Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
Articles récents

A Montjustin, entre Apt et Forcalquier, un lieu exemplaire à découvrir

3 Février 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Culture alternative ; Luberon ;, #Pays de Forcalquier

A mi chemin entre Apt et Forcalquier, Montjustin est un village de Haute-Provence, célèbre surtout grâce au prestige de ses habitants ou de ses illustres visiteurs. Le poète Lucien Jacques, le peintre Serge Fiorio, le photographe Henri Cartier-Bresson, y ont vécu et y ont laissé des traces. Jean Giono, le voisin de Manosque, amoureux du lieu, contribua à son renouveau.

Depuis, ce minuscule village demeure un de ces foyers culturels qui ponctuent la Haute-Provence, dont le pays de Forcalquier constitue un épicentre.

C’est là qu’en octobre 2012 l’association Montjustin à dos d’éléphant (à dos d’éléphant parce qu’un certain Hannibal serait passé par là, il y a déjà quelque temps) a inauguré L’Ecole Buissonnière, un café-restaurant associatif à vocation culturelle. Des expositions, des soirées littéraires ou musicales, ainsi que des rencontres-débats sur les enjeux de la région y sont régulièrement organisées.

Accroché au Luberon, l’endroit est splendide, la promenade remarquable et la table aussi réjouissante que l’accueil de la maîtresse des lieux, jeune femme résolue.

Nous avons là un exemple vrai de ce que peut la volonté de résistance de personnes déterminées à ne pas se laisser détruire par le système dominant actuel.

Nombreux sont aujourd’hui ceux qui refusent de sonner désespérément à la porte des entreprises publiques ou privées décidant souverainement du sort de chacun. Ils récusent bec et ongles l’alternative portion congrue ou consentement à l’obscénité du chômage récurrent.

Tournant délibérément le dos à la recherche d’un emploi aussi hypothétique que précaire, ceux-là se débrouillent. Qu’est-ce à dire ? Ils ont appris au fil du temps à rejeter l’illusion d’une stabilité qu’ils n’ont jamais connue ou bien qu’ils ont appris à détester tant elle requiert d’abandon de soi. Et pourtant, ils vivent ! Certes pas dans l’opulence et la tranquillité, mais ils vivent solides et confiants, en accord avec eux-mêmes, ce qui vaut tout aussi bien. Chacun d’entre eux est une graine qui lève. La notion de solidarité, totalement obsolète par ailleurs, leur est fondamentale. Porteurs de l’idée qu’un autre monde est possible, ils retournent aux principes de base et refusent l’apparence des illusions. Ils savent faire l’économie du superflu, ce qui les rend souvent radicaux. Ils avancent patiemment leurs pions.

Où les rencontrons-nous ? Souvent diplômés, détenteurs d’un solide cursus universitaire, d’origines très diverses (les reconversions sont fréquentes), ils essaiment surtout dans les milieux afférents à la culture, ceux de la production agricole ou de l’artisanat.

Leur talent principal réside dans le tissage méticuleux de relation périphériques et de mise en réseaux alternatifs. Ils se passent des institutions dont ils savent qu’ils n’ont rien à attendre. Ils prennent les discours et les promesses pour ce qu’ils sont, des miroirs aux alouettes. Ils savent que l’on ne peut compter que sur soi et sur ses semblables. Ce sont toujours des histoires de personnes à la rencontre d’elles-mêmes et des autres. Dénués d’agressivité à l’égard des gens de pouvoir, ils se contentent de les ignorer, arme beaucoup plus subtile et redoutable à la longue. Ils ont compris que s’attaquer directement au pouvoir n’a pour seul effet que de le renforcer dans son existant.

C’est sans doute comme cela que des voies nouvelles peuvent s’élaborer et que des expériences originales peuvent voir le jour.

L’Ecole Buissonnière, à Montjustin, est l’un de ces précieux ilots de résistance qu’il faut faire connaître, qu’il faut fréquenter, meilleure façon de les aider.

L'Ecole Buissonnière - ecolebuissonniere-montjustin.over-blog.com - 04 13 37 06 00

Café, table ouverte, chambre d'hôte, lieu de convivialité, d'animation et de programmation culturelle de l'association "Montjustin à dos d'éléphant".

Lire la suite

Marseille-Provence Capitale de la Culture 2013 – Dernier acte : l’Opéra noir

13 Janvier 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Après bien des péripéties et de nombreux aléas qui ont failli lui être fatals, L’Opéra noir, sculpture urbaine de Christophe Berdaguer et Marie Péjus, vient d’être inauguré le 10 janvier, en présence d’une très nombreuse assistance.

Il aura fallu la volonté farouche d’un petit groupe de commerçants de l’association Marseille Centre pour que cette réalisation existe, contre vents et marées. Témoins des livraisons de décors, dégustateurs permanents de vocalises lancées à la volée, ces commerçants ont souhaité apporter une dimension nouvelle à la place Lulli, située juste derrière l’Opéra. Cette place assez ingrate est née de la déflagration d’une bombe larguée lors de la deuxième guerre mondiale. Longtemps parking, elle a fait l’objet d’une amorce de requalification en 2010. Trois ans de réflexion et de négociations ont été nécessaires pour qu’aboutisse le projet Opéra noir.

Comment mettre cette place en résonance avec l’Opéra voisin se demandèrent à l’origine les intéressés soucieux d’illustrer leur quartier. Un heureux hasard voulut qu’ils rencontrent la médiatrice culturelle de la Fondation de France. Celle-ci a fait inscrire leur désir dans le cadre des actions « Nouveaux Commanditaires », dont j’ai présenté le principe de fonctionnement il y a tout juste un an dans ce blogue (cf. Brèves 10 – Désir d’art – 20 janvier 2013).

Rappelons l’essentiel à ce sujet.

