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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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Le ciel est, par dessus le toit...

6 Septembre 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Verlaine, J. Callot, Goya, Picasso, P. Eluard, J. Semprun, J. Genêt, Villon, Ch. d'Orléans, Parménide, S. Plagnol, Ganesh, J. Préert, #J. Prévert

Les exemples d‘insoumissions et d’évasions artistiques opposées à la violence de la réalité abondent.

Dans sa prison, Paul Verlaine médite sur sa vie, complaisance lucide à l’égard de lui-même. Il s’évade en se confiant à la poésie.

Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme…

Jacques Callot, Goya, Picasso, révèlent puis dénoncent les brutes meurtrières et leurs mandants.

Durant l’Occupation, la production poétique fut considérable. Paul Eluard écrit son poème Liberté aux heures les plus sombres, en 1942.

Face à l’horreur absolue de la déportation, quelques-uns ont pris appui sur leurs connaissances littéraires et leurs savoirs poétiques. Jorge Semprun, parmi d’autres, en a témoigné.

Plus tard, Jean Genêt célèbre déviance et marginalité des bannis ; il nous convie en parallèle à la rencontre de Giacometti et de Rembrandt, artistes hors normes.

Loin en amont, François Villon et Charles d’Orléans ont sublimé par l’écriture poétique, l’un ses brigandages, l’autre sa très longue détention en Angleterre, après Azincourt.

L’Art aide à transcender les situations les plus dramatiques. Il aide à créer du différé.

Sans art vivant en état d’insurrection la barbarie triomphe.

 

Profondément dérangeant, l’Art est souvent malmené par le Pouvoir, quelle qu’en soit l’incarnation. Ou bien il est muselé par une officialité banalisante et uniformisante, dont le Ministère de la Police Culturelle est chez nous le garant, ou bien il est marginalisé par l’ignorance volontaire et le déni, voire l’interdit de la censure.

A quoi doit-il cette surprenante puissance ? Sans doute à la manière dont il s’empare de ceux qu’il rencontre et dont il prend possession de manière fulgurante. Il donne à ses adeptes la force de se battre, de résister.

Dès lors que l’on veut la faire marcher au pas, la musique tourne au ridicule, elle perd tout attrait.

Par nature, l’Art est rebelle, son histoire est tissée de ruptures, de remises en question, d’hétérodoxie. Il ignore la notion de progrès, il questionne sans cesse. L’idée même d’accomplissement entraîne sa disparition. La question permanente lui importe bien plus qu’obtenir des réponses.

C’est semble-t-il dans les temps les plus troublés, ou dans la déconstruction du faux-semblant d’une assurance tranquille, qu’il s’accomplit au mieux. Purification cathartique due à l’Art ?

 

Quels effets sur la personne ?

Contrairement à ce que voudraient faire croire quelques gardiens du temple, l’Art est accessible au plus grand nombre. Il suffit que l’on ignore les scories du langage prétentieux des « sachants », soucieux de contrôler l’abord de leur pré carré, gage de la permanence de leur influence.

Par bonheur, des commissaires d’exposition s’emploient de temps à autre à quelque clarification. Visites scolaires et ateliers pour enfants, même s’il y a toujours beaucoup à faire, vont souvent dans le bon sens. Pas de prérequis pour entamer et entretenir une relation avec l’Art, le plus tôt étant le plus souhaitable.

Une image, des sonorités musicales, une lecture, voire une situation particulière, peuvent engendrer un choc immense, bouleversant, un état de sidération, de stupeur, issu d’une sensation d’évidence d’abord incompréhensible. Nous ressentons alors la certitude que C’est Ça et C’est Là, sans pour autant saisir de quoi il s’agit.

C’est la certitude du mystère qui importe, elle est motrice car irréfutable.

« L’éclair illumine toutes choses » (Parménide), tout à coup l’éclair dissipe les ténèbres et nous voyons ce qui demeurait insoupçonné. Révélation fulgurante, éminemment fugace, que rien ne peut faire oublier. Une épiphanie. L’individu sait désormais qu’il a vu, perçu, ressenti ; il peut s’ajouter tout cela. A chacun d’en faire son miel.

L’Art taraude au plus profond.

De telles expériences, de telles fréquentations, ne peuvent que développer le regard et affuter l’attention. Elles rendent exigeant, voire intransigeant, ce qui conduit au développement de la curiosité, de la soif de comprendre, donc à l’indocilité. De cela, le Pouvoir se méfie, à juste titre

Une œuvre s’invite et prend possession de l’être. Moments de jouissance charnelle. Moments d’exception. « Mes tableaux sont mes maîtresses » ai-je écrit un jour dans un ouvrage principalement consacré à la peinture de Serge Plagnol[1].

Refuser ces émotions peut se trouver lourd de conséquences, remord et frustration à la clé. L’Art ne pardonne pas son mésusage, il a toujours le dernier mot.

C’était en Inde du Sud, à Maduraï, il y a plus de quarante ans. Déniché dans un capharnaüm, un bronze de Ganesh, le dieu à tête d’éléphant, m’avait immédiatement séduit. Harmonie des proportions, soin du travail, éclatante beauté dénuée de prétention, nous étions devenus amis sur le champ, nous nous comprenions. Nous étions destinés l’un à l’autre. Il a fallu que le temps du commerce s’interpose. Le marchandage n’était qu’une des règles du jeu. Il l’a vilainement emporté, j’ai cédé bêtement à la rationalité. Presqu’aussitôt une amertume m’a envahi, elle n’a pas cessé depuis. Le Ganesh de Maduraï est sans doute le seul dépit amoureux dont je sois l’unique responsable.

 

Spirituel ou temporel, le Pouvoir connaît bien la puissance des émotions véhiculées par les images, et leur primat sur la froide raison.

L’Art médiéval comprend une masse énorme d’images de propagande, représentations du Paradis et de l’Enfer, distinction entre gentils et méchants, monstres terrifiants, châtiments exemplaires, illustrations du bien penser et du bien agir. A l’époque il n’était pas encore question d’art, le maitre artisan exécutait sa tâche, il répondait au mieux à une commande selon des canons établis. Nous considérons aujourd’hui ces travaux comme œuvres d’art, car ils n’offrent plus que leur évidente valeur esthétique. La valeur symbolique s’est dissoute avec le temps. Il en va de même avec ce qu’il est convenu d’appeler bien maladroitement « Arts Premiers ».

Il est probable que les images publicitaires et les emblèmes d’aujourd’hui ne connaîtront pas la même fortune.

Cette valeur symbolique perdue tient toujours cependant en matière d’architecture. Les styles et les matériaux évoluent, l’architecture autoritaire des bâtiments officiels demeure. Peut-être va-t-elle même en s’accentuant avec la prétention délirante de certains architectes vedettes.

 

Peinant à contraindre l’expression de l’Art, le Pouvoir s’est peu à peu organisé pour le museler en lui opposant une concurrence factice présentée comme Art contemporain, et en procréant des générations d’artistes d’élevage, maintenus en haleine à coups de subventions aléatoires et de résidences chichement rémunérées. La seule et unique mission de cette basse-cour consiste à réinventer en permanence l’eau tiède du conformisme. La confusion ainsi entretenue est très favorable à l’entretien d’une soumission mentale et comportementale du plus grand nombre. Tout cela est très hygiénique.

