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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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A quoi reconnait-on un système totalitaire ?

21 Septembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Totalitarisme, Hannah Arendt, démocraties populaires, bouc émissaire, pilori, ressources humaines

 

(Ces notes reposent en grande partie sur les constats établis par Hannah Arendt. Pour celle-ci, le totalitarisme est avant tout un mouvement, une dynamique de destruction de la réalité et des structures sociales, plus qu’un régime fixe. Dans une récente étude - août 2020 -, Arianne Bilheran a fait écho à Hannah Arendt.

Ce billet est composé à la manière d’un peintre qui s’inspire d’images d’autres pour réaliser la sienne.)

 

Un système totalitaire est essentiellement caractérisé par la mise en œuvre de quelques principes fondamentaux garants de son efficacité. L’exemple de l’URSS, comme celui des démocraties populaires, ont illustré la plasticité adaptative du concept de démocratie et sa grande compatibilité avec le totalitarisme, non exclusivement réservé aux dictatures patentées. Il semblerait que l’exigeante complexité du concept conduise la démocratie à demeurer à jamais au stade de l’utopie. Utopie dont nous avons cependant un permanent besoin pour persévérer.

 

Entretien de la peur pouvant aller jusqu’à la terreur

Les médias sont un excellent support pour y parvenir. L’uniformisation des informations, le recours à des données apparemment neutres, pseudo scientifiques, telles que statistiques non référées à des sources précises, vierges de tout contexte, l’effet de loupe porté sur des faits divers soigneusement choisis, l’organisation de débats de façade entre personnages prête-noms, la tenue à l’écart de tout questionnement véritable, contribuent à l’instauration et à l’entretien d’une anxiété généralisée.

Une soumission radicale des esprits est ainsi visée, avec une perte d’identité progressive pour corollaire. Une érosion mentale, un rabotage des esprits, s’installent.

Le tout est consolidé par une légalisation de la surveillance (caméras et contrôles divers rendus de plus en plus possibles avec le développement de l’informatique).

 

Désolidarisation et isolement

Le développement de la peur de l’autre grâce à des données statistiques anxiogènes, à la préconisation de gestes barrière, à des confinements, font que l’autre est réputé dangereux a priori. Cela peut aisément dériver vers la pratique de la délation, point d’orgue de la soumission à un pouvoir estimé incontournable.

On crée des isolats, lieux de rétention, confinement, quarantaine, quotas de participation, jauges de salles de spectacle, télétravail, propres à briser les groupes sociaux, et les divers sentiments d’appartenance liés à leur fréquentation. Les relations interpersonnelles sont bouleversées.

La répression se substitue allègement à la pédagogie. Les méthodes et processus d’enseignement sont brutalement renversés.

 

Discours paradoxal – dissimulation et perte de repères

L’incohérence des directives officielles, les contradictions, mensonges, ambiguïtés et sous-entendus, permettent de brouiller les cartes en permanence, et d’occulter toute identification de critères de réflexion. Les poly interprétations possibles sont un bon levain pour l’entretien d’une panique larvée parfaitement démobilisatrice.

Les valeurs anciennes sont déconsidérées, la prétendue nouveauté devient l’aurore de temps meilleurs, à venir un jour, après de nombreux efforts consentis pour le bien commun.

 

Bouc émissariat

A tout malheur collectif, il faut une explication claire, limpide, aisément appropriable.

Désigner un ou plusieurs boucs émissaires permet d’identifier le ou les responsables sur lesquels faire peser la charge de la responsabilité initiale, nécessairement étrangère aux actuels dirigeants uniquement mus par leur probité et leur volonté curative.

Au hasard et selon les besoins, les juifs, les musulmans, les déviants sexuels, les intellectuels, les contestataires de tout poil, les noirs, les immigrés, les sans-emploi, font parfaitement l’affaire. Leur altérité suffit à prouver le tort qu’ils infligent la société libérale avancée.

 

Culpabilisation et humiliation

Cette pratique complète avec bonheur celle du bouc émissariat.

A la peur entretenue et développée au sein de la population, correspond celle du pouvoir face au risque de désobéissance civile.

Un moyen efficace de pallier cet écueil consiste à désigner à l’opprobre public les mauvais citoyens manquant de zèle. Au Moyen-âge on vouait déjà au pilori les auteurs prétendus de méfaits…

Le régime stalinien était parvenu au stade suprême de la manœuvre avec l’usage raffiné de l’autocritique.

 

Infantilisation – perte d’autonomie et anonymat

Nous constatons que le pouvoir décide pour chacun, à la place de chacun.

Pour ce faire, il s’appuie sur des logiques particulières ayant valeur d’explication justificative. Au temps présent, la logique de l’expérimentation pseudo scientifique est largement employée. Elle possède le grand avantage de permettre l’emploi de l’argument d’autorité, grâce auquel la primauté de l’Eglise a tenu si longtemps.

Aujourd’hui l’Eglise se nomme pouvoir de l’Industrie médicale, c’est à dire des laboratoires.

Il s’agit d’une logique hors sol où l’humain n’a guère sa place. L’individu, minus habens auquel tout doit être dicté, mis en condition comme la chienne de Pavlov salivant au moindre stimulus, n’est plus qu’une chose, un machin disaient les nazis, à exploiter, à jeter ensuite dès qu’apparaissent des signes d’usure.  

Panem et circenses, du pain, juste ce qu’i faut pour survivre, et des jeux (télévisuels) disait déjà César. La pensée est le domaine exclusif des dirigeants, l’admettre aux étages inférieurs de la pyramide c’est courir le risque d’une dangereuse fermentation difficilement contrôlable. Soumettons donc le vulgaire au décervelage de la simple exécution des directives et gardons-lui le hochet d’élections périodiques strictement encadrées par les barrières de sécurité de dispositifs législatifs mijotés aux petits oignons.

L’humain n’est qu’une ressource naturelle parmi tant d’autres. Bien que celle-ci soit renouvelable, le risque d’impuretés demeure toujours trop élevé, il serait donc bienséant de parvenir à s’en passer grâce à l’intelligence artificielle de robots experts.        

Raison tranquille et banalité du mal vont de pair, disait à peu près Hannah Arendt.

 

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Trou d'air

16 Septembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Trou d'air, La folle du logis, Alain Propos sur le bonheur, Faulkner Le bruit et la fureur

 

Quiconque a voyagé en avion a pu connaître ces moments désagréables, un brin anxiogènes, de brusque décrochage accompagné de malaise physique, alors que l’appareil traverse une zone de turbulence. Le ressenti accroît toujours considérablement la réalité : impression de chute brutale importante, alors qu’il ne s’agit que d’un simple cahot comparable au franchissement d’un dos d’âne en voiture.   

