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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
Articles récents

Songe d’un matin brumeux

9 Novembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Robert Desnos

 

Un gouvernant de qualité

Soucieux d’égale liberté

Ça n’existe pas ça n’existe pas

 

Un gouvernant guidant le char

De l’Etat hors de tout avatar

Ça n’existe pas ça n’existe pas

 

Un gouvernant parlant franc

Sans détours ni faux-semblants

Ça n’existe pas ça n’existe pas

 

Et pourquoi pas ?

 

(Pour copie non conforme, merci à Robert Desnos)

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Nous y sommes !

3 Novembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Edwy Plenel, Médiapart, catastrophe, Patriot Act

 

Ce papier mijotait au coin de mon clavier. Le hasard a fait que j’ai aperçu M. Edwy Plenel, le directeur de Médiapart, au détour de mon écran. J’ai repris ma préparation culinaire, et la voici bonne à servir. Reste à savoir comment les convives l’apprécieront.

Le temps n’est plus de nous demander ce qui va arriver, de nous interroger sur les catastrophes à venir. Elles sont là désormais, propres à entretenir un vent de panique absolument mortifère. Vent de panique illustré par l’incohérence des décisions et la stupidité de certaines déclarations officielles telles que, par exemple :

1 – M. le Ministre de l’Education Nationale déclarant à des élèves vers la fin septembre, « on vient à l’école vêtu de façon républicaine ». Qui saura décrypter le sens profond de cette affirmation pour la traduire en directive claire et appropriable par les intéressés ?

Le même, peu avare de ses efforts, a eu la bonne idée de faire lire aux élèves du second degré une lettre caviardée de Jean Jaurès, lors d’un hommage national au professeur assassiné avant les vacances de la Toussaint. Censurer un texte pour défendre la liberté d’expression, il faut y penser !

2 – M. le Ministre de l’Intérieur, solennel, « on cherche à combattre une idéologie, pas une religion ». Qui saura évaluer la subtilité de cette formulation pour en faire une défense efficace contre la discrimination galopante ?

3 – M. le Premier Ministre concluant une visite à Marseille par une lapalissade : « soulager l’hôpital, c’est ne pas tomber malade ». Gloria, l’eau chaude est réinventée ! M. Jourdain se surpasse, Molière est menacé !

4 – M. le Président de la République faisant des caricatures l’emblème de la liberté d’expression.

5 – La cacophonie gouvernementale autour de la mise en place des mesures accompagnant le second confinement : commerces de proximité et grandes surfaces, biens de nécessité première et autres, dispositions matérielles concernant les établissements d’enseignement, couvre-feu, etc.

Que sont ces catastrophes redoutées, désormais présentes en bloc, dont quelques drôles essaient encore vainement de masquer la conjonction ?

- Une catastrophe sécuritaire avec un terrorisme incontrôlable propre à faire basculer le pays dans la terreur. Cette sauvagerie terroriste est issue du croisement d’un aveuglement barbare avec d’inqualifiables amalgames entre islam et  islamisme.

- Une catastrophe sanitaire non maîtrisable, facteur de panique et source de décisions aberrantes, sinon incohérentes, en grande partie dues à une stupéfiante impréparation.

- Une catastrophe écologique dont la réduction considérable de la banquise arctique témoigne de manière indiscutable.

- Une catastrophe sociale avec l’accroissement des disparités et les fractures qui les accompagnent.

- Une catastrophe démocratique avec la haine des libertés, le développement des mesures répressives et l’infantilisation généralisée.

Le tableau est terrifiant.

La libre pensée, la réflexion, la force nécessaire à l’action font de plus en plus défaut. Les médias ne sont plus d’aucun recours. Ils sont déconsidérés par leur servilité, ils ne font que recycler en permanence du déjà vu, du déjà dit, du pré conditionné, de la propagande. La manière dont l’opinion a été travaillée pendant les jours précédents l’intervention du Président annonçant le reconfinement est exemplaire à ce sujet. De légers suintements en légers suintements, la mise en condition fut digne d’un Etat totalitaire.

Le Pouvoir s’isole de plus en plus. Mensonges permanents (les masques, les tests…), confusions (confinement, déconfinement, couvre-feu, reconfinement), secret de l’entre soi entre décideurs et spécialistes experts de tous poils, état d’urgence, déni de la représentation parlementaire, absence dramatique de contre pouvoir, anéantissent toute hypothèse de concertation. L’aveuglement, la répression et la violence règnent.

Les terroristes voulant désintégrer l’Etat ne sont pas loin d’avoir gagné, de même que l’extrême droite partisane d’un Etat policier en lieu et place d’un Etat de droit. Le défaut  d’alternative crédible sur la rive opposée leur laisse le champ libre. Merci aux apparatchiks de gauche englués dans leurs médiocres querelles !

La déliquescence est mondiale. La liberté de penser est partout pourchassée. Les Etats-Unis ont ouvert le ban avec le Patriot Act, après les attentats du 11 septembre 2001, et les interventions au Proche-Orient. L’élection de Trump en 2017 fut la cerise sur le gâteau.

Que nous reste-t-il ?

Résister, ne pas se soumettre, être vigilants, cultiver et développer le scepticisme à l’égard de tout ce qui nous est asséné, chercher à décrypter en permanence ce qui est vraiment dit, comment, par qui, dans quel but. Naguère la question était D’où parles-tu ? Il serait bon, urgent, d’y revenir.

Et puis aussi échanger, échanger avec nos semblables. Ecouter, décoder à plusieurs.

Dérisoire, vain, peu efficace ? C’est tout ce qu’il nous reste, allons-y sans retenue, le dernier carré se doit de tenir ! Tant qu’il en restera quelques-uns l’espoir (très affaibli) demeurera.

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A propos de la liberté d'expression

21 Octobre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Conflans-Ste-Honorine, liberté d’expression, J-P Sartre question juive, Cathares, La Fontaine loup et agneau, Molière Tartuffe, Charlie Hebdo, V. Hugo Châtiments, Boris Vian, Zola J'accuse, #Voltaire

 

L’horreur effroyable du drame sauvage de Conflans-Sainte-Honorine se situe au-delà de toute considération. La barbarie ne souffre aucune discussion, aucune nuance. Nous sommes hors de toute limite, hors du domaine de l’humain, en pleine monstruosité. Impensable, impossible de tenter de justifier. Chercher à comprendre la construction d’un enchaînement fatal seul peut convenir.