Au lieu d’imposer une décision venue d’en haut, il s’agit de faire émerger des attentes d’aménagement de l’espace public ou de lieux de vie en termes de questionnement artistique partagé, toutes disciplines confondues. Autrement dit à la verticalité de l’autorité institutionnelle est substituée l’horizontalité démocratique d’un projet à élaborer par un groupe de personnes devenant maître d’ouvrage potentiel. C’est la Fondation de France (institution de droit privé vouée au mécénat, distributrice de moyens privés, regroupant un ensemble de fondations agrées par elle) qui approuve la demande et accompagne son cheminement. C’est elle également qui contribue aux négociations avec les interlocuteurs publics et privés dont l’engagement administratif et financier va permettre la mise en œuvre du projet. On comprend vite les réticences qu’une telle démarche peut susciter chez les détenteurs officiels du Pouvoir, peu enclins à voir naître des initiatives hors de leur emprise (ils craignent évidemment que ne leur échappe la pratique des combines et des favoritismes que permet la commande publique).

L’histoire de ce projet qui a bien failli capoter confirme cette évidence. Alors que des fonds publics ont abondamment été distribués à des budgétivores horsains tout au long de l’année capitale, les collectivités publiques ne se sont résolues à participer qu’in extremis, tandis que deux fondations agrées avaient rapidement manifesté leur soutien. Alors que cette œuvre est la seule installée en son sein, rien ne dit à ce jour que la Ville de Marseille acceptera d’en assurer l’entretien et le suivi. L’Opéra noir est actuellement dans une situation précaire, sa pérennité n’est pas certaine.

L’administration publique est experte dans l’exercice de l’ignorance des ressources et des énergies créatives locales, l’année 2013 l’a abondamment démontré.

Nous avons là, en plein cœur de ville, une sculpture pénétrable bien dimensionnée, une sorte de bayadère architecturale se jouant de l’austérité de son environnement immédiat. L’évocation de Gaudi vient à l’esprit, ce qui ne peut que réjouir. Fantaisie et onirisme sont à disposition de qui veut s’en saisir. Comme par magie, le domaine public peut redevenir aimable. Passant à Marseille, ne manquez pas d'y faire un tour. (Rappel : Place Lulli, juste derrière l'Opéra, métro Vieux Port.)

Le passant est incité à goûter un instant la volupté de formes en mouvement et à découvrir l’espace sonore insoupçonné de la vie intime de l’Opéra voisin. Inspiré de celui, monumental, du haut de la Canebière, ce kiosque recueille en effet les bruits provenant de l’Opéra, filtrés, distordus, remixés, transmis en temps réel, par un dispositif conçu par le centre national de création musicale de Marseille, GMEM, qui diffuse ainsi une composition aléatoire dans le sillage de John Cage.

Nous avons désormais au cœur de la cité, deux lieux totalement différents, sans commune mesure, reliés cependant par leur puissance d’attraction : le MuCEM devenu immédiatement l’incontournable paseo marseillais, et l’Opéra noir de la place Lulli, susceptible de devenir la ponctuation spirituelle d’un quartier très animé. 2014 nous dira ce qu’il en sera de la capacité des officiels à se saisir de ce cadeau fait à la ville.

Lire la suite

Une lecture sélective du Monde Diplomatique de janvier 2014

3 Janvier 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #PS ; Gauche ; Décentralisation ;, #Contrôle sécuritaire ;, #Libéralisme économique ;, #Vidéo surveillance ; Biométrie ; Démocratie

Trois articles, au moins, justifient une lecture attentive de la livraison de ce mois de janvier du Monde Diplomatique.

1 – Impuissance politique en France – Le temps des jacqueries, par Serge Halimi

L’article prend appui sur une citation de François Hollande (in Devoirs de vérité, Stock, 2006) : « C’est François Mitterrand – avec Pierre Bérégovoy – qui a déréglementé l’économie française et l’a largement ouverte à toutes les formes de concurrence. C’est Jacques Delors qui a été, à Paris comme à Bruxelles, l’un des bâtisseurs de l’Europe monétaire avec les évolutions politiques qu’elle impliquait sur le plan des politiques macroéconomiques. C’est Lionel Jospin qui a engagé les regroupements industriels les plus innovants, quitte à ouvrir le capital d’entreprises publiques. Ce qui lui fut reproché. Cessons donc de revêtir des oripeaux idéologiques qui ne trompent personne. »

Tout est dit de l’abandon de pouvoir sur les orientations essentielles du pays. Comment s’étonner dès lors du désintérêt et de la rage montante des Français vis-à-vis des bonimenteurs apparemment rivaux, mais complices de fait, qui monopolisent la vie politique ? Les jacqueries ne peuvent que se multiplier.

Patrons « pigeons », traditionalistes de la « Manif pour tous », « bonnets rouges » bretons, le tout en moins de dix-huit mois (belle performance), souligne l’auteur.

Après une pique acérée sur les délires éditoriaux du Figaro (citations probantes à l’appui), alors que le gouvernement Ayrault mène une sorte de surenchère par rapport aux gesticulations de J-F Copé, il fustige la gauche qui a depuis longtemps rendu les armes. « Avec M. Hollande … rien d’autre qu’un discours de comptable (…) quand le seul progrès escompté consiste à dépenser moins que la droite, la gauche est morte … (et) Le Front National s’engouffre dans cette panne d’espoir. »

Le dernier mot est emprunté à Benoît Hamon, qui peu avant de devenir ministre résumait « le dilemme de la gauche : combattre ou trahir » (in B. Hamont – Tournons la page. Reprenons la marche du progrès social – Flammarion, 2011).

L’auteur constate que le gouvernement auquel participe M. Hamon ne combat pas…

2 – Rendez-vous manqué de la gauche et de la politique locale, par Fabien Desage et David Guéranger

La décentralisation se révèle insensible aux alternances politiques. La professionnalisation du métier politique largement fondé sur les débouchés offerts localement engendre ce phénomène. D’où des carrières qui offrent la possibilité de cumuler et d’enchaîner mandats locaux et nationaux, moyen efficace pour les élus de neutraliser les projets ou les dispositions qu’ils estiment menaçants pour leurs intérêts personnels.

Les réformes de décentralisation se jouent essentiellement sur fond de compromis entre les intérêts catégoriels des professionnels de la politique. Ce qui explique la similitude des programmes d’action publique urbaine, indépendamment de la majorité au pouvoir. Qui n’a pas son tramway ou son écoquartier, de même que la vidéo-surveillance, s’interrogent les auteurs.

