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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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Au bénéfice de l'âge

20 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Âges, vieillir, compromis, refus, jardiner

 

L’âge, c’est certain, possède quelque mérite. Il apprend patiemment comment accompagner le bref moment de transition qu’est la vie, eau bondissante impossible à retenir. De la source à l’embouchure l’eau apporte clarté, joie et bienfaisance, elle entraîne vagabondages, mais aussi érosions, dégradations et embarras divers. Rien ne la contraint car elle est mouvement irrépressible. L’âge confère à coup sûr sa part de jouissance à qui sait tranquillement en reconnaître les mérites. La perte établit des équivalents dans la découverte de soi et dans les capacités d’accueil ou d’adaptation qu’elle révèle. L’âge comme révélateur absolu de soi-même, comme explorateur attentif de limites inatteignables. L’âge pour faire le plein en se désencombrant du superflu et parvenir à l’horizon liquide de l’universelle fusion ultime. Là où l’Un se dissout dans l’inconnaissable. Accepter très progressivement de se perdre, sans se soucier de l’après individuel. Cet après n’importe pas plus que l’amont. Il ne possède pas davantage d’existence. Place aux suivants, à chacun son tour. Essayons au moins de leur céder un terrain de jeu à peu près présentable. S’il est encore temps.

Contre l’inéluctable, regretter ? Stérile.

Se révolter ? Idiot.

Gémir ? Indigne.

Alors ? Accompagner la vie, faire le plus possible bon ménage avec elle. Elle mérite une certaine considération. Il n’est jamais bon de sous-estimer son partenaire.

Il arrive toutefois que la prise de conscience de l’existence d’un des multiples obstacles apportés par l’âge, oublieuse de ce que furent les handicaps de la jeunesse pour ne retenir que sa forfanterie audacieuse, induise une modification notable des comportements de personnes entrant tout à coup dans un nouvel espace engendré par la représentation qu’elles se font soudain de ce qu’elles deviennent. Admettre et accompagner le changement progressif ne va pas de soi lorsqu’il s’agit de modifications profondes d’habitudes, de déplacements de valeurs, de rejets de relations antérieures, d’amertumes, de regrets, de fixations, d’attirances insoupçonnées, de phobies ou de manies.

Peut-être rencontre-t-on là un phénomène de domestication progressive tel que perte d’identité, soumission à un statut social imposé (retraite, troisième voire quatrième âge, carte senior, aléas de santé) et sentiment de dépendance. Quiconque se laisse domestiquer est un mort vivant, un robot, un zombie.

Se profile un déni de réalité, si fréquent dans les rapports humains. La lutte pour l’affirmation de soi, pour refuser l’aveuglante clarté de faits inadmissibles puisque imparables, construit çà et là des attitudes dérisoires nourries de l’amplification biaise d’indices mineurs. Il suffit parfois d’une phrase, d’un mot voire d’un simple geste, isolé de son contexte, monté en épingle pour faire surgir une querelle rédhibitoire entre amis de longue date.

Tenter de prévaloir en toute occasion, de s’affirmer sans contestation possible, réputer nulle toute objection, tout avis différent, est non seulement ridicule, mais aussi et surtout pathétique. Rien n’est pire en cette matière que l’affirmation par le sachant du savoir qu’il se prête à lui-même. Ipse est le pire ennemi d’Alter.

La désolante panoplie de l’ego et de la mauvaise foi partisane peut se décliner en querelles intestines, affrontements d’écoles, bannissements et excommunications diverses dont l’histoire de la psychanalyse  possède le secret.

Naufrage absolu auquel sont opposés des slogans, comme autant de bouées inutiles.

L’un d’entre eux, démocratie, vient à l’esprit, usé jusqu’à la corde, convoqué à tort et à travers, cache sexe commode d'une multitude de déviances : Démocratie, et pourquoi pas ?

Pourquoi l’utopie devrait-elle souffrir de ses mésusages ? Essentiel de saisir ce qu’elle comporte d’indispensable modestie pour se laisser invoquer.

Combien il faudrait de modestie pour parvenir à ne pas bannir l’autre à tout propos.

 

A quoi bon la discussion et les combats d’idées, si les points de vue sont si éloignés qu’ils dessinent des territoires bornés de frontières étroitement surveillées ? Dans ce cas, les illusions de savoir que sont les opinions n’entretiennent qu’une succession de monologues en forme de pétitions de principes nourries de préjugés. Quand un mur existe, l’ombre portée en permanence ne permet pas l’entretien de parterres diversifiés, les plantules s’étiolent de part et d’autre. Alors, le repliement sur soi et l’évitement silencieux transportent leur venin.

Faire comme si est une source d’insatisfaction certaine.

Rompre ou ignorer, seules réponses  convenables pour éviter de ridicules affrontements, de douloureux déchirements ; inutile de s’acharner et de dépenser en vain son énergie. Insister ne peut qu’enraciner les différences.

Cela pose gravement la question de l’entretien possible de relations vraies lorsque sont en jeu des valeurs fondamentales, même avec des proches. Détestables ces échanges tissés d’évitements et de silences complices. S’abstenir vaut mieux qu’une succession de petits compromis pathogènes.

Simplement prendre acte, et faire silence.

 

 

 

Il suffit parait-il de quelques mois pour qu’une personne démunie et sans ressources au point de se trouver à la rue s’abîme dans l’ignorance non seulement des autres mais de soi-même. Cela irait jusqu’à l’oubli de son identité, à la perte de toute notion corporelle et à l’abolition de la volonté. Les quelques tentatives d’accueil dans des centres d’hébergement et d’aide à la réinsertion progressive, sont d’autant plus difficiles, sinon dérisoires, que l’érosion de l’individu est profondément engagée. Imaginer la rapidité avec laquelle quelqu’un peut entrer dans le monde infernal de l’exclusion est proprement terrifiant. Ainsi se constitue une décharge publique disséminée en tous lieux, qu’élaborent les monstrueux prédateurs de notre société de l’extrême.

Qui est, qui fut, cet homme que je vois de temps à autre allongé à un angle de rue, coincé entre un muret et la vitrine d’un agent d’assurances, cette masse informe tenant moins d’une personne que d’un amas de chiffons  et de détritus abandonnés là par quelque passant incivique ? Qu’est-ce qui m’empêche de lui adresser un regard, de tenter un geste, une parole, sinon la peur que m’inspire sa situation ? La seule image de son existence m’est insoutenable. Muette, elle clame notre impuissance et notre lâcheté, la mienne notamment. L’épouvantable irréalité de la réalité de cet homme, mon semblable, souligne le désintérêt collectif pour qui a le tort d’avoir décroché. Il est tellement là que plus personne ne le voit. Juste un léger détour pour l’éviter. Comme en Inde, on évite l’immonde social.

A l’opposé, à l’autre extrémité de la chaîne, les prédateurs. Dirigeants de multinationales apatrides ainsi qu’hommes et femmes politiques, tellement a-humains. La connaissance et les sentiments leur manquent terriblement. Effrayants professeurs Nimbus, marionnettes robotisées, on les voit se balader, parachute doré strictement ajusté, de conférence en conférence, de meeting en meeting, affirmant leur volonté de réussite personnelle, leur foi en leur destin, visitant des chantiers, des ateliers, des halles commerciales, des entrepôts, serrant des mains, se risquant parfois à emprunter quelque transport en commun le temps d’une photo. Ignorants, ils ne savent rien des univers qu’ils parcourent au pas de charge, escortés d’une nuée d’insectes nauséabonds armés d’antennes, de caméras ou de téléphones mobiles. Ils ont un avis sur tout, rien n’échappe à leur sapience. Clones décérébrés, on leur écrit tous leurs discours. Ils sont à l’abri. Véritables malades mentaux, ils n’ont qu’un but perpétuer et amplifier leur emprise sur un monde qu’ils détruisent en permanence. Ils pérorent sur la vraie vie, les vrais gens, les valeurs, bref sur tout ce qu’ils ignorent avec superbe.

 

Ailleurs… Les jardiniers de la vie.