Il se pourrait qu’une des origines possibles se manifeste au niveau d’un contre-sens fondamental sur la notion de liberté d’expression.

Cette liberté, comme toute autre, connait nécessairement des règles en précisant l’usage. Pour s’exercer convenablement cette liberté ne saurait s’affranchir de garanties. Aucune liberté ne peut correspondre à la reconnaissance d’un tout et n’importe quoi érigé en principe souverain. Chacune se trouve nécessairement bornée par le champ de telle ou telle autre. Aucune liberté ne peut empiéter sur quelque autre, fondamentale. Les règles d’un vivre harmonieusement en société se situent dans ces parages.

L’exercice de la liberté implique à l’évidence le respect absolu de la différence. Je ne suis pas l’autre, qui n’est pas moi, nos traits communs prévalent sur ce qui nous rend dissemblables.

Lorsque ces considérations perdent force et intensité, la voie est ouverte au totalitarisme, au mépris, au racisme, à l’exclusion, à la haine de l’autre. Nous rencontrons alors des compagnons de funeste mémoire : esclavagisme, ostracisme, colonialisme, fascisme, barbarie nazie, stalinisme. L’autre est exploitable, haïssable, à chasser, voire à détruire, car coupable de n’être pas moi, me mettant en péril du fait même de son existence.

Dans ses Réflexions sur la question juive Jean-Paul Sartre a écrit des pages mémorables là-dessus.

S’insurger contre une religion quelle qu’elle soit n’est en rien blâmable. Rien ne doit protéger dogmes ou croyances souvent porteurs de fanatisme (par exempleArnaud  Amaury, abbé de Cîteaux et légat du pape, chargé de ramener les cathares à la vraie foi avant le sac de Béziers, 22 juillet 1209 : « Tuez-les tous, catholiques et cathares, Dieu reconnaîtra les siens » ; les mouvements catholiques intégristes actuels).  " Écrasons l’infâme », c‘est à dire la superstition et le fanatisme, s’exclamait Voltaire. Oui, sans nul doute, mais par une réflexion solidement étayée et un comportement congruent, surtout pas par l'immolation ou le massacre. Toute opinion doit pouvoir s’exprimer, le droit au refus, à la critique, ne saurait se ménager. Cependant dénigrer, injurier, outrepassent critiquer comme contester. Critiquer ou contester impliquent réflexion et argumentation, ce qui n’a rien à voir avec des pétitions de principes, des mensonges, des contre-vérités ou des affabulations. La Fontaine a clairement montré dans Le loup et l’agneau l’inanité du « si ce n’est toi, c‘est donc ton frère… ou l’un des tiens ». Cette fable n’est pas seulement un classique de la littérature, c’est aussi une leçon de morale loin de se trouver éculée. La littérature peut parfois posséder quelque utilité pour nous parler de l’ordre du monde, surtout lorsque l’inculture s’érige en valeur prônée par le Prince du moment (cf. le dédain officiel de N.S. à l’égard de La Princesse de Clèves).

Dénigrer suppose mépris, évidemment insultant. Dénigrer ne ménage aucune place à la confrontation des idées. Des a priori indiscutables font obstacle à toute possibilité d’entente éventuelle.

Or, tout n’est pas indolore. Par conséquent, tout n’est pas admissible, donc tout n’est pas impunément possible.

Les dessins initialement publiés par Charlie hebdo sont à la fois d‘une laideur et d‘une vulgarité insignes. Ils sont moches et grossiers, cela devrait suffire à en limiter la portée. De surcroît, ils évoquent la période nauséabonde de l’occupation où les répugnantes caricatures du Juif typique disaient combien son apparence physique l’assimilait à un parasite à éradiquer par tous les moyens. Redoutable patronage.

Rien ne peut, ni ne doit empêcher leurs auteurs de les réaliser. Rien ne peut, ni ne doit empêcher de les publier. Rien n’oblige néanmoins à les relayer, à les diffuser, à en faire des outils pédagogiques, pas plus qu’à les contempler. Tout ce qui est excessif est insignifiant, remarquait Talleyrand.

Il faut sans doute être passablement idiot, ou rongé par le fanatisme, pour s‘en offusquer et en faire un prétexte homicide. De même qu’il faut être passablement abruti pour en faire un emblème du combat républicain démocratique.

Par leur caractère provocateur, ces dessins franchissent les bornes du recevable acceptable. Ils ne méritent que silence. Les utiliser pour illustrer et accompagner une intervention sur la liberté d’expression, ne peut au mieux qu’être contre-productif.

La pertinence du choix s’impose d’autant plus que d’autres supports ne manquent pas, du Tartuffe de Molière, des Fables de La Fontaine, formidables mises en question de l'hypocrisie  religieuse et du régime desporique de Louis XIV, au J’accuse de Zola, puissante contestation d’une justice partiale, ou bien en puisant dans l’œuvre gravé de Goya, dans la charge satirique de Victor Hugo contre Napoléon III, la peinture de Basquiat, les chansons de Boris Vian, Léo Ferré, Brel ou Brassens, des photos de manifestations populaires, etc.

Tout provocateur nourrit un contre-provocateur. Agression contre-agression, la violence ne requiert qu’une étincelle pour tout dévaster. Que cette violence puisse aller jusqu’au meurtre montre à quel point d’exaspération irréconciliable sont rendues les relations entre les extrêmes. Des mesures d’autorité ne suffiront pas à contenir les effets de décennies d’humiliation. Elles ne pourront que les entretenir, à moins d’un complet changement de point de vue de la part de l'Etat et de son Administration, si encline au mépris vexatoire. Nous sommes tous concernés. C’est l’affaire de chacun, au quotidien, dans son entourage immédait. C'est une affaire de très longue haleine, sans doute deux ou trois génértions.  

La défense indispensable de la liberté d’expression mérite et nécessite des armes de meilleur aloi que les appels à la haine d’un bord contre l’autre.

Nous sommes de plus en plus contraints de vivre ensemble, essayons d’inventer les modalités de cet impératif. Nous nous maltraitons comme nous maltraitons la planète. Le respect ne se mesure pas plus qu’il n’est sélectif.

