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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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Rapport à l’art : un cas d’école

3 Octobre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Nicole Esterolle, art contemporain (AC),DRAC, FRAC, Artothèque Antonin Artaud, Marseille, journal LA PROVENCE , Ministère de la Culture, Ecoles Nationales des Beaux-Arts

Nicole Esterolle, pseudonyme sous lequel se dissimule sans doute un critique d’art directeur de revue, vitupère à juste raison depuis des années les institutions publiques ou privées organisant et entretenant le mépris de la création artistique sensible, la plus vivante, au bénéfice de la marchandisation industrielle rentable de l’Art dit Contemporain (AC pour les initiés), dont les fleurons sont régulièrement montrés au Château de Versailles, dans des Fondations privées parisiennes ou vénitiennes, voire sur la Place Vendôme, et même au Pompidolium de Beaubourg.[1]

Les propos de Nicole Esterolle sont parfois un brin excessifs, peut-être pas toujours de stricte bonne foi, mais la passion qui l’emporte parait souvent secondaire par rapport à l’importance du sujet et aux enjeux. Lorsqu’on lit dans son dernier livre des propos tels que « il faut réhabiliter le dessin, la peinture, la poésie, l’émotion et le savoir-faire », il est difficile de se montrer intransigeant.

 

Depuis les années languiennes, le Ministère de la Culture a poussé ses pseudopodes en Régions sous l’appellation de DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles) et de FRAC (Fonds Régional d’Art Contemporain). Au fil des années un pouvoir discrétionnaire s’est mis en place introduisant une logique totalitaire dans les choix officiels, asphyxiant une partie majeure de la création artistique de plus en plus disqualifiée.

Des inspecteurs de la création décident de qui a droit aux subventions, à partir de critères de rentabilité médiatique fondée sur le n’importe quoi de la provocation permanente.

Malgré tout, vivant de peu, souvent de très peu, des artistes opiniâtres s’acharnent, des amateurs passionnés s’efforcent. Ils se battent au quotidien pour ne pas crever, pour que survive l’art essentiel à la vie, celui auquel ils croient, dans le sillage de la longue lignée de leurs prédécesseurs.

 

L’Artothèque Antonin Artaud[2] est unique en France : seule de son espèce à être implantée dans un lycée, elle a été inaugurée en 1988 à Marseille dans les quartiers Nord, par un ensemble d’enseignant soucieux d’ouvrir leurs élèves à un monde différent, cependant accessible. Comme chacun le sait, ou peut l’imaginer, les quartiers nord de Marseille ne regorgent pas d’équipements culturels.

Des artistes actuellement au travail sont régulièrement invités à rencontrer les élèves, parfois à les associer à une exposition. Plusieurs fois par an, une exposition ouverte au public permet découvertes et échanges. Des publications sont réalisées à chacune de ces occasions. L’artothèque achète des œuvres, une collection de 600 pièces dont certaines données par des artistes, existe ainsi. Les élèves peuvent emprunter pour disposer temporairement de leur choix dans leur cadre familial.

Tout un ensemble de démarches pédagogiques particulières est couramment mis en œuvre.

Il convient de signaler que la communauté artistique apprécie beaucoup ce lieu exemplaire. Outre une occasion de rencontres, y être présent est une marque intelligente de reconnaissance assortie d’un encouragement.

Il va de soi que pour vivre et durer depuis trente ans (le projet a été conçu en 1987), une telle initiative a besoin d’être soutenue financièrement, sachant que les enseignants, en exercice ou retraités, participent tous à titre bénévole. Le budget est d’autant plus fragile qu’il est modeste. Selon un récent article du journal La Provence, il oscille entre 17000 et 19000 € annuels, abondés par la Ville de Marseille (9000 €), la Région PACA (4000 €), et la DRAC (5000 € jusqu’en 2012, 2500 € jusqu’en 2015, rien ensuite). La mise en péril de l’Artothèque ainsi programmée par les représentants du Ministère de tutelle ne laisse pas indifférent. Des protestations s’élèvent, une pétition circule[3], l’indignation est grande face à cette mesquine ladrerie, misérable cache sexe d’une hostilité radicale. Il est à craindre que les autres soutiens ne s’engouffrent dans la brèche. En  premier lieu la Ville de Marseille, dont l’intérêt pour l’art et la culture ne saurait faire l’objet du moindre doute.

 

Toujours d’après l’article de La Provence (25/09/17), selon la DRAC « l’artothèque a fait ses preuves, mais nous n’avons pas pour vocation de pérenniser la subvention d’une association d’enseignants. Si compétents soient-ils, ils ne sont pas professionnels et s’ils ont bénéficié – sans doute par sympathie – de subventions de la DRAC les années passées, ce n’est pas un acquis. (...) Il appartient désormais à l’artothèque de se rapprocher d’un partenaire culturel professionnel comme le FRAC, auquel le Ministère verse des aides. »

Déclaration hallucinante d’hypocrisie, de mauvaise foi, et de cynisme.

Ne pas vouloir pérenniser la subvention d’une association d’enseignants, n’est-ce pas clamer haut et fort que le but et les actions d’une association comptent moins que la nature de ses responsables. Admettre donc ouvertement que les subventions ne sont qu’affaires de copinage, comme le laisse d’ailleurs perfidement entendre l’allusion à une sympathie antérieure.

Le comportement totalitaire de l’Administration décentralisée ne peut pas se trouver mieux affirmé et revendiqué. La censure d’une association qui revendique son indépendance est féroce.

L’argument du non professionnalisme est tout simplement ridicule. Tient-on trente ans dans quelque activité que ce soit si on n’est pas compétent, donc véritablement professionnel ? Où réside le professionnalisme des agents administratifs de la Culture, sinon dans leur auto-affirmation suffisante ?

La perversité éclate quand on déclare nécessaire un rapprochement avec le FRAC, pour espérer recueillir des miettes. SI la DRAC voulait réduire au silence l’Artothèque Antonin Artaud, elle ne s’y prendrait pas autrement.

Il est clair que le FRAC et l’Artothèque n’ont pas grand-chose en commun. L’un s’intéresse essentiellement à l‘entre soi de la mode internationale, l’autre s’intéresse à la création vivante indépendante généralement ignorée par les commissaires politiques de la culture officielle.

 

Il est grand temps d’envisager une remise en question fondamentale de ces instances toxiques qui veulent régenter la vie culturelle depuis des décennies : Ministère de la Culture, DRAC, FRAC, Ecoles nationales des Beaux-arts, expositions muséales racoleuses.

 

 

[1] Cf. Nicole Esterolle La bouffonnerie de l’art contemporain – Editions J-C Godefroy 2015, et ABC de l’art dit contemporain – idem, 2017.

[2] Artothèque, lycée Antonin Artaud, 25 chemin N-D de la Consolation – 13013 Marseille

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Dialogue

29 Septembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art, hygiène, Georges Braque, art contemporain (AC), mémoire, Voltaire, La Boétie, histoire de l’art, Impressionnisme, progrès, Lascaux, Altamira, Paestum, Ellorâ, Ajanta, biosphère, Robur le conquérant

- Vous parlez souvent d’art, est-ce si important pour vous ?

 

- L’art est ce qui a suscité quelques-unes de mes plus grandes émotions. Cela depuis longtemps, je dirais sans doute depuis mon adolescence. L’art est une de mes chances.

 

- Vraiment, à ce point ?

 

- Oui, tout à fait, l’art m’offre des moments de plénitude.

 

- Oh, là !

 

- Fréquenter l’art, cultiver cette fréquentation, c’est s’ouvrir l’esprit, c’est rester éveillé, vigilant, c’est une question d’hygiène.

 

- L’art et l’hygiène ?

 

- A coup sûr. S’entretenir, entretenir des relations véritables, authentiques, voilà qui contribue, qui détermine la qualité d’une existence. Avec l’art, l’art véritable, aucun faux-semblant n’est possible, on est vite au cœur des choses.