 

Ceux qui binent le réel

Ceux qui sarclent les combines

Ceux qui savourent les simples

Ceux qui cohérents et authentiquent

Ceux qu’éblouit l’ignorance

Ceux qui honorent le différent

Ceux qui échappent

Ceux qui cherchent

Ceux à qui on ne la fait pas

Ceux qui refusent

Ceux qui jouissent de l’insoutenable poétique

Ceux qui rêvent un autre monde

Ceux qui aiment

Ceux qui amis nombreux

Ceux qui gais et joyeux

Ceux qui triment et partagent

Ceux qui se délectent

Ceux qui à la tienne Etienne

Ceux qui donnent la main

Ceux qui écoutent

Ceux qui s’étonnent

Tous ceux qui ne s’en font pas une gloire

 

 

Accepter le moindre compromis ne peut être que mortifère.

 

 

Dire non pour l’espoir

Dire non pour la liberté

Dire non pour clamer le vrai, le juste, l’authentique

Dire non pour l’honneur

Dire non pour ouvrir, penser, créer

Dire non pour révéler

Dire non pour fonder, prendre appui

Dire non pour la clarté, l’exigence

Dire non pour chercher, pour comprendre

Dire non à cœur déployé

Dire un non fier et joyeux, un non debout

 

L’humour toujours dit non

 

Dire non, geste politique

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Vie et destin

14 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Vassili Grossman

 

Vassili Grossman (1905-1964) fut un écrivain et un journaliste communiste orthodoxe, jusqu’à sa prise de conscience des similitudes entre hitlérisme et stalinisme, systèmes opposés, créateurs l’un et l’autre de camps de concentration destinés à éliminer les opposants. L’examen des procès et des purges staliniennes d’avant-guerre, puis l’antisémitisme soviétique de l’après-guerre, le conduisirent à repenser l’histoire de L’URSS et à reconsidérer la personne de Staline. Il entreprit alors la rédaction d’une fresque monumentale, « Vie et Destin », articulée sur l’enfer de la bataille de Stalingrad dont il fut témoin actif. Il travaillera à cette œuvre majeure de 1948 à 1962.

Croyant à une évolution sensible du régime à la mort de Staline, il souhaite faire publier son œuvre. Emoi à l’Union des écrivains, transmission immédiate au KGB, perquisition à son domicile, saisie des copies et des brouillons. L’ouvrage est un brulot pour le régime soviétique. L’écrivain n’est pas arrêté, protégé par sa  notoriété ; c’est son livre qui l’est, enfermé dans les sous-sols de la Loubianka, siège du KGB. Un appel adressé à Krouchtchev demeurera sans effet. «  Je vous prie de rendre la liberté à mon livre », avait-il écrit au maitre d’alors. L’œuvre semblait dès lors destinée à l’oubli éternel. Par bonheur Grossman avait placé deux copies de ses brouillons chez des amis. Ils sortiront d‘URSS dans les années 70, et donneront lieu à une première publication en Europe occidentale en 1980. Un documentaire de Priscilla Pizzato récemment diffusé sur ARTE, relate les faits (« Le manuscrit sauvé du KGB », diffusé en mai 2020).

Epopée fantastique, ode à l’humanité, cri déchirant des opprimés, témoignage inouï, ce livre est tout à fait bouleversant. Il y a bien longtemps qu’une lecture aussi perturbante, aussi envahissante, poignante, ne m’était advenue. Il s’agit d’une œuvre majeure, de celles qui marquent l’esprit de leur empreinte. Des scènes réalistes, véristes, à portée universelle s’enchaînent, ponctuées de réflexions ou de dialogues critiques d’une clarté impitoyable, à la mesure d’une prise de conscience fulgurante sur l’antisémitisme d’Etat, la pratique de l’autocritique préalable à la condamnation, les procès de Moscou, le dogmatisme scientifique bien proche de celui de la Très Sainte Inquisition, le culte de la personnalité du génial leader. On n’entre pas impunément dans cet univers apocalyptique broyant l’individu au nom de concepts théoriques délirants, conduisant au meurtre de masse et à la barbarie sans jamais parvenir à éradiquer l’humain.

Il pourrait s’agir d’un des plus grands livres du XXe siècle.

 

Ci-après, quelques citations repères pour les temps actuels, qui avec des moyens différents, plus subtils mais tout aussi pervers et redoutables, ne sont pas loin de poursuivre les mêmes buts d’asservissement au prétexte d’une autonomie libératrice à consolider. (Les références correspondent à l’édition du Livre de Poche de mai 2019, 1179 p., 12,70 €.)

 

Vassili Grossman se déclare très proche de l’humanisme de Tchekhov, auquel il se réfère à diverses reprises. Cette prise de position est aussi capitale que les résonances qu’elle entraine aujourd’hui.

« Entre lui et l’Etat, il y a un gouffre infranchissable. Il a pris sur ses épaules cette démocratie russe qui n’a pu se réaliser. La voie de Tchekhov c’était la voie de la liberté. Nous avons emprunté une autre voie… Tchekhov a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité ; des hommes de toutes les classes, de toutes les couches sociales, de tous les âges… Il a dit, comme personne ne l’a fait avant lui, pas même Tolstoï, il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains, comprenez-vous : des êtres humains ! Il a dit que l’essentiel, c’était que les hommes sont des hommes, et qu’ensuite seulement ils sont évêques, russes, boutiquiers, tatares, ouvriers. Vous comprenez ? Les hommes sont bons ou mauvais non en tant que Tatares ou Ukrainiens, ouvriers ou évêques ; les hommes sont égaux parce qu’ils sont des hommes. …  D'Avvakoum à Lénine, notre conception de la liberté et de l’homme a toujours été partisane, fanatique : elle a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme »(pp. 373 et suiv.)

Sur le totalitarisme et la soumission, toujours aussi extravagante aujourd’hui qu’il y a plusieurs siècles :

«… la première moitié du XXe siècle entrera dans l’histoire de l’humanité comme la période de l’extermination totale d’énormes masses de la population juive … Une des propriétés les plus extraordinaires qu’ait révélée cette période est la soumission … Des millions d’êtres humains ont vécu dans des camps qu’ils avaient construits et qu’ils surveillaient eux-mêmes … malgré (la résistance) la soumission massive reste un fait incontestable.

… puissance hypnotique qu’exercent des systèmes idéologiques globaux. Ils appellent à tous les sacrifices, ils invitent à utiliser tous les moyens au nom du but suprême : la grandeur future de la patrie, le progrès mondial, le bonheur de l’humanité, de la nation, d’une classe.

L’aspiration de la nature humaine vers la liberté est invincible, elle peut être écrasée mais elle ne peut être anéantie. Le totalitarisme ne peut pas renoncer à la violence. S’il y renonce, il périt. (pp. 280 et suiv.)

 

Un pseudo dialogue entre un prisonnier et un officier SS offre l’occasion d’un effroyable parallèle Hitler Staline :

« Notre guide, notre parti nous donnent un travail et nous y allons, nous, les soldats du parti. J’ai toujours été un théoricien dans le parti … mais je suis membre du parti. Et chez vous, pensez-vous que tous les agents du NKVD aiment ce qu’ils font ? Si le Comité central vous avait chargé de renforcer le travail de la Tcheka auriez-vous pu refuser ?

… Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir… Le monde n’est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté : y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter ?

… Réfléchissez : qui se trouve dans nos camps en temps de paix, quand il n’y a pas de prisonniers de guerre ? On y trouve les ennemis du parti, les ennemis du peuple. C’est une espèce que vous connaissez, ce sont ceux qu’on trouve également dans vos camps. … Les communistes allemands que nous avons incarcérés dans les camps l’ont été par vous aussi en 1937. …

C’est alors qu’une nouvelle pensée frappa Mostovskoï (il fallait) haïr de toute son âme, de toute sa foi de révolutionnaire, les camps, la Loubianka, le sanglant  Ejov, Iogoda, Beria ! Ce n’est pas assez, il faut haïr Staline et sa dictature ! Mais non, bien plus ! Il faut condamner Lénine ! …

Staline nous apprit énormément de choses. Pour qu’existe le socialisme dans un seul pays il fallait priver les paysans du droit de semer et de vendre librement, et Staline n’hésita pas : il liquida des millions de paysans. Note Hitler s’aperçut que des ennemis entravaient la marche de notre mouvement national et socialiste, et il décida de liquider des millions de Juifs. … C’est dans notre « Nuit des longs couteaux » que Staline a trouvé l’idée des grandes purges de 37. »

(pp. 527 et suiv.)

