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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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Télescopage

3 Décembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Heinrich Wölfflin, style baroque, style rococo, Renaissance, Michel-Ange, Rome monumentale, architecture internationale contemporaine

Les Edition Parenthèses offrent un regain à un ouvrage de référence.[1] Alors que tout m’était inconnu l’écrit comme l’auteur, cette lecture me donne l’occasion d’un télescopage inattendu avec notre bel aujourd’hui.

Dans son essai paru initialement à Munich en 1888, édité une première fois en français il y a cinquante ans, Heinrich Wölfflin, historien d’art suisse, s’attache à démontrer que le baroque, loin d’être une dégénérescence de la Renaissance, relève d’une esthétique propre. Il s’appuie principalement pour ce faire sur une analyse comparée très fouillée des architectures de l’Italie romaine des 16e et 17e siècles, dont Michel-Ange fut le premier artisan avec sa recherche du colossal.

 

Le baroque est généralement connu comme un art du mouvement, de la surcharge décorative, des effets dramatiques, de la grandeur pompeuse. Bref, c’est un art de l’exagération et de la théâtralité, assez souvent ennuyeux et même parfois rebutant en raison de ses débordements.

Après avoir planté le décor en traitant de la nature de la transformation stylistique que représente le passage de la Renaissance au Baroque, Wölfflin passe au peigne fin l’architecture religieuse, puis les palais romains, et enfin les villas et les fontaines et jardins. C’est passionnant tant l’acuité du propos est grande.

 

Dès les premières pages apparait un télescopage inattendu avec ce que proposent de nos jours l’architecture et l’art décrétés contemporains. Toute analogie, comme tout parallèle trop littéral, sont sujets à caution, il n’en reste pas moins que la tentation est grande, et peut-être éclairante.

D’entrée de jeu, l’auteur nous prévient. Son « propos est d’observer les symptômes de la décadence et de reconnaître, si possible, dans le « relâchement et l’arbitraire » la loi qui permettrait de plonger le regard dans la vie intime de l’art. » Voilà qui est alléchant pour qui s’interroge sur les décrépitudes actuelles.

Relâchement et arbitraire, comme cela sonne actuel.

 

Perdant de sa rigueur  il apparait que l’art peut mourir, comme il advint de l’art antique avant que la Renaissance ne lui redonne vie en s‘en inspirant largement. Passé un certain temps la « dissolution de la forme fut accomplie en pleine lucidité », et le baroque s’imposa peu à peu en effaçant toute trace de sensibilité, jusqu’à dissoudre toutes les formes de la nature pour aboutir au rococo. « Après 1520, il n’y a plus dû y avoir une seule œuvre tout à fait pure. » (Cette remarque me renvoie à ce que je considère comme le début de la décadence de la peinture à Venise.)

Michel-Ange (mort en 1564) est reconnu comme « le père du baroque ». « Il traite les formes avec désinvolture. Il ne s’interroge plus sur leur sens, mais les met au service d’une composition qui recherche simplement des contrastes plastiques significatifs... »

Ce « traitement arbitraire de la forme », allié à l’absence de théorie et à l’attractivité d’un style qui se développe sans modèle, sûr de son bon droit, donc totalitaire, aboutit à l’absurde du rococo, voire au ridicule. Parlant du baroque, Heinrich Wölfflin trouve cette formule étonnante d’actualité : « L’art de la construction abandonne sa nature particulière pour rechercher des effets empruntés à u autre art. »

N’est-ce pas justement ce que l’on retrouve aujourd’hui, totalement exacerbé, aussi bien  dans une certaine forme d’art officiel mais surtout chez les vedettes internationales de l’architecture contemporaine, plus préoccupées de paraître que de fonctionnalité ?

Des noms se pressent alors, parmi lesquels :

- Ricardo Bofill et ses délires théâtraux, dont nous connaissons plusieurs exemples, en France (Paris, Montpellier), ou en Catalogne (Barcelone).

- Santiago Calatrava, dont le futurisme spatial débridé, sans aucune relation avec le contexte urbain, dénature en partie Valencia (Espagne).

- Franck Gehry, célèbre par son déconstructivisme spectaculaire (Etats-Unis, Canada, Espagne, France, Allemagne...).

- Zaha Hadid, avec ses formes molles au mouvement pétrifié (Irak, Chine, Egypte, Maroc, Japon...).

- Oscar Niemeyer, chantre des courbes de la modernité (Brésil, France, Espagne, Allemagne...).

- Jean Nouvel, dont les audaces provocatrices laissent peu de place à l’humain (Emirats, France, Espagne, Etats-Unis, Singapour...).

 

Les effets de masse vont toujours à l’encontre du sentiment plastique. Le geste architectural se présente à l’évidence comme négation d’une architecture raisonnée soucieuse de sa finalité première. Le pittoresque l’emporte, comme il se produisit à Rome entre le 16e et le mitan du 18e siècles.

 

Une fois de plus la fréquentation du passé éclaire notre présent.

 

[1] Heinrich Wölfflin – Renaissance et baroque – Editions Parenthèses 2017, col. Eupalinos,  219 p., 16 €

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Comment en sommes-nous arrivés là ?[1]

25 Novembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Ignorance, Chaptal, Buffon, Linné, Pasteur, René Dumont, Charbon, Société de consommation, Hygiénisme, Pollution, Croissance, Environnement, Système Terre

Déplorer, contester, chercher et... trouver des boucs émissaires, certes.

Mais au-delà de cela la question se pose de chercher à comprendre comment ont pu se développer des espaces de vacuité mentale aboutissant à une inconscience politique aussi universelle ? Cela en dépit de mises en garde solennelles répétées de période en période, depuis plus de deux siècles. Comment l’homme a-t-il pu laisser altérer et détruire son habitat jusqu’au stade probablement irréversible où nous sommes rendus ?

Même si cela ne permet pas de revenir à la case départ, faire effort de compréhension, donc de lucidité, devrait n’être pas tout à fait vain. De faibles marges de manœuvre existent peut-être encore.

Tentons quelques jalons ; nécessaires, mais à coup sûr insuffisants.

 

I - L’exercice de l’ignorance

L’ignorance n’est pas qu’une absence de connaissance. Elle est souvent fabriquée et entretenue grâce au rôle important qu’elle joue dans toute stratégie de pouvoir, public ou privé. Les ignorants sont autant de contestataires potentiels en moins, il est donc important d’assurer la permanence de cette précieuse espèce.

L’inconnaissance est évidemment le fruit d’actions de désinformation ou de censure, des inoculations répétitives. Les techniques de communication et le lobbying sont ses fers de lance les plus aiguisés.

La décrédibilisation du savoir scientifique ou culturel par des Etats, des fondations ou des groupes de pression, est monnaie courante. L’industrie du tabac, celles de l’amiante, de la chimie industrielle, les laboratoires pharmaceutiques, la recherche biologique, le réchauffement climatique, représentent des terrains de jeu privilégiés pour la fabrication intensive de l’ignorance et son exportation tous azimuts. Rétention d’informations, compte-rendus d’analyse et statistiques truqués, corruptions, matraquage publicitaire...

Les exemples abondent de Monsanto à la septuple vaccination obligatoire, sans oublier la promotion officielle de la farce tragique du fétichisme de l’Art dit Contemporain.