La standardisation des politiques locales n’a pas toujours été la règle. La différence de préoccupations des municipalités de droite ou de gauche a pendant longtemps marqué les options retenues. Aujourd’hui il faut bien convenir que ce clivage est de moins en moins perceptible. Cela tient sans doute au fait que les responsables locaux se réclamant de la gauche ne sont pratiquement plus issus des classes populaires. La professionnalisation et la technicisation de l’action publique, assorties de l’affaiblissement des structures de contrôle externe des élus locaux, entrainent le développement d’espaces politiques opaques où prévalent le copinage, le petit nombre et le huis-clos, plutôt que le débat au grand jour. Avec les organisations satellites qu’elle suscite, l’intercommunalité favorise un déclin du débat démocratique et une influence accrue des technocrates. On constate que progressivement des élus de gauche finissent par s’accommoder des partenariats public-privé, et parfois les soutiennent volontiers (exemple de nombreux grands chantiers emblématiques : stades, réaménagements urbains, tramways…).

Paraphrasant Pessoa, les auteurs concluent à la nécessité d’inventer une « démocratie de l’intranquillité ».

3 - Comment l’obsession sécuritaire fait muter la démocratie, par Giorgio Agamben

L’impératif sécuritaire fonctionne comme un argument d’autorité justifiant des procédures d’exception devenant une manière de gouverner.

La question se pose de confronter des mesures pouvant paraître évidentes au concept même de sécurité.

S’agit-il de prévenir des troubles ou bien de les canaliser ? Question fondamentale : puisqu’il parait vain et en tout cas très onéreux de vouloir gouverner les causes, ne vaut-il pas mieux se contenter de tenter d’en maitriser les effets ?

On voit tout de suite poindre ici la convergence entre un libéralisme économique absolu et un contrôle sécuritaire généralisé. L’exemple de l’eau potable illustre le propos. Alors que nous savons que les ressources en eau potable s’amenuisent considérablement, aucun pays ne se préoccupe d’une politique anti-gaspillage efficace. Par contre, techniques et procédures pour traiter les eaux polluées se multiplient : un grand marché en devenir existe.

Autre source de réflexion, le développement des dispositifs de reconnaissance biométrique, initialement pensés pour les délinquants récidivistes, désormais couramment utilisés. « La législation aujourd’hui en vigueur dans les pays européens en matière de sécurité est sous certains aspects sensiblement plus sévère que celle des Etats fascistes du XXe siècle (…) La multiplication croissante des dispositifs sécuritaires témoigne d’un changement de la conceptualité politique, au point que l’on peut se demander non seulement si les sociétés dans lesquelles nous vivons peuvent encore être qualifiées de démocratiques… »

L’implantation des dispositifs de sécurité influe directement sur la relation du citoyen à la politique. Désormais, l’identité de la personne n’est plus liée à son être social, mais à des données biologiques n’ayant rien à voir avec le sujet lui-même. Le citoyen moderne évolue de plus en plus dans une zone indifférenciée entre public et privé. Le statut juridique prévaut, l’exercice du droit de vote s’apparente peu à peu à un simple sondage d’opinion.

La vidéosurveillance matérialise cette indifférenciation de la personne. Le pouvoir moderne évolue vers la biopolitique : « il s’agit de gouverner la vie biologique des individus (santé, fécondité, sexualité, etc.) et non plus seulement d’exercer une souveraineté sur un territoire. »

Nous vivons désormais dans un État de contrôle où le lieu de la police devient envahissant. « En se plaçant sous le signe de la sécurité, l’État moderne sort du domaine du politique … », et il fait courir les plus grands dangers à la démocratie.

Conclusion :

« Si l’on veut arrêter la dérive antidémocratique de l’État sécuritaire, le problème des formes et des moyens d’une telle puissance destituante constitue bien la question politique essentielle qu’il nous faudra penser au cours des années qui viennent. »

Lire la suite

Festivités publiques et rituels de fin d'année

29 Décembre 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

ILLUMINATIONS

Quelle obscénité que ces débauches de guirlandes lumineuses à l’indigence bêtement prétentieuse, disposées dans les endroits publics. « La Mairie du… vous souhaite de joyeuses fêtes » ; « Bon Noël et Bonne Année », clignotis clignotas clignotants.

Artifices dispensant de tout effort significatif, vomissures communales, fragiles barrières au délabrement social. Qui les réclame, qui les décide ?

Ces répugnantes pacotilles ont un coût, mais surtout une utilité : elles relient les orgies de foie-gras aux restos du cœur, marronniers de la "grande" presse.

Combien de repas pourraient être servis, combien de lits ouverts, au lieu de ces inutiles dépenses provocatrices ?

VŒUX

Chaque année à la même époque se reproduit la même comédie.

Il fut un temps, celui de mon enfance et de ma jeunesse, j’y souscrivais avec application, avec plaisir même. Les papeteries, quelques librairies, regorgeaient de propositions. Choisir des cartes particulières, parfois insolites, composer le texte ad hoc, souvent parfaitement insipide, choisir les destinataires en évitant d’en omettre, procéder à temps aux expéditions, constituaient une occupation singulière.

Il s’agissait souvent de se rappeler à quelqu’un que l’on n’avait pas vu l’année écoulée et que ne l’on ne verrait sans doute pas avant longtemps. Avant que les cartes ne devinssent d’usage, il convenait de visiter les personnes concernées. Les cartes permirent à la fois de se dispenser des visites traditionnelles, comme de l’entretien de relations purement formelles. Elles établirent peu à peu un geste en passant, n’engageant à rien, ménageant toutefois les susceptibilités supposées.

Les correspondants anglophones tiraient en général les premiers, l’usage voulait qu’ils envoyassent des Christmas cards ou des Season greetings que nous recevions avec joie et curiosité peu avant Noël. Je me souviens des guirlandes décoratives que nous composions avec elles. Leur nombre constituait un enjeu.

Pour nous français, la coutume était plutôt des Cartes de Nouvel An, à expédier juste après Noël, en veillant à ne surtout pas dépasser la première quinzaine de janvier. Le plus près du 1er était le mieux.

Longtemps l’usage s’est perpétué de disposer à la vue des familiers les cartes reçues. Un plateau de commode, un coin de bureau, un manteau de cheminée, constituaient des lieux appropriés à l’exposition. La fierté se nourrissait de la quantité et de la variété disposées.

La formule postale s’est progressivement tarie. Internet y est pour beaucoup avec sa faculté de se substituer au courrier traditionnel, qu’il bouleverse en le renouvelant.