Braque l’a déclaré un jour, je le vérifie en permanence : avec l’âge, l’art et la vie ne font plus qu’un.

 

- L’art véritable ?

 

- Oui. Celui qui ne se soucie pas de suivre aveuglément la mode, celui qui n’a pas grand-chose à voir avec la marchandisation et la spéculation financière, celui qui répond à un besoin profond et non pas à la voracité de quelques prédateurs. Bref, l’art non considéré comme un simple produit marchand à promouvoir parmi tant d’autres. Quelle dérision ! On appelle couramment cette forme d’art prétendu l’Art Contemporain, l’AC... (lassé, oui vraiment, il y a de quoi.)

Considérons l’art qui s’intéresse aux artistes et non pas aux seules têtes de gondole. Considérons le rôle social des artistes, leurs apports là où ils se trouvent, leur situation économique, et le mépris dans lequel les tiennent la plupart des professionnels de la profession, qui ne sont souvent que des maquignons.

 

- Bien, bien, revenons à la notion d’hygiène.

 

- Soit. L’art c’est bon pour la santé, comme aurait pu dire Voltaire, ne serait-ce que parce qu’il favorise l’entretien de la mémoire. Sans mémoire, le risque majeur d’affections mentales et comportementales graves est entier. La plus fréquente d’entre elles est la soumission volontaire, que La Boétie dénonçait déjà avant hier, il n’y a que cinq cents ans environ. Il parlait alors de « servitude volontaire »

 

- Oui, oui...

 

-  La mémoire est à coup sûr le levain de la pensée, elle organise la réflexion, et grâce aux efforts sur nous-mêmes qu’elle requiert, elle nous rend plus humains. La connaissance de nos amonts favorise l’identification de nos origines, elle nous permet donc de nous situer. Le sentiment du temps qui s’écoule contribue à l’unité de la personne, il nous ouvre à tout un ensemble de relations intimes souvent éclairantes. Enfin, la mémoire, si elle n’est pas instrumentalisée par des commémorations pipées, est un précieux outil de partage social...

 

- Il y a beaucoup de choses là-dedans. Cela mériterait sans doute réflexion.

 

- La mémoire implique évidemment la durée. La fréquentation de l’art entretient la sensibilité comme l’enthousiasme pour la découverte. Elle est une véritable jouvence. Cette fréquentation ponctuée d’une succession de coups de cœur, se traduit par un art de vivre au quotidien. Des histoires d’amour successives...

 

- Un art de vivre des histoires d’amour au quotidien ?

 

- Absolument. Echanger du mot, dialoguer, entretenir des chemins de connaissance, voilà de quoi il s’agit le plus souvent. C’est ainsi que l’on rencontre des moments rares, exaltants. C’est ainsi que l’on accède au cœur des choses. Des moments décisifs ponctuent alors le quotidien.

L’art comme un déclencheur, un révélateur du Moi de chacun.

 

- Je vois, je vois...

 

- Introduire une œuvre chez soi, c’est non seulement modifier l’espace, c’est se modifier soi-même. C’est par l’art que l’homme se fait humain. Que serait une vie sans art, que seraient un ciel totalement vide, une forêt sans arbres ?

Et puis, la fréquentation des artistes aide à mieux vivre par ce qu’elle autorise de véritable. A moins d’artistes empaillés, les mondanités sont exclues.

 

- Vous mettez résolument l’accent sur la relation personnelle, affective, mais l’Histoire de l’Art ?

 

- L’Histoire de l’Art est capitale, indispensable à pratiquer, au moins à fréquenter, mais elle n’ouvre en rien à l’Art dans sa relation sensible à chacun. Elle permet de connaître, comprendre et référer, ce qui n’est pas rien. Elle permet donc d’enrichir le savoir, de situer et de se situer, étapes capitales, certainement nécessaires, mais nullement suffisantes.

D’abord le sensible, l’émotion, la surprise, la stupeur, ensuite, mais ensuite seulement, la nécessité de comprendre, d’expliquer peut-être, et puis la connaissance éclairante du contexte historique.

Un professeur d’Histoire n’est pas nécessairement un historien, un professeur de l’histoire de la philosophie, n’est pas ipso facto un philosophe, un professeur d’Histoire de l’Art peut être parfaitement insensible et n’être qu’un historien des idées, ou des techniques. La seule connaissance ne fertilise pas nécessairement. La culture s’appuie sur des données, elle ne résulte nullement de leur simple stockage. Ce sont les mises en relation et les trouvailles qu’elles permettent qui la fondent.

Un artiste ne peut pas faire autre chose que d’être artiste, il en va de même pour l’amateur fervent.

La relation à l’Art serait d’abord d’ordre passionnel, ensuite seulement d’ordre rationnel ou démonstratif.

 

- Et la notion de progrès ?

 

- Question bateau. Il ne saurait y avoir de progrès en Art, il n’y a que des évolutions techniques ou matérielles, assorties de la prise en charge de l’évolution des mentalités entrainant des modifications du regard. Rien de plus. Peut-on parler de progrès artistique depuis Lascaux, Altamira, Paestum,  l’Egypte et la Grèce anciennes, où les temples  d’Ellorâ et Ajanta, en Inde ?

L’invention de la peinture à l’huile, par exemple, permit des pratiques et des effets nouveaux (repentirs, transparences...) que la fresque ne laissait même pas envisager, le conditionnement de la peinture en tubes favorisa l’émergence de l’Impressionnisme (on pouvait désormais peindre directement sur le motif), aujourd’hui l’acrylique, les matières plastiques, et d’autres nouveautés, souvent des gadgets, offrent des possibilités de variations inattendues. Peut-on parler de progrès pour autant ? Certainement pas.

Si l’on considère attentivement l’ensemble des conséquences induites, la notion de progrès dans quelque domaine que ce soit n’est d’ailleurs la plupart du temps qu’un leurre, souvent un faux nez,

 

- Le progrès en médecine, par exemple, un faux nez ?

 

- Parfaitement. L’allongement de la dure de la vie, certes, mais que fait-on de la vieillesse, comment la traite-t-on ? En quoi les conditions d’existence des plus pauvres s’améliorent-elles ? La conquête de l’espace aérien, mais quid de la destruction de la biosphère ? La pseudo domestication de l’atome, mais pas de ses déchets, etc.

Le progrès au nom du progrès c’est effroyable ! La maitrise du vivant, que l’on veut breveter ! Vous vous rendez compte ?

D’abord Robur le Conquérant, puis la pavlovisation  et maintenant les robots...

Alors clamons haut et fort la nécessité absolue de l’Art, qui est refus de toutes ces déviations mortifères, qui poursuit fièrement sa route contre vents et marées, qui dit l’humain sacré, où qu’il soit.

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Alfred Sisley à l’Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence

23 Septembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Corot, Bonnard, Courbet, Marquet, Sisley, Utrillo, Morandi, Monet, Van Gogh, Cézanne, Fauvisme, Pays de Galles, Guerre de 70, Deuxième guerre mondiale

 

 

L’exposition se termine le 15 octobre. Il serait dommage de la manquer, d’autant plus que rares sont les occasions de rencontrer l’œuvre de cet artiste un peu méconnu.

 

De manière assez abrupte, on  pourrait déclarer Sisley intégriste de l’Impressionnisme. En effet, il n’a jamais dérogé aux principes fondateurs de ce mouvement aux canons duquel il s’est efforcé de toujours rester fidèle. Quitte à paraître aux yeux de certains lassant, insipide même. Initialement influencé par Corot, Courbet sans doute, les paysages, le travail sur le motif, sont le thème unique sur lequel il a établi sa recherche de vérité. Cette exploration obsessionnelle, cet acharnement, font immédiatement penser à ce qui animera Giorgio Morandi revenant sans cesse aux variations de ses natures mortes, pendant la première partie du siècle 20e.