Ça marche, l’électroencéphalogramme aplati évite les migraines.

 

II - Les remarques et mises en garde

Elles ne datent pas d’hier. Fin du XVIIIe siècle, Buffon note pour s’en réjouir, que la Terre entière porte la marque de l’empreinte de l’homme, tandis que Linné considère que tout élément de la nature possède une fonction. Pour lui, toucher à l’une d’entre elles risque d’entraîner de graves conséquences. A la même époque, Lavoisier estime que des relations chimiques lient chacun des domaines du vivant : règnes végétal, animal, minéral, et humain.

A l’orée du XIXe, Chaptal à la fois savant et homme politique à l’origine des sites classés, souhaite ménager les ressources en charbon, estimées très réduites. Plus avant dans le siècle, Pasteur découvre l’existence de germes transmissibles, il insiste par-là sur le principe de causalité.

Plus près de nous, René Dumont, ingénieur agronome, universitaire, est un formidable lanceur d’alerte.

De nos jours des scientifiques de divers pays unissent leurs voix pour tirer de plus en plus fort la sonnette d’alarme, sans que le monde politique, se satisfaisant de conférences tapageuses et d’engagements sans suites véritables, paraisse vraiment ébranlé. Il est même parfois franchement hostile à toute mesure contraignante de sauvegarde.

 

III - Processus à l’œuvre

Au XVIIIe siècle, les capacités des terres agricoles et des forêts freinent la croissance industrielle naissante. L’essor des forges et des verreries, grandes consommatrices de bois, s’exerce au détriment des besoins en combustible des villes et villages.

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, après deux siècles de recul des forêts (forts besoins de la Marine royale), apparaissent les premières craintes de dérèglement climatique dues à l’exploitation du charbon. Alors que la géologie prodigue l’image d’un sous-sol abondant, un député estime dès 1792 que le charbon ne peut être qu’une solution temporaire en raison du risque d’épuisement des gisements. Mais, le charbon offrant la possibilité de stocker l’énergie pour l’employer au moment voulu quelles que soient les conditions climatiques, le temps continu du capitalisme industriel s’impose rapidement. Ainsi la géologie instille l’idée d’une croissance sans fin.

Les prémices de la société de consommation sont posées.

Bien que des scientifiques anglais signalent dès 1832 que les machines à vapeur libèrent beaucoup de CO2 et autres gaz nocifs, l’Economie politique naissante justifie la croissance, faisant l’apologie de la force mécanique. De son côté l’Hygiénisme, préoccupation récente, vante le marché libre du travail, source de prospérité et moyen efficace de lutte contre la crasse.

Ainsi se met en place l’idéologie de la consommation, qu’il faut encourager pour écouler les produits manufacturés de plus en plus abondants.

Remarquons qu’en 1810 un décret est promulgué concernant les industries à risques. Celles-ci doivent verser des indemnités pour compenser la pollution qu’elles provoquent. Dès lors, l’environnement devient objet de transactions financières ; la financiarisation du monde s’avance !

A la fin du XIXe siècle, les théoriciens érigent l’économie comme un objet distinct des phénomènes naturels. La création de l'illusion d’un second monde extérieur à la nature est en bonne voie. Les techniques de communication accélèrent les flux, dès 1860 l’information financière se globalise. Le système des prix et des marchés fabrique une économie objet homogène, fermé sur lui-même, sur lequel il devient possible d’agir scientifiquement.

A partir des années 1930, la croissance correspond à une intensification des relations monétaires. L’hypothèse d’une économie entièrement marchande entraine l’idée d’une croissance indéfinie.

Vers les années 1970, les problèmes environnementaux sont assimilés à des lacunes des marchés ; donner un prix à la Nature permet d’apporter les corrections voulues.

Les taxes financières et les quotas (pêches) doivent concilier environnement et croissance. Assimilée à un capital originel, la Nature devient compatible avec la gestion d’un capital financier. Du XIXe au XXIe siècle s’installe et se développe la pseudo invention d’un mode de régulation des environnements par la compensation (principe du pollueur-payeur).

Or, ce principe né au XIXe siècle n’a fait que légitimer la dégradation des environnements : les tâches dangereuses sont réservées aux populations les plus démunies ; la production, la pollution, et le stockage des déchets les plus dangereux, sont concentrés dans des localités ou des contrées pauvres et démunies de ressources. Les écarts s’accroissent.

Le cynisme et l’inconscience se portent bien.

L’accumulation du capital a engendré une seconde nature faite de béton, d’acier, de forages, de centrales énergétiques, de porte-conteneurs extrêmement polluants, de places financières, de zones commerciales tueuses de nature... partout dans le monde.

La prospérité des pays riches repose sur l’accaparement des ressources mondiales, donc le sous-développement des pays pauvres mis en coupe réglée. La globalisation creuse les écarts économiques et engendre des flux de populations non maitrisables.

 

A coup sûr, demain sera un autre jour.

Considérable l’exercice de l’ignorance. Il permet désormais d’imaginer possible le franchissement sans retour de la ligne d’horizon.

La question politique fondamentale est certainement celle de la reprise du pouvoir sur les institutions responsables de la déstabilisation du système Terre.

 

[1] Sources :

- L’événement Anthropocène, ouvrage cité dans mon blogue du 30 octobre 2017

- Article Agnotologie, in Wikipedia

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Lorsque la Lune est voilée, la plupart regardent le doigt et les autres se détournent

19 Novembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Anecdotes et enfumages sont devenues notre pain quotidien. Médias et personnages en vue assurent pétrissage et livraison à domicile. L’imbécillité est soigneusement cajolée. Elle minore les oppositions.

L’accessoire du fait divers, toujours déclaré important, prend constamment le pas sur l’essentiel, sur ce qui in fine importe vraiment, car décisif quant à l’avenir de l’espèce. Cette question est si grave, et si anxiogène, qu’il apparait préférable de la cacher sous le tapis, avec la poussière de ses conséquences.

 

Quelques exemples grappillés çà et là ?

 

- Le bon Ecuyer est adoubé par le Prince – le fait du Prince. Une fois officiellement nommé par une camarilla aux ordres, l’Ecuyer aura-t-il ou non un rôle au sein du gouvernement, semble être la seule question opportune. La pseudo rénovation de la tambouille politique n’est évidemment pas évoquée, sinon par quelques mauvais coucheurs animés de la volonté de nuire (sic). La nature du pouvoir ainsi révélée, sa distance par rapport aux aspirations prétendues, ne sont nullement débattues à peine évoquées.

 

- Un Premier Ministre libanais empêché par une puissance étrangère, au sein de laquelle il a des intérêts personnels, n’interroge que sur son avenir et sa liberté d’aller et venir. L’existence d’un terrifiant foyer belliqueux au Proche-Orient, entretenu par les erreurs et la pusillanimité des gouvernements occidentaux, donc l’urgente nécessité de traiter enfin ce problème au fond sans aucune complaisance, sont aimablement passées sous silence, sage précaution diplomatique.

Mettre au pas Jérusalem et Damas, qui oserait le tenter ?

 

- Que l’on s’insurge sur la nature courante des rapports homme-femme, sur la place réelle de celles-ci dans la société, est évidemment de première importance. Mais que le problème se résume partiellement à la mise en cause d’un sulfureux intellectuel musulman, et de quelques minables pseudo vedettes de l’actualité politique ou néo artistique à livrer à la vindicte populaire, est peu supportable.