L’imaginaire l’emporte sur le réel anodin. Il grossit le moindre incident, envahit l’être tout entier et confond la raison. La folle du logis, selon la formule prêtée à Malebranche, nous manipule de bien des façons, elle joue avec l’instabilité de notre équilibre face à l’inconnue permanente du vivre. Il suffit d’une simple variation de la tension artérielle pour que s’anime le théâtre d’ombres. Or, cette variation n’est qu’un indice fourni par un appareil dénué de réflexion.

« Cherchez l’épingle » recommande Alain dans l’un de ses Propos sur le bonheur pour identifier la cause réelle souvent dérisoire de nos malheurs. Certains, comme Bucéphale, le cheval d’Alexandre le Grand, ne se rendent pas compte que c’est de leur propre ombre qu’ils ont peur.

La force morale d’une personne pourrait être comparée aux preuves de solidité et aux marques d’authenticité que prétendent ces façades soigneusement épargnées par les promoteurs ravageurs immobiliers en quête de respectabilité. Sauvegarder la façade est le prix à consentir pour bâtir du n’importe quoi susceptible de plus-value, ce n’est que du tape-à-l’œil. L’artifice vole en éclats sitôt que s’aiguise un peu le regard. Quelles mômeries se cachent-elles derrière les apparences et les pseudo prises de position ?

Avec l’âge les effets d’optique tendent à perdre de leur pouvoir d‘illusion, un discernement progressif se met en place et parvient à apaiser les outrances de croyances fantasmagoriques irraisonnées. Une certaine distance s’établit heureusement avec les choses. Il ne s’agit nullement d’indifférence, mais bien plutôt de l’émergence d’un sens du relatif propre à calmer le jeu.

Puisque l’issue est connue, inévitable, puisqu’elle est le lot de chacun, quelles que soient les situations individuelles et les colifichets glanés çà et là au cours de l’excursion, pourquoi s’émouvoir outre mesure ? La seule question qui importe vraiment n’est guère que celle des modalités, ce qui n’est pas rien. L’amont ne compte pas plus que l’aval, seul le trajet est à considérer, et laisser des traces à son sujet, ne serait-ce qu’un témoignage de tranquillité, peut mériter quelque attention. L’emportement permanent, pour courant et immédiatement libérateur qu’il soit, ne saurait avoir valeur d’exemple encore moins de référence, car il ne débouche pas sur grand-chose.

Il n’est pas ici question de la production d’un auto-satisfecit, mais plutôt du souci d’une parole mesurée.

S’il convient de dénoncer ce monde de bruit et de fureur, comme l’écrit Faulkner reprenant les termes de Shakespeare[1], l’idée ne va pas sans admettre la nécessité d’une véritable déprise de soi, qui est en fait authentique maîtrise de soi.

A ce prix, l’abord, et sans doute le franchissement de la dernière frontière peuvent s’envisager sans appréhension notable.

Seuls le fanatisme et le mauvais vin sont intolérables, avait coutume de déclarer un vieil ami ayant pris congé à la fin du siècle dernier.

 

[1] Macbeth V, 5 : Life … : it is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury / Signifying nothing.

La vie est un conte plein de bruit et de fureur, sans aucune signification, déclamé par un imbécile.

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Déviance

10 Septembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Socrate, Sénèque, Savonarole, Giordano Bruno, Galilée, Trotski, Baltasar Garzon, Professeur Raoult

 

Le premier qui dit la vérité

Il doit être exécuté

chantait Guy Béart en 1968, faisant écho à La mauvaise réputation de Georges Brassens (1952) 

Non, les braves gens n’aiment pas que

L’on suive une autre route qu’eux.

 

Accusé de corrompre la jeunesse, de nier les dieux de la cité et d'introduire des divinités nouvelles, Socrate doit boire la cigüe.

Tombé en disgrâce, Sénèque est contraint au suicide par Néron.

A un siècle de distance, deux prédicateurs, hommes d’Eglise aussi intransigeants qu’indociles, Savonarole puis Giordano Bruno sont pendus, puis aimablement rôtis en place publique à Florence, pour avoir fustigé la licence des mœurs et professé des idées contraires aux enseignements officiels de notre Sainte Mère l’Eglise.

Plus tardivement (début 17e s.) Galilée, savant hétérodoxe, n’échappe à cette extrémité qu’après avoir abjuré l’héliocentrisme établi dans la foulée de Copernic.

A chaque fois, la Très Sainte Inquisition se trouve aux manettes.

Il n’a fallu attendre que trois siècles, seconde moitié du 20e siècle, pour qu’intervienne une réhabilitation papale : oui, la Terre et les planètes tournent bien autour du Soleil, mille excuses Signor Galilei.

En 1940, après un long bannissement et une folle errance, le déviant Trotski, chantre de la révolution permanente internationalisée,  périt à Mexico assassiné par un spadassin mandaté par les sbires de Staline. 

Tombeur de Pinochet en 1998, le juge Baltasar Garzon voit sa carrière brutalement interrompue par la droite au pouvoir en Espagne pour s’être montré trop curieux en matière de corruption, et surtout pour avoir voulu instruire un procès contre les crimes du franquisme, alors qu’ils ont été amnistiés en 1977.

Les procédés diffèrent, seules changent les apparences, l’intention demeure identique, faire taire de manière définitive le déviant. La marche du Monde est inexorable.

 

« Covid-19: le professeur Didier Raoult visé par une plainte à l’Ordre des médecins », titre Le Figaro. L’Ordre des médecins, une des incarnations de la Congrégation pour la doctrine de la foi, héritière en droite ligne de l’Inquisition ?

Le quotidien impartial et indépendant nous dit que Raoult serait coupable de

- promotion d’un traitement à l’efficacité non démontrée ; (cela semble impliquer que chimiothérapies, radiothérapies, et autres traitements de choc, ont une efficacité indubitable)

- diffusion de fausses informations ; (on n’est jamais trop exigeant sur le plan de la vérité)

- manquement au devoir de confraternité ; (il est vrai qu’il ne semble pas apprécier certains de ses petits camarades)

- pratique d‘essais cliniques à la limite de la légalité. (Ah ! ce problème des limites entre l’acceptable et l’interdit)

Certes, M. le professeur Raoult n’attire pas d’emblée la sympathie. Est-ce rédhibitoire ? Sa présentation physique n’est pas conforme, il prend volontiers la pose du provocateur. Pourquoi donc s’y laisser prendre ? Ce n’est sans doute qu’un jeu. C’est un bien curieux personnage. Cela en fait-il un individu dangereux ? Pour l’industrie de la médecine, il l’est sans nul doute. Parmi la communauté scientifique normalisée il ne peut avoir que mauvaise réputation. Sa flagrante marginalité exempte-t-elle de toute analyse sérieuse de ses prises de position ?