 

Décloisonner, démystifier, rendre accessible, souffler sur les braises, se garder des jargonautes, insuffler une confiance en soi, susciter et accompagner le questionnement sur l’ensemble des choses de la vie, autant de pistes à entretenir et à développer.

Alors pourrons-nous, espérons-le, découvrir en permanence que le ciel de l’Art est par-dessus le toit des mesquineries mensongères des pétitions de principe des petites gens qui vaquent aux affaires.

Alors, avec Jacques Prévert, pourrons-nous revenir tranquillement à pied d’œuvre,

à pied tout autour de la terre
à pied tout autour de la mer
tout autour du soleil
de la lune et des étoiles
A pied à cheval en voiture et en bateau à voiles.

(En sortant de l’école)

 

[1]  J.K., Secrets d‘alcôve, Area-Descartes et Cie, 2013

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La maison brûle

30 Août 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Néron, Amazonie, Le Héron, Médiapart, Arrêt sur images, Reporterre

La maison brûle. Il y a le feu partout. Des nuages de cendres se déplacent à folle allure, ils agrègent au passage des microparticules de plastique propres à ensemencer les terres vierges.

Un Néron brésilien lance ses invectives sur fond d’incendie amazonien.

Des petits hommes se réunissent, ils palabrent, ils se satisfont et repartent contents. Un non-désaccord est déjà un presque accord… Embrassons-nous Folleville.

Commençant à réaliser qu’il serait bon pour leur avenir immédiat de réagir, ils prennent la pose.

Etre ou paraitre, ça les connait. Gardons-nous des espoirs fallacieux, attention à toute naïveté spontanée.

Vite quelques phrases chocs, vite la presse agrémentée pour relayer à qui mieux-mieux, et laver à grandes ondes ses usagers à coup d’informations romancées.

Les petits hommes, un peu gênés aux entournures, pressés de se prolonger et de se survivre à eux-mêmes, disent enfin ce qu’ils taisaient soigneusement jusqu’à présent.

Après tout, c’est déjà ça. Ils commencent peut-être à faiblement percevoir les attentes et les exigences de ceux sur le dos desquels ils satisfont en permanence leur appétit de pouvoir.

Il est tard, il est très tard.

Pourquoi seulement maintenant, alors que la maison brûle et qu’on ne peut plus le cacher ? Elémentaire mon cher Watson, mais pas une raison pour faire la trop fine bouche. Cf. la Fable du héron.

Engagements de façade ? Il se pourrait bien. Cependant ce qui est dit n’est pas tout à fait rien. Ce qui est dit peut laisser des traces, donner des idées, susciter des envies. De là à engager profondément les locuteurs…

 

Pour se tenir informé, pour alimenter quelque réflexion, pour tenter d’éviter autant qu’il se peut le décervelage ambiant, la presse institutionnelle est évidemment hors-jeu, en ce qu’elle ne cesse de dérouler le tapis rouge devant ses propriétaires mandants.

 

A titre documentaire, outre Médiapart (sur abonnement, www.mediapart.fr) deux sites indépendants, également libres de toute publicité payante, souvent intéressant, sourciers d’informations tronquées ou censurées ailleurs :

 

- Arrêt sur image, sur abonnement

Enquêtes et chroniques quotidiennes ; émission hebdomadaire

Déconstruction des narrations médiatiques, quel que soit le support  

www.arretsurimages.net

 

- Reporterre, quotidien de l’écologie, accès libre

Pour l’équipe éditoriale, l’écologie est la question historique et politique majeure de ce début de 21e siècle.

Les problématiques environnementales et sociales sont étroitement liées.

https//reporterre.net

 

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Gauche qu’es aquò ?

24 Août 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Gauche, PS, Ecologie, Biodiversité, Gilets jaunes, désobéissance civile, droit de vote

Pourraient être à priori considérés de gauche tous partis, mouvements, ou groupuscules, qui s’en réclament, à l’exception du PS, qui a plus particulièrement failli  tout au long de son histoire.

Si elle est parvenue à des résultats dans le passé, la Gauche traditionnelle agonise.

Elle n’est pas parvenue à élaborer un projet postcolonial égalitaire. Elle se déchire en chapelles rivales, plus ou moins dogmatiques.

Que faudrait-il pour féconder ses cendres ?

Ses valeurs, égalité (ce qui ne veut pas dire uniformité), partage des richesses et solidarité, opposition au racisme, ouverture à l’autre et acceptation réelle de la différence, c’est à dire neutralité bienveillante (empathie), ont perdu de leur éclat et de leur puissance mobilisatrice. Il va de soi qu’il ne suffit pas de les revendiquer à tout bout de champ, c’est leur incarnation dans la pratique qui importe. Affaire très délicate de comportement individuel, manière d’être effectivement.

S’il est clair que l’intransigeance sur ces valeurs incontournables ne souffre aucune complaisance, telle qu’accords de circonstance avec des voisins à tropisme différent, il est tout aussi évident que beaucoup de rigueur est nécessaire. Savoir où positionner le curseur ne va pas de soi. La voie est terriblement étroite.

Ainsi que les faits nous l’ont appris au long des deux siècles précédents, invoquer la gauche ne signifie pas nécessairement être ouvert à l’humain, le privilégier face au profit individuel immédiat. De même, le totalitarisme n’est pas le privilège de la droite extrême, le sectarisme et le mépris si vivaces à gauche s’y apparentent évidemment.

Comment redonner du sens à une société complètement désorientée ?

Sans doute faudrait-il cesser de se référer à des directives venues d’en haut, mais repartir de la base, rue, quartier, village.  Priorité à la proximité, au bouche à oreille, et au porte à porte. Il faudrait écouter toutes les minorités et intégrer leurs réactions aux événements.

Admettons dans le même temps qu’on ne peut pas tous s’impliquer au même moment vis-à-vis des mêmes choses, que chacun s’implique est néanmoins un objectif.

La vigilance par rapport au poison du sectarisme devrait être permanente. Celui-ci constitue un péril majeur.

Il conviendrait également d’interpeller sans répit tous les partis institués sur leurs prises de position et leurs pratiques, demander des comptes à leurs dirigeants, souvent barons locaux accrochés à leur pouvoir, comme des bigorneaux au rocher. L’enseignement des dernières décennies montre que leur légitimité est aussi contestable que le crédit à leur apporter.

Il importerait de construire des alliances sur le terrain avec des groupes malmenés, donc méprisés, tels que cheminots, soignants, étudiants, enseignants, immigrés, insuffisamment considérés par la gauche traditionnelle.

Autre préoccupation : mettre en pratique des stratégies de contournement des tenants de quelque pouvoir que ce soit, quelle qu’en soit la couleur, à quelque niveau qu’ils se situent. Un premier contournement consisterait à les ignorer le plus possible, à construire des alternatives hors de leur regard immédiat pour effectuer un travail alternatif de longue haleine.

S’attaquer de front au pouvoir en place, clamer des slogans irréalistes, ne sert jamais qu’à renforcer l’existant dans son être. C’est trop souvent peine perdue.

Ne pas oublier que dès lors qu’il détient une parcelle de pouvoir, un subalterne peut se révéler un farouche adversaire, abrité par son uniforme, son statut, ou bien le guichet derrière lequel il se retranche.

L’exemple des squats en faveur des migrants délaissés, voire ignorés, par les services officiels est à examiner de très près. Il y a certainement beaucoup à apprendre des relations entre eux, les bénévoles, la cité, et les représentants des institutions officielles.