 

Pour sûr, les temps ne sont pas les mêmes. Les apparences et les échelles ont changé. Pouvons-nous être certains cependant que les buts ultimes de la mise au pas capitaliste mondialisée, que les moyens de pression et de répression employés, que la soumission généralisée, soient si différents dans leurs principes fondamentaux de ceux dont Vassili Grossman a pris une si vive conscience en son temps ?

Le XXe siècle serait-il un brouillon maladroit du XXI? De la tentative de destruction de l’humain, à celle de la destruction de la vie…

Vie et destin
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Oh, les beaux jours ! Oh, les braves gens !

8 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Mécénat, Francis Bacon Foundation, Ministère de la Culture

                                                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                                     Embrassons-nous Folleville !

(Eugène Labiche)

 

Un sculpteur, artiste de mon entourage (mais oui, ça existe les gens pour lesquels l’art est essentiel au point d’occuper une vie), me transmet une information… capitale. Une association consacrée au mécénat vient de voir le jour entre Nice et Monaco.

Trois dames certainement fort distinguées, l’une directrice artistique et attachée de presse, l’autre directrice d’agence événementielle, la troisième art consultant (sic), ont créé #MonArtisteEtMoi, association vouée à un nouveau type de mécénat dont le fondateur de la Francis Bacon Foundation à Monaco est l’un des premiers membres. Que du beau monde, que des bons sentiments.

Il s’agit « d’apporter une aide concrète et immédiate en soutien aux artistes dans leur vie de tous les jours grâce à une formule totalement novatrice et d’augmenter leur visibilité grâce à la création d’un nouveau club de mécènes », lit-on dans la note de présentation.

Bravo, excellent, comment ? Par un « accompagnement qui participe au confort vital de l’artiste … en le soulageant d’une partie de ses frais, loyer, électricité, assurances, etc. »

Joli, joli, alléchant, il est question d’ « une histoire humaine » et même d’ « un enrichissement mutuel entre deux individus issus de mondes qui se côtoient et convergent rarement, par pudeur, par manque de temps ».

Je salive, je me délecte à l’avance, poursuivons.

« L’artiste ouvrira au parrain les portes de son atelier, lui offrant la possibilité de découvrir le lieu même de la création. Le parrain lui ouvrira son réseau personnel et professionnel ». « Un parrain est une personne  curieuse de découvrir une autre manière de concevoir la vie, de connaître des valeurs différentes, de sortir de son confort personnel. »

« Moyennant le paiement de votre facture EDF, les gentils bourgeois amènent leurs copains s'encanailler dans votre atelier... Le grand frisson ! », commente du fond de son atelier mon correspondant sculpteur, irrité bien à tort.

Question : peut-on prétendre à la qualité de parrain ou marraine en tricotant des chaussettes de laine pour l’hiver à son artiste ? Trois paires de chaussettes contre une œuvre, ça marche ?

Impudeur, ignorance, mépris, simple stupidité de goujats satisfaits d’eux-mêmes ?

L’association  MonArtisteEtMoi est domiciliée avenue Monplaisir à Nice, ça ne s’invente pas !

La charité chrétienne à son acmé.

Venez, par ici, allons au zoo visiter des espèces singulières, ils sont proprets dans leurs cases, ils répondent à leur nom et disent merci, choisissons des spécimens plutôt jeunes et en bonne santé de manière à les apprivoiser au mieux pour en faire d’aimables poules pondeuses et approvisionner le marché !

Et l’Art ? Et la liberté individuelle, et la création ? Et le regard sur la société ? Quoi, de quoi parlez-vous ? C’est pas rentable tout ça ! Niaiseries !

La Culture ? Vous plaisantez ! On s’en fout. D’ailleurs le Ministère n’existe plus, il n’a plus aucun intérêt, ni aucune raison d’être ! Après un représentant de commerce muté comme il se doit au Commerce extérieur, Roselyne Bachelot, politicienne reconvertie en star du show-biz le plus médiocre, en prend les rênes…

Sic transit…

A chacun son artiste ! Dépêchez-vous y en aura pas pour tout le monde ! Chacun ne pourra bientôt plus s’en mettre un à la boutonnière !

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Qu’est-ce que le contemporain ?

26 Juin 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art contemporain - AC, Giorgio Agamben, R. Barthes, Nietzsche, Brecht, Diderot, Montaigne, Ossip Mandelstam, G. Caccavale, Korzybski

 

Ouvrez le ban !

« L’Art contemporain » - AC pour les initiés – est une expression chère aux milieux branchés, ceux qui font et défont les modes destinées à pallier l’inculture et le manque de goût de quelques « leaders d’opinion » à la mode.

Fermez le ban !

Pour les esprits retardataires auxquels je m’honore d’appartenir en l’occurrence,  il s’agit de la production et de la promotion commerciale d’extravagantes et prétentieuses misérables pacotilles, marchandises à la mode, grossièrement surévaluées par des fabricants de plus-values, parasites hautement nuisibles. Ces objets sans consistance ni épaisseur, fruits d’élevage intensif, émergent et disparaissent au gré de fantaisies hors sol, hors temporalité autre que financière, comme le sont les coups de Bourse.

Le contemporain n’a strictement rien à voir avec cela, qui ne rime qu’avec business.

Dans une leçon inaugurale d’un cours de philosophie donné en 2005-2006 à Venise, Giorgio Agamben aborde la question. La plaquette reprenant ses propos vient opportunément de me tomber amicalement sous la main. (Giorgio Agamben – Qu’est-ce que le contemporain ? – Rivages poche, 43 p.)

« De qui et de quoi sommes-nous les contemporains ? Et, avant tout, qu’est-ce que cela signifie, être contemporains ? » se demande-t-il. C’est chez Roland Barthes parlant de Nietzsche, qu’il trouve une amorce de réponse : « Le contemporain est l’inactuel ». Se référant à la soif de culture historique, le philosophe ne peut prétendre à la contemporanéité qu’au prix d’un déphasage. Le vrai contemporain serait celui qui ne coïncide pas parfaitement avec son temps, qui du fait de cet écart, est mieux à même d’en percevoir les caractéristiques.

Cette notion de décalage me parait essentielle car bienfaisante. Il faut pouvoir se tenir hors et dans une situation pour tenter de la maitriser. Dedans dehors. Complètement immergé, la situation nous bouffe et nous aveugle, complètement étranger, nous ne la percevons même pas. Il s’agit là de la distanciation dont Brecht avait fait un principe de sa pratique théâtrale, s’inspirant de Diderot et de son paradoxe du comédien. Voici notamment en quoi et pourquoi mon vieux compagnon, Michel de Montaigne, m’est si précieux et si actuel.

Haïr certains aspects de son époque n’empêche pas de lui appartenir complètement, sachant qu’il est impossible de lui échapper. Indispensables lucidité et insoumission pour qui veut tenter de se situer et de comprendre ce qui se joue en permanence.

A l’appui de sa thèse, Agamben se réfère à un poème d’Ossip Mandelstam explorant la relation du poète à son temps. Il s’agit de considérer la déchirure du temps, entre celui d’une vie singulière et l’histoire collective d’une époque. Alors que ma nuque est brisée, tenter de contempler les traces d’où je procède m’est impossible. En cela réside le défi de la contemporanéité, être contemporain ne va pas sans péril, souvent majeur. La destinée du poète en atteste.

(Un artiste italien aux contemporanéités plurielles a consacré un album de dessins à ; l’œuvre poétique de Mandelstam : Giuseppe Caccavale Armenia – Ossip Mandelstam – éd. Parenthèses, 2016)

Poursuivant son propos, Agamben précise « le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité (…) Seul peut se dire contemporain  celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumières du siècle et parvient à saisir en elles la part de l’ombre, leur sombre intimité.» L’obscurité de notre temps nous regarde vraiment. Elle nous interpelle et nous incite à sortir du commentaire oiseux et lénifiant de la voix officielle dont le seul souci est de masquer le réel. Le rapport à l’obscurité du sens caché pousse à débusquer sans cesse ce qui se cache dans ce qui est apparent. Le mot n’est jamais la chose qu’il prétend désigner, nous a enseigné Korzybski.