Les réactions émotionnelles sont tout à fait compréhensibles, sans doute un passage obligé, mais évidemment insuffisantes. Oui, le problème existe et mérite une attention sans répit quant aux faits, mais aussi à certaines causes profondes.

La défaillance de l’enseignement public, la dégradation fulgurante des relations sociales dues aux pressions d’un capitalisme échevelé, la marchandisation publicitaire du corps féminin, les ravages d’un individualisme forcené, le mépris généralisé, l’incivisme galopant, sont tellement d’autre nature, et si fondamentaux qu’on en parle bien peu à cette occasion.

La pratique constante du nez à la vitre désencombre le regard, et désamorce la réflexion. La lumière crue des projecteurs de l’actualité entretient l’ombre complice.

Ainsi, pas un mot sur le viol permanent des esprits que représentent les mensonges et les non-dit sournois entretenus par le culte asservissant d’une information contrôlée (presse, radio, télévision) par les ténors de la puissance financière.

Le crime contre l’esprit est l’un des plus graves qui soient, car il se prolonge indéfiniment en se transmettant par capillarité.

Il serait temps de se reporter au livre de Tchakhotine, Le viol des foules.

 

- Les Paradis fiscaux, nichés jusqu’au cœur de l’Europe, ne sont que très mollement interpellés. Par contre la fuite des capitaux fait les manchettes de la presse. Le regard est détourné par le brouillage des notions de moralité et de légalité. Joli débat de peu d’intérêt en l’occurrence. Où sont les actions vigoureuses indispensables pour imposer une équité sociale, pour éradiquer la nuisance de la finance internationale ? Toutes les dispositions gouvernementales vont depuis longtemps en sens contraire. La crème chantilly de l’indignation officielle ne sert qu’à masquer la réalité.

 

- L’opposition manifeste aux atteintes du droit du travail va apparemment en faiblissant.

S’agit-il d’un acquiescement par lassitude ou d’autre chose de plus radical ?

Et si les formes de protestation traditionnelles apparaissaient trop éculé pour continuer à être adoptées. Mis à part le petit noyau de ceux qui ont la foi du charbonnier, les autres se détournent de plus en plus, sans doute persuadés que l’élaboration d’autres perspectives relève de la priorité absolue. La vie politique accoutumée, totalement élimée, serait-elle en train d’être sourdement évincée ? 

 

- Et la farce du climat ?

Alors que l’urgence commande, alors que des scientifiques mettent vigoureusement en garde depuis des décennies, alors que des indices très sérieux portent à penser que le franchissement de seuils de non-retour est imminent, sinon déjà accompli, un Président Saint-Jean Bouche d’or multiplie les déclarations lénifiantes, un ministre en charge de l’écologie se donne une année d’expérimentation pour décider du bien-fondé de sa présence au gouvernement... Le même considère qu’il faut continuer à différer des mesures indispensables, afin de permettre les adaptations nécessaires.

Ô temps suspend ton vol !

Pour la communauté scientifique la cause est entendue, pour les hiérarques politiques dont désormais tout dépend, il convient de ne rien brusquer. Cela pourrait fâcher quelques géants responsables de l’empoisonnement de la planète, avec lesquels l’usage est de pactiser sans cesse.

 

Alors ? Que faire ?

Le pessimisme intégral n’est assurément pas une bonne réponse.

Comment s’en garder ? Est-il possible de s’en garder ?

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Que se passe-t-il sur Terre depuis au moins un quart de millénaire ?

30 Octobre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Anthropocène ; Climat ; Pollution ; Géologie ; Energies ; Développement durable ; Environnement

 

C’est un des titres de la collection Points des éditions du Seuil, catégorie Histoire (320 p., 9,50 €). Deux auteurs associés, historiens-chercheurs enseignants à l’EHESS, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz. Le titre : L’événement AnthropocèneLa Terre, l’histoire et nous.

Première édition, octobre 2013 ; deuxième édition mise à jour, mai 2016.

Rigoureux, solidement documenté, clairement argumenté, l’ouvrage mérite d’être abondamment diffusé tant son appel à la prise de conscience de faits indubitables, et à la réflexion personnelle est puissant.

 

Cette présentation se limite volontairement à la première partie du livre, qui pose les données essentielles du propos. Puisse cette évocation des pages initiales - « Première partie : Ce dont l’Anthropocène est le nom » - susciter chez le lecteur l’envie d’aller plus loin en se plongeant dans l’intégralité des développements.

Nous sommes tous concernés, il est urgent de savoir. Il est urgent de regarder la réalité en face.

 

L’Anthropocène est encore un mot étrange, sinon totalement inconnu pour beaucoup.

Il désigne notre époque et notre condition.

Nous vivons une époque géologique nouvelle fruit de notre histoire humaine et de notre relation avec la Terre. Ce que nous vivons, réchauffement, pollutions, climats déréglés, intensification des risques et des catastrophes naturels, correspond à une révolution géologique d’origine humaine engendrée par l’ère industrielle. L’humanité est ainsi devenue une force géologique majeure (altération de l’atmosphère par des rejets inconsidérés, appauvrissement du tissu vivant par des molécules chimiques de synthèse).

L’opposition entre un passé aveugle et un présent susceptible de clairvoyance n’est qu’une fable servant à dépolitiser l’histoire de l’Anthropocène, en tentant de rassurer pour maintenir les équilibres économiques institués.

Certains proposent de faire débuter ce nouvel âge géologique en 1784, date du brevet de James Watt sur la machine à vapeur, et de la carbonification de l’atmosphère.

Pour d’autres, l’Anthropocène coïncide avec la conquête européenne de l’Amérique. D’une part, unification des flores et faunes de l’Ancien et du Nouveau Monde bouleversant les répartitions biologiques des formes de vie séparées 200 millions d’années auparavant avec l’ouverture de l’océan Atlantique. D’autre part, effondrement démographique amérindien (guerres de conquête, maladies infectieuses importées, travail forcé) entrainant une immense reforestation du continent américain faisant chuter la concentration de l’atmosphère en carbone.

L’entrée dans la société thermo-industrielle fondée sur les énergies fossiles n’a fait qu’accentuer les choses, si bien que « la Terre opère actuellement sous un état sans analogue antérieur. »

« C’est notre propre modèle de développement, notre propre modernité industrielle qui, ayant prétendu s’arracher aux limites de la planète, percute celle-ci comme un boomerang. »

Tout cela impose de repenser la « crise environnementale » et d’en finir avec le « développement durable », trompeuses figures de style.

 

Parler d’écosystèmes, d’environnement, de développement durable, revient à considérer la nature comme essentielle, mais séparée de nous. Aucune limite sérieuse n’est posée à la sacro-sainte croissance chère au monde économique orthodoxe comme au politique.

Le concept d’Anthropocène conteste cette dichotomie. « Au lieu de l’environnement, il y a désormais le système Terre ». Loin de devenir maîtres et possesseurs de la nature, nous sommes pris « dans les immenses boucles de rétroaction du système Terre (...) et l’Anthropocène est un point de non-retour ». Les nouveaux états porteurs de très graves dérèglements que va connaître immanquablement la Terre la rendront de moins en moins habitable par les humains. « Les traces de notre âge urbain, industriel, consumériste, chimique et nucléaire resteront pour des milliers, voire des millions d’années, dans les archives géologique de la planète ».