Ses interventions ne suscitent jamais que des réactions émotionnelles, voire passionnelles. Les esprits s’enflamment et avancent des opinions (des illusions de savoir), ils se tiennent à l’écart de la recherche de données factuelles, ignorées ou occultées. Comme le débat scientifique est ardu, il est plus commode de s’en tenir à des généralités, à des apparences.

Tout cela n’est  pas sérieux.

Peut-être aurions-nous besoin d’autres débats que des querelles de concierges.

Peut-être aurions-nous besoin de confrontations argumentées, sérieusement étayées, plutôt que des affirmations péremptoires et des statistiques fumeuses jamais référencées.

Peut-être aurions-nous besoin d’échanges pluridisciplinaires, largement ouverts, plutôt que des injonctions contradictoires.

Peut-être aurions-nous besoin de crédibilité.

Peut-être aurions-nous besoin d’intelligence.

 

 

P.S.

Un coursier m’a remis il y a peu une enveloppe soigneusement scellée contenant un exemplaire d’Un été avec Montaigne, recueil de textes d’Antoine Compagnon écrits pour France Inter. Nulle mention d’origine, ni d‘expéditeur, seulement une carte imprimée a gift for you. Manifestement l’expéditeur anonyme connaît ou a repéré mon goût pour les écrits de Montaigne et ma proximité avec la personne. Il fait partie de quelques assez proches puisqu’il sait mon adresse postale. Que ce généreux anonyme, si d’aventure il lit ce blogue, soit ici remercié de son attention.

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L'enseigne de Gersaint

4 Septembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Watteau, Enseigne de Gersaint, Louis XIV, Galerie d'art, #Régence, style rococo

 

Une fois de plus des images de L’enseigne de Gersaint, l’œuvre ultime de Watteau, décédé à trente-six ans dans l’année suivant cette réalisation. Pour la contempler, il faut se rendre à Berlin, au château de Charlottenbourg, où la rencontre est saisissante.

La richesse et la lisibilité de cette toile capitale fascinent.

D’abord, évocation d’une période révolue, cinq ans après son décès on emballe un portrait de Louis XIV dans une caisse garnie de paille. Un observateur d’aujourd’hui se demande ce que valent les chimères de la puissance et la gloire, ainsi que celles de l’art officiel. Peut-être cette interrogation commençait-elle déjà à poindre. Ensuite, célébration de la frivolité de la Régence (nous sommes en 1720) ; revendication d’une expression artistique différente (fêtes galantes et bergeries rococo) ; hommage à l’élégance, mais aussi ouverture sur le monde, un chien s’agite dans la rue, un portefaix attend un chargement, les personnages secondaires affichent des visages du commun. La peinture délaisse les grands sujets pour commencer à s’intéresser au réel. Et puis aussi, la boutique de Gersaint, marchand d’art et d’objets précieux, de plain-pied sur l’extérieur, nulle devanture ne s’interpose entre l’encombrement du dedans et le dehors, entre le monde de l’art et la vie quotidienne. Le magasin, la galerie dirions-nous aujourd’hui, est une niche accueillante abondamment garnie. Quiconque passe dans la rue, en l’occurrence l’abord du Pont-Neuf à Paris, peut entrer et sortir à sa guise, peut contempler, scruter, se faire présenter des objets par de personnes avisées et attentives.

Les images proposées par Google, disent combien ce qui est ici donné à voir est singulier. On comprend en quoi cette œuvre est une charnière de l’histoire de l’art. Elle considère le déclin des bondieuseries et de la peinture historico-légendaire, pour annoncer l’ouverture de nouveaux champs d’investigation artistique dans les domaines profanes, ainsi que l’accès désiré pour un plus grand nombre.

 

C’est l’évocation du vernissage d’une exposition récente où fut convié un artiste de mes amis, qui sollicita le souvenir de cette œuvre maitresse de Watteau.

Qu’est-ce qu’une galerie ? En premier lieu, un espace de monstration d’œuvres d’art. La qualité de l’espace, ou des espaces, et ce qu’ils permettent d’envisager est importante, sans être décisive pour autant. Ce qui fait la différence tient souvent à l’esprit de l’endroit, comme à la manière dont l’anime son ou ses responsables.

Peut-on parler de galerie là où aucune ligne directrice, aucune cohérence dans les choix, ne sont discernables ?

Peut-on parler de galerie là où les accrochages ne sont trop souvent que des juxtapositions sans liaisons apparentes ?

Peut-on se prétendre galeriste en étant uniquement marchand, sans être habité par une passion, par une fougue généreuse ? Qu’est-ce qui dans ce cas différencie une galerie d’une épicerie fine, d’un entrepôt ou d’une grande surface ?

Peut-on se prétendre galeriste sans être mû par un enthousiasme, le besoin de transmettre, de faire comprendre, de partager ce que l’on a décidé de montrer, le besoin de décrypter, comme de démythifier ? Autrement dit, ne pas s’impliquer dans une pédagogie de la découverte relève de la lacune professionnelle.

Peut-on se prétendre galeriste en étant simplement marchand, sans être habité par une passion ? Réduire l’activité à un garnissage de cimaises, voire à leur location, est un parfait non-sens, pire une duperie.

Peut-on se prétendre galeriste sans respect profond des artistes que l’on a décidé de suivre puis d’exposer, avec lesquels on mène un travail de fond ?

Peut-on se prétendre galeriste sans générosité créatrice de relations peu ordinaires ?

La différence entre une galerie et un lieu homonyme proposant des bigniouseries en Bretagne, des champs de lavande en Provence, des sommets enneigés dans les Alpes, ou des enfilades de gondoles à Venise, réside dans les réponses à ces questions.

Galerie, restaurant, librairie, des termes génériques exigeants ne disant rien de la réalité de ce qu’ils désignent.

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Un blogue

27 Août 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Zola, Gide, Malraux, F. Mauriac, Sartre, Camus, A. Breton, Pavlov, Siné, peinture gothique

 

- Vous écrivez m’a-t-on dit. Qu’écrivez-vous, des romans… ?

- Oui j’écrivaille, cela me fait du bien… Pas de romans, je n’ai pas l’imagination pour ça, cela ne m’intéresse pas. D’ailleurs, je lis très peu de romans… Rares sont ceux qui aujourd’hui retiennent vraiment mon attention, un de temps à autre.

- Ah bon, quoi alors ?