A propos de la liberté d'expression
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Dans la doublure de l’événement

17 Octobre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Antonin Artaud, Art contemporain, Covid, Peste

Paru en février 1938 chez Gallimard (400 exemplaires), Le théâtre et son double fut rédigé par Antonin Artaud de 1931 à 1935. Composé de pièces disparates, deux textes coïncident plus particulièrement avec l’actualité : la préface intitulée Le théâtre et la culture, et un chapitre nommé Le théâtre et la peste. L’auteur exaspère comme à son accoutumé l’opposition entre apparence et réalités.

Quelques citations picorées au fil de la lecture permettront certainement d’en goûter la résonance actuelle.

Le théâtre et la culture

« Si le signe de l’époque est la confusion, je vois à la base de cette confusion des ruptures entre les choses, et les paroles, les idées, les signes qui en sont la représentation.

La confusion totale dans laquelle nous évoluons, les contradictions permanentes des déclarations officielles, sont bien la marque d’une réflexion insuffisante. Il semblerait que la vie se déroule de manière strictement linéaire sans que soit jamais tiré un enseignement des situations antérieures. L’Un isolé dans son empyrée déclare indispensable un couvre-feu, tandis qu’un de ses ministres incite au déplacement vacancier, et que la sécurisation des transports n’est ps évoquée.

Depuis des mois des mesures sont annoncées avec toujours un temps de retard sur l‘événement. Faute de résultat ou d’amélioration du système de prévention et de soins, il importe de donner l’impression que la barre est solidement tenue.

Pour la réalité, il sera toujours temps de s’en soucier. Comme la concierge, elle est quelque part dans l’escalier.

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où rien n’adhère plus à la vie. … Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent… il est juste que de temps en temps des cataclysmes se produisent qui nous incitent à revenir à la nature…», déclare Artaud il y a plus de quatre-vingt ans.

Suivons-le et poursuivons.

« Ce qui nous a perdu la culture, c’est notre idée occidentale de l’art et le profit que nous en retirons. »  Condamnation avant la lettre de « l’Art Contemporain », si dévastateur depuis quelques décennies.

 «  Il est dur quand tout nous pousse à dormir… de regarder comme en rêve, avec des yeux qui ne savent plus à quoi ils servent… », poursuit-il en visionnaire.

(Artaud était déjà considéré comme « dérangé ». Il sera interné d’office dans divers asiles d’aliénés  de 1937 à 1946.)

Le théâtre et la peste

Ce texte débute par l‘évocation d’un vaisseau interdit d’accostage par le vice-roi de Sardaigne, préservant son île d’un débarquement de pestiférés venus de l’Orient redoutable. Poursuivant sa route, le bateau gratifia la ville de Marseille de la grande épidémie de 1720, dont la mémoire demeure si forte en Provence, où sont encore visibles des vestiges du « mur de la peste ».

Rappelant la peste de 1347, à Florence, celles que mentionnent ka Bible et Hérodote, ainsi que quelques autres demeurées célèbres, Artaud note « l’impression démoralisante et fabuleuse qu’elles laissèrent dans les esprits. » Etrange parallèle avec ce que nous ressentons pour nous et notre entourage immédiat grâce aux péripéties dont le virus actuel baptisé Covid nous offre l’expérience inouïe.

« La peste établie dans une cité, les cadres réguliers s’effondrent… », constate-t-il. Etat d‘urgence sanitaire, couvre-feux, gestes barrières, masques, discours incantatoires, quoi de différent des impuissantes simagrées d’antan ?

« Comme la peste (le théâtre) refait la chaîne entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre la virtualité du possible et ce qui existe dans la nature matérialisée. » Ce théâtre de l’absurdité  aujourd’hui offert à jet continu par la radio et la télévision est parfaitement à même d’assurer « le triomphe des forces noires » acharnées à la destruction de la faible part d‘humanité persistant dans nos rapports à autrui.

Si « une épidémie (peut parfois se révéler) salvatrice … (elle) n’est pas autre chose que l‘application d‘une loi de nature … Le théâtre comme la peste est une crise qui se dénoue par la mort ou la guérison … La peste … est une crise complète après laquelle il ne reste rien que la mort ou qu’une extrême purification. »

Le texte se termine sur la question de savoir si in fine « il se trouvera un noyau d’hommes capables d‘imposer » les mesures susceptibles d’enrayer la perte de la planète (Artaud s’interroge sur « ce monde qui glisse, qui se suicide sans s’en apercevoir… »)

Lire, relire, dénicher, pour tenter de survivre par la compréhension.

 

La lecture d'un article publié vendredi 16 octobre 2020 dans Médiapart - "Avec le couvre-feu l'ordre marchand redevient la priorité" - prolongerait utilement ce qui précède Voir ci-dessous.

 

 

Dans la doublure de l’événement
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Passé, présent, futur ?

11 Octobre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Guieot, Pompidou, Ancien-Régime

« Du passé faisons table rase », une niaiserie de la même farine que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Deux pseudo-vérités solidement ancrées au panthéon des idées reçues, indiscutables sottises dont il faudrait purger les fondements de toute discussion pour éviter la garantie de l’échec. Sottises équivalant à la « paille » vouant au rebus une pièce délicate moulée dans un alliage complexe (ce qui se présente assez fréquemment avec les appareillages destinés à l’industrie nucléaire, origine de surcoût faramineux et de délais non métrisables).

Par le biais de notre rapport au temps notre lecture et notre compréhension du monde sont mis en cause. Le décompte du temps n’appartient peut-être qu’aux grammairiens, voire aux historiens, pour lesquels les notions de passé et de futur ont un sens par rapport à un présent immédiat auquel ils se réfèrent. Ils parlent d’objets définis à disséquer, trop souvent fixés dans une boite à papillons. Parmi les historiens, les archéologues fouillent, décapent, révèlent, datent, figent ce qui semble ne plus bouger. Le temps est ainsi souvent réduit à un simple constat suggérant que ce qui ne bouge plus devient intemporel. Il est vrai cependant que l’Histoire accepte des relectures propres à relativiser ce qui semblait situé à jamais. L’espace-temps de l’astrophysique contribue largement aux remises en question des acquis.