Cet épuisement va sans doute de pair avec une prise de conscience de la vanité de ces échanges ritualisés, souvent aussi creux que banals : le bonheur, la santé, la réussite, et autres fadaises, « l’inversion » de la courbe du chômage…

Autant échanger des cierges auto-allumables. Sanctus, sanctus...

Que la tradition se perde n’est sans doute pas un mal en soi, pour autant qu’elle cède à une vérité et à une permanence des relations appréciées.

Mieux vaut se taire que de n’avoir rien de personnel à dire. Laissons aux officiels dont c'est le métier le soin de parler pour ne rien dire.

Cadeau du silence.

Lire la suite

Regarder la peinture

17 Décembre 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art, #Peinture ; Musée

Le musée départemental de Gap (Hautes Alpes) vient de me convier à animer une rencontre avec des professionnels de l’éducation, de la culture et du social, en compagnie d’Alain Sagault, très subtil aquarelliste et fort aimable complice. Il nous était demandé de tenter d’élaborer un essai de lecture collective d’œuvres présentées au musée.

La demande initiale nous proposait de procéder à une réflexion induite par l’examen commenté d’une ou deux pièces contemporaines préalablement choisies, d’un abord réputé non évident puisque non figuratives, nécessitant donc un éclairage particulier.

Alors qu’elle sacralise, la présence dans une collection publique d’œuvres déroutantes a souvent de quoi surprendre, d’autant plus que généralement bien peu est fait pour en faciliter l’accès. La plupart du temps, des cartels niais et pompeux ne servent en réalité qu’à dissuader, presque toujours à masquer la vacuité ; d’autres plus sérieux n’apportent en général que de l’accessoire. Dépité, livré à lui-même sans aucune aide valide, le visiteur s’en détourne, souvent avec quelque raison il est vrai. Le bon sens n’a pas toujours tort et les vessies sont rarement des lanternes.

Cette demande de commentaire explicatifs, pour légitime qu’elle soit, est on ne peut plus classique. Elle présuppose que pour susciter l’intérêt, voire une appropriation, le passage initial par l’intellect s’impose comme seule voie d’accès à l’art. La plupart des guides procèdent ainsi dans tous les musées, selon un parcours figé. Ce que l’on retient tient au mieux à l’anecdote ou au talent du conteur.

Les enseignants, les critiques ou les historiens de l’art partant d’un savoir à dispenser ne font généralement rien d’autre. Ils parlent ex cathedra. Ils dispensent une sorte de vérité révélée hors de laquelle point de salut. Si intéressant et si pertinent qu’ils soient leurs discours demeurent généralement hors de portée des non déjà convertis.

Malgré, ou plutôt à cause de cela nous entendons fréquemment ce type de déclaration : « L’art, ce n’est pas pour moi, je n’y connais rien, je ne sais pas » ?

Comme il parait clair que cette transmission autoritaire de connaissance est anti pédagogique au possible dans la mesure où elle ne fait qu’affirmer et entretenir une barrière infranchissable entre détenteur de compétence et néophyte, on ne peut envisager d’y souscrire.

L’intellect et le savoir constitués comme préalables indispensables risquent fort de ne jamais développer la sensibilité à l’art. Ils organisent la sécheresse du spécialiste, pire de l’expert. L’un comme l’autre nécessaires parfois dans des querelles d’attribution ou d’évaluation, qui n’ont rien à voir avec l’amour de la chose, qui ne sont que d’ordre technique.

Pour bien échanger sur la peinture, il faut un minimum d’équilibre et de collaboration.

Établir cette connivence ne va pas de soi. Un cheminement de découverte doit être élaboré, hors des sentiers du vedettariat qui tiennent à distance le regardeur tétanisé par la déclaration officielle « Attention chef d’œuvre ! Admiration obligée !».

Nulle part la dévotion n’est propice à l’adhésion profonde susceptible de bouleverser un a priori.

Se promener, butiner, picorer, pour prendre peu à peu conscience que l’art s’aborde d’abord par le sensible. Que vienne ensuite seulement le temps de la curiosité éveillée, de la connaissance à acquérir et de l’enrichissement personnel.

De même que la musique est autant à regarder qu’à écouter, le rapport à la peinture passe premièrement par le sensoriel. « Il faut rafraîchir l’œil » ai-je récemment entendu affirmé par un gardien d’une salle rénovée du musée du Louvre, à Paris.

Le grand mérite des responsables du musée de Gap a été de rapidement convenir de ce point de vue et d’accepter une démarche plus expérimentale : explorer, se laisser aller au hasard des émotions, accepter ou refuser, échanger à plusieurs de manière détendue et pondérée, enfin tenter de comprendre pour mieux revenir à l’objet de départ. C’est alors seulement que peuvent intervenir analogies et compléments commentés. C’est alors qu’un débat satisfaisant parvient à s’établir.

Chaque salle d’un musée est en soi une œuvre à part entière. L’accrochage n’est jamais neutre. Il impose des confrontations, chaque pièce exposée se trouve dans un faisceau de relations, de perspectives, soutenue ou maltraitée par ses voisins.

Mis à part ceux qui savent ce qu’ils vont voir, et où le trouver, que font généralement les visiteurs ? Ils déambulent librement, puis reviennent sur leurs pas. Quelque chose les a frappés de manière fugace, qu’ils ont envie de re-voir.

Parfois un tableau se distingue des autres. Il troue la série. Cela ne tient pas à sa dimension, mais à sa force. « Ce n’est pas la dimension qui fait la grandeur », disait à peu près Paul Klee.

Tandis que certaines sont limitées à leur format, il est des toiles qui se prolongent hors du cadre, à la manière de ce que le cinéma appelle le hors champ. Se trouvent alors évoqués un domaine perdu, un lien originel, un émoi, une part de nous-mêmes à retrouver. Domaine sans nom, Pays perdu du Grand Meaulnes, ou bien réminiscences de la cathédrale du Temps perdu.

Nous pouvons nous trouver confrontés aussi bien à des peintures narratives, souvent bavardes, qu’à des œuvres suggestives, d’autant plus évocatrices qu’elles sont silencieuses. L’opposition figuration ou abstraction n’est plus de mise, alors. C’est de peinture qu’il s’agit, et des résonances intimes que nous percevons.