Ecologie, climat, biodiversité, sont des urgences absolues, à injecter en tous domaines. Prétendre répondre à cela par l’existence d’un Ministère de l’Ecologie, ou de l’Environnement, sans pouvoirs exécutifs réels contraignants n’est qu’un cache-sexe dérisoire. Les ministres qui se sont succédés à ce poste n’ont jamais rien obtenu de décisif, au mieux des mesures accessoires, souvent rapportées ou dénaturées à brève échéance.

L’illusion pernicieuse car retardatrice est à combattre avec résolution, dénoncer les faux-semblants s’impose, ainsi que faire connaître les nombreux exemples de pratiques alternatives et de résistance liées à la biodiversité, présentes sur l’ensemble du territoire. Peser le plus possible sur les systèmes éducatifs pour qu’ils prennent vraiment en charge ces préoccupations.

La répétition de marches, défilés, et pétitions ne suffit plus depuis longtemps. Ritualisées, ces actions émoussées sont en général inefficaces, car intégrées dans un scénario bien huilé. Elles servent essentiellement à justifier le Pouvoir lors de son recours à la violence de la répression.

Le sursaut inattendu des Gilets Jaunes mérite la plus grande attention. Partiellement entaché par quelques dérapages, ou la présence inévitable d’éléments extrêmement douteux, il n’en demeure pas moins exemplaire d’une riposte capable de déstabiliser l’autoritarisme étatique. Il offre l’occasion d’apprendre à se connaître, première étape du vivre ensemble et de la prise en main de sa propre vie.

C’est à l’échelon local que les luttes doivent désormais se mener, souligne avec justesse ce mouvement insolite.

La désobéissance civile (Thoreau) est de loin préférable à une tentative de prise du Pouvoir central. L’expérience a prouvé que la prise du pouvoir n’est pas une solution, ça ne résout rien car « les fesses se mettent toujours à la forme du fauteuil ». La République se pare des atours de l’Ancien Régime, elle est numérotée comme le furent les Rois. Les changements apparents masquent le fait que les choses demeurent en fait fondamentalement à l’identique. 

Le Pouvoir doit se partager. Pour avancer convenablement il faudrait que nous nous replacions dans un système évolutif de pouvoir-contrepouvoir.

Il s’agit pour cela de mener des guérillas politiques contre l’oppression d’un système législatif n’ayant pour but que d’écraser les minorités (cf. par exemple, l’action de François Ruffin au Parlement).

Historiquement, le capitalisme s’est érigé sur l’esclavage et le colonialisme, le pillage et l’exploitation de l’homme par l’homme. Rêver aujourd’hui d’un capitalisme humanisé relève de la naïveté, de l’utopie, ou du mensonge pur et simple. Aucun aménagement n’est possible, les dérives mondialistes en offrent la preuve.

La Gauche ne peut être que radicale, sinon elle se perd, comme le PS, de funeste mémoire.

Et le droit de vote ?

Eh bien, tant que le choix des candidats, le système de désignation des élus, et le rapport de force majorité/minorité  demeurent inchangés, il n’a aucun intérêt, car il ne correspond en fait qu’à un leurre.

Seules peut-être les élections municipales peuvent trouver une grâce temporaire, là où les relations directes élus administrés sont possibles, c’est à dire ailleurs que dans les métropoles, où cette exigence semble fort difficile à satisfaire.

Des listes alternatives, hors partis, résolument tournées vers l’avenir, et non vers le retour au passé (droite et extrême droite) ou le maintien d’un désolant présent perpétuellement reconductible (LREM), vont apparaitre. Elles mériteront examen.

Attention alors aux tentatives de recyclage de chevaux de retour dissimulés dans des listes prétendument « citoyennes ». Le décryptage ne sera pas aisé. S’informer du processus de composition de la liste, et connaître le parcours politique antérieur éventuel des candidats devraient contribuer au nécessaire éclairage, préalable nécessaire à toute prise de position.

 

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A propos du  Jardin des Délices

15 Août 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Bosch, Jardin des Délices, André Breton, Gilles Clément, Le Nôtre, délices de Capoue, Hannibal, Thélème, Rabelais

L’actualité de préludes à un dialogue avec une artiste m’incite à visiter à nouveau le Jardin des Délices, unanimement attribué à Jérôme Bosch, bien que non signé. (Google pour images)

Le triptyque peint sur bois mesure 220cmx386cm, il aurait été réalisé entre 1480 et 1505. Visible au Musée du Prado, il est en Espagne depuis 1587 environ.   

Troublante révision d’une œuvre illustrissime, qui a donné lieu à bon nombre d’études, analyses savantes, exégèses et commentaires. Y ajouter quoi que ce soit paraitrait dérisoire, à moins de  considérer que consigner des résonances personnelles n’est jamais que réagir, sans aucune prétention.

Cette somme de travaux approfondis se situe au plan du Savoir, la part du rêve, du fantasme personnel n’y est que portion congrue, mis à part ce qu’en a dit André Breton, réagissant en homme du 20e siècle muni de la grille de lecture surréaliste.

Inventorier l’œuvre, la décrire, tenter de l’expliquer, oui, bien sûr c’est important, nécessaire même, mais totalement insuffisant car strictement intellectuel. Or la peinture s’adresse d’abord au sensible, à l’affectif, à l’émotionnel, et ce triptyque ne manque pas de ressources à ce sujet.

C’est la conjonction d’une œuvre, d’un regard, et d’une actualité, qui est susceptible de proposer un sens particulier complémentaire, non exclusif de quelque autre interprétation.  

Ainsi donc, quelques résonances actuelles, iconoclastes voire peut-être outrancières :

Si le titre donné au tableau n’est pas de l’artiste lui-même, il rend compte du caractère énigmatique de l’œuvre, appelée au 16e siècle Penture de la variété du monde, puis Peinture de la fraise (symbole de virginité).  

Jardin 

Un jardin est un lieu à l’espace délimité, le hortus conclusus médiéval, symbole de la virginité de Marie, très présent dans les enluminures.

Qu’il soit suspendu comme à Babylone, naturel paysager comme le veut aujourd’hui Gilles Clément, à la française comme le dessinait Le Nôtre, ou à l’anglaise comme on le trouve outre-manche,  le jardin suppose toujours la présence d’un jardinier, donc une intervention extérieure modifiant et contrôlant les conditions originelles, règlementant son usage. Les occupants y sont toujours plus ou moins libres d’évoluer à leur guise.

Il en va ainsi pour le Jardin d’Eden soigneusement gardienné par un Créateur jaloux de sa création. Adam et  Eve, ainsi que leurs descendants vivent dans une sorte de prison dorée soumise à la vision panoptique du Maître des lieux. Fruit défendu entraîne péché originel, puis défense de marcher sur les pelouses, accès et sens interdits.

On remarque que dans la peinture de Bosch, les constructions élégantes, surprenantes d‘audace, sont toutes fragiles et en situation d’instabilité. Le jardin d’Eden n’est pas nécessairement un endroit stable, impérissable. Il est soumis aux vicissitudes de l’architecture tape à l’œil.

Le jardin se présente comme occasion et lieu de création animé par une multitude d’animaux et d’oiseaux symboliques, dont la signification d’alors nous échappe. Le texte implicite demeure inaccessible aujourd’hui, cela importe-t-il vraiment ? A chacun de chercher s’il le désire sa propre interprétation. Le tableau provoque l’imaginaire de celui qui le regarde, que celui-ci se laisse aller. Le tableau est avant tout un détonateur, une invitation au vagabondage.