Chemin faisant, remarquons que les temps de l’histoire, préhistoire, antiquité, moyen-âge, temps modernes, époque contemporaine, sont essentiellement ceux des angoisses humaines et de croyances tentant d’y répondre.

Œuvrant à l’ombre, les artistes et les poètes saisissent en permanence les pulsations de ce qui en réalité n’a jamais cessé d‘être, et s’est constamment transformé. Ils nous font apparaître combien, indispensable ferment pour la création, la mémoire réfute toute assignation à résidence du fait historicisé. Les trous de la mémoire sont comme un immense terrain vague dans lequel il fait bon rêver pour découvrir des perspectives inattendues.  

Sans cesse le temps rebondit, modifie et transforme. Il révèle que seul le présent existe selon des modalités diverses : présent du passé fruit de mémoire, présent de l’instantané, et présent du futur rejeton de l’imagination.

Ainsi va la vie, qui n’est rien d’autre qu’un présent permanent successif. Le passé n’est ni mort, ni effaçable, il est simplement du présent d’avant, tandis que le futur est un présent qui n’existe pas encore, à accueillir le moment venu.

Ces réflexions trouvent une illustration dans notre présent-présent. Prenons pour exemple la dévolution absolue de notre monde à l’empire de la Finance. Il ne s’agit nullement d’une foucade de nos dirigeants actuels, mais d’un des fondamentaux de l’Histoire contemporaine.

Souvenons-nous de la célèbre formule de François Guizot (1787-1874), ministre libéral-réformateur de la royauté finissante, « Enrichissez-vous par le travail, l’épargne et la probité ». Principal ministre de Louis-Philippe 1er, Guizot élabore en 1842 une Loi sur les chemins de fer  accordant des monopoles et des concessions à long terme au domaine privé.[1] Un réformisme tranquille et un conservatisme « éclairé » sont à l’œuvre.

Les écailles du temps perpétueront de manière très efficace ce présent durable. A tel point que le 13 avril 1966, George Pompidou, premier ministre du général de Gaulle qui prétendait « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille », annonce à la tribune de l’Assemblée nationale de profondes révisions à venir dans les relations avec le monde de la finance et parle développement transfrontalier. Chacun de ses successeurs s’est employé depuis lors à abonder dans la voie indiquée. Aucun n’a dérogé. Depuis Guizot nous suivons la même pente, en dépit de quelques apparences tout juste bonnes à donner le change et à détourner l’attention, comme le font au Music-hall les magiciens adeptes des gestes barrières.

Notre présent procède directement de celui d’avant-hier dont rien de fondamental ne nous sépare, dont l’actualité permanente est soigneusement entretenue par les mentors d’une réforme permanente, gage de la perpétuation de l’existant, seule chose qui importe pour les tenants d’un pouvoir qui jamais ne changea de mains depuis la fin de l’Ancien Régime.

La concordance des temps permet de réaliser à quel point tout demeure en l’état grâce aux évolutions de façade, masques idéaux d’une affligeante réalité.

 

 

[1] Il n’était pas encore question d’autoroutes, d’aéroports, de compteurs Linky, ni de 5 G…

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Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage

4 Octobre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #J. du Bellay Serge Pey, peintures rupestres, notion de Temps

 

 Et, maintenant, qu’aimerais-tu voir, que tu n’as pas vu, quelle œuvre ? me fut-il récemment demandé à brûle-pourpoint.

Les questions sont souvent plus intéressantes que les réponses, surtout lorsque l’interrogation prend au dépourvu. Bénéfique, celle-ci contraint à la réflexion. Il suffit de peu pour bousculer l’apparente tranquillité des évidences quotidiennes. Questionner n’est jamais anodin. C’est dans le trouble induit par l’inattendu de la demande que réside essentiellement la dynamique opposée à l’émollience méningée de la routine. Les questionneurs sont des trouble-fêtes.

N’y aurait-il pas cependant un moment où l’on puisse se déclarer rassasié ? Sans doute, mais alors il ne faudra jamais plus envisager d’entreprendre quoi que ce soit. Ce qui marque peut-être le seuil de la vieillesse véritable, c’est-à-dire le laisser-aller, l’abandon.

 

Voir du nouveau, ou bien revoir du déjà vu, à rafraîchir, à remémorer,  à découvrir autrement ? De prime abord, c’est plutôt la ré-vision qui m’attirerait. Se présentent presque immédiatement des paysages, des sites écrins abritant des ensembles dialoguant avec leur entourage : la baie de Nauplie, Delphes, Ajanta, Ellorâ, Sigiriya, l’Islande, les îles Hébrides, la Toscane, les abords du lac de Côme, le plateau de Guizèh… Des souvenirs affluent, l’évocation  entraîne d’autres pistes, mais elle n’est pas satisfaisante, tout choix s’avère impossible.

A l’évidence, là n’est pas la réponse à la question posée, agaçante banderille dont il faudrait que je me défasse.

La question est fort pertinente, demeurée ouverte elle fera probablement son chemin. Pour aller loin, passes par où tu ne sais pas, la recommandation anonyme me revient en mémoire. C’est bon, laissons filer les rênes.

 

Sans surprise parce qu’espérée, une évidence intérieure affleure, engendrée par l’alliance sites naturels et art. J’aimerais visiter des sites archéologiques que je n’ai jamais vus, et qu’à l’évidence je ne verrai jamais. Une curiosité des origines, teintée de quelque nostalgie assez proche de celle exprimée par du Bellay dans son célèbre sonnet, oriente mon désir. Ce sont des grottes naturelles ornées de peintures rupestres, Lascaux, Cosquer, Chauvet, Altamira, que j’aimerais fréquenter.

Tellement émotionnellement chargées, témoignages des origines, entrailles d’où nous procédons, histoire des commencements ; quelques approches de la  spéléologie naguère menées avec un ami très averti ont laissé des empreintes durables, notamment le sentiment de délivrance, de re-naissance à la remontée à l’air libre. Quelque chose de très organique. Retrouver l’innocent primitif que nous fûmes en un temps fondateur.

 

Le poète-chamane Serge Pey nous met sur la voie. Son Manifeste magdalénien (Dernier Télégramme, éd. 2016), sorte de poétique de la Préhistoire, constitue un mode d’exploration du mystère de la naissance permanente de la création, opposée à la barbarie contemporaine.