 

Nous sommes confrontés à une peinture de silence. C’est-à-dire à un travail où la méditation sur le temps, la durée, les rythmes naturels, l’emporte sur toute autre considération. Rien pour plaire, rien pour séduire, rien pour s’identifier à la mode, seule une recherche de justesse, d’authenticité, pour tenter de dire l’essentiel d’un nécessaire désencombrement. Le trop plein, le bavardage, la bimbeloterie des apparences, les anecdotes, sont absents de cette peinture plaisante, qui ce faisant n’a rien d’austère.

L’amour impératif de la nature conduit l’artiste. Patient, obstiné, il scrute longuement un même paysage pour le révéler sous ses différents aspects, selon les heures du jour, selon les saisons.  Ce que Claude Monet a fait avec le paysage minéral de la cathédrale de Rouen, il l’applique à sa manière aux paysages naturels, où aux vues de villages campagnards. Les personnages ne sont jamais que des silhouettes faisant ressortir le silence et la plénitude des lieux.  Les jeux réflexifs du ciel et de l’eau sont très souvent mis à profit pour  souligner des harmonies sensibles.   

Les peintures figurant la nature enneigée ont quelque chose de fascinant, tant elles attirent l’œil et irradient des nuances colorées cristallines. Les brumes hivernales sont chatoyantes.

Sisley se fait portraitiste délicat d’une nature où le temps est suspendu (Paysanne sous les arbres fruitiers).    

Curieusement, au contraire de ses contemporains, on ne trouve dans son travail aucune trace du bouleversement industriel de la fin du 19e siècle, pas plus que d’écho de la guerre de 1870. Tout à sa quête artistique, aurait-il été insensible aux événements, comme le fut à propos de la seconde guerre mondiale Bonnard, son cadet,  se disant « de plus en plus enfoncé dans cette passion périmée de la peinture » ?

 

Parcourir la peinture de Sisley, c’est rencontrer d’intéressantes variations techniques, sortes de germes pour ce qui se trame par ailleurs, ou bien est à venir. C’est ainsi que de péniches accostées peuvent évoquer les rives de la Seine vues par Albert Marquet, quelques places ou rues de villages annonceraient doucement le Montmartre de Maurice Utrillo. Parfois des juxtapositions osées de couleurs primaires sembleraient prémices secrètes du Fauvisme, ou bien des touches rapides, contigües, feraient penser à Van Gogh, voire à Cézanne. Celui-ci pourrait davantage venir à l’esprit dans l’ultime période des bords de mer au Pays de Galles, où des à-plats blancs surimposés interviennent paradoxalement comme des réserves.

 

L’intérêt mesuré pour sa peinture se transformera en succès un an après son décès (1899, à seulement 59 ans), à partir du moment où Monet organisera une vente au bénéfice de ses enfants.

 

Hôtel de Caumont - Centre d’art -  3 rue Joseph Cabassol 13100 Aix-en-Provence.

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Le musée Angladon, à Avignon, accueille Suzanne Hetzel

17 Septembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Pierre Michon, Suzanne Hetzel, Musée Angladon, Avignon, Jacques Doucet

Pierre Michon, l’un des auteurs majeurs de notre temps,  explore avec patience les détours de ce qui fonde la mémoire des hommes. Il a orienté son travail sur des archives déterminantes par un retour à l’Histoire empreint d’un exigeant souci de vérité et d’authenticité. Son rapport à la peinture et à la poésie nourrit une œuvre importante initiée avec les Vies minuscules, à partir desquelles il tente de se situer.  Vie de Joseph Roulin (le facteur, modèle de Van Gogh), Rimbaud le fils, Le roi vient quand il veut, Les onze, quelques titres à retenir dans un ensemble remarquable.

 

A sa manière Suzanne Hetzel développe une démarche voisine. Artiste dont la photographie est l’outil privilégié, elle examine en permanence les espaces intermédiaires où se joue la relation entre l’apparent et l’intime. Elle s’attache à ce qui est temporairement négligé, aux scènes modestes, aux objets du quotidien, aux histoires réelles ou supposées, qu’elle tente de saisir avec délicatesse et pudeur en les rafraichissant. Elle signale la singularité de lieux et d’objets érodés par une trop grande accoutumance du regard. Ce faisant elle souligne la peau seconde qui détermine nos aveuglements.

La pratique de la photographie lui permet d’approcher et de fréquenter longuement les gens et les lieux  qu’elle rencontre vraiment.

Le travail qu’elle nous montre est toujours le fruit d’une longue patience nourrie d’écoute respectueuse, qu’il s’agisse de personnes, d’objets ou de paysages. Les objets, en particulier, l’intéressent pour ce qu’ils révèlent de ceux qui les ont utilisés.

A partir de la mémoire de ce qu’elle photographie, elle sollicite notre propre mémoire. Sa quête témoigne d’une évidence poétique.

 

Septembre 2016 – été 2017, Suzanne Hetzel a carte blanche pour accompagner la transformation du Musée Angladon, à Avignon. Elle est artiste résidente.

L’hôtel particulier qui fut la demeure de Jean et Paulette Angladon, artistes héritiers des collections Jacques Doucet, le célèbre couturier mécène, connait d’importants travaux de rénovation. Le troisième étage, ancien atelier voué ensuite à la conservation et à la documentation, deviendra espace d’expositions temporaires. Des milliers de pièces soigneusement emballées et étiquetées doivent être inventoriées, triées, classées et sélectionnées. Il s’agit de trésors intimes, lettres, photographies, objets divers, souvenirs de voyages, livres, outils, documents d’étude. Il convient alors d’ouvrir des placards, de regarder, de photographier. L’artiste est sollicitée, elle doit choisir ce qu’elle retient. Moments délicats. Ses photographies deviennent des Pièces d’attention, dont certaines sont éditées sous forme de cartes  postales. Un livret, Au troisième, rassemble des images de boites, objets et documents.

Une intervention, Au premier, Au deuxième, est installée de mi-septembre  au 31 décembre 2017.[1]

Les notions de patrimoine, d’héritage, de conservation et de scénographie muséale, de transmission et d’animation, sont interrogées par l’intervention de l’artiste.

Chaque salle du musée est considérée comme un ensemble clairement perceptible ouvert au dialogue Avec une extrême discrétion et une très juste élégance, Suzanne Hetzel a placé quelques-unes de ses photographies, ainsi qu’un petit nombre d’objets, en étroite correspondance avec les œuvres et le mobilier de chaque pièce.  Il s’agit de touches légères, sensibles, respectueuses de leur voisinage auquel elles rendent hommage. Rien n’est en trop, rien ne s’impose, rien ne cherche à prévaloir. Nulle surcharge, le musée est limpide. La sobre réussite d’un exercice souvent périlleux est frappante.

Chardin, Vernet, Van Gogh, Cézanne, Modigliani, Manet, Degas, Vuillard, Foujita (superbe), et d’autres, accueillent volontiers les œuvres nouvelles qui font écho à leur présence dans les collections d’amateurs passionnés.

 

[1] Musée Angladon, 5 rue Laboureur, 484000 Avignon, jusqu’au 31 décembre 2017.

Tél. 04 90 82 29 03 – www.angladon.com

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Détermination et lendemains qui déchantent

13 Septembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Politique au jour le jour, Etat de droit, mesures d'exception, réformes

« C’est moi le chef » affirmait-il au moment de sa querelle avec le Chef de l’Etat-Major général des Armées.

"Je ne cèderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes", prévient-il maintenant qu’il entend avancer ses projets de profonds bouleversements.

Ces aveux de faiblesse masquée, cette crainte de se faire dépasser, de ne pas être à la hauteur,  ces maladresses, sont préoccupants.

 

Une telle fragilité latente chez celui qui détient à peu de choses près les pleins pouvoirs représente un réel danger : par quel comportement intempestif peut-il réagir face à une situation qu’il sentirait lui échapper ?