Le revers des panneaux latéraux illustre la séparation des eaux et de la terre. La rupture est à l’origine de la vie.

Le panneau de gauche présente Adam et Eve dissociés l’un de l’autre, avant sans doute leur union, Eve tenue en main par le Décideur suprême, auquel seul appartient la possibilité de délivrer attestations, certificats, diplômes, visas, carte vitale, et permis de séjour. Indispensables papiers faute desquels personne n’est rien.

Création implique donc séparation, rupture, mais aussi ré-union possible, choix, et contraintes d’une règle à respecter (le cahier des charges des peintres médiévaux, ou bien les codes et les lois du bien vivre en société ; nul n’est censé ignorer la Loi).

Si la création est occasion de jouissances, elle peut aussi conduire à l’Enfer (panneau de droite). Les objets mêmes de la création (instruments de musique) deviennent bientôt instruments de torture (préfiguration  du thème de l’artiste maudit ?).

Délices 

Le terme est très équivoque.

Les Délices de Capoue signalent Hannibal et ses troupes victorieuses s’amollissant à Capoue, finalement défaits par Rome. Ils qualifient une vie facile, les plaisirs, la luxure, l’amollissement, une perte de temps, différentes manières de se mettre en péril.

Délices se révèle proche de danger. Adopter la devise de l’abbaye de Thélème, Fais ce que voudras, imaginée à la même époque par Rabelais, n’est pas sans risque. Les ravageurs du milieu naturel, aujourd’hui, ne s’en soucient guère. Les conséquences sont là.

Une vision utopique du Monde nous serait proposée, un probable Paradis terrestre accueillant aussi bien des noirs que des blancs.  Les immigrés accueillis, bienvenus dans un monde où règne l’étrangeté, où la notion d’étranger n’a par conséquent pas sa place.

Un leurre sans doute, puisque nous allons directement de la Création à l’Enfer, en passant par une vie insouciante exaltant le plaisir des sens dans un monde grouillant, où l’isolement identitaire est rare. Uniformisation, robotisation, décervelage.

Le principe de plaisir faisant loi, l’ignorance voire le dédain des fruits défendus, l’inattention portée à la diversité du monde, font que l’humanité est vouée au chaudron infernal, dont les dérèglements climatiques sont aujourd’hui les signes avant-coureurs.

Bosch, visionnaire intemporel, tutoie l’essentiel. Il développe le monde imaginaire des métamorphoses propre aux jeux de l’enfance, chez lui tout est possible, tout se transforme, tout peut être détourné. Maître du rêve et de la joie de vivre, il engendrera beaucoup plus tard un Joan Mirò, et quelques autres de même acabit.

Analogie possible avec l’Atelier de l’artiste, lieu de création, de plaisir, mais aussi de souffrance.

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De la gauche vers l’extrême droite

10 Août 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #mai 68, PC - CGT, Mitterrand, Guy Mollet, F. Hollande, G. Marchais, LE Pen, FN, Ed. nationale, "retour à Reims" Daniel Eribon

Depuis des décennies la « gauche » piétine au bénéfice de votes favorables à la droite, voire à l’extrême droite. Les catégories qui seraient plutôt censées voter à gauche, là où serait leur intérêt, votent plutôt désormais à l’extrême opposé.

Cela est-il aussi paradoxal qu’il y parait ?

 

Remarque liminaire : il y a toujours eu une frange non négligeable de la « classe ouvrière » pour voter à droite. Refus d’être assimilé à une catégorie particulière, désir de singularité, de revanche, fantasme de réussite personnelle, illusion, naïveté… ?

 

Partons de mai 68, exemplaire à bien des égards.

La « révolte étudiante » rejointe par une révolte populaire s’est soldée au bout de quelques semaines par une consolidation d’un pouvoir gaulliste apparemment honni. (Remarquons au passage que la révolution de 1789 a d’abord conduit au Consulat, à l’Empire, la Restauration, puis au Second Empire ; il a fallu un siècle pour installer une République durable.)

Le rôle trouble joué en 1968 par le Parti Communiste et la CGT a fortement contribué à une démobilisation progressive, à une rupture de l’alliance contestataire soumise à de puissants freins moteurs.

 

Très vite dans les années qui ont suivi les jeunes intellectuels phares du mouvement ont progressivement accédé aux responsabilités, que ce soit dans la presse, l’enseignement, la littérature ou la politique, et ils ont commencé à renier leurs engagements juvéniles, au profit d’un carriérisme très personnel. Certains d’entre eux n’ont bientôt plus craint de commencer à désavouer les protestations populaires. La dérive droitière de la plupart d’entre eux est frappante.

L’attention portée aux antagonismes sociaux, autrement dit à la « lutte des classes », s’est progressivement affaiblie jusqu’à être parfois carrément niée. La disparition progressive des ouvriers apparait en même temps que se transforment les structures industrielles et financières. Le mouvement ouvrier, naguère si puissant, cesse de figurer dans les discours officiels. La référence dont il était l’objet dans les propos d’une candidate permanente aux élections présidentielles fut même assez largement ridiculisée.

En 1981, Mitterrand siphonne un Parti Communiste en perte de vitesse, bientôt effondré, en raison notamment de son refus de prendre des distances significatives avec l’URSS et l’horreur stalinienne.

 

Les mensonges, les concessions et les trahisons du Parti Socialiste, tout à fait conformes à son histoire (1936 et la non intervention en Espagne, Guy Mollet et la guerre d’Algérie, ombres de la présidence Mitterrand puis faillite de celle de F. Hollande), sont apparus de plus en plus insoutenables, jusqu’à parvenir au rejet que l’on sait.

C’est alors que le langage courant bannit la notion même de « lutte des classes ».

Dès lors l’attention portée par les partis dits de « gauche » au monde des travailleurs vacille, puis faiblit tellement qu’elle finit par se perdre.

Le langage officiel courant évolue doucement, puissamment relayé de manière lancinante par la presse écrite et parlée. Arrivent les discours sur les avantages certains de « l’autonomisation », donc le bris de la notion de solidarité dont les instances et les procédures font l’objet d’attaques répétitives, au même titre que le Droit du Travail.

La valorisation de l’individu opposé au collectivisme honni devient une antienne propre à faire passer toute régression au nom de « réformes » indispensables car exigées par Lémarché et Bruxelles. La perception du monde social s’en trouve bouleversée, cul par-dessus tête.

 

L’idéologie du « premier de cordée », la culture de la compétition  et de la victoire à tout prix, établissent la primauté de l’individualisme triomphant au mépris des concurrents. La vieille lune de la solidarité est jetée aux orties.

Tous les partis, quel que soit leur coloratur, à l’exception du FN, adoptent un langage de gouvernants aux prises avec des gouvernés récalcitrants, incapables de comprendre tout le bien qui leur est voulu. L’actualité est désormais nourrie de cette conception hautaine, que les violences policières récentes illustrent on ne peut mieux.

Alors qu’au théâtre de Guignol de la politique, Georges Marchais défiait le Pouvoir et tançait ses supports (« Taisez-vous Elkabbach ! »), le clan Le Pen a peu ou prou repris le flambeau. Ainsi est offerte une revanche symbolique à qui se considère comme opprimé.