Essentielle, la recherche de ce qui se cache dans le dos du temps, de ce que nous occultons par un trop grand souci de l’à venir. Il s’agit là d’une vraie critique de notre rapport au temps, qui trop souvent nous empêche.

Il est aussi question de s’interroger sur la provenance du temps, d’où vient-il ?

Le temps lointain immobilisé par la mémoire n’est pas nécessairement du passé, il n’est qu’un « avant » du présent.

En pénétrant physiquement la grotte ornée, nous inventons le rapport au temps et la notion de mouvement. Nous rendons l’art possible en dé-couvrant ce qui ne bouge pas et nous incite à la réflexion sur l’intemporel et le frénétique de l’instant, sur le temps comme l’une de nos dimensions. Nous fondons notre relation au monde en résistant aux apparences, nous devenons temporairement sujet.

Les grottes requièrent d’autant plus d’attention qu’elles sont à ciel ouvert en ces moments de démence barbare. La pleine lumière nous aveugle et les efface.

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Une lecture roborative

27 Septembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Babara Stiegler, Walter Lippmann, Gilets jaunes, Réforme ds retraites, Grève

 

Un très estimable travail de réflexion sur la période actuelle, fondé sur une expérience pratique, hors de l’anecdote et de la polémique : Barbara Stiegler – Du cap aux grèves – Verdier éd. , 135 p., août 2020, 7 €. (Verdier est un éditeur dont la pertinence des choix est rarement contestable.) Ce titre s’inscrit dans une collection petit format inaugurée en 2015.

Barbara Stiegler enseigne la philosophie à l’Université Bordeaux-Montaigne. Initialement installée dans sa recherche, loin de l’agitation du monde, elle nous livre le récit de son basculement dans l’action socio-politique. Cela s‘est produit à l’occasion des réactions publiques accompagnant le projet de réforme des retraites, ainsi qu’avec l’irruption de la lutte des gilets jaunes à l’automne de 2018.

Articulé selon la chronologie 2018-2020, ce livre aborde trois sujets cruciaux : néolibéralisme ;  retraite ; grève.

Même si elles donnent lieu à quelques incises, les lignes qui suivent sont directement inspirées du texte, qu’elles serrent parfois au plus près.

 

Néolibéralisme

Le nouveau libéralisme, baptisé par lui-même néolibéralisme, a émergé dans les années 1930 suite à la crise de 1929. Walter Lippmann en fut l’un de chantres.

Il ne s’agit plus de « laisser faire » comme dans le libéralisme classique, mais d’imposer à la société le cap qu’elle doit prendre. C’est à dire la contraindre à  s’adapter progressivement à la division mondialisée du travail. Les Etats deviennent alors architectes et arbitres du nouveau marché à construire. Version qui séduira les sociaux-démocrates du monde entier, et constituera le faux-pas fatal des partis socialistes, auteurs d’un redoutable contre-sens au nom de la primauté de l’Etat.

Le cœur de la duperie néolibéraliste réside dans sa prétendue volonté d’imposer à toutes les sociétés une compétition juste, censée inclure tous les individus, y compris les plus modestes et les plus vulnérables. Or il est bien clair qu’il n’en est rien ; les gilets jaunes dénoncent à juste titre l’existence d’une minorité de gagnants face à une masse énorme de perdants, la transformation de l’Etat en organisateur des inégalités et des injustices, ainsi que de la suppression de la délibération démocratique. Notons au passage que l’autoritarisme et le chantage fondamental du chef actuel sont à la mesure d’un siècle entier de construction théorique affirmant que l’une des conditions de l’évolution réside dans la capacité impérative à s’adapter à l’environnement globalisé. Dès lors, la fin de l’histoire étant tracée, les peuples n’ont pas plus à en décider qu’à en débattre. Ainsi se dessine une nouvelle forme de « démocratie », celle du consentement collectif (ce qui peut induire la nécessité de rééduquer l’espèce humaine, ou de la mâter). La brutalité de ce raisonnement entraîne une inadaptation immédiate de l’espèce humaine à l’environnement profilé. Pour pallier cet inconvénient, un nouveau conditionnement est requis (celui de la flexibilité et du goût de la mobilité), tandis que les exigences du capitalisme mondialisé imposent la mise en œuvre de profondes réformes (dont celle des retraites).

Bien sûr, cela ne va pas sans incohérences (mondialisation des échanges source de destruction des écosystèmes ; mobilité entraînant le réchauffement climatique…) et réponses improvisées allant toujours dans le sens répressif. Les injonctions contradictoires permanentes fruits de cet état de fait pointent l’incompétence des gouvernants et mettent de l’huile sur le feu.

Le nouveau libéralisme transforme nécessairement la démocratie élective en un régime autoritaire au sein duquel la critique et la confrontation des idées n’ont aucune place. Aux apparences de la démocratie se substitue un pouvoir archaïque. Le berger gardien du troupeau se met à l’effrayer, au lieu de l'orienter.

Les gilets jaunes ont poussé le pouvoir en place à basculer dans la violence armée et par-là à entamer sa disqualification en France comme à l’étranger (rappels à l’ordre de la Commission des Droit de l’Homme de l’ONU). Ils ont aussi contribué à révéler la nécessité de s’adapter à des environnements locaux très différents, ainsi que l’intérêt de l’expérimentation de processus de coéducation susceptibles de déboucher sur l’invention de nouvelles formes de démocratie. En un mot, leurs actions requalifient le collectif local au détriment du centralisme.

 

Retraite

D’un point de vue généralement admis jusqu’à présent, la retraite est le temps de l’otium antique, celui de l’expérience d’un autre moment et d’autres rythmes que ceux du travail,  pour faire place à l’étude, à la formation ou au soin d’autrui. Pouvoir se retirer de la compétition mondiale et se protéger de la précarisation induite est un vœu largement partagé. Tout ceci est bien entendu contraire au néolibéralisme pour lequel n’existe que la cadence de l’accélération et de l’optimisation des rendements.

La retraite n’apparait par conséquent que comme un archaïsme, une forme de vie inadaptée faisant perdre à la société un temps précieux, essentiel, dans la compétition mondiale. Il s’agit d’une déviance entretenue par des surnuméraires devenus charges inutiles. Santé et éducation sont devenues un capital à optimiser. La médecine s’est déjà grandement industrialisée, l’enseignement va bientôt emboiter le pas.