Combien a-t-il fallu de sang-froid au Préfet de Police de l’époque, Maurice Grimaud, pour que mai 68 ne se solde pas par un bain de sang. Qu’en serait-il aujourd’hui où les tensions sont incessantes, l’exaspération de la police à son comble et la répression musclée monnaie courante ?

Obnubilé par de prestigieux modèles historiques, sa jouissance du pouvoir, son goût pour la pompe, son autoritarisme et son mépris de toute contestation entrainent une fuite en avant.

Après le recours aux ordonnances, viennent en vrac le simulacre de concertation avec les « partenaires sociaux », la suppression des emplois aidés mettant en difficulté çà et là la rentrée scolaire  et, cerise sur le gâteau, la volonté de banaliser un permanent état d’exception au détriment de l’Etat de droit.

Les 5€ prélevés sur les allocations logement, offrent un consternant exemple d’aveuglement autoritariste. La stupidité comme seule réponse immédiate : que les propriétaires diminuent leurs loyers de 5€ et la cause sera entendue ! Ubuesque.

Trouvaille récente, la baisse des normes environnementales et sociales pour la construction. A l’opposé évidemment de ce qui serait souhaitable pour tenter de lutter contre le gâchis et les dérives de toutes sortes.

Crise du logement, c’est incontestable, alors construisons du précaire. La qualité de vie n’est évidemment pas rentable, foin de l’exemple des cités où fermentent les maux les plus graves, en partie à cause du mal logement. Champ libre aux promoteurs, seuls comptent les chiffres.

Bête à en pleurer de rage et d’impuissance.

Derrière tout cela, un profond mépris social, une énorme suffisance, donc de graves lignes de fracture.

Pieds d’argile, coups de menton, et traits malencontreux sous prétexte de parler clair.

« Dans les gares se croisent les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien. »

 

Il multiplie les annonces et les initiatives. Tout récemment, la PMA pour toutes les femmes, manœuvre de diversion qui ne va pas manquer d’installer un bel embrouillamini. Des fumigènes pour cacher l’essentiel, qui est la soumission sociale à marche forcée.  

Tandis que, opérateur installé dans une cabine insonorisée, le rouleau compresseur s’ébranle prêt à tout écraser sur son passage, l’opposition émiettée, essoufflée, se cherche dans l’obscurité de ses contradictions et ses querelles d’ego. Dans l’immédiat, seule une révolution de Palais serait à craindre, ce qui est hautement improbable. Aucun obstacle n’est donc à redouter pour le moment. Le chemin est dégagé.

 

Hormis celui dont la fonction est d’incarner la Voix de son Maître, il réduit ses ministres au silence et à l’anonymat.

La faiblesse et la fébrilité, source d’excès, le conduisent à tout vouloir ramener à sa personne, à tout vouloir contrôler. Illusion dramatique d’un potentat enivré par sa réussite, vers laquelle se sont tournés des électeurs à la recherche de repères différents, prétendus nouveaux, pour certains encore sous le charme factice d’une rassurante tranquillité déterminée.

Ou bien il va l’emporter, et une chape de plomb assortie d’un engourdissement général va régner sur le pays. Ou bien des refus vont coaguler, et le risque de graves débordements se présentera sans qu’il soit vraiment possible de l’endiguer.

Il n’est pas certain que les Français soient hostiles à toute réforme, ainsi qu’il le prétend. Il se pourrait que se manifeste une majorité hostile à ces réformes-là, imposées sans précaution sous prétexte d’avoir été envisagées durant la campagne électorale.

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De la mémoire

5 Septembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #mémoire individuelle, mémoire collective, amnésie, zapping, art contemporain (AC), analogie, enseignement de l’Histoire, Pascal, rapport au temps

Le temps actuel se caractérise entre autres par un impressionnant phénomène d’amnésie, voulu et subtilement entretenu par les divers pouvoirs en place depuis des décennies, quel que soit leur coloratur. Moyen efficace d’asseoir et d’assurer leur prise de possession.

L’amnésie entraine une perte de repères débouchant sur un présent immédiat perpétuel, non relié à quoi que ce soit, sans aucune fondation solide. D’où l’existence de périls permanents, donc d’un sentiment d’insécurité générale annihilant toute initiative ou volonté de prise en main des situations qui se présentent. Les slogans réducteurs, les déclarations alarmistes, collent les nez à la vitre.

Cette dilution de la mémoire prive la pensée de tout levain. Rien, ou si peu, ne fermente plus assez pour combattre la désolante platitude de l’électroencéphalogramme. On dit alors d’un air désolé la soumission, l’apathie, l’ignorance, le désabusement du plus grand nombre auquel on veut cependant le plus grand bien. Information à jet continu, désinformation incessante, salade mentale à la sauce en tube, accompagnées de protestation de volonté de clarification et de bienveillance...

Nous sommes aujourd’hui dans un zapping permanent, nous papillonnons d’une actualité à une autre, d’un sujet au suivant, sans la moindre pause. Le silence de la réflexion n’a plus vraiment droit de cité. D’une manière générale le silence est honni, il est ringard, il fait perdre du temps. Enchainons, enchainons, le temps nous est compté (time is money).

La goinfrerie au détriment de la digestion. La boulimie au détriment de la santé méningée.

 

Or, la mémoire, pouvoir de re-présenter ce qui est absent, implique de prendre le temps d’efforts nécessaires au retour à la conscience, tout comme de réfléchir sur le temps qui passe.

La mémoire est dans le temps, elle est aussi le temps nécessaire au rappel du passé.

L’art sous toutes ses formes, la littérature, nous clament cela en permanence. D’où l’importance des musées, des rétrospectives, des expositions, des spectacles vivants, des bibliothèques, des ciné-clubs, etc. L’art nous montre combien nous sommes lestés d’un passé que l’on ne peut pas ignorer impunément. Un passé dont nous procédons, même si nous voulons le dé-passer. Considérons l’attachement de nombreux artistes majeurs à leur amont.

L’art labellisé contemporain (AC) nous dit à quel point la proposition du  passé faisons table rase est dangereusement ridicule, puissamment nocive. Combien cette visée stupide conduit non seulement à réinventer l’eau chaude en permanence, mais aussi à donner prise aux illuminations les plus folles.

Il reste toujours une trace de la chose écrite, selon Aragon.

Nous sommes constamment confrontés à un souci de vérité et de fidélité aux origines, de même qu’à une forte exigence d’authenticité. Ne pas se souvenir, oublier sans en éprouver de gêne, ou bien rejeter aveuglément, est en quelque sorte une manière d’infidélité à ce que nous sommes, à ce qui nous a façonnés, une véritable duperie.

Notre histoire nous définit en grande partie, ce qui assure la continuité dans le temps du Moi, sujet pensant.

Sans mémoire, donc sans passé intelligible, le présent succède au présent dans une bouillie incohérente. Celle de l’actualité immédiate, celle de la pensée jetable.

« Un train peut en cacher un autre ». Si nous en restons à cette évidence nous n’aurons jamais une idée du réseau ferroviaire, de son importance et de ses fonctions.

Par la consistance qu’elle confère au temps, la mémoire fonde le présent ; elle contribue à lui donner un sens.

(Notons au passage l’abus de langage que constitue l’emploi de l’expression mémoire informatique. Abus délibéré car cette pseudo mémoire n’est jamais qu’un stockage de données sauvegardées, ne nécessitant aucun effort pour surmonter l’oubli ainsi que le fait en permanence la mémoire individuelle. Ce sont des analogies fallacieuses de cet ordre qui contribuent à pervertir le langage, donc, à terme, les esprits.)

 

La mémoire est également un phénomène social (mémoire collective). Les mythes, les rites, les traditions, écrivent et perpétuent l’ancestral partagé. Leur fréquentation assoit l’idée que, quoi qu’il arrive, l’essentiel demeure depuis la nuit des temps.