 

Tranquillement, insidieusement, le FN rebaptisé RN a imposé l’illusion de sa constante préoccupation des défavorisés. Il a joué sur le racisme profond des milieux populaires se sentant progressivement exclus de leurs territoires habituels par l’arrivée de familles maghrébines et d’Afrique noire accusées de « venir nous enlever le pain de la bouche ».

La notion d’appartenance à un groupe social clairement identifié, la notion de classes, ayant été dissoutes par la gauche de gouvernement de moins en moins attentive à « la base », il devient aisé de lui substituer celles de « français légitimes » et « d’étrangers parasites » venant profiter des droits sociaux existants « chez nous ».

 

Après tout, ainsi que le suggère Didier Eribon dans son ouvrage Retour à Reims (Flammarion 2010) dont la lecture a déclenché la rédaction de ce papier, la relation évidente entre gauche et classe ouvrière n’est peut-être qu’une construction intellectuelle issue du marxisme, un postulat non vérifié, voire une tarte à la crème.

 

Dès lors qu’il n’y a plus de « Parti de la classe ouvrière », phare éduquant, fédérant et guidant les « masses », à « l’avant-garde du progrès », l’errance individuelle s’instaure, vite aimantée par quiconque joue sans vergogne sur les ignorances, les inquiétudes réelles, et le dégoût provoqué par de nombreuses « affaires » (Strauss-Kahn, Sarkozy et consorts, Cahuzac, Fillon…). Le FN y excelle.

Le PC avait une clientèle fidèle, une masse de croyants se renforçant mutuellement, pression de conformité aidant, qui votaient à l’unisson quasiment par tradition, qui défendaient une éthique particulière. Tel n’est pas le cas du FN dont la clientèle semble plus volatile, il n’en demeure pas moins que la tectonique de la dérive à droite parait engagée durablement, prenons en pour preuve la surenchère permanente des partis de droite soucieux de rameuter leur clientèle. Ce qui demeure d’une gauche essoufflée, amoindrie, dévalorisée, émiettée, peine désormais gravement à se faire entendre.

Il n’est pas étonnant que face à un tel paysage politique le nombre des abstentions progresse. Expression sans doute pour une large part de lassitude, dégoût, opposition déterminée à un système décrié, à bout de souffle.

 

Le système éducatif d’Etat dit Education Nationale, Educastration Nationale devrait-on dire plutôt, totalement défaillant, n’ayant pour seul souci que de maintenir les choses en l’état, toute possibilité de Contre-Pouvoir étant jugulée par les gardiens des institutions en place (refus du Référendum d’initiative populaire, sabotage par la non information de l’organisation d’un Référendum d’Initiative Partagée relatif à la privatisation de l’Aéroport de Paris), le Parti guide auquel donner la main, dictant les consignes à suivre, ayant disparu, il est normal que, quelles que soient les contradictions et les contre-performances télévisuelles vite oubliées, la dénonciation des magouilles imputée à un acharnement des adversaires, l’imprécateur historique en permanence aux aguets fasse une bonne récolte.

Seule différence avec l’ère antérieure, alors que les ouvriers étaient fiers de leur appartenance à un PC incarnant l’aristocratie des travailleurs, le vote pour le FN ou sa réincarnation est plutôt passé sous silence.

 

A moins d’imprévisibles prises de conscience, telles que des mouvements de type Gilets Jaunes à indice G pourraient sans doute le permettre, ce que la montée de l’autoritarisme rend de plus en plus problématique, pas plus que  pour l’avenir de la vie sur la planète, l’avenir politique et social envisageable n’est rassurant.

Que Faire ? demandait Lénine. Je ne sais pas, ce que je sais c’est que se taire serait hautement coupable. Je me dois à mes petits-enfants et arrière-petits-enfants, ainsi qu’à leurs congénères, d’où qu’ils soient, quels qu’ils soient. Voilà pourquoi malgré les embarras physiques liés à l’âge je persiste à m’écrier. Ce qui relève d’ailleurs d’une bonne hygiène de vie, ainsi qu’aurait pu le déclarer Voltaire en son temps.

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- Ils vont bien, merci

4 Août 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Climat, pollution, biodiversité, Cynthia Fleury, Sartre, anthropocène, Rousseau, Voltaire, Zola, Ferré, Sweig, Benjamon, #W Benjamin

Cyclones et tsunamis s’enchainent en Amérique et en Asie, des incendies gigantesques ravagent la Sibérie, ainsi que la Floride, 21° centigrades sont relevés au Pôle, des canicules se succèdent en Europe, des espèces végétales et animales (mammifères, insectes, poissons…) disparaissent comme jamais, les océans sont transformés en décharges sauvages d’emballages en plastique, la déforestation défigure l’Amazonie, l’atmosphère est jonché de débris satellitaires, les déchets nucléaires sont enfouis à la va-vite ou exportés en catimini vers les pays les plus pauvres, la calotte glacière diminue à vue d’œil, le permafrost dégèle libérant virus, mercure, dioxyde de carbone et méthane, l’Afrique est ravagée par l’extraction des terres rares, l’acharnement pétrolier demeure, chaque année les ressources vivrières globales disponibles diminuent, l’agro-alimentaire industriel dénature les productions agricoles, les sols s’appauvrissent à force de chimie destructrice et de bétonisation, etc.

Tout cela est su, tout cela est globalement tu ou soigneusement dissimulé, tandis que quelques voix s’époumonent à prêcher dans le désert.

L’accent porte en priorité sur des données factuelles : les foucades de tel ou tel dirigeant politique souvent dément doublé d’un menteur effronté, qui jamais pourtant n’a pris le pouvoir de force, les atteintes aux libertés élémentaires, l’indifférence aux détresses humaines, les dérives totalitaires de nombreux Etats, les affaires frauduleuses, l’accaparement des richesses, les égoïsmes privés ou nationaux, la mise à sac réglée des ressources, la dénaturation de tel lieu en particulier, la ségrégation, les poussées de violence, les privilèges, la fourberie des ententes économiques et des accords commerciaux, la mascarade des Conférences internationales sur le climat ou les règlements financiers, les alliances politiques de circonstance, la médiocrité des dominants irresponsables de tous niveaux, zizanies à gauche, errements à droite, etc.

 

Ces données, pour extrêmement importantes qu’elles soient, ne sont jamais qu’anecdotes par rapport au sujet essentiel : la disparition progressive accélérée des conditions nécessaires à la permanence de la vie sur la planète.

 

- Allo, comment vos enfants vont-ils, et vous ?

- Ils sont en vacances, à la plage ; ils vont bien, merci ! Tout le monde va très bien.

 

Marx souligne au mitan du 19e siècle le manque de soin auquel les individus se soumettent dès lors que les valeurs du respect le plus élémentaires disparaissent, « l’homme retourne à sa tanière, mais elle est empuantie par le souffle pestilentiel et méphitique de la civilisation… »

« Quand la civilisation n’est pas soin, elle n’est rien », écrit Cynthia Fleury. Rien à voir évidemment avec l’idiotie de la « société du care » vantée par une ex-ministre socialiste en mal de slogan.

Jean-Paul Sartre l’affirme dans un texte de 1945 « L’homme … n’est d’abord rien …il sera tel qu’il se sera fait … l’homme est responsable de tous les hommes … notre responsabilité est beaucoup plus grande que nous ne pourrions le supposer, car elle engage l’humanité entière.»