- Des essais, des réflexions, des témoignages, des monographies, des études critiques, des analyses historiques, sociales… Le domaine de la littérature est vaste, il ne se limite pas comme on voudrait le faire croire au seul domaine du roman. Il y a aussi la poésie, tombée en désuétude à partir des années 60, victime peut-être d’un snobisme obscurantiste militant ou bien d’un excès de niaiserie, le théâtre…

J’ai commis un certain nombre de livres, seul ou en collaboration (j’aime beaucoup le travail à quatre mains, parce qu’il permet la copulation méningée). L’art, le quotidien, le politique, s’y croisent fréquemment.

Et puis mon blogue… depuis des années maintenant.

- Alors, ce blogue ?

- Parlons-en…

 

Le temps des grands débats agitant le monde littéraire et artistique en butte au dogmatisme officiel s’est peu à peu étiolé avec le vingtième siècle finissant, jusqu’à leur actuelle totale disparition de nos jours. Se souvient-on seulement de ce furent les empoignades animées de la fin du 19e jusqu’aux années 1970, par des bretteurs tels que Emile Zola, André Gide, Georges Bernanos, André Malraux, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Raymond Aron, André Breton, Louis Aragon ?

Des écrivains, des artistes, s’expriment heureusement encore aujourd’hui, mais cela ne fait plus débat. Ils s’époumonent dans le désert d’une indifférence abêtie où plus rien ne résonne (raisonne) vraiment. Au-delà de la capacité d’indignation, c’est celle de penser qui est gravement émoussée (pronostic vital engagé). L’électro-encéphalogramme plat d’une masse conditionnée comme la chienne de Pavlov l’emporte. Le Marché, la Dette, l’Economie, la Croissance, jugulent la collectivité, malgré quelques soubresauts écologisants, analogues à des râles. Est-il encore temps de se reprendre ? Ce serait urgentissime.

Alors, des individus isolés, décidés à être du peu restant hugolien face aux déchaînements monstrueux, s’efforcent d’entretenir les quelques braises restantes. Même si cela paraît vain, il vaut mieux périr debout que benoitement agenouillé. Mourir ? Plutôt crever, disait Siné.

 

Certains tiennent un blog, c’est-à-dire tentent d’entretenir un faible espace de résistance et de pensée. Ils lancent leurs bouteilles à la mer, sachant qu’il arrive qu’un quidam s’en saisisse sur une rive inconnue, la complète et la transmette à d‘autres.  

Dans les moments les plus difficiles, l’entretien de  la possibilité de relations conditionne en partie la survie. Dans le meilleur des cas, des dialogues peuvent même se nouer avec des inconnus, ainsi que j’ai pu l’expérimenter. Frotter et limer sa cervelle…

Rien à voir bien entendu avec ces horribles réseaux sociaux par l’intermédiaire desquels certains veulent montrer à d’autres quel beau caca ils viennent de faire.

 

Bon, passons aux choses sérieuses.

Ecrire, exercice solitaire s’il en est, répond à une nécessité impérieuse : s’essayer à un ménage intime. Il est clair que l’on écrit d’abord pour soi, la plupart du temps. Pour y voir un peu moins mal en soi.

L’écrit permet des questionnements, ouvre des portes, révèle des territoires, favorise le partage de secrets, cultive le silence, guide librement vers l’inconnu de l’extraordinaire. Cela permet également ces jets de vapeur si nécessaires au maintien d’un équilibre personnel. Principe d’homéostasie.

Ecrire est une indispensable hygiène mentale.   

Et puis, l’écriture est si proche de la peinture, que l’amateur passionné que je suis ne peut qu’y trouver son compte.

Ecriture et peinture tissent en effet leurs relations depuis le Moyen-âge gothique (textes nommant un thème ou paroles sortant de la bouche de personnages, comme des bulles de bandes dessinées).

Des artistes contemporains mettent à profit la peinture ou le dessin pour écrire (Magritte, Jean Le Gac, Ben). Dans le domaine littéraire les exemples abondent. Proust célèbre Vermeer et son petit pan de mur jaune, Zola et Rilke entretiennent une relation fructueuse avec Cézanne, Victor Hugo élabore une importante œuvre plastique (dessins, lavis), Antonin Artaud et Henri Michaux naviguent sans cesse d’un domaine à l’autre, Raymond Queneau réalise plus de six-cent gouaches et aquarelles, tandis que Picasso se fait auteur dramatique à l’occasion. Et bien d’autres…

(Un artiste récemment disparu, membre du Collège de Pataphysique, s’est attaché pendant plus de deux ans à écrire une peinture non peinte où les mots jouent le rôle de pigments. Un livre en rend compte : Peintures non peintes, Thieri Foulc, L’Atelier contemporain éd., 2019)

 

Ecrire sur quoi ?

Sur rien et sur tout. Sur la saisie de brins de vie dans leur diversité. Des brins de vie, comme des brins de muguet. Risquer des liaisons, des maillages, des analogies, des propositions. Marcher sur les pelouses pour découvrir des perspectives inattendues. Tenter de débusquer quelque vérité de fond. La vie, le fil de la vie, remonter les filets et explorer ce qui se présente.

A tout cela l’art, la littérature, la musique, les anecdotes significatives, les symboles, sont indispensables.

Ecrire c’est tenter de saisir les traces qui nous fondent.

Un blogue peut avoir l’ambition d’en témoigner.

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Perspective

21 Août 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Perspective, Quattrocento, Renaissance, Darwin, Montgolfière, Pasteur

 

Alors que des fresques murales et l’architecture gréco-latine manifestent un souci du point de vue, celui-ci a complètement disparu pendant une bonne partie du Moyen-âge ainsi qu’en attestent fresques romanes et peintures gothiques.

Les représentations frontales sur fonds uniformément dorés (l’espace du sacré, du divin, irreprésentable) mettent l’accent sur le sens symbolique du rébus à décrypter, la réalité étant ignorée, invisible, peut-être non vue. Lorsqu’une variante intervient, outre la manière du peintre, elle ne concerne que la taille des personnages, fonction de leur importance, divine ou sociale.

La doctrine enferme et interdit tout débat, cela va de soi. La vérité, unique, exprimée une fois pour toutes, impose des siècles durant son orthodoxie géo centriste. La mésaventure d’Abélard, qui se permit quelque liberté de penser et d’agir aux alentours de l’an mille et la façon dont il paya chèrement cette audace, est bien connue.

Peut-être, employant un langage actuel, pourrait-on parler ici de vérité officielle non débattue (donc mensongère), et de langue de bois.

Survinrent les prémices du Quattrocento puis la Renaissance avec la codification de la perspective et la découverte de l’intérêt considérable des cultures païennes de l’Antiquité. De nouveaux horizons s’ouvrirent alors. L’humain, et non plus uniquement Dieu, devint peu à peu le personnage central à considérer ; le paysage fit son apparition, au jardin clos médiéval un univers infini se substitua progressivement. Le temps des grandes aventures maritimes conquérantes était venu.