Nous sommes en train d‘effectuer un effarant saut dans l’inconnu.

« L’Anthropocène s’annonce violent. »

Habiter autrement la Terre est devenu l’enjeu central. « Les scientifiques peuvent éclairer ces questions, les réponses sont forcément politiques (...) L’Anthropocène est politique en ce qu’il implique d’arbitrer entre différents intérêts, entre divers forçages humains antagonistes sur la planète, entre les empreintes causées par différents groupes humains (classes, nations), par différents choix techniques et industriels, où entre différents modes de vie et de consommation. Il importe alors d’investir politiquement l’Anthropocène pour surmonter les contradictions et les limites d’un modèle de modernité qui s’est globalisé... »

Réintégrer la nature dans l’histoire s’impose.

Pour cela, entre autres, il faut repenser les règles morales régissant les rapports entre humains et non-humains. La question des droits de la nature est à explorer, de même que celle des rapports entre nature et souveraineté.

L’Anthropocène remet ainsi en cause la définition même de la liberté, longtemps pensée en opposition avec la nature.

Des questions fondamentales :

- Comment refonder la démocratie quand disparait le rêve de l’abondance matérielle ?

- Comment penser désormais la politique ?

- Quelles politiques territoriales et de sobriété énergétique envisager ?

- Comment ouvrir de nouveaux espaces de démocratie participative ?

- Comment analyser et évaluer l’exposition d’autrui aux nuisances et catastrophes naturelles ?

 

Des pistes, des constats, des analyses, des interrogations en relation avec ces premiers aperçus font le corps du livre. Qu’aussi nombreux que possible soient ceux qui auront envie de le lire.

 

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Des légumes au Musée

25 Octobre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Apt, Luberon, Biodiversité, Anthropocène, Taylorisme, Jean-Luc Danneyrolles, Christophe Bonneuil, Isabelle Goldringer

Au cœur du Luberon, la ville d’Apt s’enorgueillit d’avoir été naguère la capitale mondiale du fruit confit, elle abrite quelques vestiges d’un passé romain dans un musée historique glauque à souhait. La via domitia reliant l’Italie du nord à l’Espagne, via la Gaule narbonnaise, traversait Apta Julia...

La responsable du Musée, désireuse de secouer la torpeur ambiante, a décidé de créer un événement insolite à l’occasion de la semaine de la science et du goût qui vient de se dérouler çà et là.

Carte blanche fut ainsi donnée à un voisin, Jean-Luc Danneyrolles créateur bien connu du « Potager d’un curieux », champion de la biodiversité, jardinier à Saignon d’où il diffuse une grande variété de graines potagères soigneusement choisies.[1]

Succédant à un public scolaire, les visiteurs purent admirer ce soir-là une installation de plus de deux-cent variétés de tomates, courges, poivrons, piments, maïs, aubergines. En une présentation digne d’Arcimboldo, les légumes faisaient entrer la vie vivante intemporelle au musée. Il ne s’agissait pas d’une immense nature morte, mais bien plutôt, ainsi que disent les anglo-saxons, d’une vie silencieuse et immobile (still life) exposée aux regards surpris et attentifs.

Un commentaire à bâtons rompus, simple et tranquille, permit à l’auditoire de connaître les origines lointaines, souvent exotiques, des variétés présentées peu à peu implantées sous nos latitudes. Les aliments du quotidien ont une histoire, souvent occultée, donc à rappeler (tomates, maïs,  pommes de terre, riz, avocats, café, chocolat, épices pintades...).

Des échanges se développèrent autour de la biodiversité, des arnaques du commerce « bio », des échanges de graines, du brevetage insensé du vivant, de l’indomptable fragilité de la nature, etc. 

Parmi les mots prononcés :

-Tomates anciennes

-Contemporain.

- Art

Aujourd’hui les tomates dites anciennes sont contemporaines des magasins bio, qui les vendent très cher en abusant le client (arnaque sur les « cœur de bœuf » qui n’en sont pas). Parler de tomates anciennes n’a aucun sens. Nous devrions plutôt parler de variétés traditionnelles à redécouvrir face à l’industrialisation de l’agro-alimentaire.

Le contemporain ne peut véritablement exister sans référence à la mémoire de l’ancien. Tel qu’utilisé aujourd’hui, contemporain est un concept trompeur permettant d’effacer le passé au profit d’une innovation factice, propice à des jongleries financières fondées sur des abus de langage.

L’art est un regard sur la vie. Ce qui aide à vivre, ce qui dit le monde, ce qui révèle nos modes de relation à l’existant et nos fantasmes.

Des légumes au Musée, une autre façon d’approcher le monde et de poser la réflexion sur ce que nous sommes en train de devenir !

Le lendemain, au jardin Potager, chez  lui, Jean-Luc Danneyrolles tint table ouverte comme il le fait souvent. Repas à participation libre, suivi d’une rencontre avec deux chercheurs : Christophe Bonneuil, historien chargé de recherches au CNRS, spécialiste de l’anthropocène, et Isabelle Goldringer, généticienne à l’INRA, où elle travaille notamment sur les céréales.

Assistance mélangée, aussi nombreuse qu’attentive.

Il se pourrait que l’anthropocène - époque de l'histoire de la Terre qui a débuté lorsque les activités humaines ont commencé à avoir un impact global significatif sur l'écosystème terrestre – ait démarré avec Christophe Colomb.

Les découvertes d’alors ont quasi immédiatement entrainé l’appropriation violente de ressources nouvelles à exploiter, considérées comme mises à la disposition de l’humanité par la volonté divine. Inégalement réparties sur le globe, il était tout à fait normal que les humains les plus valeureux et les plus avancés, l’Occident Chrétien, se les accapare. 

Au départ, la planète fut imaginée comme un utérus où se développent sans cesse des ressources disponibles. Un stock inépuisable en quelque sorte dont il convenait de s’assurer la possession. Le colonialisme trouvait une de ses justifications principales.

Commença alors le transfert des ressources là où on en avait le plus besoin pour dominer le monde (minerais, métaux et bois précieux...). Vint rapidement ensuite l’intensification sur place des cultures les plus rentables pour les puissances colonisatrices (canne à sucre, coton...).

A partir du 19e siècle la spécialisation industrielle illustrée par le taylorisme diffuse la notion de standardisation à grande échelle. Par voie de conséquence, pour produire indéfiniment la même chose sans imprévus nuisibles, il devint nécessaire de sélectionner et spécialiser le vivant. Aussi bien les ouvriers travaillant à la chaine que les graines et les espèces.

La volonté d’uniformiser induit le rejet de l’imprévu, et surtout de l’imprévisible. Nous sommes dès lors à l’acmé de l’ânerie cartésienne du devenir « maître et possesseur de la Nature » (Discours de la Méthode). Nous débouchons tout naturellement sur l’inadmissible brevetage du vivant, si cher aux multinationales de l’agroalimentaire.

Aujourd’hui s’amorce une résistance à la standardisation, une volonté de retour à la biodiversité. Des réseaux de semenciers, de cultivateurs pratiquant les techniques alternatives (permaculture etc.), refusent l’industrialisation à marches forcées dont ils constatent les méfaits sur l’environnement naturel et la qualité des produits agricoles.