Là aussi nous sommes mis au défi de percevoir une lumière archaïque qui ne parvient pas à nous atteindre. Il nous faut honorer un rendez-vous impossible entre le visible constatable et l’imperceptible du signifiant. Etre contemporain, c’est alors cultiver la recherche de ce qui nous échappe en permanence.

Vient alors dans l’ordre du discours la notion de mode, épinglée au début de ce papier. Disons, sans revenir sur le sujet, que la mode possède au moins un certain pouvoir de réactualisation du déjà-vu. Cette capacité à réanimer ce qui est déclaré mort, périmé, dépassé, pourrait être mise à son actif.

La relation particulière au passé qu’implique l’ensemble de la réflexion sur le contemporain souligne l’importance capitale des origines. Saisir les indices de l’archaïque dans la nouveauté de l’actuel, voici une dimension de la contemporanéité. Retour du refoulé, retour au même, conduites de répétition, pression de conformité, sans doute autant de manières d’énoncer des choses voisines, me semble-t-il. Il s’agirait donc de tenter de saisir une part de non vécu, voire de non conscientisé, dans tout vécu. La masse de ce que nous n’arrivons pas à vivre et l’attention à lui porter pousse à explorer un présent passé jamais fréquenté, alors que le présent de l’actualité se dérobe sous des faux semblants dont il convient de se garder, pas seulement en période de crise.

Le seul moyen de s’en sortir nous dit Agamben serait d’introduire une hétérogénéité dans le temps linéaire. Le contemporain devient alors « celui qui, par la division et l’interpolation du temps, est en mesure de le transformer et de le mettre en relation avec d’autres temps. » Le contemporain du maintenant se trouverait en partie préfiguré dans les documents du passé. D’où l’actualité intemporelle des « grands » textes et la nécessité d’une lecture inédite, créative, de l’Histoire.

« Du passé faisons table rase » devient ipso facto une proposition particulièrement stupide.

Nous le pressentons, être contemporain n’a rien à voir avec un hasard calendaire, c’est le fruit acide d’un souci permanent de prise de distance et de mise en relation critique, qui expose à bien des déconvenues, voire aux risques de la non-conformité permanente. Prix à payer de la liberté individuelle de penser.

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Vivre en compagnie de l’Art

20 Juin 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Pays d'Apt, biennale de Venise, white cube, Diderot

 

Pendant des années, dans un village du pays d’Apt, une vie exaltante tissée de relations au monde de l’Art, de l’art au quotidien.  

Création à domicile d’une galerie dénommée Maison d’art avec paysage, par un jeune artiste napolitain enthousiaste ami des lieux, qui ne soupçonnait pas qu’il serait un jour l’un des représentants de son pays à la Biennale de Venise. Manière de démontrer que vivre avec l’art est non seulement possible et n’a rien d’exceptionnel, est à la portée d’un grand nombre pour peu que s’ouvrent les yeux pour découvrir et accueillir avec curiosité ce qui nous entoure et survient sans prévenir.

Passe le temps, se présentèrent les aléas normaux de l’existence, une installation  à Marseille suggéra un prolongement à inventer, sous forme de rencontres épisodiques avec un artiste venu présenter sa démarche. L’intérêt s’émoussa vite, la ville est peu favorable au temps long de la dégustation voluptueuse. Les transpositions défaillent, elles exigent de véritables renaissances.

 

L’appartement est vaste, il permet d’accueillir famille et proches actuels ou à venir, une des conditions du luxe de la vie. Rares sont les meubles. Il est encombré d’œuvres, de livres, d’objets divers. Il y en a trop, beaucoup trop, partout, mais comment faire autrement ? Chacun correspond à une rencontre, à un moment, un voyage, une anecdote. Ils jalonnent l’espace d’une vie. Ils ne peuvent que très difficilement être rangés, placardisés. Au nom de quoi faudrait-il s’amputer ? Nous sommes à l’opposé du white cube, totalement inconcevable ici bien qu’apprécié ailleurs, parfois même secrètement désiré, ainsi que le révèlera la très forte expérience d’un long séjour hospitalier. Désir-non désir ; Etre, ne pas être

 

La vie l’emporte et dépose partout ses traces, précieuse patine, ineffaçable transformatrice propre à révéler la face cachée du temps. L’occupant s’y sent aussi à l’aise que Diderot a pu l’être dans sa vieille robe de chambre. Chaque visiteur peut ressentir cela, il lui suffit d’être disponible et réceptif.

Ici se déroule un surprenant singulier qui dépeint un occupant très peu soucieux des modes et du clinquant de la notoriété. Les signatures lui importent bien moins que les émotions ressenties. S’il y a conjonction, tant mieux, sinon peu importe. L’authenticité du vécu prime à coup sûr.

Lieu de vie, cet appartement constate le rôle essentiel, rôle fondateur, rôle d’étayage, rôle d’apport constant, de la présence permanente de l’Art dans une existence.

La fréquentation assidue de celui-ci, voire son simple côtoiement, permettent aussi bien une ouverture quasi permanente à la surprise, accueillie comme une opportunité d’autant plus bienvenue qu’inattendue. Cette ouverture autorise une liberté de choix, nécessaire à la dégustation des  libertés essentielles, piments savoureux et délicats du quotidien. Le doute qui accompagne en permanence ces pratiques induit presque à chaque fois un très tonique élargissement des possibles, si nécessaire à une respiration aisée. L’Art comme chemin privilégié de la vérité des relations à soi, comme à autrui.

 

Vivre en compagnie de l’art, c‘est vivre en toute clarté une très durable histoire d’amour jalonnée de compagnons fidèles et attentifs, dont les rapports intimes sont porteurs de sens. Ces rapports entre les œuvres et leur environnement, porte, fenêtre, échappée visuelle sur la ville, source de lumière, variations d’éclairages,  procèdent d’un accrochage parfois intuitif, préalable à la prise de conscience de leur évidence. Y parvenir nécessite souvent des essais et des choix laborieux. Où telle œuvre peut-elle nidifier au mieux ? Quelle œuvre pour cet endroit précis, quels rapports peut-elle établir avec son entourage ? Des essayages, des tâtonnements, comme naguère chez le tailleur ou la couturière vérifiant que le costume tombe bien.

Chaque proposition nouvelle peut bouleverser un ensemble auquel elle est soumise. L’évidence ne va jamais de soi.

L’ensemble patiemment constitué, fruit de rencontres fortuites, de connivences, de refus parfois indignés, d’émotions et de joies profondes, finit à la longue par faire œuvre. Peut-on parler de collection, pour autant ? Sans doute pas, espérons-le. Une collection suppose un propos de suite cohérente délibérée, et de recherche incessante de pièces manquantes. Ce n’est nullement le cas ici, où il s’agit plutôt de rencontres inopinées et de coups de cœur durables : « nous nous sommes rencontrés, ce fut un éblouissement et devint une tendre et fidèle amitié bénéfique indispensable, partagée avec chacun des partenaires».

La cohérence, si elle existe, est postérieure, c’est un résultat qui tient uniquement à la personne occupant les lieux et à sa vision de l’être au monde.

Une fois décelées, l’unité de l’ensemble, celle de chaque pièce, les transitions, deviennent source de beauté. Une histoire, des histoires, des questions, se mettent en place. Libre à chacun de les exprimer, de les proposer à qui il veut.

La pertinence d’un regard étranger cherchant à percer le secret bouscule ou conforte ; elle enrichit toujours par ce qu’elle révèle.

L’Art et les artistes nous apprennent à voir.

 

(Notes à propos d’un travail en cours avec une artiste attachée à une réflexion sur l’épaisseur, la complexité, et la richesse de nos liens avec l’Art)

Vivre en compagnie de l’Art
Vivre en compagnie de l’Art
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Propagande ? Comment se fait-il ?