Dès lors l’élimination de toute forme de retraite est une priorité absolue. Elle doit toutefois intervenir en douceur en essayant de fabriquer le consentement des populations pour éviter un conflit d’envergure. D’où un discours officiel sur la justice, l’équité, l’égalité des statuts et l’impossibilité de toute alternative, tentative de promptement noyer le poisson. D’où également la pression exercée au nom d’une urgence salvatrice.

Parmi les systèmes évoqués, la retraite par points tient du jeu vidéo : à chacun de gagner des points de vie ou de survie, qui se dévalueront évidemment au cours du temps. Tandis qu’avec la retraite par capitalisation, chaque rentier deviendra un acteur compétitif s’investissant comme il convient  sur le marché.

L’incompatibilité est totale entre le projet politique du néolibéralisme et le concept même de retraites individuelles.

En effet, l’idéal serait un monde où chacun désirerait pouvoir travailler jusqu’à la mort. « Rêvons d’un monde où les travailleurs, salariés ou non, ne veulent pas prendre leur retraite. Rêvons d’un monde où l’on travaille jusqu’à la mort car le travail fait reculer la mort » (Nicolas Bouzou, Le travail est l’avenir de l’homme, éditions de l’Observatoire 2017. N. Bouzou est un économiste libéral proche du Pouvoir.)

 

Grève

Les gilets jaunes nous apprennent également que le néolibéralisme se joue d’abord en chacun de nous et requiert donc notre intime transformation dans notre rapport au travail, à l’éducation, à la santé, à l’espace et au temps.

Nous constatons que la stratégie de l’organisation préalable en masse conduit à l’échec : le capitalisme l’emporte toujours par sa capacité à tout récupérer, en détournant ce qui s'oppose à lui. La lourdeur très peu efficace de la grève de masse, sorte d’idéal mystique, est à mettre en perspective avec les attitudes individuelles de refus, bien plus difficiles à circonvenir car réfractaires au consentement collectif. Une chose est certaine, les affrontements à l’ancienne ont vécu, ils ne sont plus adaptés aux données actuelles. L’utopie du « Tous ensemble, tous ensemble… » est périmée.

Les luttes minuscules ont bien des vertus à condition de conscientiser ce que l’on fait et de les faire coaguler. S’il existe une grande variété de grèves : grève surprise, générale, perlée, partielle, du zèle, tournante…, écrire et parler à des amis, à des inconnus (tenir un blogue !), n’est-ce pas déjà faire la grève, la grève du consensus ? Dans ce cas, la grève synonyme de refus est une manière d’être au monde. (Refus des outrances inutiles du genre Facebook, comme refus des compteurs Linky.)

Il faudrait parvenir à bloquer une partie de ce qui nous arrive, sans nous bloquer nous -mêmes. Pour cela, prendre le temps d’une pause avec d’autres pour réinventer à plusieurs d’abord notre rapport au temps, ensuite ce que nous voulons. Il s’agit de dés-automatiser nos conduites, d‘examiner nos conditionnements, pour redonner sens à nos actions, et retrouver une pensée critique.

Si la grève ne peut jamais faire l’économie du conflit, elle est l’occasion de transformer nos relations à autrui et de les charger en intensité.  Occasion de reconquérir des temps communs partagés, et aussi des lieux publics, la grève peut devenir un état permanent reconductible à l’infini. Elle débouche sur un maillage de réseaux de résistance. C’est là où je suis, avec les miens, que se jouent les choses importantes, décisives. Changer le monde commence par changer ce qui est à notre portée immédiate.

De nouvelles formes de luttes, de résistances, existent un peu partout, mieux les repérages se feront, plus les maillages existeront jusqu’à former de véritable réseaux de blocage d’un système inique voué à sa perte.

Une lecture roborative
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A quoi reconnait-on un système totalitaire ?

21 Septembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Totalitarisme, Hannah Arendt, démocraties populaires, bouc émissaire, pilori, ressources humaines

 

(Ces notes reposent en grande partie sur les constats établis par Hannah Arendt. Pour celle-ci, le totalitarisme est avant tout un mouvement, une dynamique de destruction de la réalité et des structures sociales, plus qu’un régime fixe. Dans une récente étude - août 2020 -, Arianne Bilheran a fait écho à Hannah Arendt.

Ce billet est composé à la manière d’un peintre qui s’inspire d’images d’autres pour réaliser la sienne.)

 

Un système totalitaire est essentiellement caractérisé par la mise en œuvre de quelques principes fondamentaux garants de son efficacité. L’exemple de l’URSS, comme celui des démocraties populaires, ont illustré la plasticité adaptative du concept de démocratie et sa grande compatibilité avec le totalitarisme, non exclusivement réservé aux dictatures patentées. Il semblerait que l’exigeante complexité du concept conduise la démocratie à demeurer à jamais au stade de l’utopie. Utopie dont nous avons cependant un permanent besoin pour persévérer.

 

Entretien de la peur pouvant aller jusqu’à la terreur

Les médias sont un excellent support pour y parvenir. L’uniformisation des informations, le recours à des données apparemment neutres, pseudo scientifiques, telles que statistiques non référées à des sources précises, vierges de tout contexte, l’effet de loupe porté sur des faits divers soigneusement choisis, l’organisation de débats de façade entre personnages prête-noms, la tenue à l’écart de tout questionnement véritable, contribuent à l’instauration et à l’entretien d’une anxiété généralisée.

Une soumission radicale des esprits est ainsi visée, avec une perte d’identité progressive pour corollaire. Une érosion mentale, un rabotage des esprits, s’installent.

Le tout est consolidé par une légalisation de la surveillance (caméras et contrôles divers rendus de plus en plus possibles avec le développement de l’informatique).

 

Désolidarisation et isolement

Le développement de la peur de l’autre grâce à des données statistiques anxiogènes, à la préconisation de gestes barrière, à des confinements, font que l’autre est réputé dangereux a priori. Cela peut aisément dériver vers la pratique de la délation, point d’orgue de la soumission à un pouvoir estimé incontournable.

On crée des isolats, lieux de rétention, confinement, quarantaine, quotas de participation, jauges de salles de spectacle, télétravail, propres à briser les groupes sociaux, et les divers sentiments d’appartenance liés à leur fréquentation. Les relations interpersonnelles sont bouleversées.