La question fut posée d’une grille de lecture susceptible de béquiller le visiteur désireux de connaître. Les grilles de lecture sont toujours utiles pour autant que l’on ne cherche pas à en faire des outils explicatifs à toutes mains. Écrivant cela, je pense à certaines situations (télévision, publications didactiques) ou l’interlocuteur est plus appelé à poser des repères qu’à parcourir une œuvre à découvrir. Technicisme quand tu nous tiens.

Des jalons sont proposés dans les lignes qui précèdent : accrochage, confrontations, singularité, détails significatifs, rapports de formes ou de couleurs, narration, suggestion, résonances, analogies, plaisir déplaisir suscité, désir d’apports complémentaires, recherche de sources, etc.

A chacun de se forger ses propres outils à partir d’un questionnement initial. A chacun surtout d’en éprouver le désir. C’est en débattant autour de la peinture, bien plus qu’en lisant des notices, que peut naître cet appétit.

Un dernier mot, suite à des questions posées lors de la rencontre :

- Non, tout n’est pas art. Art et artisanat sont de natures différentes. L’une est de création et de découverte, l’autre est d’application d’un savoir-faire parfois d’excellence. Être un artiste ne saurait se réduire à la possession d’un sens artistique.

- La publicité se nourrit de l’art, qu’elle détourne et émascule dans un but de rentabilité immédiate. Salvador Dali fut prophète en ce domaine.

- La marchandisation actuelle de l’art s’exerce à son détriment, elle en fait une somme d’objets jetables n’ayant plus rien à voir avec l’universel. Elle annihile la recherche continue de l’artiste, ses tentatives, ses expérimentations, ses démêlés. La recherche du profit spéculatif est un jeu pervers dont l’art, mais pas seulement ainsi que nous le vérifions chaque jour, fait constamment les frais.

Lire la suite

Marseille-Provence Capitale de la Culture 2013 – Apothéose

7 Décembre 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Marseille ; Arles ; Rencontres internationales de la photographie ; MuCem

Grandiose, apothéotique, la fin de l’année Culte, les prolongements s’annoncent exaltants.

A Marseille, l’inestimable Maire inamovible s’apprête à pousser ce que l’on peut espérer son chant du cygne : il veut la construction d‘un Casino sur l’esplanade occupée par le MuCem. Flanqué d’un côté d’une construction rivale, aussi disgracieuse que ridicule, aussi attrayante qu’un sous-sol de parking - la Villa Méditerranée -, le MuCem dont la réussite incontestable attire de très nombreux visiteurs risque de se voir opposé un autre « geste architectural » comme disent les initiés. Beau gâchis en perspective. Un lieu en passe de devenir emblématique court le danger d’être dénaturé sitôt que réalisé.

Il est clair que la ville, en proie à d’immenses difficultés sociales et économiques, pâtit gravement de l’absence d’un Casino. Des tables de jeu, pour la sortir de l’ornière, la solution s’impose. Comment se fait-il que l’on ait tant tardé ?

La ville est pauvre et souffre gravement ? Qu’importe, la municipalité l’a récemment dotée d’une patinoire, elle fait couvrir le stade vélodrome, et maintenant elle s’intéresse à la création d’un casino. Au diable l’avarice ! Investissons au mieux, demain sera radieux.

En Arles se déroulent chaque été depuis 1970 de prestigieuses Rencontres Internationales de la Photographie, qui contribuent à la renommée de la ville. Depuis le milieu des années 90 ces rencontres s’articulent à partir d’un lieu magique contribuant pour beaucoup à leur succès : les anciens Ateliers de la SNCF.

Le succès ne pouvant évidemment pas laisser indifférent, l’immense friche industrielle a excité les convoitises d’une Fondation privée désireuse de les transformer en une cité culturelle ; Franck Gerhy, l’architecte du Musée Guggenheim de Bilbao, étant chargé du projet.

D’abord racheté par la Région PACA, le site vient d’être vendu à cette Fondation. Dès lors les Rencontres sont menacées, leur directeur jette l’éponge, et la ministre de la Culture se déclare prête à déménager la manifestation dans une autre ville « s’il faut en passer par là »… (cf. Libération 1er décembre 2103)

L’année Capitale n’aura pas été vaine.

Lire la suite

La violence des riches - Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

1 Décembre 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Sociologie ; Crise ; Finances ; Mondialisation ; Lutte des classes ; Bourdieu ; Urbanisme ; Délocalisation ; Gauche libérale

Cette « chronique d’une immense casse sociale » débusque les modalités de l’exercice de la violence sociétale propre à notre temps. Sa lecture apparaît comme un écho à un ouvrage illustrant le rôle néfaste joué par les dirigeants du PS depuis si longtemps : « La deuxième droite », (Jean-Pierre Garnier et Louis Janover – Agone éd. - cf. ma fiche de lecture sur ce blogue, le 8 juillet 2012).

Avec ce livre, nous avons entre les mains un bon antioxydant de la pensée.

Sociologues bien connus, les auteurs se sont spécialisés dans l’étude des mœurs de la haute bourgeoisie et des élites sociales chez lesquelles ils traquent la perversité et la permanence du cynisme. Dans leur ouvrage ils montrent comment la « violence sociale, relayée par une violence dans les esprits, tient les plus humbles en respect : le respect de la puissance, du savoir, de l’élégance, de la culture, des relations entre gens du « beau » et du « grand » monde ». Ils soulignent comment les dirigeants politiques de la droite et de la gauche libérale font jeu commun.

L’ouvrage s’amorce avec le récit de la mise en pièces de l’industrie ardennaise par un piratage méthodique de chasseurs de primes et la transformation de la région en friche industrielle, conséquence de « délocalisations » systématiques. Viennent ensuite les cas des Poulets Doux, et de PSA Peugeot-Citroën avec la fermeture de l’usine d’Aulnay-sous-Bois.

Un chapitre consacré à « La délinquance des riches *» aborde les mécanismes de la fraude fiscale érigée en « sport de classe ». Paradis fiscaux, mépris des lois, bienveillance de la justice - impitoyable avec les pauvres mais dépénalisant le droit des affaires -, criminalisation de la contestation sociale. Si le voyou est évidemment répréhensible et doit être combattu avec détermination, qu’en est-il des dégâts de la finance malsaine capable de mettre en péril les Etats eux-mêmes ? La complicité d’un pouvoir soi-disant de gauche avec cet état de fait donne lieu à d’éloquents développements.

