistes, récusations, petites phrases, expertises en toc, chiffrages, projections et sondages hors sol, incohérences, contradictions, absence totale de crédibilité. Bouillon nauséabond, pervers et infectieux. (…) Le sous-entendu domine, donc l’incompréhension et le malentendu. Les mots dits sont autant destinés à cacher qu’à indiquer. (…) Septembre 1939, juin 1940 et la suite. (…)

Passent les jours et les semaines, il s’agit de m’organiser, d’être minutieux, de me plier du mieux possible aux contraintes, sans rien perdre de ma véhémence, de ma prétendue lucidité, ni de mon insoumission fondamentale. Mon handicap physique constitue un appréciable alibi pour ne pas rompre toute relation avec une partie non négligeable de mon entourage. Tâche ardue, très mobilisatrice, propre à entretenir l’illusion d’un libre-arbitre prolongé jusqu’à l’infini, comme les parallèles. Parallèle, vous avez dit parallèle ? Oui, bien sûr, même si le sentiment d’impuissance prévaut, le refus avec son corollaire la révolte, demeurent des comburants permanents. Leurres ou réalité ? Qu’importe vraiment ? Il s’agit de prothèses au moins aussi efficaces qu’un déambulateur ou un fauteuil roulant.

Cette infantilisation répressive à laquelle nous sommes collectivement soumis, moi comme chacun, me renvoie à l’une des pires périodes que j’ai connues, celle du service militaire. Situation de soumission forcée, de contrainte permanente à l’autorité d’une bande de débiles jouissant d’une autorité ne tenant qu’au port d’insignes distinctifs et de breloques diverses, jamais acquise en raison de vertus personnelles totalement absentes. C’est sans doute génétique parmi cette population. Rien de tel que de déléguer une portion d’autorité à des minables se heurtant vite au plafond (sous-officiers, sous-chefs, surveillants, gardiens, sbires, spadassins, etc.) pour assurer la pérennité d‘un pouvoir quelconque. Le subalterne ayant servilement accepté l’abandon de toute personnalité, dopé à l’autoritarisme, est le meilleur des chiens de garde. Jeremy Bentham et son invention architecturale d’un dispositif à tout voir, le Panoptique, l’a parfaitement compris et mis en forme dès la fin du 18e siècle.

Allons z’enfants écrivit Yves Gibeau dans les années cinquante, où il me fut donné de vivre en kaki horizon bien trop longtemps à mon gré (début de la guerre d’Algérie et grotesque campagne de Suez). Surveiller et punir, poursuivit Michel Foucault deux décennies plus tard.

Humiliation, arrogance méprisante, négation de la personne, outils estimés efficaces par des despotes en herbe, craintifs et apeurés. Cela ne peut qu’engendrer ennui abandonnique, c’est à dire soumission, ou bien rejet total et révolte, ainsi qu’il convient à quiconque se soucie du maintien d’un minimum d’hygiène personnelle. Les petits vieux qui se négligent me font horreur.

Autre temps peu reluisant ayant profondément marqué mon enfance, celui de l’Occupation, avec son cortège de peurs et d’angoisses, ses couvre-feux, ses mensonges et ses vilénies, ainsi que son ordre militaire bestial. Avec aussi, par-dessus tout, sa terrifiante discrimination entre les personnes.

Tout cela revient en rangs serrés dans une actualité oppressante. Tout cela devient obsédant, comme une marche fatale au désastre. Je le confesse. Contrôles d’identité, désir de se cacher, de dissimuler, anxiété larvée, perte progressive de repères, méfiance permanente, autant de facteurs rongeant l’organisme, virus plus terrifiant que l’autre.  Tout cela me pousse, (moi pas seulement - facteur aggravant -, je le vérifie chaque jour au téléphone, à la lecture de courriels, à des mimiques), à craindre de plus en plus l’instauration d’une dictature dont le slogan sera Il faut restreindre les libertés pour sauver La Liberté !

Le poids de la chape devient si pesant que le refuge dans l’isolat alibi des bienfaits du handicap corporel perd de sa crédibilité.

Un film tchèque de 1937 que j’ai eu la chance de visionner hier grâce à un envoi d’Alain Nahum, ciné-photographe ami, illustre parfaitement ce qui se tramait alors et préfigure étonnamment ce qui est en jeu aujourd’hui. Je ne sais pas quoi indiquer pour parvenir à le revoir. Peut-être une recherche via Google ? En voici une présentation succincte :

La peste Blanche (Bílá nemoc) film de Hugo Haas fut sélectionné pour le premier Festival de Cannes de 1939. Il précède de trois ans Le Dictateur de Chaplin.

Un virus apparu en Chine se propage par les poignées de mains et met en danger les personnes âgées. Le film utilise l'épidémie principalement comme une perspective sur la guerre et la dictature. Un film sur deux machines de mort. D'un côté, il y a un dictateur qui incite son peuple à la guerre, contre un pays voisin soi-disant plus faible. D'autre part, il existe une maladie mortelle appelée la maladie Chengi, qui a été détectée dans un hôpital chinois et qui fait immédiatement la une des journaux. La maladie de Chengi ne touche que les personnes d'un âge avancé. "Les jeunes sont plus importants pour moi", dit le dictateur, en référence à ce fait. Il a besoin des jeunes pour sa guerre, ils devraient mourir d'une mort noble et patriotique au lieu de dépérir lentement comme les vieux. La fable demeure très actuelle, notamment en ce qui concerne l’académisme intéressé et borné de la nomenklatura médicale mondiale, la veulerie complice prête à toutes les compromissions des détenteurs de pouvoir et le dédain pour les  « premiers de corvées »…

Comme tout un chacun, malgré ma bienfaisante surdité j’entends parler de déconfinement. La confusion est loin de se dissiper, mes craintes quant à l’évolution probable d’un système qui ne rendra pas les armes sur une simple injonction revêtent une acuité de plus en plus douloureuse.

La parole circule, des réflexions vont bon train, il y a là de quoi se rincer un peu l’esprit des déjections déposées par la plupart des médias et la bienpensance pathogène des porte-cotons, toujours active. Il est clair que cela ne saurait suffire.

Vite, vite, chaque instant compte !

Confiteor
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