La prise de conscience de l’épuisement des stocks, donc de la nécessité de faire autrement, de composer avec le vivant et les variables climatiques, progresse non seulement chez les chercheurs spécialisés, mais aussi dans le monde agricole et même le grand public.

Est-il encore temps ? Les verrous  sauteront-ils ?

De telles rencontres démontrent que les enjeux sont tels que le débat politique ne peut plus être différé. Il s’agit de traiter les questions sur le fond comme nous y invite Jean-Luc Danneyrolles et ses semblables, et non pas de se laisser berner par de pseudo Conférences ou Etats Généraux, simple objets de communication.

Nous sommes tous concernés.

La politique commence avec les décisions d’achat au quotidien.

 

[1] Cf. mon blogue du 7 mars 2016, Le Potager d’un curieux.

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Mise à mort programmée à Marseille

20 Octobre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Marseille, Artothèque Antonin Artaud, Culture

Décidément l’Artothèque Antonin Artaud est dans le viseur.[1]

Sans doute ébranlée par la levée de boucliers produite par son lâchage, la DRAC-Paca est partiellement revenue sur sa décision de couper les vivres à ce lieu unique en France puisque implanté dans un établissement d’enseignement, un lycée des quartiers nord  de Marseille.

C’est alors que le loup vient de sortir du bois. Les nains maléfiques, véritables zombies, présidant aux destinées de la Ville ont décidé en catimini de supprimer leur contribution pour l’année 2017. (N’oublions pas que Marseille fut une dérisoire Capitale de la Culture en 20013.)

Le journal La Provence daté jeudi 19 octobre 2017 l’annonce ainsi : « La Ville, qui versait jusqu’à présent 9000 € à l’artothèque, a annoncé qu’aucune aide ne serait apportée en 2017. »

L’année tire bientôt à sa fin, quel bel exemple de gestion prévisionnelle de la part des édiles ! Fielleux, ils renvoient la balle vers la Région et la Drac.

Le budget de l’artothèque se trouve ainsi délibérément amputé de plus de 50%. Quelle institution pourrait faire face sans aucun préavis à un tel coup du sort ? C’est bien d’une mise à mort programmée qu’il s’agit.

Quoi faire ? Impossible de prétendre se substituer à quiconque en préconisant quoi que ce soit. Toutefois, face aux attaques insidieuses venant de toutes parts, il parait fort aventureux de penser que le David culturel des quartiers nord de Marseille, puisse faire plier le Goliath du Vieux Port. Alors pourquoi l’ensemble des associations mises en péril par un obscurantisme sournois ne se réuniraient-elles pas pour tenter d’affronter l’immonde, et organiser une vigoureuse protestation ?

L’urgence commande, il n’est que temps !

 

[1]  Voir articles précédents sur les réalisations de l’Artothèque Antonin Artaud, à Marseille, et ses démêlés avec les pouvoirs officiels : Rapport à un cas d’école (3 octobre 20174) ; Art et pouvoir politique (9 octobre 2017).

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Art et Pouvoir politique

9 Octobre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Inquisition, auto da fé, art dégénéré, mise à l’index, réalisme socialiste, art contemporain, art pompier, Le Brun, Gros, Meissonnier, Courbet, Zoran Music, Jean Fautrier, Jacques Callot, Goya, Picasso, Chardin, Sisley, Bonnard, Pierre Mendes-France, Jeff Koons, Artothèque Antonin Artaud, Malraux, Christiane Taubira, Marseille, Daniel Buren, Bernard Venet, mondialisation, Monsanto

L’agression en cours contre l’Artothèque Antonin Artaud [1] offre l’occasion d’une amorce de réflexion sur le rapport conflictuel entre l’Art et le Pouvoir politique.

Aussi loin qu’on porte le regard, il apparait que la relation n’a jamais été sereine. A grandes enjambées, reviennent les souvenirs de la Très Sainte Inquisition et ses auto da fé, dont les nazis prendront allègrement la relève en pourchassant l’art dégénéré. Les mises à l’index par le Vatican, l’art officiel florissant au Grand Siècle, bien loin d’être révoqué de nos jours, le réalisme socialiste plus près de nous, constituent des jalons significatifs de la permanente volonté de mise au pas de l’Art et des artistes.

L’art officiel n’a jamais engendré d’œuvres majeures, même si sont révérées les grandes tartines de la peinture historique (Le Brun, David, Gros, Meissonnier...), qui débouchent sur l’art pompier du 19e siècle. Aujourd’hui, il serait bien aventureux de se risquer à  citer une œuvre de cette mouvance à célébrer. Quant au réalisme socialiste, dont le porte-drapeau dans la France d’après-guerre fut André Fougeron, il est heureusement chez nous tombé dans l’oubli.

 

Jaloux de sa liberté de création, donc nécessairement marginal par rapport aux institutions, l’artiste et son expression artistique dérangent et insupportent le Pouvoir politique. Ce n’est pas pour rien que Courbet, adversaire farouche de l’académisme, transgresseur des hiérarchies par le choix de ses thèmes, fut emprisonné à Sainte-Pélagie après la défaite de la Commune.

L’Art n’est jamais vraiment politiquement rentable.

Connait-on beaucoup de personnages politiques férus d’art ? Que cela pourrait-il leur rapporter ? Bien sûr, on peut objecter quelques noms, de Malraux à Christiane Taubira, que cela change-t-il dans les faits ? Quelques phares à éclipses ne dissipent pas le brouillard.

La politique traditionnelle donne en permanence les orientations officielles. Elle est avant tout soucieuse du court terme des élections à venir. Or l’Art résiste. Il résiste à tout, même à la barbarie des camps de concentration (Zoran Music, Jean Fautrier...). Il conteste les effets dévastateurs de la guerre (Jacques Callot, Goya, Picasso...). Il loue la beauté de la vie simple et naturelle (Chardin, Sisley, Bonnard, Matisse...)

L’Art est lié aux grandes constantes, la vie, la mort, la condition humaine, les mythes.

La politique garde constamment le nez à la vitre, elle dédaigne ce qui la dérange, a fortiori ce qui remet en question ses pratiques boutiquières. (De ce point de vue, Pierre Mendès-France a raté sa carrière de politicien.)

Au nom du réalisme et du possible, la politique au pouvoir ignore délibérément l’utopie, elle la combat même, alors que l’Art s’ouvre largement au rêve et au sensible.

 

Puisque l’Art est de fait réputé superflu, il est tout à fait normal qu’il soit détrôné par le sport à la télévision, et qu’aucune place véritable ne lui soit ménagée sur les antennes.

Qui se préoccupe de nos jours, quel Ministère, quelle voix officielle, de l’inexistence de relation entre Culture, Art, Enseignement, et Education ?

Cantonné au rang de valeur marchande spéculative propre à cultiver l’entre soi d’une poignée de financiers internationaux, il est normal qu’artistes authentiques inaptes à se transformer en fabricants de gadgets et de multiples à la Jeff Koons, et amateurs passionnés, soient négligés.

Objecteurs sans pouvoir, incapables de s’organiser, de s’unir, artistes authentiques et amateurs passionnés ne sont que des pelés, des galeux, bons à se soumettre ou à crever dans leurs thébaïdes.