La mise en perspective ouvrit de nouveaux horizons à l’esprit, qui s’autorisa des interrogations fondamentales jusqu’à aboutir à Darwin et au rejet scientifique affirmé du créationnisme biblique. La réflexion sur la diversité, ses enjeux et ses modalités, imprégna la sphère sociale non sans provoquer des débats acharnés. Jusqu’à oser imaginer que l’humain pouvait être responsable de sa destinée et libre de ses choix.

Au passage, on osa même couper la tête d’un Roi quelques années après que la montgolfière de Pilatre de Rozier et du Marquis d’Arlandes l’eut surpassé à la Butte aux Cailles, à Paris. Que vaut un Roi cloué au sol face à des sujets capables de se situer plus haut que lui ? (A ce titre, 1783 est bien plus important que 1789)

 

Aujourd’hui c’est bien de mise en perspective, et non d’affirmations péremptoires, que nous aurions besoin face aux questions posées par la pandémie du Covid 19. Attaque massive d’un virus dont nous ne savons pas grand-chose, sinon qu’il est capable d’envoyer la planète entière sur le banc de touche.

Au 19e siècle, Pasteur mena sa lutte victorieuse contre les microbes en s’appuyant sur un mouvement hygiéniste en difficulté, car éparpillant ses cibles. Il parvint en quelques années à imposer une cohésion des liens sociaux entre hygiénistes, médecins militaires, éleveurs et agriculteurs, fermiers, patients, et industriels, en faisant de son laboratoire de la rue d’Ulm un lieu politique vivant et créateur, capable de se déplacer rapidement sur le terrain pour mettre en place la pédagogisation et la vulgarisation de la preuve de l’efficacité de ses travaux, grâce au relais d’une presse attentive immédiatement convoquée. En peu d’années il parvint à convaincre de l’intérêt des vaccins puis des sérums, mais aussi à faire en sorte que la France entière se lave les mains avant de passer à table, fasse bouillir son lait et ne crache plus à terre sans aucune retenue.

Les circonstances actuelles sont évidemment différentes, mais néanmoins…

De quoi sommes-nous désormais les témoins sinon de l’accélération d’une terrible régression, passant par pertes et profits les acquis de la Renaissance et ceux d’une science se voulant humaniste ?

 

Jadis doré à l’or fin, désormais traité à la bombe fumigène (street art sans doute), le fond du tableau est redevenu d’une opacité totale. Rien ne laisse imaginer qu’il puisse exister un débouché possible, voire un autrement.

Sergents du guet ou CRS, la fonction demeure inchangée : se garder de tout débordement populaire. Ecclésial ou républicain, l’argument d’autorité, celui  de la Vérité officielle imposée, conserve toute sa force, le jargon tour à tour impérieux ou lénifiant l’accompagnant n’a aucune intelligibilité. Le Verbe autocrate évince toute velléité de pensée autonome. Les statistiques les plus terrifiantes sont chaque jour jetées en pâture à un auditoire désabusé, aussi peu soucieux de l’absence totale de références que de la nature des échantillons considérés. Cette litanie quotidienne perverse entretient l’angoisse, diminue donc le risque d’une réaction exigeante face au retour à l’obscurantisme ecclésial moyenâgeux.

On n’émascule plus Abélard, on se contente de l’éborgner ou de le mutiler plus légèrement, et on l’abreuve à jet continu de contre-vérités anesthésiantes, grâce à une presse servile, vidée de toute exigence de rigueur.

Assurer et maintenir son empire à tout prix, l’Église sut y parvenir des siècles durant, le Pouvoir démocratique régalien s’y emploie de belle manière. Il nous entraîne dans sa perte.

Les forces susceptibles de converger, celles de la science, de l’écologie, du politique, et du dynamisme populaire entretenues par une pédagogie ad hoc, sont farouchement tenues à distance les unes des autres. Soigneusement verrouillées, les portes des laboratoires protègent des intérêts particuliers hautement concurrents, loin d’une priorisation du traitement efficace du plus grand nombre.

L’anathème prospère. Chercheurs, savants et politiques gardiennent jalousement leurs territoires, s’épient et se canardent dès que l’un prend le risque de sortir de la tranchée, même muni d’un drapeau blanc.

Les écologistes sont un peu comme les hygiénistes au moment pré-pastorien : les cibles sont si nombreuses et si diverses que leurs énergies se perdent dans la mouvance des sables bitumineux si nécessaires aux hydres de la finance.

Où allons-nous, quels sont les desseins majeurs, comment s‘organise l’exploration de nos zones d’ignorance ? Nulle tentative de réponse à cela, sinon le maintien du système économique.

L’absence de mise en perspective, l’absence de pédagogie, le seul recours à la soumission et la répression sont gravement mortifères.

La culture extensive du rébus médiéval prolifère en maints pays. C’est indigne chez nous comme ailleurs. Le silence systématique organisé est hautement coupable. L’absence de réflexion collective, c’est-à-dire la passivité intellectuelle, favorise un pourrissement dramatique des relations interpersonnelles, elle met en péril notre société, qui n’en demande pas tant. Elle nous ronge au plus profond, sans doute durablement.

Inadmissible !

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A plein poumons

14 Août 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #E. Hemingway, B. Vian, J. Prévert, Campagne Pastré Marseille

 

Un demi-siècle les sépare, et pourtant elles sont amies.

L’une a cinquante-sept ans depuis six mois, l’autre sept ans depuis deux mois.

Je connais l’une depuis des années. Elle est peu à peu devenue précieuse partenaire, personne de confiance absolue, très efficace référence. Son intransigeance la garde de toute compromission.

L’autre est mon arrière-petite-fille, touchante révélation d’un lumineux prolongement joyeux, à laquelle il m’est doux de passer un témoin.

Il arrive parfois que des rencontres électives s’établissent hors de toute raison. Une sorte d’aimantation subite s’exerce entre deux personnes. Et jaillit alors une relation très singulière, invraisemblable, presque de l’ordre du conte ou de la fiction romanesque.

L’éclat du Vieil homme et la mer, joyau littéraire ciselé par Ernest Hemingway, resplendit tout à coup.

Il faut beaucoup de fraîcheur, beaucoup d’émotion et de disponibilité, beaucoup de respect aussi, pour que l’adulte considère l’enfant comme un partenaire à part entière.

La planète est attaquée de toutes parts, l’atmosphère sert de dépotoir aux vomissures industrielles, le système monde se dégrade de jour en jour, des Messieurs qu’on nomme grands (B Vian), morts vivants partout aux manettes, rivalisent dans le mensonge permanent, espérant assurer et prolonger leurs criminelles pantalonnades, déroutés des penseurs labellisés pure laine cherchent à tâtons de ténébreuses issues de secours.