12 Juin 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Propagande, Communication, Démosthène, Jules César, Concile de Trente, Paradis

 

(Rencontre surprise dans un lieu classé « secret défense ». Echange enregistré clandestinement au moment de l’invasion de la France, en 1940.- source La langue ne ment pas, film de Stan Neumann -)

Jules César (admiratif) :

- Si j’avais disposé de chars comme ceux de la Wehrmacht, j’aurais envahi la Germanie en un tournemain.

Pierre le Grand (songeur) :

- Si j’avais disposé d’une aviation comme la Luftwaffe, j’aurais soumis l’Univers

Napoléon 1er (amer) :

- Si j’avais eu un ministre comme Goebbels, personne n’aurait jamais su que j’ai perdu à Waterloo.

 

Fake news, bobards, rumeurs, sondages, statistiques, enquêtes simulées, radio-trottoir, réseaux « sociaux », interviews bidonnés, panels truqués, photos retouchées ou détournées documents falsifiés, boucs émissaires, …

Répétez, répétez, plus c’est gros, plus ça a de chance de passer, plus ça a de chance de s’imprimer dans des cervelles soigneusement embrumées.

 

Propagandastaffel, un papier du 19 février 2019, aborde déjà la question sur ce blogue.  Souvenir de ce qui s’est déroulé durant toute la période de l’Occupation en France, au début des années 40. Promptement repris à l’époque par le régime de Vichy, ce qui était le fait de l’occupant nazi, s’est insidieusement installé depuis dans notre quotidien, jusqu’à une banalisation totale.

Par propagande nous entendons l‘emploi d’un ensemble de techniques de persuasion pour propager opinions, idéologies ou doctrines au sein d’une population cible dont on veut modéliser les comportements et les décisions. Les données factuelles objectives faisant très souvent obstacle, il convient de les maquiller dans le sens voulu, tous les moyens sont bons pour ce faire.

Après deux guerres mondiales et les méfaits des Etats totalitaires, le terme propagande a pris une connotation très péjorative. Ceux de communication, la com’ pour les initiés, ou de relations publiques ont pris la relève pour désigner une marchandise identique. On peut ranger la publicité commerciale dans la même catégorie, magie du langage passe-partout.

 

Venue de loin dans l’histoire, qu’elle soit religieuse, nazie, communiste, ou capitaliste, qu’on la masque ou non, la propagande marque nos sociétés. Plus nettement depuis la première guerre mondiale, ou « contrôle de l’information » et « bourrage de crâne » ont commencé de se constituer en système délibéré.

Démosthène, présentant Philippe de Macédoine comme un ivrogne barbare (Philippiques), et Jules César se parant de tous les lauriers possibles avec sa Guerre des Gaules, ont inauguré le genre. Bien plus tard, le XVIe siècle a vu le Concile de Trente poser les prémices de la création de la Congregatio de propaganda fide (Congrégation pour la propagation de la foi en terres de missions).

Entre temps, le haut Moyen-âge avait connu une évolution sensible de la conception du Paradis. De Jardin des délices initial, il s’est peu à peu transformé en une projection céleste du système politico-religieux d’alors, l’Eglise avec sa hiérarchie s’y trouvant justifiée par la présence du Trône tout puissant (évêque, prince), d’anges et d’archanges, chérubins et séraphins, auxquels viendront s’adjoindre les Saints, à la Contre-Réforme du Concile de Trente (nobles et fidèles). Peut-être pourrait-on voir là l’origine de la sacralité omnisciente du Pouvoir temporel, qui se perpétue cahin-caha jusqu’à  nos jours.

Voici de quoi expliquer et comprendre sans doute la méticuleuse incapacité des gouvernements qui se succèdent à peu près sur l’ensemble de la planète à ne pas reconnaître leur ignorance et leurs lacunes. Intermédiaires évidents entre le Ciel et la Terre, le non savoir ne peut nullement les affecter ; la perpétuation d’un mensonge quotidien s’impose à eux comme une évidence. La très récente période du confinement est exemplaire à ce sujet.

 

Techniques et méthodes sont désormais bien au point. Leur efficacité n’est plus à démontrer, leur grossière simplicité pourrait-être un gage de leur efficacité, tant leur sert l’aveuglement qu’elles entrainent.

- Le culte de la personnalité, si décrié après Mussolini, Hitler, Staline, Mao (et même… de Gaulle), demeure avec l’immunité présidentielle et l’extrême concentration des pouvoirs propres à la 5e République.

- La manipulation de l’Histoire (mention « très bien » pour de Gaulle, Mitterrand, Sarkozy et Macron) entretient une bienfaisante confusion.

- A la défunte ORTF gaullienne, et à La voix de l’Amérique du temps de la guerre froide, a succédé la prise en main des principaux médias par de grands groupes industriels et financiers dictant les contenus à développer ou à omettre.

- Les émissions politiques agrémentées de pseudo débats ou de panels avec des invités surprise dont la soigneuse sélection est dissimulée, entretiennent l’illusion d’une liberté de parole spontanée.

- La présentation de statistiques non référencées confère une apparence pseudo scientifique à de fréquentes contre-vérités ; les chiffres ça fait toujours sérieux… Radio et télévision ont leurs spécialistes vedettes.

- La production de documents falsifiés (flacons de substances toxiques, Colin Powell, guerre d’Irak ; études The Lancet, traitement du coronavirus…) est un classique du genre, tout comme la diffamation.

- L’entretien d’une peur collective (retour du péril rouge alors que la droite est en mauvaise posture à Marseille ; mensonges et approximations, crise des Gilets jaunes, confinement et déconfinement, violences policières…) permet l’adoption tranquille de mesures liberticides (état d’urgence et compagnie, modifications de la Constitution, bouleversement du Droit pénal).

- Le mésusage de la langue (généralisations et simplifications abusives, détournement et affadissement des mots, imprécisions intentionnelles, déformation des faits…) provoque un bénéfique effet de confusion.

- Le bouc émissariat de minorités (juifs, arabes, noirs, jeunes, immigrés, chômeurs…) justifie l’absence d’examen de responsabilités.

 

Merci au confinement-déconfinement de me fournir l’occasion de ce rapide état des lieux, en forme d’indispensable survol hygiénique, variante des gestes barrière tant préconisés.

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Sans la Liberté...

6 Juin 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #François Sureau, Chateaubriand, Tocqueville, Liberté, Droit de l'Homme, Bernanos, Michel Serres, Simone Weill

 

Je ne suis point à la mode,

je pense que sans la liberté

il n’y a rien dans le monde.

Chateaubriand

 

François Sureau, ancien haut fonctionnaire devenu avocat, écrivain lauré, se place notamment  sous le patronage de Chateaubriand, Tocqueville et Bernanos dans l’essai qu’il a récemment consacré à la célébration de la Liberté (Sans la Liberté, Tracts, Gallimard, 56 p., N°8, 3,90 €, septembre 2019). Wikipédia le répute assez proche d’un Macron prétendu pourfendeur des ankyloses. Bien qu’il n’ait rien d‘un opposant farouche, encore moins d’un extrémiste « dangereux », son verbe sans complaisance retentit haut et fort. Passée la première surprise contextuelle, voici qui permettrait un crédit et une lueur d’espoir quant aux prises de conscience et aux évolutions individuelles tant attendues. Il est à coup sûr de ceux qui préfèrent le risque de l’exercice de la liberté publique aux compromissions et à la soumission au monde ainsi qu’il va. Son texte vient de me tomber fort opportunément sous la patte. Allons y jeter un coup d’œil, après une lecture particulière tout à fait opportune dans le moment actuel.

 

Plus grand monde ne semble s’étonner de ce que le soin de redessiner et d’adapter les règles de vie communes fixées par la Constitution soit exclusivement confié à de méchants roquets. Les gouvernements quels qu’ils soient sont naturellement plus soucieux d’efficacité que de liberté. S’indigner de cet état de fait apparait de plus en plus vain, dérisoire même. Il n’est que de consulter le Journal Officiel quotidien pour constater l’effritement constant de l’édifice légal des libertés. On peut aussi en lire le témoignage dans l’accroissement de l’équipement guerrier des forces de l’ordre mobilisées pour faire face à des manifestations désarmées, avec pour conséquence un épanouissement conjugué du corps préfectoral et de la gendarmerie, et aussi la banalisation des blessures mutilantes. Les acteurs principaux de la démocratie représentative démissionnent de leurs responsabilités à peu près dans le même temps.