Personne de sérieux ne se plaindra de leur disparition, dont personne d’ailleurs ne s’apercevra puisqu’ils sont inconnus du grand public, celui qui vote en colonnes par deux.

 

Et l’Artothèque Antonin Artaud dans tout ça ?

 

La politique du nivellement va de pair avec le développement aveugle de la puissance financière.

Des entreprises de dimensions différentes existent sur un même marché ? Le souci de rationalisation et d’optimisation de la rentabilité commande des regroupements, des absorptions, des fusions, des délocalisations, au nom de l’accroissement des bénéfices.

Il y aura des laissés pour compte ? Oui, sans aucun doute, mais a-t-on jamais fait une belle omelette, onctueuse à souhait, sans casser d’œufs ? L’essentiel est de se montrer conquérant et d’aller dans le sens de l’Histoire, la seule qui compte, la nôtre ! clament à l’unisson les maitres d’œuvre de la mondialisation  offensive.

Il en va de même dans le domaine culturel. Comment pourrait-on continuer à accepter de verser des fonds sans exercer un droit de regard total sur les activités et la nature des bénéficiaires ? Comment admettre de ne pas user largement de l’emprise absolue que confèrent les cordons de la bourse ? Se comporter différemment serait travailler à fonds perdus.

Des théâtres fusionnent, absorbent, sont absorbés, disparaissent. Les aides sont mieux maitrisées parce que réduites, les programmations sont mieux contrôlées, la confiscation des esprits progresse. Des associations sont asphyxiées ? Soit, mais le paysage est tellement plus lisible... Et les contestataires sont neutralisés, l’ordre gagne du terrain.

 

Ces gens de l’Artothèque Antonin Artaud ont le culot de se prétendre depuis trente ans maitres de leurs décisions, maitres à bord.

Ils n’exposent que des artistes qu’ils connaissent, repèrent, apprécient. Aucun de ceux-ci n’est répertorié par le Who’s Who, ou le livre Guinness des records. La plupart sont des régionaux de l’étape, ou des voisins immédiats. Inadmissible, cela fait tache !  

Le Ministère de la Culture, par le biais de sa  Direction Régionale des Affaires (« les affaires sont les affaires ») Culturelles (DRAC) a trop longtemps versé des subventions sans exiger un droit de regard sur les choix opérés. Il faut que cesse ce laxisme, cette anomalie !

Comme il serait difficile, car trop voyant, d’exiger la cessation d’activité de cette artothèque implantée dans un lycée des quartiers nord de Marseille, elle sera tout simplement soumise à un « Comité d’experts » (sic) spécialistes de la diffusion de l’art officiel d’Etat que l’on appelle Art Contemporain (AC). Pour s’assurer du succès de l’opération, elle sera mise sous tutelle du FRAC, qui est sur place le commissaire politique en charge de la mise au pas et du respect de l’orthodoxie officielle, dont les archanges se nomment Daniel Buren, Bernard Venet, et consorts.

 

Il n’y a pas que Monsanto pour diffuser des produits toxiques.

 

[1] Voir mon blogue précédent, 3 octobre 2017 – Rapport à l’art : un cas d’école

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Rapport à l’art : un cas d’école

3 Octobre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Nicole Esterolle, art contemporain (AC),DRAC, FRAC, Artothèque Antonin Artaud, Marseille, journal LA PROVENCE , Ministère de la Culture, Ecoles Nationales des Beaux-Arts

Nicole Esterolle, pseudonyme sous lequel se dissimule sans doute un critique d’art directeur de revue, vitupère à juste raison depuis des années les institutions publiques ou privées organisant et entretenant le mépris de la création artistique sensible, la plus vivante, au bénéfice de la marchandisation industrielle rentable de l’Art dit Contemporain (AC pour les initiés), dont les fleurons sont régulièrement montrés au Château de Versailles, dans des Fondations privées parisiennes ou vénitiennes, voire sur la Place Vendôme, et même au Pompidolium de Beaubourg.[1]

Les propos de Nicole Esterolle sont parfois un brin excessifs, peut-être pas toujours de stricte bonne foi, mais la passion qui l’emporte parait souvent secondaire par rapport à l’importance du sujet et aux enjeux. Lorsqu’on lit dans son dernier livre des propos tels que « il faut réhabiliter le dessin, la peinture, la poésie, l’émotion et le savoir-faire », il est difficile de se montrer intransigeant.

 

Depuis les années languiennes, le Ministère de la Culture a poussé ses pseudopodes en Régions sous l’appellation de DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles) et de FRAC (Fonds Régional d’Art Contemporain). Au fil des années un pouvoir discrétionnaire s’est mis en place introduisant une logique totalitaire dans les choix officiels, asphyxiant une partie majeure de la création artistique de plus en plus disqualifiée.

Des inspecteurs de la création décident de qui a droit aux subventions, à partir de critères de rentabilité médiatique fondée sur le n’importe quoi de la provocation permanente.

Malgré tout, vivant de peu, souvent de très peu, des artistes opiniâtres s’acharnent, des amateurs passionnés s’efforcent. Ils se battent au quotidien pour ne pas crever, pour que survive l’art essentiel à la vie, celui auquel ils croient, dans le sillage de la longue lignée de leurs prédécesseurs.

 

L’Artothèque Antonin Artaud[2] est unique en France : seule de son espèce à être implantée dans un lycée, elle a été inaugurée en 1988 à Marseille dans les quartiers Nord, par un ensemble d’enseignant soucieux d’ouvrir leurs élèves à un monde différent, cependant accessible. Comme chacun le sait, ou peut l’imaginer, les quartiers nord de Marseille ne regorgent pas d’équipements culturels.

Des artistes actuellement au travail sont régulièrement invités à rencontrer les élèves, parfois à les associer à une exposition. Plusieurs fois par an, une exposition ouverte au public permet découvertes et échanges. Des publications sont réalisées à chacune de ces occasions. L’artothèque achète des œuvres, une collection de 600 pièces dont certaines données par des artistes, existe ainsi. Les élèves peuvent emprunter pour disposer temporairement de leur choix dans leur cadre familial.

Tout un ensemble de démarches pédagogiques particulières est couramment mis en œuvre.

Il convient de signaler que la communauté artistique apprécie beaucoup ce lieu exemplaire. Outre une occasion de rencontres, y être présent est une marque intelligente de reconnaissance assortie d’un encouragement.

Il va de soi que pour vivre et durer depuis trente ans (le projet a été conçu en 1987), une telle initiative a besoin d’être soutenue financièrement, sachant que les enseignants, en exercice ou retraités, participent tous à titre bénévole. Le budget est d’autant plus fragile qu’il est modeste. Selon un récent article du journal La Provence, il oscille entre 17000 et 19000 € annuels, abondés par la Ville de Marseille (9000 €), la Région PACA (4000 €), et la DRAC (5000 € jusqu’en 2012, 2500 € jusqu’en 2015, rien ensuite). La mise en péril de l’Artothèque ainsi programmée par les représentants du Ministère de tutelle ne laisse pas indifférent. Des protestations s’élèvent, une pétition circule[3], l’indignation est grande face à cette mesquine ladrerie, misérable cache sexe d’une hostilité radicale. Il est à craindre que les autres soutiens ne s’engouffrent dans la brèche. En  premier lieu la Ville de Marseille, dont l’intérêt pour l’art et la culture ne saurait faire l’objet du moindre doute.