La répression se substitue allègement à la pédagogie. Les méthodes et processus d’enseignement sont brutalement renversés.

 

Discours paradoxal – dissimulation et perte de repères

L’incohérence des directives officielles, les contradictions, mensonges, ambiguïtés et sous-entendus, permettent de brouiller les cartes en permanence, et d’occulter toute identification de critères de réflexion. Les poly interprétations possibles sont un bon levain pour l’entretien d’une panique larvée parfaitement démobilisatrice.

Les valeurs anciennes sont déconsidérées, la prétendue nouveauté devient l’aurore de temps meilleurs, à venir un jour, après de nombreux efforts consentis pour le bien commun.

 

Bouc émissariat

A tout malheur collectif, il faut une explication claire, limpide, aisément appropriable.

Désigner un ou plusieurs boucs émissaires permet d’identifier le ou les responsables sur lesquels faire peser la charge de la responsabilité initiale, nécessairement étrangère aux actuels dirigeants uniquement mus par leur probité et leur volonté curative.

Au hasard et selon les besoins, les juifs, les musulmans, les déviants sexuels, les intellectuels, les contestataires de tout poil, les noirs, les immigrés, les sans-emploi, font parfaitement l’affaire. Leur altérité suffit à prouver le tort qu’ils infligent la société libérale avancée.

 

Culpabilisation et humiliation

Cette pratique complète avec bonheur celle du bouc émissariat.

A la peur entretenue et développée au sein de la population, correspond celle du pouvoir face au risque de désobéissance civile.

Un moyen efficace de pallier cet écueil consiste à désigner à l’opprobre public les mauvais citoyens manquant de zèle. Au Moyen-âge on vouait déjà au pilori les auteurs prétendus de méfaits…

Le régime stalinien était parvenu au stade suprême de la manœuvre avec l’usage raffiné de l’autocritique.

 

Infantilisation – perte d’autonomie et anonymat

Nous constatons que le pouvoir décide pour chacun, à la place de chacun.

Pour ce faire, il s’appuie sur des logiques particulières ayant valeur d’explication justificative. Au temps présent, la logique de l’expérimentation pseudo scientifique est largement employée. Elle possède le grand avantage de permettre l’emploi de l’argument d’autorité, grâce auquel la primauté de l’Eglise a tenu si longtemps.

Aujourd’hui l’Eglise se nomme pouvoir de l’Industrie médicale, c’est à dire des laboratoires.

Il s’agit d’une logique hors sol où l’humain n’a guère sa place. L’individu, minus habens auquel tout doit être dicté, mis en condition comme la chienne de Pavlov salivant au moindre stimulus, n’est plus qu’une chose, un machin disaient les nazis, à exploiter, à jeter ensuite dès qu’apparaissent des signes d’usure.  

Panem et circenses, du pain, juste ce qu’i faut pour survivre, et des jeux (télévisuels) disait déjà César. La pensée est le domaine exclusif des dirigeants, l’admettre aux étages inférieurs de la pyramide c’est courir le risque d’une dangereuse fermentation difficilement contrôlable. Soumettons donc le vulgaire au décervelage de la simple exécution des directives et gardons-lui le hochet d’élections périodiques strictement encadrées par les barrières de sécurité de dispositifs législatifs mijotés aux petits oignons.

L’humain n’est qu’une ressource naturelle parmi tant d’autres. Bien que celle-ci soit renouvelable, le risque d’impuretés demeure toujours trop élevé, il serait donc bienséant de parvenir à s’en passer grâce à l’intelligence artificielle de robots experts.        

Raison tranquille et banalité du mal vont de pair, disait à peu près Hannah Arendt.

 

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Trou d'air

16 Septembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Trou d'air, La folle du logis, Alain Propos sur le bonheur, Faulkner Le bruit et la fureur

 

Quiconque a voyagé en avion a pu connaître ces moments désagréables, un brin anxiogènes, de brusque décrochage accompagné de malaise physique, alors que l’appareil traverse une zone de turbulence. Le ressenti accroît toujours considérablement la réalité : impression de chute brutale importante, alors qu’il ne s’agit que d’un simple cahot comparable au franchissement d’un dos d’âne en voiture.   

L’imaginaire l’emporte sur le réel anodin. Il grossit le moindre incident, envahit l’être tout entier et confond la raison. La folle du logis, selon la formule prêtée à Malebranche, nous manipule de bien des façons, elle joue avec l’instabilité de notre équilibre face à l’inconnue permanente du vivre. Il suffit d’une simple variation de la tension artérielle pour que s’anime le théâtre d’ombres. Or, cette variation n’est qu’un indice fourni par un appareil dénué de réflexion.

« Cherchez l’épingle » recommande Alain dans l’un de ses Propos sur le bonheur pour identifier la cause réelle souvent dérisoire de nos malheurs. Certains, comme Bucéphale, le cheval d’Alexandre le Grand, ne se rendent pas compte que c’est de leur propre ombre qu’ils ont peur.

La force morale d’une personne pourrait être comparée aux preuves de solidité et aux marques d’authenticité que prétendent ces façades soigneusement épargnées par les promoteurs ravageurs immobiliers en quête de respectabilité. Sauvegarder la façade est le prix à consentir pour bâtir du n’importe quoi susceptible de plus-value, ce n’est que du tape-à-l’œil. L’artifice vole en éclats sitôt que s’aiguise un peu le regard. Quelles mômeries se cachent-elles derrière les apparences et les pseudo prises de position ?

Avec l’âge les effets d’optique tendent à perdre de leur pouvoir d‘illusion, un discernement progressif se met en place et parvient à apaiser les outrances de croyances fantasmagoriques irraisonnées. Une certaine distance s’établit heureusement avec les choses. Il ne s’agit nullement d’indifférence, mais bien plutôt de l’émergence d’un sens du relatif propre à calmer le jeu.

Puisque l’issue est connue, inévitable, puisqu’elle est le lot de chacun, quelles que soient les situations individuelles et les colifichets glanés çà et là au cours de l’excursion, pourquoi s’émouvoir outre mesure ? La seule question qui importe vraiment n’est guère que celle des modalités, ce qui n’est pas rien. L’amont ne compte pas plus que l’aval, seul le trajet est à considérer, et laisser des traces à son sujet, ne serait-ce qu’un témoignage de tranquillité, peut mériter quelque attention. L’emportement permanent, pour courant et immédiatement libérateur qu’il soit, ne saurait avoir valeur d’exemple encore moins de référence, car il ne débouche pas sur grand-chose.