Vient ensuite un survol des relations entre l’oligarchie des affaires et ses relations avec l’actuel Président de la République, quoi qu’il ait pu prétendre lors de son fameux discours du Bourget. Ses actes et ses écrits antérieurs prouvent qu’il est ouvertement convaincu des avantages du néo-libéralisme depuis la conversion idéologique du Parti Socialiste, en 1983. La régression sociale dont les hiérarques du PS sont les complices volontairement serviles se manifeste entre autres par la signature du « pacte budgétaire » élaboré par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, les reculs successifs sur les engagements de la campagne présidentielle, l’instauration d’un « Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi », le démantèlement progressif du droit du travail, etc.

Une place est faite à la manière dont les médias s’emploient à modeler les esprits en martelant des pseudo évidences : riches = créateurs de richesses, travailleurs = charges à réduire ; grands patrons = surhommes méritant des rémunérations hors de proportion.

Peu à peu le gouvernement socialiste avalise ces données, peu à peu s’intériorise une expérience du mépris lourde de conséquences au niveau des individus, qu’elle isole et désoriente. Viennent s’ajouter à cela la publicité, la com’ politique, et la corruption du langage qui détruit les concepts. Les « experts » des plateaux de télévision excellent pour entretenir la diversion.

Le citoyen n’est plus qu’un simple consommateur, la lassitude et la démobilisation de l’électorat sont évidemment induites.

Apparait ensuite un regard sur « la mécanique de la domination ». Notons au passage une remarque fort pertinente sur une lacune évidente de l’enseignement général, rarement soulignée : « Ce n’est pas un hasard si le droit n’est pas enseigné dans le système scolaire français ». En effet enseigner des rudiments de droit risquerait de dévoiler combien le système législatif est au service des dominants ; dès lors l’alternative d’une désobéissance civile trouverait un terreau. Silence donc, l’oligarchie doit rester maîtresse des lois qu’elle accommode à sa manière.

L’accès facilité des politiques à la profession d’avocat va dans ce sens. Ainsi se constituent des réseaux d’influence assurant la reproduction des positions prévalentes, où dominants et dominés développent peu à peu des structures mentales différentes, significatives, donc des comportements reproductifs et transmissibles.

Une réflexion sur la ville met en évidence objectivisation de la violence sociale par l’urbanisme et l’architecture (zonages, quartiers différenciés).

Elle dit aussi comment l’aménagement de lieux traditionnels dissout la mémoire des luttes du passé. Exemples : La Maison de la Mutualité, lieu mythique du Paris révolté complètement remis à neuf, devient un Palais destiné à des festivités n’ayant plus rien à voir avec les origines. Le travail ancestral disparaît de l’espace maritime, la pêche est en recul, la navigation de plaisance envahit les ports. Symbole de la culture dominante, une antenne du Louvre est implantée à Lens pour « redynamiser » un territoire prolétarien. Les quartiers populaires de Paris font l’objet « d’une violente conquête patrimoniale », alors que le manque de logements sociaux est criant.

Les classes populaires sont tenues à distance des « beaux quartiers ». A Neuilly-sur-Seine, un véritable ghetto soigneusement isolé fait l’objet d’un développement saisissant.

L’échec successif des politiques de la ville inscrit celle-ci comme un authentique « champ de bataille ».

La conclusion aboutit au constat que la phase actuelle du néo-libéralisme transforme « en ennemis les agents sociaux les plus pauvres … pas en adversaires de classe … mais en surnuméraires, parasites néfastes … ».

Le label « démocratique » ne sert plus qu’à légitimer violences et inégalités dans une véritable « mascarade sociale » où « les riches se construisent (...) en bienfaiteurs de l’humanité… ».

Une aristocratie de l’argent constituée à partir de l’emballement de la finance, appuyée sur une pensée unique, nous renvoie à l’Ancien Régime. Elle n’hésite pas à mettre en péril tout ce qui n’est pas elle-même, y compris la planète ; elle entretient dès à présent un chaos avec lequel il est urgent de rompre, faute de quoi un cataclysme mondial risque fort de se produire.

* La richesse est multidimensionnelle et difficile à cerner : alors qu’il existe un seuil de pauvreté, un seuil de richesse n’est pas établi. Les paramètres intéressant cette notion sont nombreux : fortune, revenus, statut social, insertion dans des réseaux, appartenance à une dynastie, etc.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot – La violence des riches (Zones 2013 – 252 p., 17 €)

Lire la suite

Pour un retour de la Peinture (suite échoïque)

24 Novembre 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art contemporain ; Artiste plasticien ;, #Installations ; Performances

Réagissant à mon récent papier souhaitant un "Retour de la peinture et des arts connexes", un ermite atrabilaire et néanmoins artiste œuvrant dans le Pays de Forcalquier (dont l'éloge n'est plus à faire en matière de ressources culturelles) vient de m'adresser le texte suivant.

Au lecteur désireux d'en savoir davantage, je signale que j'ai déjà accueilli sur ce blogue la prose de Jean-Claude Dorléans le 7 décembre 2012, avec un texte intitulé "Ça se présente mal".