Lieux symboliques, sites mémoriaux, rituels, cérémonies, commémorations, théâtralisent le passé et prennent des libertés avec l’Histoire.

Le culte du souvenir est clairement opposé à l’oubli, mais il ne garantit nullement la compréhension des leçons du passé.

Se pose à l’évidence la question de la manipulation du passé, de sa récupération fréquente pour tenter de justifier les décisions  du jour. Ce n’est pas pour rien que l’enseignement de l’Histoire est un des points cruciaux de ce qu’il est convenu d’appeler Education nationale, et non plus Enseignement public. (Trouble du langage donc trouble de la perception, à nouveau.)

 

Si « la mémoire est nécessaire pour toutes les opérations de raison », comme le soutient Pascal, ce que l’on justifie au nom de la mémoire requiert la plus grande circonspection.

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Rentrée

1 Septembre 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #rentrée, rituel, faux nez, éternel retour, cycles, illusion, répétition

C’est la rentrée.

Rentrée des classes, rentrée politique, rentrée « sociale », rentrée éditoriale (les romans de la rentrée), rentrée artistico-culturelle (expositions à venir, programme des spectacles à venir), rentrée « sportive » (reprise des compétitions après achats-ventes d’étalons).

Rentrée partout.

Pour le plus grand nombre la rentrée signe la fin du prolongement des jours ensoleillés de l’enfance marqués par la joie des vacances, qui peu à peu n’apparaissent plus que comme une parenthèse de souvenirs fanés d’un autre monde désiré, promis lorsque les poules auront des dents.

Naguère l’année scolaire occupait la période allant du 1er octobre au 14 juillet, seulement ponctuée par les petites vacances de Noël et de Pâques.

La France demeurait très agricole, elle marchait au rythme des saisons. La nature suivait ses rythmes propres, bien perceptibles. La planète allait son train de sénateur.

Les sports d’hiver et le tourisme cadencé n’imposaient pas encore leur tempo.

La découverte des beautés de l’automne est désormais inaccessible, car soigneusement tenue à distance par les impératifs de « La Rentrée » devenue, tout juste après la Saison des Soldes, l’une des ritournelles du marketing laïc et républicain.

L’entrée progressive dans la profondeur des nuits d’hiver entretient une frileuse relation aux espaces inconnus, aux nouveautés à côtoyer, aux aventures probables, aux rencontres surprenantes, et aux impératifs inopinés.

Désormais La Rentrée inaugure un cycle répétitif supplémentaire, prétendu différent de ses aînés. Le mythe de l’Eternel retour et celui du Renouveau vont à l’unisson, main dans la main.

Ici, la terminaison boucle sur des débuts toujours analogues.

Vaine effervescence de l’imagination désireuse de surprises. Tout est programmé.

Les habits neufs, les dispositifs et les équipements différents, disent la certitude de difficultés à venir très prévisible, d’autant plus mystérieusement fascinantes que non encore clairement nommées.

Le rapport incontournable à l’autorité commande la soumission à des rites fraichement maquillés, gages de stabilité, leurres subtils d’un changement radical toujours annoncé et soigneusement différé.

Temps propice au talisman des résolutions.

Illusion de la page blanche alors qu’elle est en grande partie déjà écrite.

Le grand bal des apparences s‘ouvre à tous.

Tournez manèges !    

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Petit lexique analogique abrégé

16 Août 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #linguistique ; langage ; lexicographie

En 2011, les éditions Gros textes (Châteauroux-lès-Alpes, 05380) ont généreusement accepté de publier mes 84 Haïkours, agrémentés d'un Petit Lexique analogique abrégé pour tenter de mieux comprendre ce que parler veut dire. Des années plus tard celui-ci se trouve pourvu d'un addendum que voici.

La pause du mois d'août est propice à un temps de réflexion indispensable...

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Alternative    toute personne issue d’une société ou d’un lieu différent de ce que l’on connait

 

Amphitryon    limitation du droit d’accès à l’Université

 

Aéropage       membre du personnel de cabine dans les aéronefs

 

Aérosol          (tech.) plancher poreux

 

Anarchiste     pierre noire très compacte, très résistante

 

Antidote         disposition fiscale de lutte contre les mariages arrangés

 

Autoclave      (méd.) forme de pathologie conduisant à l’enfermement mutique

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Barbouze      (fam.) individu poilu mangeant salement

 

Bière              à l’origine, boisson rustique fermentée spécialement destinée aux officiants   de rites funèbres.

 

Blaireau         désigne quelqu’un que l’on estime

 

Bouleverser (rég.) manquer son tir à la pétanque

 

Bourgeois     méthode de gavage de certains volatils domestiques

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Calamiteux    abri portuaire pour entreposer les épaves

 

Catholique    trouble digestif transmis à l’homme par les félidés

 

Champagne   tissu imprimé de motifs floraux, destiné à la confection de cache-sexes

 

Charpente     véhicule ancien, aux roues articulées et de diamètre variable, pour franchir les obstacles

 

Colombophile chercheur attaché à l’étude de la découverte et de la colonisation de l’Amérique          

 

Comblanchien maladie vénérienne

 

Compassion  sentiment amoureux déraisonnable

 

Complaisance navigation au jugé, sans but précis

           

Conclave       enceinte hermétique conçue pour une expérience spirituelle en groupe mis sous pression

 

Confession   punition corporelle à tendance sadique

 

Congère        fonctionnaire de haut niveau chargé d’élaborer des prévisions économiques

 

Cornemuse   déesse aux pieds fourchus

 

Corniche       columbarium fantaisiste

 

Courlis           meuble de repos, intermédiaire entre le berceau et la literie adulte

 

Cucurbitacée            cri de ralliement des ligues de vertu

                         

Culminant      affection hémorroïdaire chronique

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Déambulateur auteur de bandes dessinées

 

Dénigrement migration d’espèces nidificatrices

 

Dégueulasse (fém.) pathologie poussant à la recherche constante de la haute société

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Election         1 - variété de champignon hallucinogène //  2 - préciosité langagière relative à la sexualité masculine

 

Evacuer         adresser publiquement des quolibets à une femme

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Floculer         naviguer à contre-courant

 

Funambule    (angl.) transmission d’une plaisanterie de bouche à oreille

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Godemiché   (de l’anglais God) idole hindouiste (syn. Lingam)

 

Grenade        fruit toxique du flicus vulgaris

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Habiter           interjection érotomane

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Idiosyncrasie soumission stupide à un point de vue étranger

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Malencontreux personne ayant des difficultés à s’affirmer face à autrui

 

Mignon          coup violent porté à moitié

 

Minaret          fin de l’exploitation d’un filon lucratif

 

Mycose          conversation à mots couverts

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Novice           affirmation d’une vertu à toute épreuve

 

Nyctalope      maniaque sexuel s’attaquant aux faibles

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Octogone      lyonnais âgé

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Passementerie propagation d’une rumeur

 

Périgourdin   mode d’intervention atténuée des forces de l’ordre

 

Photophore   cuir chevelu envahi de pellicules

 

Pistard           coureur cycliste pratiquant la rétention urinaire

 

Pléonasme    insuffisance respiratoire

 

Politique        parasite redoutable aux apparences trompeuses

 

Prostate         personne soutenant la politique des États-Unis quelle qu’elle soit

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Remaillage    (méd. dermato.) adjectif désignant un ensemble de crèmes réparatrices

 

Ritournelle    spatule de bois pour tourner le risotto

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Spadassin     obsédé fréquentant les stations thermales

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Tohu-bohu    fromage japonais confectionné à partir d’algues à fermentation lente

 

Tordu             (jur.) dommages et intérêts

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Vendange      brise légère du soir

 

Ventriloque   défaut d’élasticité des tissus abdominaux

 