Sartre qu’il est devenu de bon ton de vouer aux gémonies, ses erreurs politiques ne comptent pas pour rien il est  vrai, mais qui m’a personnellement maçonné à l’adolescence, m’inculquant la question éthique de la responsabilité individuelle face au fonctionnement du Monde et au devenir personnel. C’est en contribuant à la marche du Monde par son action que l’homme révèle son humanité, ai-je alors compris. A ce titre, chacun à son niveau façonne son environnement. Il y a là présence au monde et aux autres, juste à l’opposé de l’individualisme forcené et de la réussite personnelle, quel qu’en soit le prix social. Juste à l’opposé du modèle dominant conduisant le Monde à sa perte.

Retenons et méditons cette phrase à propos de Jean Genêt : « l’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. »

Ne surtout pas se dessaisir de sa faculté de jugement, à peine de risquer l’uniformité  robotisée des zombies, et la perte de toute humanité.

 

La dépréciation du langage à laquelle nous sommes confrontés en permanence, langue de bois, mensonges, contre-vérités, reniements, entraîne ipso facto un étiolement destructeur de la faculté de penser. L’Etat à court d’idées, seulement préoccupé de garantir les privilèges de ceux qui le soutiennent, y trouve son compte à très court terme. Réifiés, les citoyens rejettent l’engagement dans le système politique existant. Le risque de favoriser l’éclosion des extrémismes radicaux est entier. Il est parfois instrumentalisé.

Mai 68 voulait l’imagination au pouvoir, nous en avons rarement été aussi loin. La notion de rapport au monde a cédé le pas aux égoïsmes nationaux, la pression du « toujours plus » aidant. Il serait grand temps de tenter de réévaluer les dynamiques de création et d’innovation, sachant que le retour à un état antérieur est une illusion démobilisatrice dont il convient de se départir. Se soigner pour guérir n’est jamais synonyme de retour au statut quo ante.

 

L’anthropocène, période actuelle où l’influence de l’homme sur les systèmes naturels est décisive, nous oblige à repenser notre rapport à l’Univers ainsi que nos modes de vie.  Il s’agit de faire et non plus de bavasser.

La pédagogie de chacun des aspects de l’éducation, la pédagogie de la vie en société et en relation avec la nature, sont totalement à repenser. Le ravalement de l’existant à coup de « réformes » ne peut désormais rien être de plus qu’emplâtre sur jambe de bois, foire aux illusions. Remettre progressivement les individus en capacité de penser leur rapport à eux-mêmes comme au Monde, voilà un objectif majeur.

Tout est à remettre à plat, tout est à réinventer, aucun modèle du passé ne vaut plus. Aucun compromis n’est désormais envisageable. Il ne s’agit pas de faire du passé table rase, mais bien au contraire de s’en inspirer pour un retour radical aux sources.

Les malades sociaux culturels que nous sommes doivent pouvoir trouver les moyens de surpasser leur maladie. C’est notamment en cela que le mouvement des gilets jaunes mérite d’être examiné et pris en compte.

Soigner les citoyens passe par un traitement thérapeutique intense d’institutions pathogènes. La démocratie, si elle est envisageable, ne peut se concevoir que dans un rapport équilibré entre Savoir, recherche et exigence de vérité, et Pouvoir.

Etat d’exception, état d’urgence, recours aux ordonnances, nient à l’évidence l’Etat de droit et las valeurs qui le fondent. A ce titre, le droit d’enquête permanente de la presse ne saurait se trouver mis en cause. La notion de Contre-pouvoir est essentielle.

 

- Allo, comment vos enfants vont-ils, et vous ?

- Ils sont en vacances, à la plage ; ils vont bien, merci ! Tout le monde va très bien.

 

 Comment se fait-il, comment se peut-il, que si nombreux soient encore ceux qui refusent les évidences, refusent d’admettre la réalité, regardent toujours à côté ? La peur de la vérité, la peur de la confrontation avec soi-même, la frayeur de la découverte d’un bouleversant produit de pensée comme le fut la découverte des crimes staliniens pour les croyants endoctrinés, la lâcheté, le besoin irrépressible de conviction et de référence immédiate, la fascination de la catastrophe imminente, suffisent-ils à expliquer ce déni permanent, cette complicité objective avec le mensonge omni présent, cette totale surdité au désastre ?

 

Ce n’est pas, ce n’est plus, de colère qu’il s’agit, mais de honte et d‘horreur, voire de désespoir.

Villon (Balade des pendus), La Fontaine (Les animaux malades de la peste), Molière (Tartuffe), Rousseau (Discours sur l’inégalité), Voltaire (Traité sur la tolérance), Hugo (Les châtiments), Zola semeur d’orages (J’accuse), Léo Ferré (Chants de la fureur), René Dumont (combat pour l’écologie), et combien d’autres. Les témoins lucides, imprécateurs parfois véhéments, parlent de tout temps dans le vide de l’indifférence ou du mépris. Ils n’en demeurent pas moins indispensables.

Quand une avancée se produit, elle est bientôt récupérée par les forces conservatrices. Le pas du pèlerin, un pas en avant, deux pas en arrière, s’impose au fil du temps.

Il est tard, sans doute beaucoup trop tard, nous laissons lâchement à nos enfants le soin de protester, alors que la révolte devrait gronder partout.

 

Horrible, insupportable. A hurler de détresse !

Partagé entre la prudente retenue de Montaigne et le désespoir de Stefan Zweig ou de Walter Benjamin.

 

Tout va très bien, Madame la Marquise

Tout va très bien, tout va très bien.

(Ray Ventura 1935)


La rédaction de cet article est consécutive à la lecture d’un texte de Cynthia Fleury, « Le soin est un humanisme » (Tracts, Gallimard, n°6, mai 2019, 48 p., 3,90 €

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Naples et le monde de l’édition

30 Juillet 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Editions La Tempête, Naples, Walter Benjamin, Alfred Sihn-Rethel

 

Dans le monde de l’édition, mis à part GalliGraSeuil et quelques autres  grosses pointures, il existe de nombreux petits éditeurs curieux, besogneux, amoureux des beaux papiers, soucieux de mises en page de qualité, d’un choix de caractères harmonieux, bref amoureux de leur travail. Ils sont répartis sur l’ensemble du territoire, parfois en des lieux un peu reculés.

Parallèlement, des libraires curieux, audacieux, entreprenants, luttent pour survivre et continuer à proposer à leur public des ouvrages hors des sentiers labellisés par Lemarché. Il convient bien sûr de les encourager, de les accompagner, d’interroger leurs propositions. Sachant que tout ce qui est proposé par ailleurs n’est pas à jeter systématiquement pour autant. Simple méfiance à l’égard des têtes de gondoles et du « vu à la télé ».

 

Les Editions La Tempête, fondées en 2015 à Bordeaux, se consacrent surtout à la recherche et à la publication de textes à caractère philosophique ou bien relatifs à l’histoire politique. Si leur catalogue est encore peu fourni, il est prometteur.  Y figurent entre autres les noms de George Lukàcs, René Daumal, Simone Weil. Leurs livraisons sont soignées, d’une qualité certaine.

En décembre 2018, des textes de Walter Benjamin, et d’Alfred Sohn-Rethel, ont fait l’objet d’un recueil intitulé Sur Naples (116 p., 10€).

De Benjamin, outre ses écrits sur l’art, on connaît bien ses flâneries urbaines parisiennes, les célèbres Passages. Arpenter la ville, la pratiquer, est pour lui l’occasion de réflexions esthétiques, sociologiques et littéraires. La ville est un support de sa pensée.