Non plus témoin mais acteur de son temps

Jadis nous avions les artistes peintres que l’on distinguait assez clairement, grâce à cette précellence annoncée, des peintres en bâtiment qui ne dépassaient pas, eux, la qualification besogneuse d’artisans. C’étaient alors gens de cour qui s’étaient placés sous la tutelle d’un monarque ou de quelque dignitaire religieux en échange de flatteries picturales plus ou moins réussies visant à immortaliser la carrière de leur illustre employeur ainsi coiffé du titre de protecteur de l’art. Un simulacre de démocratie vint un jour quelque peu raboter le pouvoir absolu des altesses sérénissimes tandis que l’invention de la photographie permettait de raccourcir la durée des séances de pose. Le pauvre artiste peintre, désormais privé de rente, se trouva relégué au stade de personnage pittoresque, contraint de s’attifer tel un zazou pour s’en aller gagner sa croûte en en barbouillant d’exotiques sur la place du Tertre. Quelques-uns, auxquels on prêta plus tard du génie, se lancèrent dans l’exploration des ismes, passant sans trop d’états d’âme et dans le désordre du symbolisme à l’impressionnisme, de l’expressionnisme au surréalisme, de l’orientalisme au constructivisme, du pointillisme au cubisme, du réalisme à l’hyperréalisme, chacun optant pour la tendance à la mode du moment jusqu’à ce que, faute d’imagination sans doute, on en fut réduit à revendiquer son appartenance au nouveau réalisme – car toujours il importe d’être du côté de la nouveauté et de le faire savoir – alors même que les partisans de l’abstraction, privés d’isme, se déchiraient entre eux, entraient en dissidence et s’éparpillaient en factions prêtes à combattre, par exemple, l’abstraction géométrique au nom de l’abstraction lyrique et vice versa. De leur côté, les thuriféraires de la figuration n’échappaient pas davantage à la tentation du schisme, éclatant en divers mouvements, groupes et écoles se réclamant de la figuration narrative, libre ou critique, sans oublier l’inévitable et nécessaire nouvelle figuration.

Vint alors l’instant solennel de l’indispensable ouverture au monde, au progrès, à la diversification où, lassé de ses accessoires, notre Léonard de Vinci moderne se voulut plus artiste que peintre et se fit plasticien.

Soucieux d’échapper à la sclérose d’une qualification restrictive, avide de s’épanouir hors des traditions, du passé faire table rase, le plasticien allait régénérer l’art qui en deviendrait terriblement contemporain. Débarrassé à jamais de la nécessité de trouver, l’artiste obtint enfin son diplôme de chercheur.

Le CNRS allait lui ouvrir grand les bras et il allait désormais pouvoir intégrer la grande confrérie des scientifiques dont l’ambition est de décrocher, un jour ou l’autre, le prix Nobel de n’importe quoi. Il serait donc fonctionnaire.

Car, à l’évidence, le plasticien du XXIe siècle crée de l’événement, il fait déverser au plein milieu d’un centre d’art vraiment contemporain deux tonnes sept de boulets d’anthracite ou empiler dix-huit mètres cube de plaques de tôle de vingt et un millimètres d’épaisseur. Il fait emballer le Pont Neuf ou peindre en bleu IKB tous les arbres de la forêt de Rambouillet, y compris les feuilles. Le plasticien du XXIe siècle fait déverser, empiler, emballer, entreposer, peindre, édifier, assembler car son œuvre est issue d’un concept et son travail est donc avant tout de concevoir, d’innover. N’est-il pas chercheur ? Le sponsoring lui est indispensable s’il veut pouvoir s’exprimer pleinement dans l’immense, le gigantesque, le pharaonique ; il répugne en revanche à se salir les mains – à chacun sa vocation ! – et n’hésite jamais à faire appel à différents corps de métier pour qu’aboutisse chacun de ses projets, il est un peu chef d’entreprise.

L’artiste vient enfin de trouver sa place dans la société, il était temps !

(J-C Dorléans - novembre 2013)

Lire la suite

Pour un retour de la Peinture (et des arts connexes)

20 Novembre 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art contemporain ; Duchamp ; Braque ;, #Installations ; Performances ; Plagnol artiste peintre

La peinture est finie, la peinture est morte, la peinture est un art décadent. L’art est mort, tout est art.

On connaît la musique, depuis plus d’un siècle retentissent les furieux coups de boutoir de Marcel Duchamp et des duchampiens, confortés par les audaces des premiers papiers collés de Braque. Remises en question, mises en cause certainement justifiées, nécessaires, mais nullement fin en soi.

Depuis plus d‘un siècle, cependant, se succèdent les découvreurs de l’eau chaude à la petite semaine.

La peinture est finie, à cela près que Duchamp a continué à peindre, tandis que Braque n’a jamais cessé.

Une fois le ver dans le fruit, les Écoles d’art ont désappris le dessin, le maniement des outils et la préparation des matières au profit d’un discours qui a progressivement remplacé un savoir-faire taxé de trivialité. Peu à peu fleurirent installations et performances ainsi que bidouillages techno-vidéothiques. Jusqu’au point où, marchandisation et spéculation financière aidant, la célébration des objets manufacturés permit à de véritables entreprises commerciales aux produits soigneusement labellisées made in Artland de s’emparer aussi bien du parc et du château de Versailles que de quelques palais vénitiens, pour le plus grand bien de hobereaux de la Plus-value.

Comment s’étonner dès lors de la prolifération d’artistes tous azimuts, parfois autoproclamés, ou produits d’élevage de la bureaucratie culturelle les engraissant en batteries à l’aide de commandes et de subventions arbitraires souvent dispensées par des ignares méprisants ? Artistes interpellant la société, posant des questions évidemment essentielles, fondamentales, considérables, mais… toujours moins importantes que celui qui les pose.

Comment s’étonner dès lors d’œuvres qui ne doivent leur existence qu’au pompeux galimatias qui les socle ?

Comment s’étonner du profond désarroi d’un public qui n’y peut rien, n’y comprend rien, doute, se laisse souvent abuser, ou bien se détourne et rejette sans appel ? Une partie du public demeure néanmoins avide, les « grandes » expositions où chacun se presse en fournissent la preuve.

L’art est mort ? Sans doute non, mais un certain art actuel est bien malade, moribond peut-être. Malade de ce qui l’officialise en une pseudo sacralisation par quelques happy few, grands sachants révélés et révérés.

Ce qui est mort comme du bois sec, c’est ce qui fait la mode internationale. La mode comme exemple du fugace, du périssable, du futile, de l’absence de questionnement. La mode comme prétentieuse sieste de la pensée.

Alors ? Eh bien l’art vivant, l’art frémissant, en train de se faire, de se perpétuer, vit au rythme des travaux de nombreux artistes passionnés, attachés à creuser leur sillon dans le respect de tout ce qui les précède, de tout ce qui justifie leur quête. On les rencontre dans des lieux à leur image, petites galeries combatives, artothèques, locaux associatifs, humbles musées régionaux, librairies attachées à la vocation de passeurs de connaissances, etc. Tous lieux animés par des gens habités d’un fort désir de partage. Contrairement à certains faiseurs actuels, leur culture est immense, leur sensibilité est un aiguillon. Les fréquenter est un constant bienfait. Laborieux, humbles, déterminés, ils vivent à l’ombre des sunlights. Ils s’acharnent et il leur faut une force peu commune pour continuer malgré le dédain des commissaires politiques de l’art officiel. Il se pourrait que paradoxalement ce mépris soit leur sauvegarde et celle de l’art.