Vertugadin    perte inopinée d’une lingerie mal ajustée

 

Vol-au-vent   discours politique

 

 

 

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Marcher, deux livres, deux approches

4 Août 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Frédéric Gros ; Sylvain Tesson ; Répliques Alain Finkielkraut ; J-H Fabre ; Cadre de vie ; Aménagement du territoire ; Trente Glorieuses ;

Deux livres très récemment lus traitent de la marche, celle qui consiste à mettre un pied devant l’autre et à recommencer :

- Frédéric Gros, Marcher, une philosophie (Flammarion, Champs essais, 2011, 310 p., 8,20€) ;

- Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs (Gallimard, 2016, 42 p., 15€).[1]

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Frédéric Gros, professeur de philosophie, et assurément marcheur lui-même, aborde le sujet en... professeur de philosophie. Non sans toutefois situer d’entrée de jeu le thème au niveau convenable : « Marcher n’est pas un sport. (...) Pas de résultat, pas de chiffre (...) On a bien essayé pourtant de créer un nouveau marché d’accessoires (...) On tente bien de faire entrer l’esprit du sport : on ne marche plus, on « fait un trek » (...) La marche on n’a rien trouvé de mieux pour aller plus lentement (...) il n’y a qu’une performance qui compte : l’intensité du ciel, l’éclat des paysage. Marcher n’est pas un sport. »

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Plusieurs chapitres sont consacrés à des exemples de marcheurs, parfois promeneurs, célèbres. L’intérêt principal de l’ouvrage, mais aussi sa faiblesse, réside en cela.

Ainsi, nous rencontrons au fil des chapitres :

- Nietzche, Pourquoi je suis un bon marcheur ;

- Rimbaud, La rage de fuir ;

- Rousseau, Les rêves éveillés du marcheur ;

- Thoreau, La conquête du sauvage ;

- Nerval, L’errance mélancolique ;

- Kant, La sortie quotidienne ;

- Gandhi, Mystique et politique ;

- Hölderlin, Marcher dans le retrait des lieux.

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Fort intéressant, son livre demeure un ensemble de réflexions beaucoup plus intellectuelles que sensibles. Si la part faite à des réflexions personnelles est importantes, celles-ci sont souvent formulées avec une prise de distance les sollicitant vers la théorisation universitaire. Ce qui les affadit et peut laisser le lecteur sur sa faim. Dommage, car l’ensemble est riche.

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D’une toute autre facture est l’ouvrage de Sylvain Tesson.

Ecrivain marcheur, marcheur écrivain, l’auteur nous livre un récit sous forme de témoignage d’une expérience singulière, celle de la récupération partielle et progressive de ses capacités physiques. Tout en ne ménageant pas les allusions littéraires ou artistiques, ainsi que les réflexions générales, Sylvain Tesson nous livre de manière charnelle, authentiquement vécue, sensible et quasi quotidienne, le défi à lui-même lancé : parcourir une diagonale du Mercantour au nord Cotentin, en suivant le plus possible ces chemins noirs, apparents sur les cartes de l’IGN, mais souvent disparus sur le terrain. Cela après une chute qui faillit le laisser brisé à jamais, définitivement en miettes.

« Un médecin m’avait dit : « L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation. » Je préférais demander aux chemins ce que les tapis roulants étaient censés me rendre : des forces. (...) Je fis les premiers pas en pensant que si je réussissais cette traversée de la France, ce serait une rémission. Si je n’y parvenais pas, je prendrais mon échec pour une rechute. Elle était loin, la perspective de guérison ! Aussi loin que le Cotentin ! Je plaçais mon salut dans le mouvement. »

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Elaborer son itinéraire, le construire et le prolonger jour après jour, se révéla très vite tâche ardue. En effet, l’aménagement du territoire conçu par « une batterie d’experts, c’est-à-dire des spécialistes de l’invérifiable », a peu à peu anéanti la richesse patrimoniale de la ruralité. Par les champs et par les grèves de Flaubert serait plutôt aujourd’hui « Par les ZUP et par les ZAC »... Bientôt la mise en réseaux et la Wi-Fi achèveront l’uniformisation des esprits et la mise en conformité de populations parfaitement soumises.

« Il fallait que les hommes fussent drôles pour s’imaginer qu’un paysage eût besoin qu’on l’aménageât. »

La traversée du plateau de Valensole et l’abord de la rive droite de la Durance achèvent de souligner le maléfique des Trente Glorieuses, qui ont profondément modifié le rapport entre l’homme et la nature. « La lavande de Valensole, le blé de Beauce et le poulet martyr étaient le fruit de cette agriculture technique. Dans les années 1960, les commissaires européens avaient décrété que l’agriculture était une industrie comme une autre, qu’élever des vaches ou produire des semelles de caoutchouc répondait aux mêmes lois. » (Combien d’entre nous sont-ils conscients que notre bel aujourd’hui était déjà inscrit dans les années Pompidou-Giscard ?)

Seuls les chemins noirs livrent des issues propres à nous soustraire aux urgences de l’époque. Les  emprunter favorise la satisfaction de « menus impératifs : ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d’armes, ses goûts, ses écœurements (...) En somme se détourner. » 

Le franchissement de la montagne de Lure, voie d’accès vers le Mont Ventoux, offre l’occasion de ce constat : « La force aveugle de l’époque était cette rapidité avec laquelle elle se débarrassait des vieilleries. » Traversée du Comtat Venaissin et rappel d’une évidence soigneusement tue : « Les nourrissons de 1945 avaient tiré à la loterie de l’Histoire le gros lot des années prospères. Ils n’avaient pas écouté Jean Cocteau lançant cette grenade à fragmentation dans son adresse à la jeunesse de l’an 2000 : Il est possible que le Progrès soit le développement d’une erreur. » 

Aux abords du Rhône, évocation émue de Sérignan et surtout de l’Harmas de J.H. Fabre, le patient « Homère des insectes » soucieux de scruter les mystères du vivant. Une remarque vient alors tout naturellement : « Récemment, le chef de l’Etat français s’était piqué d’infléchir le climat mondial quand il n’était pas même capable de protéger la faune d’abeilles et de papillons (Fabre en aurait pleuré). »

Traversée patiente du Massif Central, Bas Vivarais, Cévennes, Mont Lozère, Gévaudan avec « les bâtiments de la prospérité pompidolienne sous les poutres desquels les paysans ruinés pouvaient à présent se passer la corde au cou », Aubrac, Monts du Cantal, plateau de Millevaches, Creuse, et l’Indre, avec un hommage à « toutes les expériences humaines du repli (...) Tous ces reclus avaient emprunté leur chemin noir vers les domaines de la solitude. Ils refusaient l’accumulation des choses, s’opposaient à la projection du monde sur un écran. »

A mesure qu’il avance le marcheur ausculte le pays qu’il traverse pour tenter une synthèse des maux les plus criants qui l’affectent, comme le ferait un médecin interniste. En parallèle, attentif aux réponses de son organisme, il se reconstruit peu à peu, découvrant ce que ses handicaps physiques lui permettent d’acquérir de nouveau : ses chemins noirs les plus secrets.

Acheminement progressif vers la mer dans un pays plat, plus familier, où le cheminement devient plus complexe du fait des « chasses gardées », et des « propriétés privées », clôtures et panneaux dissuasifs. La Gâtine tourangelle où « je croisai un braque qui donnait à son maître l’occasion de marcher », la Mayenne, avec son chemin de halage aménagé par une « Direction du Cadre de Vie » (« Fallait-il être vertueux pour occuper pareilles fonctions ! »), le bocage et la baie du Mont-Saint-Michel, le Cotentin et la fin du parcours.