Il n’est pas ici question de la production d’un auto-satisfecit, mais plutôt du souci d’une parole mesurée.

S’il convient de dénoncer ce monde de bruit et de fureur, comme l’écrit Faulkner reprenant les termes de Shakespeare[1], l’idée ne va pas sans admettre la nécessité d’une véritable déprise de soi, qui est en fait authentique maîtrise de soi.

A ce prix, l’abord, et sans doute le franchissement de la dernière frontière peuvent s’envisager sans appréhension notable.

Seuls le fanatisme et le mauvais vin sont intolérables, avait coutume de déclarer un vieil ami ayant pris congé à la fin du siècle dernier.

 

[1] Macbeth V, 5 : Life … : it is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury / Signifying nothing.

La vie est un conte plein de bruit et de fureur, sans aucune signification, déclamé par un imbécile.

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Déviance

10 Septembre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Socrate, Sénèque, Savonarole, Giordano Bruno, Galilée, Trotski, Baltasar Garzon, Professeur Raoult

 

Le premier qui dit la vérité

Il doit être exécuté

chantait Guy Béart en 1968, faisant écho à La mauvaise réputation de Georges Brassens (1952) 

Non, les braves gens n’aiment pas que

L’on suive une autre route qu’eux.

 

Accusé de corrompre la jeunesse, de nier les dieux de la cité et d'introduire des divinités nouvelles, Socrate doit boire la cigüe.

Tombé en disgrâce, Sénèque est contraint au suicide par Néron.

A un siècle de distance, deux prédicateurs, hommes d’Eglise aussi intransigeants qu’indociles, Savonarole puis Giordano Bruno sont pendus, puis aimablement rôtis en place publique à Florence, pour avoir fustigé la licence des mœurs et professé des idées contraires aux enseignements officiels de notre Sainte Mère l’Eglise.

Plus tardivement (début 17e s.) Galilée, savant hétérodoxe, n’échappe à cette extrémité qu’après avoir abjuré l’héliocentrisme établi dans la foulée de Copernic.

A chaque fois, la Très Sainte Inquisition se trouve aux manettes.

Il n’a fallu attendre que trois siècles, seconde moitié du 20e siècle, pour qu’intervienne une réhabilitation papale : oui, la Terre et les planètes tournent bien autour du Soleil, mille excuses Signor Galilei.

En 1940, après un long bannissement et une folle errance, le déviant Trotski, chantre de la révolution permanente internationalisée,  périt à Mexico assassiné par un spadassin mandaté par les sbires de Staline. 

Tombeur de Pinochet en 1998, le juge Baltasar Garzon voit sa carrière brutalement interrompue par la droite au pouvoir en Espagne pour s’être montré trop curieux en matière de corruption, et surtout pour avoir voulu instruire un procès contre les crimes du franquisme, alors qu’ils ont été amnistiés en 1977.

Les procédés diffèrent, seules changent les apparences, l’intention demeure identique, faire taire de manière définitive le déviant. La marche du Monde est inexorable.

 

« Covid-19: le professeur Didier Raoult visé par une plainte à l’Ordre des médecins », titre Le Figaro. L’Ordre des médecins, une des incarnations de la Congrégation pour la doctrine de la foi, héritière en droite ligne de l’Inquisition ?

Le quotidien impartial et indépendant nous dit que Raoult serait coupable de

- promotion d’un traitement à l’efficacité non démontrée ; (cela semble impliquer que chimiothérapies, radiothérapies, et autres traitements de choc, ont une efficacité indubitable)

- diffusion de fausses informations ; (on n’est jamais trop exigeant sur le plan de la vérité)

- manquement au devoir de confraternité ; (il est vrai qu’il ne semble pas apprécier certains de ses petits camarades)

- pratique d‘essais cliniques à la limite de la légalité. (Ah ! ce problème des limites entre l’acceptable et l’interdit)

Certes, M. le professeur Raoult n’attire pas d’emblée la sympathie. Est-ce rédhibitoire ? Sa présentation physique n’est pas conforme, il prend volontiers la pose du provocateur. Pourquoi donc s’y laisser prendre ? Ce n’est sans doute qu’un jeu. C’est un bien curieux personnage. Cela en fait-il un individu dangereux ? Pour l’industrie de la médecine, il l’est sans nul doute. Parmi la communauté scientifique normalisée il ne peut avoir que mauvaise réputation. Sa flagrante marginalité exempte-t-elle de toute analyse sérieuse de ses prises de position ?

Ses interventions ne suscitent jamais que des réactions émotionnelles, voire passionnelles. Les esprits s’enflamment et avancent des opinions (des illusions de savoir), ils se tiennent à l’écart de la recherche de données factuelles, ignorées ou occultées. Comme le débat scientifique est ardu, il est plus commode de s’en tenir à des généralités, à des apparences.

Tout cela n’est  pas sérieux.

Peut-être aurions-nous besoin d’autres débats que des querelles de concierges.

Peut-être aurions-nous besoin de confrontations argumentées, sérieusement étayées, plutôt que des affirmations péremptoires et des statistiques fumeuses jamais référencées.

Peut-être aurions-nous besoin d’échanges pluridisciplinaires, largement ouverts, plutôt que des injonctions contradictoires.

Peut-être aurions-nous besoin de crédibilité.

Peut-être aurions-nous besoin d’intelligence.

 

 

P.S.

Un coursier m’a remis il y a peu une enveloppe soigneusement scellée contenant un exemplaire d’Un été avec Montaigne, recueil de textes d’Antoine Compagnon écrits pour France Inter. Nulle mention d’origine, ni d‘expéditeur, seulement une carte imprimée a gift for you. Manifestement l’expéditeur anonyme connaît ou a repéré mon goût pour les écrits de Montaigne et ma proximité avec la personne. Il fait partie de quelques assez proches puisqu’il sait mon adresse postale. Que ce généreux anonyme, si d’aventure il lit ce blogue, soit ici remercié de son attention.

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