 

Toujours d’après l’article de La Provence (25/09/17), selon la DRAC « l’artothèque a fait ses preuves, mais nous n’avons pas pour vocation de pérenniser la subvention d’une association d’enseignants. Si compétents soient-ils, ils ne sont pas professionnels et s’ils ont bénéficié – sans doute par sympathie – de subventions de la DRAC les années passées, ce n’est pas un acquis. (...) Il appartient désormais à l’artothèque de se rapprocher d’un partenaire culturel professionnel comme le FRAC, auquel le Ministère verse des aides. »

Déclaration hallucinante d’hypocrisie, de mauvaise foi, et de cynisme.

Ne pas vouloir pérenniser la subvention d’une association d’enseignants, n’est-ce pas clamer haut et fort que le but et les actions d’une association comptent moins que la nature de ses responsables. Admettre donc ouvertement que les subventions ne sont qu’affaires de copinage, comme le laisse d’ailleurs perfidement entendre l’allusion à une sympathie antérieure.

Le comportement totalitaire de l’Administration décentralisée ne peut pas se trouver mieux affirmé et revendiqué. La censure d’une association qui revendique son indépendance est féroce.

L’argument du non professionnalisme est tout simplement ridicule. Tient-on trente ans dans quelque activité que ce soit si on n’est pas compétent, donc véritablement professionnel ? Où réside le professionnalisme des agents administratifs de la Culture, sinon dans leur auto-affirmation suffisante ?

La perversité éclate quand on déclare nécessaire un rapprochement avec le FRAC, pour espérer recueillir des miettes. SI la DRAC voulait réduire au silence l’Artothèque Antonin Artaud, elle ne s’y prendrait pas autrement.

Il est clair que le FRAC et l’Artothèque n’ont pas grand-chose en commun. L’un s’intéresse essentiellement à l‘entre soi de la mode internationale, l’autre s’intéresse à la création vivante indépendante généralement ignorée par les commissaires politiques de la culture officielle.

 

Il est grand temps d’envisager une remise en question fondamentale de ces instances toxiques qui veulent régenter la vie culturelle depuis des décennies : Ministère de la Culture, DRAC, FRAC, Ecoles nationales des Beaux-arts, expositions muséales racoleuses.

 

 

[1] Cf. Nicole Esterolle La bouffonnerie de l’art contemporain – Editions J-C Godefroy 2015, et ABC de l’art dit contemporain – idem, 2017.

[2] Artothèque, lycée Antonin Artaud, 25 chemin N-D de la Consolation – 13013 Marseille

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Dialogue

29 Septembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art, hygiène, Georges Braque, art contemporain (AC), mémoire, Voltaire, La Boétie, histoire de l’art, Impressionnisme, progrès, Lascaux, Altamira, Paestum, Ellorâ, Ajanta, biosphère, Robur le conquérant

- Vous parlez souvent d’art, est-ce si important pour vous ?

 

- L’art est ce qui a suscité quelques-unes de mes plus grandes émotions. Cela depuis longtemps, je dirais sans doute depuis mon adolescence. L’art est une de mes chances.

 

- Vraiment, à ce point ?

 

- Oui, tout à fait, l’art m’offre des moments de plénitude.

 

- Oh, là !

 

- Fréquenter l’art, cultiver cette fréquentation, c’est s’ouvrir l’esprit, c’est rester éveillé, vigilant, c’est une question d’hygiène.

 

- L’art et l’hygiène ?

 

- A coup sûr. S’entretenir, entretenir des relations véritables, authentiques, voilà qui contribue, qui détermine la qualité d’une existence. Avec l’art, l’art véritable, aucun faux-semblant n’est possible, on est vite au cœur des choses.

Braque l’a déclaré un jour, je le vérifie en permanence : avec l’âge, l’art et la vie ne font plus qu’un.

 

- L’art véritable ?

 

- Oui. Celui qui ne se soucie pas de suivre aveuglément la mode, celui qui n’a pas grand-chose à voir avec la marchandisation et la spéculation financière, celui qui répond à un besoin profond et non pas à la voracité de quelques prédateurs. Bref, l’art non considéré comme un simple produit marchand à promouvoir parmi tant d’autres. Quelle dérision ! On appelle couramment cette forme d’art prétendu l’Art Contemporain, l’AC... (lassé, oui vraiment, il y a de quoi.)

Considérons l’art qui s’intéresse aux artistes et non pas aux seules têtes de gondole. Considérons le rôle social des artistes, leurs apports là où ils se trouvent, leur situation économique, et le mépris dans lequel les tiennent la plupart des professionnels de la profession, qui ne sont souvent que des maquignons.

 

- Bien, bien, revenons à la notion d’hygiène.

 

- Soit. L’art c’est bon pour la santé, comme aurait pu dire Voltaire, ne serait-ce que parce qu’il favorise l’entretien de la mémoire. Sans mémoire, le risque majeur d’affections mentales et comportementales graves est entier. La plus fréquente d’entre elles est la soumission volontaire, que La Boétie dénonçait déjà avant hier, il n’y a que cinq cents ans environ. Il parlait alors de « servitude volontaire »

 

- Oui, oui...

 

-  La mémoire est à coup sûr le levain de la pensée, elle organise la réflexion, et grâce aux efforts sur nous-mêmes qu’elle requiert, elle nous rend plus humains. La connaissance de nos amonts favorise l’identification de nos origines, elle nous permet donc de nous situer. Le sentiment du temps qui s’écoule contribue à l’unité de la personne, il nous ouvre à tout un ensemble de relations intimes souvent éclairantes. Enfin, la mémoire, si elle n’est pas instrumentalisée par des commémorations pipées, est un précieux outil de partage social...

 

- Il y a beaucoup de choses là-dedans. Cela mériterait sans doute réflexion.

 

- La mémoire implique évidemment la durée. La fréquentation de l’art entretient la sensibilité comme l’enthousiasme pour la découverte. Elle est une véritable jouvence. Cette fréquentation ponctuée d’une succession de coups de cœur, se traduit par un art de vivre au quotidien. Des histoires d’amour successives...

 

- Un art de vivre des histoires d’amour au quotidien ?

 

- Absolument. Echanger du mot, dialoguer, entretenir des chemins de connaissance, voilà de quoi il s’agit le plus souvent. C’est ainsi que l’on rencontre des moments rares, exaltants. C’est ainsi que l’on accède au cœur des choses. Des moments décisifs ponctuent alors le quotidien.

L’art comme un déclencheur, un révélateur du Moi de chacun.

 

- Je vois, je vois...

 

- Introduire une œuvre chez soi, c’est non seulement modifier l’espace, c’est se modifier soi-même. C’est par l’art que l’homme se fait humain. Que serait une vie sans art, que seraient un ciel totalement vide, une forêt sans arbres ?

Et puis, la fréquentation des artistes aide à mieux vivre par ce qu’elle autorise de véritable. A moins d’artistes empaillés, les mondanités sont exclues.

 

- Vous mettez résolument l’accent sur la relation personnelle, affective, mais l’Histoire de l’Art ?