Les textes retenus par La Tempête rappellent que Naples fut aussi l’objet des réflexions de Benjamin. Nous sommes confrontés, en 1924-26, à une ville grouillante, inquiétante, excessive, à coup sûr très surprenante et à nulle autre pareille. Religion, religiosité, totale porosité des mœurs et du bâti, ville capable de dissoudre toutes les convictions, tous les a priori, de brouiller tous les repères, où le spectaculaire est permanent. Naples où on n’a vraiment pas le temps de s’intéresser à ce que devient le Vésuve. Naples où les jours de fête et le quotidien s’entrelacent en permanence. Naples où la Camorra est omni présente. Naples peut-être impossible à appréhender.

Alfred Sohn-Rethel, quant à lui, nous rapporte notamment avec beaucoup d’humour combien la perfection technique et les apparences soignées d’un objet quelconque sont parfaitement incompatibles avec l’esprit napolitain. Le rapport permanent avec la technique est si incongru que seul le cassé représente l’idéal propre à faire éclater l’ingéniosité de chacun pour que ça marche, vaille que vaille. Un objet neuf en bon état est tout simplement inconcevable ici, presque attentatoire. La modernité ?

(Deux courts séjours à Naples lors desquels il m’est apparu qu’un véhicule intact relève de l’insulte au génie des lieux, me font penser que les choses n’ont guère changé depuis lors.)

Il est aussi question d’une ascension  nocturne du Vésuve et d’un blocage total d’une des artères principales de la ville, dû au mauvais vouloir d’un bourricot refusant de tirer la charrette à laquelle il était attelé. Occasion pour une foule hurlante de retrouver ses origines rurales en essayant divers stratagèmes pour convaincre l’animal le plus buté qu’il se puisse rencontrer.

Nous avons en permanence le choix entre l’agro-alimentaire, la néfaste food, et le marché paysan ou le rayon « bio ». De même, il nous appartient de réapprendre la saveur du goût, de nous défier des grandes surfaces à prétention culturelle, et de scruter le rayon édition et culture alternatives de notre libraire, là où se trouvent des produits de pensée amoureusement accueillis.

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Une Odyssée

24 Juillet 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Daniel Mendelsphn, Odyssée, Homère, Guerre de Troie, Ithaque, Télémaque, Bruegel, Chute d'Icare, Dédale, linguistique, #Daniel Mendelsohn

L’auteur, Daniel Mendelsohn, est un universitaire américain, helléniste distingué. Son livre s‘intitule Une Odyssée, un père, un fils, une épopée (Flammarion 2017 ;  J’AI LU déc. 2018). 

Il nous fait parcourir en quelques 480 pages souvent envoutantes son Odyssée personnelle à la recherche de son père, mathématicien extrêmement rigoureux, dénué de toute délicatesse.

Un séminaire consacré à Homère et l’Odyssée destiné à des étudiants de licence, auquel son père lui demande d’assister fournit l’occasion  rêvée d’une exploration de la difficile relation père-fils.

S’en suit une très fine analyse littéraire aux riches prolongements autobiographiques. A mesure qu’avance l’étude du texte grec, s’enrichit le questionnement parallèle de la relation Mendelsohn Sr et Jr.

Ulysse est le père de Télémaque, Guerre de Troie suivie de dix ans d’errance ne leur ont pas permis de se rencontrer avant le retour à Ithaque. La relation entre Jay Mendelsohn et son fils Dan est médiocre, insatisfaisante, bourrée d’inconnues. Parviendront-ils à se trouver, à s’éclairer l’un l’autre ? La quête revêt des aspects parfois bouleversants. Une croisière ensemble « sur les traces d’Ulysse », puis la fin de vie de Jay, apporteront un apaisement relatif, mais demeurera la question universelle : que sait-on jamais vraiment de ses origines, comme de ses géniteurs ?

Daniel Mendelsohn prend appui sur La chute d’Icare peinte par Bruegel, pour souligner "l’écueil qui consiste à prendre le premier plan pour l’ensemble du tableau ».

Ce tableau illustre un autre drame mythique de la relation père-fils : Icare ignore délibérément les sages conseils de son père Dédale, il en paie le prix fort.

Notre attention est attirée par Bruegel sur la nécessaire humilité tenant à la prise en considération de ce qui nous échappe lorsque nous sommes trop pris par nos visions premières. Le détail qui donne son nom à l’œuvre, des jambes qui s’agitent à la surface de l’eau, n’est perceptible qu’après coup.

Voilà peut-être ce qui rend aussi fascinant cet ouvrage plutôt insolite.

Autre intérêt non négligeable du livre : le savant décorticage des étymologies, donc des sens, et des significations.

D’où viennent les mots, les expressions, de quelles racines se composent-ils, comment s’enrichissent-ils en se modifiant, en s’ajoutant préfixes et suffixes. C’est absolument passionnant et donnerait envie d’entreprendre des études pointues de linguistique.

Quelques exemples picorés au hasard :

- Voyage, ancien français voiage, viaticum latin, comprenant via, la route, le viatique étant ce qu’on emporte pour la route.

- Journey (angl.), vieux français jornée, diarium latin, étape quotidienne, dies latin > un long trajet.

- Travel (angl.), travail, effort laborieux ou douloureux, tripalium latin, instrument de torture.

- Odyssey (angl.), odyssée, grec odysseia, distance, émotion, difficulté, danger.

Odysseia > Odysseus (nom propre) > latin Ulysse. Odysseus, Ulysse, l’homme de douleur.

Ce qui se cache derrière les mots.

Ce que parler veut dire.

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Rose, 14 juillet

18 Juillet 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #14 juillet, Bsilique Saint-Denis, Boris Vian

14 juillet 2019.

Quelques « grands » de ce monde, décideurs visionnaires, conducteurs de foules, pédagogues avertis, sont disposés sur des gradins place de la Concorde, à Paris, comme l’aurait fait un pépiniériste pour des plantes arbustives soigneusement rempotées le matin même. Bientôt le Président de la République engoncé dans un sourire crispé descendra de son command car pour se joindre à eux et ordonner le défilé d’un hochement de tête. Rituel intangible, la République s’autocélébre militairement. La fête nationale est sanglée, bottée, casquée, armée de pied en cap. Elle marche au pas cadencé.

Tout en haut des Champs-Elysées, une tentative de contestation pacifique est rapidement étouffée par de vaillantes « forces de l’ordre » méritantes, remarquables de rigueur et d’efficacité. Le laisser aller de la différence de points de vue ne se saurait pas plus admettre en ce jour solennel qu’en quelques autres. Il s’agit d’honorer le culte de la Nation et de souhaiter une harmonisation de l’Europe.  Ni le faïençage des fêlures, ni les craquelures, ne doivent apparaître. Tous unis par un regard univoque dans la même direction ! C’est beau, c’est vraiment beau, même si ça ne trompe pas grand monde.

 

A quelques encablures, à Saint-Denis, où se trouve la nécropole royale fleuron de l’Ancien Régime, vient de naître ma seconde arrière-petite-fille. La conjonction date et lieu annonce-t-elle un comportement équilibré à prévoir, ou bien n’est-elle que le fait d’un hasard malin ?