Citoyens, nous sommes responsables de ce qui nous arrive, laissant un très petit nombre corrompre la Société. Un changement mortifère de l’état d’esprit général est sournoisement à l’œuvre depuis quelques décennies. Les principes des Droits de l’Homme sont minés, les gouvernants s’impatientent de la liberté encore existante, et les citoyens, qui se pensent de plus en plus simplement comme des individus isolés réclamant des droits personnels, semblent y consentir. Or, nous dit l’auteur se référant à Bernanos, la liberté des autres nous est tout aussi nécessaire que la nôtre. « Les gouvernements n’ont pas changé, c’est le citoyen qui a disparu. » Le moindre attentat nous met à la merci de lois condamnant a priori tout déviant marginal présumé coupable potentiel, la manie est fâcheuse de légiférer à chaque incident. « Tout se passe comme si, depuis vingt ans, des gouvernements incapables de doter, de commander, d’organiser leurs polices, ne trouvaient d’autre issue que celle consistant à restreindre dramatiquement les libertés pour conserver les faveurs d’un public et s’assurer de leur vote, dans une surprenante course à l’échalote qui nous éloigne chaque année un peu plus des mœurs d’une véritable démocratie. (…) La liberté est mise en péril autant que l’efficacité. (…) Les libertés ne sont plus un droit, mais une concession du pouvoir.» Or, « La liberté est l’apanage d’un citoyen soucieux d’une cité meilleure et non pas celui d’un individu soucieux de sa jouissance personnelle. »

La contradiction et le débat aiguillonnent l’édification d’une cité meilleure, ce qui implique le refus de tout arrangement compromettant.

 

Au fil du temps nous assistons à une perte de confiance dans les capacités du citoyen libre. (Cette remarque a trouvé son acmé avec l’infantilisation méprisante et les propos contradictoires consécutifs à la période du confinement.)

Nous observons que les gouvernements sont tous impuissants face aux dérèglements de l’environnement comme à ceux de la mondialisation, qui développent théories du complot et dispositifs répressifs. Deux voies sans issue. Ce faisant, le citoyen est peu à peu transformé en simple sujet du pouvoir par les modifications incessantes du Code pénal et le recul de l’autorité judiciaire. Régression absolue. Le gouvernement a peur de l’émeute, le public a peur de la délinquance. L’entretien de la peur, réducteur efficace de la liberté politique, a pleinement joué ces temps-ci.

N’oublions pas que la République, au-delà du mythe, c’est aussi le bagne, la torture en Algérie, la peine de mort (jusqu’en 1981), un régime dur aux minorités et aux esprits libres. « La liberté ne nous est aucunement naturelle. » Réclamant des droits fragmentaires qui nous placent en situation de demandeurs face à l’Etat, nous entretenons un paternalisme étatique où la liberté d’autrui ne nous concerne plus guère. La Fraternité, qui ne peut être que politique, a totalement disparu.

Tous les gouvernements sont portés à la tyrannie, et les individus devenus libres sont isolés et solitaires. Atomisation dramatique de la société.

Une fois établie dans les institutions essentielles, la liberté disparait en tant que projet. Michel Serres remarque que « l’individu est libre, mais seul. » La conjonction est certaine entre la tendance tyrannique de tout gouvernement et l’individualisme solitaire. Lorsque l’idéal des libertés est remplacé par le seul culte des droits, sans aucun projet global porteur, surviennent les lois répressives.

Le système des droits a été établi à l’origine pour qu’il n’y ait pas à choisir entre sécurité et liberté. Il s’agissait alors d’éviter le risque de basculer dans un fonctionnement entièrement sécuritaire. Aujourd’hui, l’Etat s’en remet à la police agissant aux ordres des Préfets…

Depuis le temps de la guerre d’Algérie des textes facilitant l’action de la police s’enchainent. C’est totalement inefficace, l’état d’urgence est une faillite. Ces atteintes portées au droit ont été perpétrées par des gouvernements plutôt centristes. « La gauche a abandonné la liberté comme projet. La droite a abandonné la liberté comme tradition. » La gauche demande des droits sociétaux, la droite réclame des devoirs. Vogue la galère !

La préférence ancienne pour l’ordre social justifie la perte d’intérêt actuelle pour les libertés individuelles. Nous avons historiquement enchainé Terreur, Empire, République de l’ordre moral, Vichy, et le Parlement n’est plus depuis longtemps le défenseur des libertés ni le rempart de la démocratie. Continuer à le prétendre relève de la très mauvaise plaisanterie.

Pourrait-on s’en sortir par une réaffirmation des Droits de l’Homme ? Sans doute pas. Il faudrait que l’appareil étatique y soit contraint par une très puissante exigence morale. Or, la norme morale est devenue relative et le corps social réclame de l’Etat un encadrement tout en contestant son autorité. La barre est fixée très haut. Sera-t-elle un jour accessible ?

Ne pas laisser préfets, évêques, imams ou mollahs, gouvernants, nous dire quoi lire et penser, devrait, espérons-le, nous garder d’un pétainisme rampant récurrent. Il y a urgence alors que la séparation des pouvoirs est constamment violée au mépris des droits du citoyen. L’impuissance d’autorités dégradées, des personnalités faibles, le recours à un langage abâtardi, l’envahissement bureaucratique, imposent de repenser d’urgence les droits constitutionnels dans un univers mondialisé. Il s’agit certainement de bien plus que du passage d’une République à une suivante autrement numérotée. Il faudrait un changement de paradigme assorti d’un puissant réveil et d’une très forte pression civique. Un véritable bouleversement permettant d’accéder réellement à la liberté d’une démocratie à découvrir ou à réapprendre.   

Simone Weill : « … la liberté n’est précieuse qu’aux yeux de ceux qui la possèdent effectivement. »

La liberté est avant tout un état d’esprit et une manière d‘être. Il y a ceux qui préfèrent la liberté, quoi qu’il en coûte, et ceux qui préfèrent le confort apparent immédiat de arrangements et de la soumission à l’ordre existant. Où en sommes-nous ? 

L’auteur conclut par un refus clair et fort bien venu de l’ordre social tel qu’il nous est promis : « dictature de l’opinion commune indéfiniment portée par les puissances nouvelles de ce temps, et trouvant un renfort inattendu dans le désir des agents d’un Etat discrédité de se rendre à nouveau utiles au service d’une cause cette fois enfin communément partagée – celle de la servitude volontaire. »

P.S. 07/06/2020 : un lecteur me fait remarquer une autre réduction des libertés : le mensonge d'Etat. Ne pas laisser au citoyen la possibilité de comprendre, de se faire une idée, de savoir, n'est-ce-pas la meilleure façon d'embuer l'esprit ? Le mensonge est devenu un jeu politique du pouvoir qui décide ce que le peuple a le droit de savoir. La crise sanitaire est un bel exemple de saupoudrage de mensonges et de quelques vérités qui a provoqué une paranoïa générale génératrice de paralysie de l'esprit. Quand on sait que la bêtise est l'inverse de la liberté et donc le confort du pouvoir... J'abonde sans barguigner.

Sans la Liberté...
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Réveil

30 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Confinement, Déconfinement, Klemperer LTI, Bruno Latour, Pulsion de vie

 

Lorsqu’une épreuve, un bouleversement, intervient, la personne affectée peut se trouver dépassée, débordée, incapable de se ressaisir, et finir vaincue sans espoir de recouvrance. Après une période de complet désarroi, elle peut aussi bien trouver quelque bénéfice à l’épreuve, dont elle parviendra à faire son miel. La vie n’est pas avare de circonstances de ce genre : ou bien on en crève, ou bien on en réchappe plus fort qu’auparavant, avec d’autres vues sur des bricoles telles que la vie ou la mort. Une fois au fond de la piscine, un coup de talon peut donner l’impulsion nécessaire à la remontée.  Le père Freud nomma pulsion de vie le symétrique de la pulsion de mort.