Songeant sans doute à ces ferments, lui-même convaincu de la nécessité d’un combat permanent pour la défense de l’art, Serge Plagnol *, artiste confirmé, à la renommée inégalement reconnue par les hérauts de la mode malgré un talent célébré, déclare dans un texte accompagnant une exposition en cours (novembre-décembre 2013) : « La peinture est une présence, ici, maintenant, pour aujourd’hui, elle se tient debout dans le présent de notre monde, mais elle est aussi travaillée de l’intérieur par son histoire, par la mémoire des formes. Un sentiment personnel me fait penser qu’il faut aujourd’hui « redresser » la figure, la couleur, l’espace, le tableau, les célébrer, pour sortir de la « Chute » et du nihilisme ambiant. »

Paroles d’espoir et de nécessité agissant comme un baume bienfaisant. Là, comme dans d’autres domaines de la société, sommes-nous, espérons-le du moins, aux aurores d’un indispensable renouveau ?

L’art et la société dans leurs jeux de miroirs ont à l’évidence partie liée. La trame se recompose en permanence avec des allées et venues bien souvent chaotiques.

* Serge Plagnol compte de nombreuses expositions dont certaines prestigieuses : Fondation Cartier, Chapelle de la Salpêtrière, Villa Noailles, Orangerie du Sénat, Villa Tamaris. La Galerie Area le représente à Paris. De nombreux écrits de poètes, critiques, romanciers ou essayistes parmi lesquels un livre récent (Secrets d’alcôve, Jean Klépal – Area/Descartes & Cie - 2013) sont consacrés à son travail.

Lire la suite

DE LA NÉCESSITÉ DU CHANGEMENT ET DES PÉTITIONS

14 Novembre 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Gary Davis, #Claude Nando Bruhin, #Pétitions, #Environnement, #Mondialisation

Un fort honorable et attentif correspondant me demande de signer un « Appel pour une mobilisation mondiale afin de réguler la globalisation économique et financière au profit du développement humain, du progrès social et d’une protection stratégique de l’environnement ».

Il s’agit, m’écrit-il, de « faire grandir une conscience unitaire au sein de la société civile internationale – ou société globale – afin que cette communauté en sommeil gagne en cohésion et s’affirme progressivement en actrice influente de la vie publique internationale et en force motrice d’un changement durable ». « Tentons donc l’aventure d’un réseau transnational sans chef ni hiérarchie, uni sur des valeurs partagées… »

Incontestablement, le projet est généreux. Il correspond à une nécessité peu contestable ainsi que le souligne mon interlocuteur : « constituer une vox populi mondiale pour tenter de faire contre-pouvoir aux multinationales industrielles, financières, etc. qui achètent les démocraties pour les mettre au service de leurs intérêts immédiats. »

Alors, signer, ne pas signer ?

Cette proposition, à propos de laquelle le lecteur trouvera toutes les précisions susceptibles de l’intéresser sur le site www.globalsociety.ch, me fait souvenir de l’initiative de cet ancien pilote de l’US Airforce, Gary Davis, qui au sortir de la guerre voulut imposer à l’ONU naissante une Citoyenneté du Monde.

Générosité, lucidité et humanisme était déjà réunis. Qui se souvient aujourd’hui de Gary Davis et de sa splendide utopie, à laquelle apportèrent leur soutien Albert Einstein, André Gide, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, André Breton, l'abbé Pierre ?

Suffit-il de pointer les vices rédhibitoires d’un système, de les dénoncer, pour obtenir un changement significatif ? Bien évidemment non.

La dénonciation proclamée d’aberrations flagrantes et le volontarisme institutionnel n’ont que peu de chance d’aboutir. Nous constatons cela tous les jours. Si discours bien sentis et professions de foi suffisaient à faire changer le cours des choses, M. Mélenchon jouirait d’un consensus sans réserve et le Président de la République serait contraint à l’instant de revoir sa politique.

Oui, nous le constatons tous les jours, Internet s’impose comme un puissant moteur capable d’infléchir bien des certitudes et autres allant-de-soi, mais cela ne suffit pas. Faire bouger les lignes requiert tout autre chose.

Le constat et le volontarisme connaissent rapidement leurs limites.

Si des initiatives sont tout à fait utiles pour éveiller des esprits, les faire réfléchir, il ne faut pas oublier ce qu’affirmait déjà Michel Crozier au début des années 70 en déclarant qu’ « On ne change pas la société par décret ».

Il me parait évident que chacun ne change vraiment que lorsqu’il n’est plus possible de faire autrement. La crainte de l’inconnu, quelle que soit l’horreur du connu, est une souveraine maîtresse. On ne change que lorsqu’une situation est devenue proprement insupportable. Ce seuil n’est peut-être pas loin, il n’est pas encore atteint. Les proclamations n’y peuvent suffire.

Il me parait non moins évident qu’un changement fondamental de l’économie et du rapport à la nature comme celui auquel nous sommes sans doute des millions à aspirer ne peut valablement intervenir que si chacun change d’abord profondément en lui-même. Change ses conceptions, son mode de vie, son cadre de références, etc., faute de quoi le retour au précédent est inéluctable. C‘est ce qu’on nomme la révolution. La volonté motrice décisive ne peut venir que du terrain, toute volonté imposée d’en haut est nécessairement mortifère.

Il ne peut dès lors s’agir que de pédagogie. Une lente pédagogie souterraine des réseaux alternatifs est actuellement à l’œuvre, la nécessaire coagulation se fera-t-elle, à quel horizon ? Là réside une question fondamentale.

Alors, signer, ne pas signer ?

Personnellement je ne signe que très rarement une pétition, pour une raison simple : je crois peu à leur efficacité. Elles ont pour avantage principal à mes yeux de permettre au signataire de se donner bonne conscience à peu de frais, et pour défaut principal de conférer une importance accrue à la cible visée.

Puisse ce papier se trouver à l’origine d’un débat fort souhaitable !

Lire la suite
<< < 10 20 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 > >>