« La France changeait d’aspect, les campagnes de visage, les villes de forme (...) on pouvait encore partir droit devant soi (...) Il y avait encore des vallons où s’engouffrer le jour sans personne pour indiquer la direction à prendre (...) Il fallait les chercher, il existait des interstices. Il demeurait des chemins noirs... »

 

[1] Ces deux auteurs ont été reçus par Alain Finkielkraut dans son émission radiophonique hebdomadaire, Répliques du 8 juillet 2017.

Cette émission suscite fréquemment l’intérêt en raison de la qualité des invités, bien plus que pour la parole abondante du Maître.

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Semis estival : écrire, peindre

27 Juillet 2017 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Alberto Manguel ; Lire, Ecrire, Peindre ; Petrone, Apulée ; Picasso, Matisse, Paestum ; Temporalité ; Performances, Installations ; Art éphémère ; Daniel Arasse ; siècle d'or hollandais ; Contemporain ; Yves Bonnefoy

 1 -

Écrire est souvent comparé à dessiner. Cela semble assez juste si l’on s’en tient au geste de tracer et à l’habileté faite d’application et d’aisance corporelle qu’il requiert. L’analogie ne s’applique qu’à un type précis d’activité, qui est déposer une empreinte volontaire sur une surface.

Plus précisément, écrire au sens de composer un texte pour s’exprimer s’apparente d’avantage à peindre. Dans l’un et l’autre cas le geste qui consiste à déposer des couleurs ou des mots sur une surface n’est que le résultat d’une intention bien plus vaste. Peindre c’est avant tout appliquer du temps sur une toile qu’il convient de nourrir patiemment touche après touche, selon un mode de recherche de complémentarités et d’équilibres.

Peindre réclame de la distance et de la réflexion. Peindre permet les repentirs.

Je vois un étrange parallèle entre l’acte de peindre et celui d’écrire. Au départ une idée, le plus souvent vague. Des mots couleurs s’avoisinent, un certain recul permet une première évaluation, puis vient le temps de la décantation, du repos préalable à des reprises, des mises au point parfois délicates, des ajouts, des retraits ou un abandon définitif, fruits de patients allers et retours. Sans cesse sur le métier...

Quand peut-on dire d’une toile qu’elle est terminée, qu’un texte est au point ? Il s’agit de labeur. Écrire, peindre, des activités physiques aussi bien que mentales. L’inspiration soudaine ou le don irrépressible ? Jolie fable. La page écrite d’un jet, la toile réalisée d’un seul mouvement ? Sans doute existe-t-il quelques cas « historiques », certainement fort rares. Poser, reculer, apprécier, évaluer, attendre, reprendre, soumettre et achever temporairement. Les manuscrits et les carnets de croquis témoignent.

C’est probablement parce qu’il n’est jamais vraiment satisfait qu’un peintre continue à chercher, c’est vraisemblablement pour une raison similaire qu’un écrivant soutient son effort. A y bien regarder, l’un comme l’autre ne font que décliner une seule et même chose à longueur de vie. Les obsessions de chacun sont inscrites dès les origines. Elles n’ont pas de cesse.

Peindre et écrire ont à voir avec le mythe.

 

- 2 -

Pourquoi lire, pourquoi écrire ? Sans doute pour répondre à une question non identifiée, jamais posée, toujours latente, donc obsédante.

Pourquoi faudrait-il donc que chaque interrogation connaisse un débouché ?

L’écriture comme la lecture auraient-elles alors une raison d’être ?

Comme ces activités dérisoires se perpétuent depuis si longtemps, il faut bien croire que la quête non satisfaite d’une réponse est un moteur indispensable au maintien de l’espèce.

Quelques remarques issues d’une rencontre avec Alberto Manguel :

- Si l’auteur est limité par sa capacité à dire, le lecteur est illimité dans ses possibilités de compréhension. Il est par là totalement imprévisible.

- La lecture est permanente, elle concerne le quotidien de chacun : lire une ville, un paysage, une situation… Lire est un acte naturel. Lire pour se situer, pour se repérer, pour vivre.

- Le lecteur s’inscrit toujours dans la suite de tous ceux qui l’ont précédé, même si ce qu’il découvre est nouveau pour lui. La lecture, acte individuel par excellence, ouvre sur une mise en relation parfois vertigineuse.

- Lire est un acte politique majeur, puisque cela engage la réflexion, donc la possibilité d’une contestation. D’où le faux-semblant de toutes ces manifestations officielles en faveur du livre, le faux-semblant de tout Ministère de la Culture, simple gadget du Pouvoir, toujours soumis à la portion congrue.

Les Pouvoirs ont tous toujours le plus grand intérêt à développer et à entretenir l’illettrisme, de même qu’ils décident de la censure, voire de la destruction par le feu des ouvrages ne leur convenant pas. L’enseignement de l’ignorance est leur plus fidèle allié.

Aucun homme de pouvoir ne s’intéresse vraiment à la lecture, car il ne peut véritablement admettre de concurrence ; mais la sacralité du livre est telle que nombreux sont ceux qui se piquent d’écriture pour parvenir à s’acheter une renommée.

Le dérisoire de ces photos officielles sur fond de rayonnages garnis de livres, ou de ces portraits un livre à portée de main.

- Lire, c’est prendre son temps, c’est ne rien produire, c’est s’abstraire de l’agitation ambiante ; tout le contraire de la vitesse, de la consommation, de la marchandisation, du toujours plus.

- La bibliothèque comme auto portrait : un regard porté sur les livres disposés, les contenus, le classement, les dimensions, l’ordonnance générale, pour approcher qui est l’autre.

- La lecture précède sans doute l’écriture, puisque, pour savoir écrire, il faut savoir lire.

- Traduire fidèlement c’est nécessairement interpréter, voire compléter ou adapter : ce que dit une langue particulière ne peut être dit de la même façon par une autre. Fausseté évidente du mot à mot, duperie certaine.

 

- 3 -

Les enjeux fondamentaux peuvent-ils jamais varier ? Rien ne semble l’établir. Intemporels, Pétrone, Apulée, et leurs compères « romanciers » grecs ou latins, parlent de nous aujourd’hui.

Si des œuvres sont uniquement préoccupées de leur immédiateté jusqu’à se proclamer éphémères, d’autres demeurent le lieu de multiples temporalités référées les unes aux autres. Si des œuvres contemporaines marquantes paraissent parfois hors de la chronicité, c’est que des temps divers se mêlent en elles. Dates, époques, périodes, ne comptent plus, dès lors. Picasso, par exemple, nous en a offert une lumineuse illustration avec la fréquentation assidue de ses prédécesseurs.

Montaigne, Shakespeare, Rabelais, Cervantès, Fra Angelico, Masaccio, Franz Halls, Rembrandt, Vermeer ou Goya nous sont contemporains, au même titre que les artistes aujourd’hui actifs. Ils témoignent de l’exigence d’un temps éternel qui est le nôtre.

Cependant, l’actualité brouille en permanence les distinctions entre les arts, les manières de faire, mais aussi les époques. Par ses ruptures, ses dissidences et ses emprunts, elle maquille et confond à plaisir les limites entre ce qui est art et ce qui ne l’est pas. Elle se joue de la pensée, qu’elle récuse comme pernicieuse.

Par son recours aux performances et aux installations, un certain art d’aujourd’hui (que l’on dit abusivement contemporain) se revendique souvent fête primitive. Il est comme fasciné par l’archaïque, le brut, le non élaboré, l’éphémère. Son goût pour les friches industrielles, symboles de la déchéance (mais aussi d’une régénération espérée), pourrait l’apparenter à une croissance généralisée d’une attirance pour le chaos originel.

 

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Alors qu’une peinture peut hypnotiser le regardeur occasionnel en lui faisant perdre tout repère immédiat, les images des images, les commentaires sur les images, l’imaginaire et la glose des exégètes s’additionnent et composent un sfumato masquant le tableau. Comme le dit Daniel Arasse On n’y voit rien.

Revenons vite à nos émotions premières, accueillons-les, tentons de les comprendre et, ensuite seulement, de les référer.