Quoi qu’il en soit :

Mesdames et Messieurs que l’on nomme grands,

je vous fais une lettre  

que vous lirez peut-être,

pour vous demander compte de l’avenir que vous préparez à tout ce petit monde qui vous survivra sans doute, malgré votre désinvolture, votre avidité, vos manques de courage, et vos innombrables mensonges.

Vous êtes les traitres, les déserteurs.

Je vous le confirme, ne comptez plus sur moi pour valider votre existence  par quelque vote que ce soit.

Que sera le monde, que seront les conditions de vie sur la planète dans cinquante ans, quand vous aurez disparus après avoir engendré des monstres à votre image ?

Vous ne vous en souciez guère, c’est évident, l’échéance est trop lointaine, elle dépasse le terme d’une réélection. Elle dépasse votre entendement. Mais comme malgré tout vous sentez comme une gêne légère, à peine un tout petit caillou dans la chaussure, vous criminalisez les empêcheurs de ronronner de concert. C’est tellement plus simple, et puis, de toute façon, il est à coup à peu près sûr déjà trop tard.

 

Malgré tout, je viens d’écrire à Rose, ainsi l’ont prénommée ses parents, la gorge nouée, pour lui souhaiter la bienvenue…

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Dans la lumière des peintres

10 Juillet 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Fondation Maeght, art du 20e siècle, Aimé et Marguerite Maeght, Adrien Maeght, Maison de la Pensée française, marché de l'art contemporain

Dans la lumière des peintres, une vie avec Bonnard, Matisse, Miró, Chagall… s’intitule le livre d’Adrien Maeght tout juste publié chez JC Lattès (juin 2019, 445 p.).

Adrien, né le 17 mars 1930, est le fils d’Aimé et Marguerite Maeght, les créateurs de la Fondation éponyme à Saint-Paul de Vence, première en Europe dédiée à l’art contemporain, universellement connue.

Au fil des pages, l’auteur relate le parcours entamé très jeune au contact des principaux maitres de l’art du XXe siècle. On y croise Pierre Bonnard, Henri Matisse, Georges Braque, Alberto Giacometti, Raoul Ubac, Fernand Léger, Marc Chagall, Joan Miró, Alexander Calder, et bien d’autres, artistes ou écrivains, tels Jacques Prévert ou Pierre Reverdy, Yves Montand, Ella Fitzgerald ou Duke Ellington.

Nous voyons le fils de ce couple exceptionnel se construire peu à peu, s’efforcer de trouver sa voie propre, en dépit de relations tumultueuses avec son père, et prendre appui sur l’exemple maternel. Autodidacte comme son père, Adrien Maeght deviendra éditeur, imprimeur, collectionneur et galeriste lui-même. Il s’efforcera toujours d’agir en complément fidèle des activités parentales avec lesquelles il se tiendra de rivaliser, malgré les difficultés relationnelles père-fils. « Au nom du père », un sous-titre possible…

Les artistes assidument fréquentés deviendront rapidement ses maitres à penser, ses références intellectuelles et morales essentielles. Des amis vigilants porteurs de respect mutuel.

En parallèle avec les deux galeries parisiennes, rive droite et rive gauche, nous assistons à la naissance et au développement des prestigieuses éditions Maeght, revues, catalogues, livres de bibliophilie.

L’époque couverte correspond en gros à la période d’initiation et de confirmation que j’ai personnellement parcourue. Bien des évocations réveillent des souvenirs ardents. Une référence à la Maison de la Pensée française, située dès l’après-guerre dans le quartier de l’Elysée à Paris, me rappelle l’hommage ultime à Paul Eluard où j’ai côtoyé Pierre Seghers, ainsi que l’exposition des Bâtisseurs de Fernand Léger. Période de découvertes et de maturation personnelle.

Inaugurée le 28 juillet 1964 à Saint-Paul-de-Vence, la Fondation Maeght me fut des décennies durant un lieu culte de référence absolue, en quelque sorte un lieu d’apprentissage. Devenu un temps membre de l’association des amis, j’ai eu le privilège de participer à des visites remarquablement commentées par Jean-Louis Prat, comme d’assister à de prestigieux concerts dans la cour Giacometti. J’ai souvent emmené mes enfants dans ce lieu. Ma dernière fille a grandi en gambadant dans le labyrinthe Miró. Elle s’en souvient et se propose de bientôt le faire découvrir à sa propre fille. Lieu magique, lieu vivant, creuset décisif. C’est sans doute à partir de là que j’ai puisé la naïveté et la force qui m’ont permis de nouer des relations essentielles avec les artistes auxquels je tiens toujours.

La lecture de cet ouvrage irrigue et rafraichit l’esprit comme l’eau qui anime la fontaine de Pol Bury dans le jardin.

Dès le préambule, l’auteur expose ses intentions. À la fin de l’ouvrage, il affine les remarques et les enseignements de son existence. Des citations s’imposent tant l’évidence des propos me parait indiscutable.

Préambule

« Dès mes premiers jours, j’ai baigné dans cette exceptionnelle aventure. D’abord assistant, puis imprimeur, galeriste, éditeur, marchand et finalement héritier de cette épopée, ami et compagnon de maîtres de l’art moderne et contemporain (…) Je veux (…) raconter ce que j’ai vécu, ce que j’ai vu et entendu, ce que j’ai aimé, ce que j’ai retenu, moi, l’autodidacte ayant grandi dans les pas de ces géants (…), leurs preuves d’amitié et l’envers inévitable, les sentiment d’angoisse et les crises de jalousie. Tous les peintres qui sont entrés dans la famille Maeght ont toujours souligné à quel point l’art et l’amour étaient indissociables, que leurs explorations artistiques n’étaient au fond qu’une recherche sur les secrets de l’existence. »

Puis, pour conclure

« J’apprécie les leçons des historiens de l’art (…) mais je ressens un tableau à travers mes sensations physiques. Je vis l’art avec l’âme, je suis quelqu’un qui considère que les objets ont leur poésie propre.

(…) je crains que l’histoire de l’art ne se souvienne guère de (….) ceux qui répètent les ready made, satisfaisant les envies des nouveaux collectionneurs vierges d’une vraie connaissance, d’une vraie expérience de l’art. (…) Tout concourt aujourd’hui à réduire l’incertitude de l’art : l’importance grandissante des objets dans nos sociétés, cette part envahissante du commerce, du business. (…)

Je n’aime pas du tout qu’une œuvre soit liée à son époque car si cette œuvre est forte, elle échappe à son temps. (…) Je ne m’autorise que des comptes rendus d’émotions et je tiens compte aussi des évolutions de ma vie et de ma pensée. (…)

L’art, pour moi, c’est d’abord un geste (…) Le geste artistique n’est jamais terminé (exemple de Pierre Bonnard qui retouchait ses tableaux jusque sur le lieu de leur exposition).

… la peinture en tant que geste (construit) un monde inédit, mouvant, mystérieux. Un monde sans cesse recommencé aussi bien par l’artiste qui le fait que par tous ceux qui regardent. (…)

L’important est moins de posséder que de découvrir. (…)

Je sais que la spéculation artistique a toujours existé, mais les proportions atteintes aujourd’hui me paraissent effrayantes. »

 

Ce livre est précieux en ce qu’il expose à quel point l’engagement passionné pour l’Art peut être moteur. Combien montrer, rendre accessible, faire connaitre, susciter le débat, sont des leviers essentiels à une société policée, face à l’arrogance du « Marché-de-l’Art-Contemporain », trivial, gadgétisé et impérial.

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