Une femme et une enfant les narguent.

Une femme et une enfant les ignorent.

Une femme et une enfant les surpassent.

II suffit de sourire, de faire confiance, il suffit d’accepter le temps d’un bien-être, de le trinquer avec plaisir.

Foin des différences, de la distance, il suffit d’écouter un désir de partage. Il suffit d’être fidèle à ses émois, pour qu’une déchirure d’entre les nuages, une ouverture sauvage, laisse percer la sensibilité d’un bleu lumineux.

Confiance et simplicité sont seulement nécessaires.

C’est clair, joyeux et sérieux comme un poème de Jacques Prévert.

C’est clair, joyeux et sérieux comme la vie à son meilleur.

L’une vient d’inviter l’autre à partager une journée. A partager la joie d‘être ensemble.

Elles sont allées au bout de la Terre, à la Campagne Pastré, rire et visiter les chevaux, marcher et gambader, respirer à plein poumons l’air des collines et des calanques voisines.

Elles sont allées au bout de la Terre, là où la vie demeure.

Elles sont allées au bout de la Terre, humer de l’humain.

Vite, vite, cela demeure possible.

Cela dépend (encore) en (grande) partie  de nous.

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Saveurs, parfums

8 Août 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Suzanne Hetzel, Musée imaginaire, Jean-Louis Prat, Fondation Maeght, Enseigne de Gersaint, Néfertiti, Retable d'Issenheim, Grande Parade, Jardin des Délices, Guernica, La Chartreuse de Parme, Masolino

 

 

Que seraient

une lumière sans reflets

un silence sans bruissements

un ciel sans oiseaux

Que serait

une vie sans art ?

 

Attentive à tout ce qui concerne la vie, gestes, empreintes, sédiments divers, ce que les accumulations révèlent de chacun, l’artiste a choisi la photographie comme mode d’expression. Ses images témoignent notamment de la qualité des relations établies avec les personnes ou le sujet choisi. Si la photo se suffit à elle-même, elle ne rend pas nécessairement compte de cette relation. Voici pourquoi depuis quelques années Suzanne Hetzel se soucie d’écrire pour tenter de saisir les rapports existants entre sujets et objets. Photographie et écriture deviennent ainsi deux éléments singuliers d’une démarche artistique, qu’elle développe actuellement à propos des circonstances et des conséquences de ce que j’ai rassemblé au fil du temps. Bien que les mots ne me conviennent pas, elle parle de collection et de collectionneur. Un livre dont elle sera l’auteur, images et textes, rendra compte un jour de ces moments très particuliers.

Des temps de présence nécessaires à cette initiative, assimilables à des périodes de résidence artistique, suscitent de nombreux échanges. Ils suggèrent quelques évocations fort agréables à formuler.

 

Traces et sédiments réunis correspondent tous à des émotions initiales, durables pour la plupart. A chaque objet s’attache un souvenir précis prompt à ressurgir, ils jalonnent une existence, en constituent des repères comme des amers pour le navigateur. Ils disent un moment, une histoire, une actualité durable.

Cette poterie humanoïde parle d’un bref séjour solitaire à Caracas, en quête d’une latinité ancestrale imaginaire,  cette petite lampe à huile en argent repoussé provient d’une enfance évanouie depuis si longtemps, cette huile sur papier me fut offerte par l’artiste lors de notre première rencontre, alors que le courant instantané passait si fort et que je venais d’acquérir une de ses œuvres, ici des cymbales fruits d’un premier séjour au Népal, leur exceptionnelle sonorité entraîne encore aujourd’hui le souvenir de prenantes cérémonies rituelles dans les temples de la vallée de Katmandou, auxquelles répond ce pseudo moulin à prières dû à un artiste qui m’invita naguère à participer avec un récitatif à l’une de ses exposition, etc.

Entre chaque objet et son support, entre chaque œuvre et le mur, existe un intervalle dans lequel se calfeutrent des réminiscences, histoire de l’art, histoire personnelle. Très souvent le tableau recèle une partie de son amont, qui, dès qu’on la sollicite, affleure, envahit et dit la filiation lointaine. L’Art comme façon de donner la main à un présent-passé.

Emaillés de questions, les échanges vont bon train.

Prise de conscience de la richesse d’une bibliothèque dont les origines remontent aux années de lycée, seule permanence réelle malgré les nombreux aléas de l’existence et quelques délestages occasionnels.

Livres, catalogues, brochures, monographies relatifs à l’Art y occupent une place notable. Découverte de l’étroite relation entre ce qui est ici donné à voir et les ouvrages réunis. La documentation nécessaire à l’intelligence des lieux et des propos est à portée de main. Cela s’est construit de soi-même au fil des ans. Illustration de la notion de cohérence, moyen évident d’étalonner paroles et impressions.

 

La présence curieuse et attentive de l’artiste permet d’élargir le propos aux dimensions d’un musée imaginaire personnel et portatif, un peu dans l’esprit d’André Malraux.

Se succèdent et se pressent parfois les réminiscences de lieux et de situations jalonnant un parcours nourri à souhait.

L’art doit circuler autant qu’il est possible, ce qui est souvent le cas grâce aux galeries et aux visites d’atelier. Lorsqu’il semble hors d’atteinte parce que fixé aux murs d’un musée ou bien tenu à distance par les règles d’un marché hors sol, c’est à l’amateur de circuler pour aller à la rencontre, souvent à la découverte, de l’objet de sa passion et des formes à découvrir. Il s’agit là de déplacements spécifiques, très ciblés, et non de visites incluses dans un voyage touristique.

 

Parfois guidé par son très distingué directeur Jean-Louis Prat, dès sa création la Fondation Maeght m’offrit au cours des ans quelques révélations majeures, longues en mémoire et en émotions. Haut-lieu magique originel, très longtemps accélérateur de particules.

Le besoin d’aller contempler une œuvre agit bien des fois comme puissant moteur d’un indispensable déplacement. Il fut à chaque fois question de vérifier pour connaître, d’approcher pour mesurer. C’est ainsi que Berlin, Amsterdam, Madrid, Colmar, le Lac de Côme entre autres, furent des destinations privilégiées, mais non exclusives.

A Berlin, m’attendaient L’enseigne de Gersaint, splendide Watteau à la gloire de l’art et de la peinture, objet principal du voyage, puis le célébrissime buste de Néfertiti. Berlin, surprenante capitale à l’extraordinaire richesse muséale, inenvisagée jusqu’alors. Berlin dont le rapport à l’Art permit d’outrepasser de manière inattendue des interdits liés à l’enfance.