 

Le confinement première version, d’autres pourraient suivre, touche à sa fin, mais pas l’inquiétude face aux arrières plans d’un déconfinement progressif assez désordonné. Nous sommes en période de réveil post traumatique. Le déconfinement comme salle de réveil.

Qu’en est-il de ces deux mois, ont-ils modifié quelque chose, marqueront-ils une amorce de changement ? Il est probable qu’ils ont permis à certains d’entre nous de grandir, c’est-à-dire de faire évoluer leurs points de vues. Si cela s’avérait pour une minorité, il se pourrait qu’alors s’esquisse une (possible) évolution sociétale. Les changements ne sont-ils pas toujours le fait de minorités agissantes ? Parler, se laisser aller après une épreuve, permet une décompression, des échanges, des échappées belles, aussi. Que revienne vite ce temps des confrontations de points de vue, dont les Nuits debout et les Ronds-points des gilets jaunes furent récemment les lieux de prédilection.

Propos niaiseux, bêtifiants ? Risque à prendre, à savourer sans aucun doute.

En quoi aurions-nous (un peu) grandi ? Divers éléments de prise de conscience fondamentale m’apparaissent, sans prétention d’exhaustivité, ni de véracité. Il s’agirait d’une sorte de dégraissage d’esprits embrumés par un abêtissement orchestré par le Pouvoir au-travers de médias à sa botte.

 

Si j’en crois mes divers alentours, de prime abord le constat est largement répandu de l’incompétence mensongère de nos dirigeants, dont l’entretien de la peur collective est l’arme principale. Ils ne maîtrisent rien d’essentiel et cherchent à le cacher avec une maladresse insigne. Forts de leur ignorance, ils affirment et s’affirment, masqués par des propos pseudo scientifiques. L’incohérence, les contradictions, et le flou de leurs décisions peinent à occulter leur seul souci d’une santé rentable, santé physique au bénéfice exclusif de la santé économique, unique préoccupation. La Santé devient l’impératif catégorique auquel nous devons nous soumettre. La mort, la maladie, la fatigue, ne sont plus que des fautes sociales à éliminer de toute réflexion. Et cependant, ces deux mois de confinement ont puissamment réinstallé la Mort comme élément constituant de la Vie, ce que nous avions tendance à oublier, influencés par le mythe d’une jeunesse prolongeable à volonté, par le mirage d’une consommation effrénée, et enfin le pseudo besoin de parcourir la planète, pour découvrir in fine que le monde a rapetissé à vue d’œil à coup de mondialisation galopante, et que l’uniformisation est un mal redoutable parce qu’insidieux. Un virus s’attaquant à l’esprit.

L’aisance est effrayante avec laquelle l’ensemble d’une population peut se trouver soudain dépossédé des libertés les plus fondamentales, telles qu’aller et venir à son gré, vaquer à ses occupations quotidiennes, se divertir. La liberté d‘un peuple peut se trouver confisquée d’une simple chiquenaude, assortie d’un consentement soigneusement apeuré. Des souvenirs tragiques du siècle précédent se pressent à la mémoire en bataillons serrés. C’est là notamment qu’apparait le pouvoir des mots de la parole officielle, mots qui pensent à la place de ceux qui les reçoivent, ainsi que Viktor Klemperer le mit en lumière dans son ouvrage LTI, la langue du 3e Reich. Immense est notre fragilité collective.

Outre ces points capitaux, il me semble que ce temps du confinement fut propice à la réflexion générale. Les notions de superflu, d’inutile ou de contestable, concernant nos modes de vie affleurèrent très vite. Cela rejoint ce qu’a noté Bruno Latour dans un article où il incite chacun à examiner ce qu’il est prêt à évacuer ou à conserver, pour en tirer des lignes de force pour l’avenir immédiat. La part de la responsabilité individuelle dans le collectif est ainsi nommée, elle ne peut plus être tranquillement évacuée. La relation Moi-Autrui réapparait dans un monde d’où elle est exclue depuis longtemps. Semblable à chacun des autres, je suis comptable de mes relations à autrui. Unum inter pares. Quelle est la part du singulier, qu’est celle du collectif dans cet écheveau ?

Deux autres faits paraissent aussi marquants, peut-être décisifs :

- La réinstauration des petits métiers et des tâches ingrates sans lesquelles le fonctionnement de la société est bloqué (éboueurs, agents de nettoiement, chauffeurs-livreurs…). Les Soignants, hier estimés trop dispendieux, deviennent aujourd’hui des héros dont une prime et une médaille devraient calmer les ardeurs revendicatives hautement justifiées. Les Enseignants, eux aussi réduits à la portion congrue, sont désormais réputés parangons de dévouement et de disponibilité.

La question se pose désormais du départ entre l’utile de première nécessité à la société et le quasi inutile, voire nuisible. Infirmier, infirmière, enseignant, auxquels j’ajouterai artiste, écrivain, qui montrent que la pensée bien que non marchandise consommable est pourtant essentielle, ou trader, financier, gestionnaire, politicien, néo journaliste aux ordres ?

- La soif notable d’un retour à l’authentique est le second fait notable. L’engouement pour le jardinage, pour la culture, bref, le retour à la campagne, aux produits naturels, l’attention portée aux paysans, sont indéniables. Un de mes amis producteur de graines non brevetées, militant de l’agro-écologie, m’a confié combien grande fut son émotion au constat de surprenantes marques d’intérêt, soudaines et convergentes. Il est loin d’être le seul dans ce cas. La manière dont les producteurs  indépendants se sont organisés pour pallier la fermeture des marchés paysans, et l’importance des demandes à leur égard est tout à fait significative. Il est probable que quelques modes d’achat et d‘approvisionnement vont évoluer jusqu’à peser (un peu) sur les habitudes consuméristes antérieures.

 

Prises de conscience durables, donc modification de certains comportements, et mise en question des « vérités » officielles, vont peut –être contribuer à la mise en place de barrières opposées au retour pur et simple aux pratiques d’avant crise.

Il faudrait bien qu’un jour coagulent les fruits des expériences collectivement vécues ces dernières années. Il faudrait bien qu’une lueur d’azur perce la nuée.

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Tu causes, tu causes...

24 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Déconfinement, Klemperer, confinement

 

Après une brusque plongée tout à fait inattendue dans les eaux profondes du confinement et de ses règles évolutives, nous voici précipités par une voix de derrière les nuages, sans aucun pallier de décompression identifiable, en période de déconfinement. Nous voici livrés à des décisions intempestives dont la logique interne et les articulations demeurent mystérieuses au plus grand nombre. C’est un peu comme le passage de l’heure d’hiver à l’heure d’été. Rien n’a vraiment changé, et cependant tout change.

Que dire ?

Que faire ?

Quoi penser ? A quoi penser ?

Curieuse période de transition (vers quoi ?), où chacun semble désorienté, encombré, sinon perdu sans repères, voué à un empirisme erratique.

Quelque chose de l’ordre de la confiance, de l’espoir, semble profondément atteint. Une anxiété sourde est établie.

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés… »

Le Covid 19 est-il l’unique, seul responsable ?

Le déluge de mots, de chiffres, de proclamations, de sentences, depuis plus de deux mois, montre à quel point le langage est le plus insidieux virus dont il faut absolument se garder. Il est si virulent que, ça y est nous y sommes, parler ne veut plus rien dire. Les symptômes étaient là depuis des lustres, nous n’y avons pas assez pris garde, nous avons refusé de les voir cachés que nous étions derrière notre petit doigt. Parler est un geste que nous avons négligé, et là où la parole se dénature s’engouffrent tous les germes possibles. Si la langue se meurt, si elle est en permanence violentée, la pensée, et avec elle toute possibilité de réactions efficaces à court terme, disparaissent.