Ce que nous reconnaissons n’est souvent que le souvenir de choses vaguement vues ; ce que nous apprécions n’est parfois que la trace d’une culture auto-satisfaite. Se défier du déjà connu requiert beaucoup de vigilance.

L’œuvre est avant tout un ensemble de propositions. A nous de les découvrir, de leur donner sens, de nous les approprier.

Le tableau s’offre immédiatement de manière souvent déroutante, c’est un paysage mental (cosa mentale selon Léonard) à éprouver pour en apprécier les éléments et la structure.

Si le replacer dans son cadre historique est un souci normal, ceci ne permet jamais de saisir la réalité de ce que fut le regard historicisé ; dès lors, pourquoi ne pas s’autoriser à le transposer dans le temps même du regardeur actuel ? Qu’importe l’anachronisme, si le tableau nous est parvenu c’est bel et bien aujourd’hui qu’il est visible !

Intemporalité de la peinture, le petit pêcheur de Paestum et le trait de Matisse ou Picasso se télescopent. Comment dénuder le tableau pour l’ausculter minutieusement ?

Une image peinte est d’abord un ensemble dont il convient de se déprendre car le tableau qui saute aux yeux aveugle. Puisse l’impression première ne pas tout déséquilibrer. Il est bien difficile de chercher ce que le regard n’impose pas d’emblée, il est malaisé de ne pas suivre son regard, mais de le diriger.

Si le regardeur ne la voit pas, l’œuvre n’est pas en cause. Elle n’y peut rien. Regarder un tableau, le dévisager, le scruter, l’explorer, le questionner, varier les distances, exige patience, curiosité, envie, allées et venues d’un point à un autre, écoute des émotions, attention au moindre détail, sachant que rien jamais n’est le fruit du hasard.

A moins de la suffisance de certains discoureurs actuels, sait-on jamais ce qu’a voulu dire l’artiste au-delà de ce qu’il livre aux regards, parfois avec une désinvolture teintée d’humour ? Une énigme s’offre à nous, à nous d’en reconnaître l’existence, de tenter de la déchiffrer, d’inventer les chemins de notre sagacité.

La peinture est un art majeur par ce qu’elle requiert de tout amateur, exigeante elle élève par les questions qu’elle nous pose. Plus que ce que nous connaissons d’une œuvre, c’est ce qu’elle nous fait connaître de nous-mêmes qui en fait le prix.

La peinture nous regarde à plus d’un titre.

 

- 5 -

Au 17è siècle, le siècle d’or hollandais, la Réforme a sorti les bondieuseries aussi bien de la peinture que des églises. Elle a fait entrer dans la peinture l’ordre et la discipline, le quotidien des paysages, des scènes d’intérieur et des travaux ménagers, ainsi que l’austère célébration des biens matériels et de la réussite sociale.

 

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Contemporanéité, modernité, actualité, des termes difficiles à cerner. Illusion de temps simultanés, présupposé mythique d’un temps fondateur. En quoi notre époque diffèrerait-elle des précédentes ? Il y a sans doute autant, c’est-à-dire aussi peu, de gens susceptibles de retenir l’attention aujourd’hui, qu’hier ; nous sommes simplement plus nombreux.

Le développement des sciences et des techniques a modifié notre cadre de vie ainsi que notre relation au monde,  nous disposons de moyens de diffusion plus conséquents, mais au fond demeurent les tropismes essentiels.

Au vu de tous ceux qui surnagent dans les musées, on peut imaginer combien d’artistes renommés en leur temps ont sombré corps et biens. Et pourtant leur mérite ne fut pas mince, car il en faut pour oser prendre le risque de créer quelque chose à partir de ce qui se présente. De ce point de vue, il ne saurait y avoir aucune différence en art. Si différence il y a, elle ne tient qu’aux pratiques de l’artiste et aux procédés qu’il mobilise. Elle tient également à la nature de la relation aux œuvres, passant du secret et de la sacralité de l’atelier ou du cabinet caché à une présentation publique au musée, en galeries ou en tout autre endroit, comme au rôle du spectateur amateur devenant consommateur, de plus en plus appelé à interagir.

D’un côté, perte de prestige de l’art par une banalisation extensive à de nombreux domaines tels que le design ou la publicité et la répétition commerciale d’une empreinte ou d’une signature, de l’autre déplacement des pratiques par modification du regard et implication sollicitée du public. Le système des beaux-arts se trouve ainsi déstabilisé par une démultiplication, donc un changement de statut, au bénéfice de démarches  collectives et non plus d’accomplissements individuels privés.

 

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- Depuis quand l’art existe-t-il ?

- Qu’est-ce qu’un artiste ?

- L’art possède-t-il une utilité ?

- Qui a besoin de l’art ?

- Une histoire de l’art présente-t-elle de l’intérêt ?

- Peut-on acheter ou vendre de l’art ?

- Un objet d’art est-il toujours de l’art ?

- Que manque-t-il à l’art ?

- La réussite en art est-elle possible ?

- L’art peut-il aider les gens ?

- Qu’est-ce que l’art ?

- Etre artiste est-il un travail ?

- Où est l’art ?

- L’art a-t-il un avenir ?

Etc.

 

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« Ce qui me plait dans la peinture, c’est qu’on est vraiment obligé de regarder. » (Michel Foucault)

« La fin de la peinture est la délectation. » (Poussin)

La peinture met « en route l’intelligence sans le secours des cartes d’État-major. » (René Char, in Les Feuillets d’Hypnos)

La peinture libère et fait grandir. Elle n’a pas de message à délivrer, au contraire des images de la publicité ou de l’information.

In fine, c’est le tableau qui a raison, ce qu’on en dit importe assez peu.

 

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La peinture nous décrit.                    

Elle évoque souvent cet autre lieu que nous pressentons, dont nous savons l’existence inéluctable, sans jamais pouvoir l’éprouver. C’est un lieu de l’imaginaire, si réel et pourtant si inaccessible, que nous portons en nous, que nous connaissons tous, sans jamais l’avoir aperçu.

Au soleil couchant, la ligne de crête souligne un indispensable franchissement, à ne surtout pas accomplir pour que demeure le rêve, ce qui fait l’inconnue de la peinture.

Il y a toujours du temps dans le dos du temps, comme il y a toujours un au-delà, mobile, inconnaissable, en changement perpétuel.

La peinture joue en permanence avec la vie et la mort.

L’horizon est ce lieu de l’imaginaire que Piero et les siens outrepassent. La Toscane est l’horizon des horizons.

Visiter des paysages imaginaires appartient à chacun. Les pénétrer parait illusoire. Déserts, montagnes, villes labyrinthiques, lieux de dévotion ancestrale. C’est en Inde, au Nil, en Méditerranée, aux Hébrides, mais aussi sur le plateau du Comtadour et en Aragon pyrénéen.

Dire un jour peut-être ce long voyage de la peinture dans les régions de l’esprit les plus ombrées. Lent cheminement assoiffé, souvent erratique, où se font des rencontres, souvent différées, toujours décisives.

Dire aussi la révélation du haut niveau de conscience, du degré de connaissance, des artistes. Peinture, objet de grande culture, enfouissement et révélation réunis ! Unicité de la peinture, qui est.Epiphanie.

Rechercher le corps du peintre. Où est-il ? Qu’est-il devenu ? L’œuvre en conserve la trace, toujours insuffisante.

Le tableau est un appel vers le mystère d’amont, celui de l’épaisseur si légère du temps. Il établit parfois une ouverture vers des profondeurs entrouvertes, ressenties, devinées plus que perçues.

A ce mystère permanent de la peinture correspond l’humilité de l’architecture romane, qui tire de sa modestie sa force et son incomparable puissance, son éternité. Carluc, Salagon, Lombardie, les deux versants des Pyrénées.

(après une lecture d’Yves Bonnefoy, L’arrière pays)

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