Colmar et le Retable d’Issenheim exigèrent une expédition longtemps différée, grandement justifiée une fois sur place. Avoisiner l’inouï stupéfie, à Colmar comme à Delphes avec son Aurige, ou à Paestum et son Plongeur.

La Grande Parade, testament artistique du directeur du musée d’art moderne, événement phare de 1984, de même qu’une rétrospective Rembrandt dans les mêmes années 80 m’invitèrent toute affaire cessante à Amsterdam. La Grande Parade acheva de me convaincre de l’importance de Francis Bacon ; l’expo Rembrandt, évitant les grumeaux devant les toiles  célèbres, me permit de porter une grande attention aux estampes, qui ne faisaient pas recette.

Madrid, bien sûr, s’impose à qui prête intérêt à Goya, Velasquez, Bosch et son Jardin des délices, mais aussi à Guernica, scruté précédemment à Paris, puis à New York.

Il y a là des rencontres obligées, auxquelles il serait malséant de se dérober. Ces rencontres ne peuvent que fortifier un organisme anémié par le quotidien.

Enfin, sans être nullement exhaustif, le Lac de Côme et ses environs, exactement semblable à la description qu’en fait Stendhal au début de La Chartreuse de Parme, où Masolino da Panicale nous attend tapi en majesté à Castiglione Olona, au Palais cardinal, à la Collégiale et au Baptistère. Visite indispensable à quiconque souhaite tenter de comprendre le passage du gothique au quattrocento. C’est-à-dire saisir l’origine de l’influence italienne sur un art majeur.

Réapparaissent aussi des équipées déraisonnables, à New-York ou à Montréal, pour soutenir une exposition personnelle d’artistes amis, à Edimbourg et Glasgow pour la présentation d’un journal d’artiste dont je fus le créateur animateur treize ans durant. L’Ecosse, une de mes terres d’élection, avec l’Italie.

 

Une vie sans art, cela existe hélas, et cela a quelque chose de terrifiant par le dénuement induit. L’Art est avant tout ce qui donne sens à une existence en la référant en permanence, en lui conférant un goût et une odeur propres. Il est une jouvence permanente.

C’est à coup sûr un devoir que de s’employer à contribuer à la connaissance et à la diffusion de tout ce qui touche à ce domaine, indispensable, étroitement lié à la dignité et à l’authenticité de chacun.

L’Art est bien plus présent et accessible que ne le prétendent les Pompes officielles. Il est quasiment accessible partout, méfions-nous des labels comme des grandes marques commerciales. Ouvrir l’œil, s’informer, questionner, l’Art est à la portée du plus grand nombre, il n’est en aucun cas le privilège d’une « élite » autoproclamée.

Pas plus que sa dimension, la signature ne fait la valeur véritable d’une œuvre.

Parler, lire, noter, écouter ses émotions.

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Tombé, le tableau

31 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Peinture, accrochage

 

Il était déjà là depuis longtemps. Il occupait avec une superbe évidence toute la place disponible. Imposant et modeste à la fois, tolérant la concurrence et le voisinage d'objets préalables différents, jusqu’en ses abords immédiats. Rencontré puis choisi lors d’une exposition il faisait trou dans la série à laquelle il appartenait. Une toile maigre, presque décharnée, fusain, pigments et huile, juste ce qu’il faut pour révéler des muscles d’ascète, sans souci du paraître. Cette expressive singularité avait alors retenu mon attention, et puis j’y avais perçu des indices de l’histoire de tout son amont. Jusqu’à Giotto. Lorsque l’œuvre est forte, la puissance d’évocation peut ignorer les limites.

J’ai vécu et travaillé en sa présence pendant plus de dix ans au long desquels il m’a  permis une promenade fréquente dans un paysage aride et voluptueux tel que je les aime. Qu’il n’ait  que rarement suscité l’acquiescement de mes visiteurs me plut beaucoup, j’y voyais un signe de sa forte personnalité.

Un récent matin une bourrasque intempestive s’engouffra dans l’entrebâillement de la fenêtre proche, accroché haut le tableau de belle dimension (162x130 cm) chût aussitôt, à plat sur ma table de travail. Fracas, émotion, crainte et dépit. Obligation immédiate de procéder à un rangement d’objets éparpillés pour accéder à l’endroit. Par bonheur rien de grave, si ce n’est un profond désordre. Un instant sinistré marquant une probable césure.

Accident, anecdote, ou autre chose ?

 

Lorsqu’un incident survient, l’ignorer est exclu ; se présente alors une occasion de réflexion et de mise en perspective. Il en va ainsi tout au long de la vie. Quel que soit l’aléa, perte, chagrin, douleur, émotion, un changement parfois bénéfique peut en résulter. Chercher à réparer est souvent insensé, la reconstitution identitaire est à proscrire. Essayer d’asseoir de l’autrement vaut sans nul doute toujours mieux. Combien sont désolantes, vaines et désarmantes les conduites de répétition.

Un tableau se décroche, une page est tournée, une relation se dégrade, un à venir se dessine. Vieux leitmotiv que celui de l’enrichissement par l’ouverture qu’offre la perte.

L’incendie d’un monument historique devrait permettre une mise à jour plutôt qu’une trompeuse restauration prétendue à l’identique. A l’identique de quoi, sinon des préjugés de décideurs frileux, en manque d’inspiration. S’il paraît essentiel de chercher à conserver l’esprit de la chose, du lieu, vouloir artificiellement en perpétuer les apparences figées à un moment donné de son histoire relève d’une bêtise inouïe. Seule la mort fige, la vie bouscule, modifie, patine, érode et fait évoluer.

 

Tombé, le tableau. S’agit-il d’une simple anecdote ou d’une proposition pour un changement ? Le remettre en place, laisser l’espace vacant, le remplacer ? Passent quelques jours, le tableau est évacué, serré ailleurs près d’une « réserve ». Il va connaître une période d’observation, comme un patient à orienter selon le résultat des analyses.

L’espace libre n’est pas si mal. Hypothétique amorce d’un white cube ? ce serait  sans doute excessif car inapproprié.

Survient alors l’image d’un dessin rouge et noir sur papier grand format, accroché dans la « réserve », dont il n’a jamais franchi l’enceinte. A l’évidence c’est sa chance, son jour de gloire, il faut essayer, espérant que sa venue ne bouleversera pas tout.

Magnifique ! Une main amie vient de l’accrocher au pinacle. A sa place, à sa vraie place. Il laisse un grand espace vacant pour mieux s’établir et jouir de son transfert. Il rappelle que les intervalles, les silences, sont indispensables à une bonne saisie.

Ses voisins immédiats consonnent aussitôt.

La pièce se trouve modifiée, un rouge vif profond l’illumine, il se substitue à l’austérité précédente. Rouge et noir de l’encre de chine font ressortir la blancheur du papier. C’est très beau.