Dans la foulée de la Langue du Troisième Reich étudiée par Viktor Klemperer, cela a commencé chez-nous avec des euphémisations destinées à masquer la réalité, comme dans les années 30 en Allemagne :

Exploitant agricole pour agriculteur ou paysan,

Non voyant ou mal entendant pour aveugle ou sourd,

Frappe chirurgicale pour bombardement

Troisième âge ou bel âge, pour vieillesse,

Plan de Paix pour état de guerre,

Partenariat pour dépossession du secteur public au bénéfice du privé,

Forces de l’ordre pour agents de police ou gardiens de la Paix,

Plan social pour licenciement collectif,

Ressources humaines pour main d’œuvre ou personnel,

Dégâts collatéraux pour massacres

Phénomène d’ajustement pour récession économique, etc.

Faux sens et antinomies sont devenus les principaux agents de la perte de substance du langage et de son remplacement par une bouillie verbale strictement réflexe, exempte de tout effort de pensée, écrivais-je en 2012.

A quoi nous pouvons ajouter le caractère superflu des mots abstraits, devenus presque  inutiles, sans contenu opératoire, gargarismes logorrhéiques, symptômes de sévère dérèglement mental  chez le locuteur.

Mots orphelins, devenant encombrants, vestiges langagier. Mots vidés de sens, d’identité.

Liberté - Égalité - Fraternité, tu parles !  Délire mensonger d’un langage trompeur.

Démocratie, mot de bonimenteur boulevardier, mot prétexte sorte de passe-partout. Camelote que des gens sans scrupule cherchent à mettre à toutes les sauces. Paravent propre à dissimuler la tromperie.

Nature, n’est qu’un mot de citadin. Parlons plutôt de bois, de prés, torrents, rivières, roches, vent, pluie, soleil, orages, animaux...

Culture, mot postiche par excellence, mot racoleur, utilisé comme cache-sexe par des incultes soucieux de paraître.

L’insigne progrès thérapeutique, sur cette lancée, est d’être parvenus à la parfaite innocuité (croient-ils) des mensonges, contre-vérités, omissions, et autres joyeusetés pratiquées par des nains soucieux de paraître grands de ce monde.

Abreuvés en permanence comme nous le sommes par des torrents boueux de mensonges, d’approximations, d‘analogies douteuses, de contradictions, de chiffres non référencés, de statistiques bancales comment pourrions-nous être assurés, rassurés ; comment pourrions-nous éviter l’anxiété, voire la colère d’être aussi mal traités ?

Masques, pas masques (les photos officielles témoignent d’un usage aléatoire), les écoles accueillent les élèves, mais pas tous, les salles de théâtre, les cinémas, les restaurants, sont fermés, mais les lieux de culte sont ouverts, mais le spectacle du Puy du Fou va reprendre… Comprenne qui pourra.

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Le temps des ouvriers

17 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Stan Neumann, Révolution industrielle, Clearance Ecosse, Commune de Paris, Front populaire, Société de consommation

Stan Neumann, auteur réalisateur de nombreux films documentaires, vient de réaliser pour Arte une fresque magistrale relatant l’histoire du monde ouvrier européen du début du 18esiècle à nos jours. Il s’agit d’une véritable épopée. Un coffret de quatre DVD est disponible à la boutique Arte (25 € + expédition), soient quatre heures de visionnement. C’est éblouissant de clarté et de précision, une œuvre cinématographique de premier plan, un document essentiel.

Photos, dessins, extraits de films, chansons, interviews d’historiens, d’un enseignant de philosophie, appel à la mémoire d’anciens ouvriers, se succèdent selon un récit fragmenté, toujours saisissant. La juxtaposition des épisodes confère une force  particulière à l’ensemble.

La présence de témoins contemporains permet un constant parallèle entre les données historiques et leurs correspondances actuelles. C’est ainsi que la constance des mécanismes d’exploitation et d’oppression des ouvriers depuis trois siècles apparait en pleine lumière. Il en va de même pour ce qui concerne les revendications sociales, mais aussi, surtout, le désir de reconnaissance en tant que personne, et non pas simple numéro matricule interchangeable. Me revient à l’esprit combien m’avait frappé, lorsque je fis mes premiers pas en entreprise dans les années 50, la qualité de réflexion, la culture et la dignité d’une certaine aristocratie ouvrière peuplée d’impressionnants professionnels fiers de leur appartenance de classe.

L’œuvre de Stan Neumann nous rappelle en permanence ce que nos sociétés doivent à cette classe ouvrière, moteur de l’histoire industrielle et sociale, européenne notamment.

 

Les épisodes :

 

1 -  Le temps de l’usine (1700-1840)

L’accent est mis sur la Grande-Bretagne, où tout commença, puis la Belgique, pays pionniers de la révolution industrielle.

Une nouvelle conception du travail, de la recherche du profit, et du rapport au temps, apparaît. Terminés les ateliers à domicile, le travail artisanal, il convient de regrouper de la main-d’œuvre arrachée à sa terre (la clearance écossaise, terme fort évocateur), et de lui imposer un mode d’existence tout entier centré sur la Factory ou la Mine. Le temps est confisqué à l’individu que l’on soumet au bon vouloir du patronat, libre de ses exigences. Posséder une montre entraine un licenciement…

La violence des rapports est telle que l’évocation de l’esclavagisme étatsunien s’impose.

Les germes d’une conscience de classe apparaissent vers la fin de la période.

2 – Le temps des barricades (1840-1913)

La France devient l’épicentre de la révolte contre le machinisme dévastateur. Le bris des machines est une réponse courante. L’idée d’une révolution à nouveau inéluctable, peut-être décisive, fait rapidement son chemin face à la répression. Des doctrines émergent avec leurs figures de proue. Socialisme, marxisme, anarchisme, la lutte s’organise, ériger des barricades devient une arme, souvent improvisée. L’Europe entière est parcourue de mouvements insurrectionnels.

D’échec en échec, la classe ouvrière se constitue,. La Commune de Paris en 1871 est un exemple emblématique pour la période.

3 – Le temps à la chaine (1914-1939)

L’Europe est désormais industrialisée, la guerre de 1914 est en soi une activité industrielle où le « bon ouvrier » est un exécutant docile et discipliné comme le « bon soldat ». La rationalisation du travail à la mode américaine, le taylorisme qui émiette le travail en tâches élémentaires répétitives, brise les corps et les esprits. Soumission à la machine, aux cadences, à l’ « organisation scientifique du travail » dont le chronométrage est le plus beau fleuron.

De la Révolution russe à la guerre civile espagnole, revendications et méthodes de lutte se précisent. Des antagonismes idéologiques clivent durablement la classe ouvrière, qui une fois de plus sera mâtée par les leurres initiaux du fascisme mussolinien, du nazisme hitlérien, du communisme soviétique. A nouveau, le capitalisme occidental récupère la mise.

L’épisode du Front populaire, clos par la nouvelle marche à la guerre, rejoint les utopies. Parmi ses avancées figurent les « congés payés », marque indiscutable à mon avis d’un échec retentissant : comme il s’avère que l’on ne parvient pas à modifier profondément les dégradantes conditions du travail en usine, on se satisfait d’un gain à la marge tout juste bon à colmater une partie des dégâts physiques et mentaux d’une année d’exploitation acharnée.

4 – Le temps de la destruction (1939 à aujourd’hui)

Fortement impliqué dans la Résistance, la Libération et ses suites immédiates donneront un lustre particulier au monde du travail ouvrier, empreint d’un souci d’acquisitions culturelles  propres à asseoir ses stratégies.

Mais, peu à peu le virus de la « société de consommation » gagne du terrain. Une relative aisance matérielle s’instaure, l’acquisition d’objets superflus occulte la revendication de dignité. Les différenciations marquées entre classes s’estompent. La notion de classe sociale elle-même est mise en question. A partir des années 70 s’accélèrent perte d’identité, perte de la fierté d’appartenance, et dissémination urbaine. La classe ouvrière porteuse du mythe indestructible du changement est  fragmentée, jusqu’à se dissoudre dans l’ensemble confus de la société. L’appel « travailleurs, travailleuses » cher à l’extrême gauche fait désormais sourire. La longue série de défaites a brisé un ressort, l’extrême droite reprend les sortilèges récupérateurs de ses ainés du 20e siècle.

 

Le temps des ouvriers
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