 

- L’Histoire de l’Art est capitale, indispensable à pratiquer, au moins à fréquenter, mais elle n’ouvre en rien à l’Art dans sa relation sensible à chacun. Elle permet de connaître, comprendre et référer, ce qui n’est pas rien. Elle permet donc d’enrichir le savoir, de situer et de se situer, étapes capitales, certainement nécessaires, mais nullement suffisantes.

D’abord le sensible, l’émotion, la surprise, la stupeur, ensuite, mais ensuite seulement, la nécessité de comprendre, d’expliquer peut-être, et puis la connaissance éclairante du contexte historique.

Un professeur d’Histoire n’est pas nécessairement un historien, un professeur de l’histoire de la philosophie, n’est pas ipso facto un philosophe, un professeur d’Histoire de l’Art peut être parfaitement insensible et n’être qu’un historien des idées, ou des techniques. La seule connaissance ne fertilise pas nécessairement. La culture s’appuie sur des données, elle ne résulte nullement de leur simple stockage. Ce sont les mises en relation et les trouvailles qu’elles permettent qui la fondent.

Un artiste ne peut pas faire autre chose que d’être artiste, il en va de même pour l’amateur fervent.

La relation à l’Art serait d’abord d’ordre passionnel, ensuite seulement d’ordre rationnel ou démonstratif.

 

- Et la notion de progrès ?

 

- Question bateau. Il ne saurait y avoir de progrès en Art, il n’y a que des évolutions techniques ou matérielles, assorties de la prise en charge de l’évolution des mentalités entrainant des modifications du regard. Rien de plus. Peut-on parler de progrès artistique depuis Lascaux, Altamira, Paestum,  l’Egypte et la Grèce anciennes, où les temples  d’Ellorâ et Ajanta, en Inde ?

L’invention de la peinture à l’huile, par exemple, permit des pratiques et des effets nouveaux (repentirs, transparences...) que la fresque ne laissait même pas envisager, le conditionnement de la peinture en tubes favorisa l’émergence de l’Impressionnisme (on pouvait désormais peindre directement sur le motif), aujourd’hui l’acrylique, les matières plastiques, et d’autres nouveautés, souvent des gadgets, offrent des possibilités de variations inattendues. Peut-on parler de progrès pour autant ? Certainement pas.

Si l’on considère attentivement l’ensemble des conséquences induites, la notion de progrès dans quelque domaine que ce soit n’est d’ailleurs la plupart du temps qu’un leurre, souvent un faux nez,

 

- Le progrès en médecine, par exemple, un faux nez ?

 

- Parfaitement. L’allongement de la dure de la vie, certes, mais que fait-on de la vieillesse, comment la traite-t-on ? En quoi les conditions d’existence des plus pauvres s’améliorent-elles ? La conquête de l’espace aérien, mais quid de la destruction de la biosphère ? La pseudo domestication de l’atome, mais pas de ses déchets, etc.

Le progrès au nom du progrès c’est effroyable ! La maitrise du vivant, que l’on veut breveter ! Vous vous rendez compte ?

D’abord Robur le Conquérant, puis la pavlovisation  et maintenant les robots...

Alors clamons haut et fort la nécessité absolue de l’Art, qui est refus de toutes ces déviations mortifères, qui poursuit fièrement sa route contre vents et marées, qui dit l’humain sacré, où qu’il soit.

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Alfred Sisley à l’Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence

23 Septembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Corot, Bonnard, Courbet, Marquet, Sisley, Utrillo, Morandi, Monet, Van Gogh, Cézanne, Fauvisme, Pays de Galles, Guerre de 70, Deuxième guerre mondiale

 

 

L’exposition se termine le 15 octobre. Il serait dommage de la manquer, d’autant plus que rares sont les occasions de rencontrer l’œuvre de cet artiste un peu méconnu.

 

De manière assez abrupte, on  pourrait déclarer Sisley intégriste de l’Impressionnisme. En effet, il n’a jamais dérogé aux principes fondateurs de ce mouvement aux canons duquel il s’est efforcé de toujours rester fidèle. Quitte à paraître aux yeux de certains lassant, insipide même. Initialement influencé par Corot, Courbet sans doute, les paysages, le travail sur le motif, sont le thème unique sur lequel il a établi sa recherche de vérité. Cette exploration obsessionnelle, cet acharnement, font immédiatement penser à ce qui animera Giorgio Morandi revenant sans cesse aux variations de ses natures mortes, pendant la première partie du siècle 20e.

 

Nous sommes confrontés à une peinture de silence. C’est-à-dire à un travail où la méditation sur le temps, la durée, les rythmes naturels, l’emporte sur toute autre considération. Rien pour plaire, rien pour séduire, rien pour s’identifier à la mode, seule une recherche de justesse, d’authenticité, pour tenter de dire l’essentiel d’un nécessaire désencombrement. Le trop plein, le bavardage, la bimbeloterie des apparences, les anecdotes, sont absents de cette peinture plaisante, qui ce faisant n’a rien d’austère.

L’amour impératif de la nature conduit l’artiste. Patient, obstiné, il scrute longuement un même paysage pour le révéler sous ses différents aspects, selon les heures du jour, selon les saisons.  Ce que Claude Monet a fait avec le paysage minéral de la cathédrale de Rouen, il l’applique à sa manière aux paysages naturels, où aux vues de villages campagnards. Les personnages ne sont jamais que des silhouettes faisant ressortir le silence et la plénitude des lieux.  Les jeux réflexifs du ciel et de l’eau sont très souvent mis à profit pour  souligner des harmonies sensibles.   

Les peintures figurant la nature enneigée ont quelque chose de fascinant, tant elles attirent l’œil et irradient des nuances colorées cristallines. Les brumes hivernales sont chatoyantes.

Sisley se fait portraitiste délicat d’une nature où le temps est suspendu (Paysanne sous les arbres fruitiers).    

Curieusement, au contraire de ses contemporains, on ne trouve dans son travail aucune trace du bouleversement industriel de la fin du 19e siècle, pas plus que d’écho de la guerre de 1870. Tout à sa quête artistique, aurait-il été insensible aux événements, comme le fut à propos de la seconde guerre mondiale Bonnard, son cadet,  se disant « de plus en plus enfoncé dans cette passion périmée de la peinture » ?

 

Parcourir la peinture de Sisley, c’est rencontrer d’intéressantes variations techniques, sortes de germes pour ce qui se trame par ailleurs, ou bien est à venir. C’est ainsi que de péniches accostées peuvent évoquer les rives de la Seine vues par Albert Marquet, quelques places ou rues de villages annonceraient doucement le Montmartre de Maurice Utrillo. Parfois des juxtapositions osées de couleurs primaires sembleraient prémices secrètes du Fauvisme, ou bien des touches rapides, contigües, feraient penser à Van Gogh, voire à Cézanne. Celui-ci pourrait davantage venir à l’esprit dans l’ultime période des bords de mer au Pays de Galles, où des à-plats blancs surimposés interviennent paradoxalement comme des réserves.

 

L’intérêt mesuré pour sa peinture se transformera en succès un an après son décès (1899, à seulement 59 ans), à partir du moment où Monet organisera une vente au bénéfice de ses enfants.

 

Hôtel de Caumont - Centre d’art -  3 rue Joseph Cabassol 13100 Aix-en-Provence.

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