Je viens de revêtir une veste en soie sauvage avec chemise indienne assortie. Un single malt tourbé à souhait provenant d'Islay  me fait signe.

La peinture est une fête.

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Dialoguer, l’obstacle du langage

25 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Tour de Babel ; Pirandello ;Travail en groupe ; Sénèque ; Montaigne ; La Boétie ; compromis ; accords de Munich

 

Le mythe de la Tour de Babel nous l’enseigne, c’est parce qu’ils se parlent que les hommes s’entendent si mal.

Ecrivant, cherchant à clairement m’exprimer, je ne manque pas d’être surpris à chaque fois, et elles sont fréquentes,  qu’une confusion apparait entre mon lecteur et ce que j’imagine avoir dit. Qui a raison, qui a tort ? Sans doute personne, chacun excipant de son indubitable bonne foi. Pour ce qui me concerne, je conviens volontiers d’une écriture parfois resserrée, donc lacunaire au plan des explicitations ou des étayages. Cela suffit-il à expliquer le phénomène ? Je ne le crois pas. Il pourrait s’agir d’un autisme généralisé, fruit d’une civilisation destructrice de relations plurielles. Prôner depuis des décennies le mérite individuel, l’excellence personnalisée, la victoire sur l’autre, vanter l’image du premier de cordée, ne peut que renforcer la prégnance du JE sur le NOUS.

Luigi Pirandello a pointé cela dès les aurores du XXe siècle en proclamant A chacun sa vérité.

Les approches psychosociologiques du Travail en groupe, de son efficacité, de ses méthodes, de ses exigences, ne sont pas parvenues à s’ancrer dans les pratiques sociales. L’impitoyable loi du Marché et de la Concurrence permanente s’est révélée bien plus forte et offensive que ces considérations humanistes, poussiéreuses, superflues et encombrantes.

 

Les réactions à mon dernier papier intitulé Au bénéfice de l’âge (cf. Epistoles improbables n° 373, 20 juillet 2020) m’ont conduit à une tentative de compréhension du phénomène.

Les commentaires sont souvent élogieux, quelques fois vigoureusement contestataires, ou bien simples témoignages d’évidences, donc plutôt positifs.

Leur intérêt dépend toujours des points précisément nommés sur lesquels ils s’appuient. Lorsqu’ils demeurent cantonnés dans une réaction émotionnelle, ils n’expriment en général qu’une opinion non argumentée , c’est-à-dire dénuée de fondement. Par conséquent, quelque chose d’illusoire ne méritant qu’une attention mesurée, même s’il s’agit d’approbation. Il serait plus satisfaisant de savoir ce à quoi souscrit mon interlocuteur.

A propos du papier cité, certains m’ont parlé de style, un autre d’inscription dans une lignée passant par Sénèque, Montaigne et La Boétie, que je ne puis évidemment que reconnaître comme des maîtres prestigieux, dont l’évocation me confond et me fait mesurer l’abîme entre eux et moi.

 

Les contestations ont surtout porté sur mon refus du compromis semblant contradictoire avec l’éloge de l’écoute, ou bien voie ouverte aux guerres et conflits, à l’impossibilité de vivre avec d’autres.

Elles ont également concerné le Non opposé à un certain nombre de données. L’insatisfaction par rapport à l’existant semble largement répandue, mais l’intransigeance des conclusions effraierait.

Il me faut reconnaître que l’absence fréquente de développement explicatif m’expose tout particulièrement à une incompréhension d’autant plus véhémente qu’elle suscite la contradiction immédiate, voire l’affrontement, et non une demande de précision, comme je pourrais le souhaiter. C’est ainsi, l'incompréhension d’un point de vue entraîne l’affirmation de son contraire, de manière réflexive. C’est presque pavlovien : stimulus – réponse stéréotypée ; évitement de l’analyse réflexive.

 

Alors, refus du compromis Oui, à coup sûr, car il implique automatiquement frustration et désir de revanche. Un exemple ? Le vote majoritaire soi-disant démocratique : si la majorité est acquise de peu, si elle parait contestable, la minorité n’aura de cesse de tout faire pour tenter de la renverser à son profit, sans aucun souci d’un but partageable, c’est à dire de la recherche d’un terrain d’entente. Gauche et Droite parlementaires excellent en cela, l’une contre l’autre et chacune en son sein. Le compromis les ronge inexorablement.

Autre exemple, l’un m’affirme que le refus du compromis débouche sur la guerre. Ah bon ! Les accords de Munich, en septembre 1938, ont eu le rôle de sauvegarde que l’on sait. La recherche d’un compromis a beaucoup fait avancer les choses du côté de la Palestine et d’Israël. Compromis, se compromettre, compromission… Pas toujours aisé, il est vrai de trouver un équilibre convenable. Au minimum, y tendre.

 

Relation écoute – compromis : L'écoute est tissée de respect de l'Autre, dans bien des cas elle permet de l'aider à s'exprimer. Écouter ne signifie nullement acquiescer. Intégrer une partie du dire de l'autre, c’est se l’ajouter, s'en enrichir, évoluer. Il s'agit alors de nuances fertilisantes. L’écoute est exigeante, elle requiert attention, réflexion, partage, humilité. Tout cela est évidemment très mangeur de temps, peu compatible avec une époque baignant dans l’urgence et l’immédiateté. Tout cela vaut pourtant bien mieux que le vote majoritaire.

Rien à voir avec le compromis, évidemment.

 

La série des Non : Le Non en tant que geste politique, qui serait à remplacer par autant de Oui ?

Comment ignorer que ces Non au système existant, dont les défaillances, les méfaits plutôt, sont patents, masquent un immense OUI à un changement radical indispensable, à inventer ?

 

C’est parce qu’ils se parlent que les hommes s’entendent si mal.

Alors patiemment, sans cesse, avec opiniâtreté, chercher ce qui se cache à l’intérieur des mots. Ecouter, s’efforcer de comprendre, de prendre en compte, jusqu’au point où il apparait que la discussion est vaine car une barrière de certitudes est érigée entre les partenaires, et qu’alors il ne s’agit plus d’un dialogue, mais d’un rapport de forces. Inutile dans ce cas de perdre son temps et son énergie. Pour véritablement échanger il faut être bienveillant de part et d’autre, et admettre en soi une part de doute. Sinon, la sciure de la langue de bois masque des mots vidés de leur sens, devenus orphelins sans domicile fixe. Des mots génétiquement modifiés, émasculés, stérilisés.

 

D’où parles-tu ? se demandait-on en mai 68. Quels sont tes préjugés, ton cadre de référence, etc. ?

Faut s’causer fut un slogan populaire au Québec voici des décennies.

Frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui, bien sûr.

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