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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
Articles récents

A propos d'Israël et de la Palestine

1 Août 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Israël ; Palestine ; Gaza

Des échanges avec un correspondant prenant systématiquement le parti d'un État israélien attaqué, et par conséquent amené à se défendre contre le fanatisme aveugle et furieux de ceux qu'il a dépossédé, me poussent à préciser quelques données.

Par son parti pris, ce correspondant justifie à l'évidence les actions militaires en cours. Il les estime toutefois un peu "excessives", ce qui lui permet de se défendre de tout ostracisme.

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Je tenterai de faire remarquer à mon honorable correspondant quelques détails d'importance :

- C’est le gouvernement d’Israël qui s’est emparé de territoires dont il a impitoyablement chassé les occupants. Depuis sa création il fait fi des recommandations de l’ONU, qui vient à nouveau de s’indigner de l’aspect criminel des menées de l'armée israélienne, Tsahal.

- Au fil des années, le gouvernement d’Israël a perpétré massacres et destructions, tous propres à enraciner une haine tenace au cœur des ses victimes.

- Alors que l’État d’Israël existe depuis 1948. Il ne saurait évidemment être question de vouloir le faire disparaître, mais réfréner sa violence agressive et le contraindre à des négociations de paix relève de l'urgence la plus absolue.

- Les « fous de Dieu » prolifèrent de part et d’autre. Le fanatisme religieux n’est pas l’apanage des seuls palestiniens se réclamant du Hamas.

- Les tentatives de trouver un accommodement (Arafat à la fin de sa vie, Mahmoud Abbas depuis) ont toutes fait long feu face à l'intransigeance israélienne.

- La responsabilité et la complicité de l’Occident sont accablantes : les américains continuent de livrer des munitions à Israël, alors qu’Obama a récemment admonesté le gouvernement de cet État, La culpabilité occidentale vis à vis du peuple juif conduit à une très coupable "indulgence" de la part de gouvernants pleutres et cyniques.

- Comment, dans ces conditions, s'insurger à sens unique contre l'aide aux Gazaouis en provenance du monde arabe (auquel, il est vrai, cet abcès de fixation convient plus ou moins pour détourner l'attention de ses populations) ?

- Que peuvent les Gazaouis parqués dans un territoire trop petit, objet d’un implacable blocus, véritable camp de concentration à ciel fermé puisque l’aéroport est détruit depuis des années ? Que peuvent-ils faire d'autre que de combattre avec acharnement ? Que peuvent les Palestiniens en général face à la progression de l'occupation des territoires et l'implantation de colonies nouvelles ? Comment peut-on laisser faire ?

- Ce n’est que la révolte du plus grand nombre d’entre nous, c’est-à-dire le refus de se contenter de discourir ou de justifier ce qui se passe (autrement dit une passivité complice), qui pourra peut-être un jour contraindre les immondes salauds qui tirent les ficelles de part et d’autre à admettre d’autres solutions, notamment celle d’un État bi-national. Une solution politique ne peut pas naître par enchantement. Prétendre qu’il faut continuer de « croire » à l’apparition d’une solution politique est une absurdité totale. L'Immaculée conception n'est qu'un mythe, en politique comme ailleurs.

- Il s’agit de constater combien la brutalité du gouvernement d’Israël est épouvantable, proche tout compte fait de celle qu’exercèrent leurs bourreaux nazis. Impossible de rester impassible devant cette évidence. Revenir sans cesse sur la situation d’assiégé de l’État d’Israël (alors qu’il ne s'est jamais privé d'être conquérant et colonialiste), équivaut à prendre parti en justifiant ce qui se passe par des considérations liées à un rejet systématique de tout ce qui n'est pas juif ou occidental. Ce rejet amène à considérer que les Palestiniens sont coupables d'être nés palestiniens (atroce retournement des choses). Pour nous, le refus de l’état de fait existant et la révolte induite sont essentiels. Personne ne devrait s'accommoder de ce qui dure depuis si longtemps.

- Il ne saurait être question de soutenir les uns plus que les autres, Les victimes innocentes existent de part et d'autre. Elles sont d'abord victimes de la froide et inhumaine détermination de leurs dirigeants. Il convient d’imposer par de puissantes manifestations la fin de cet affrontement sans issue. Affrontement qui nous menace tous.

- Il s'agit de s'opposer résolument à l'aveuglement coupable de nos gouvernants envers un État violant en permanence les règles du droit international.

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Deux lectures estivales : David Van Reybrouck – Contre les élections ; Dionys Mascolo – Sur le sens et l’usage du mot « Gauche »

27 Juillet 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Politique ; Démocratie ; Elections ; Droite ; Gauche

- Contre les élections (Babel essais, 2014, 219 p., 9,50 €)

- Sur le sens et l’usage du mot « Gauche » (Lignes 2011, 59 p., 9 €)

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J’ai déjà parlé de David van Reybrouck le 28 mai dernier, dans un papier intitulé « Elections et pratique démocratique véritable ». Il s’agissait d’un compte-rendu d’entretien entre l’auteur et un journaliste de Médiapart. J’indiquais la prochaine lecture de son livre. Voici donc :

Une remarque liminaire d’abord, le titre choisi ne me semble pas des meilleurs. La négation Contre les élections est en effet inductrice d’un contresens possible. Ce livre n’est pas un brûlot anti système, mais plutôt une réflexion approfondie sur la nature et le caractère de la démocratie élective et l’avantage que représenterait pour elle le recours à des pratiques ménageant un tirage au sort, en lieu et place d’élections systématiques à tous les échelons de l’édifice politique.

Les élections n’ont jamais été conçues comme assise démocratique de la vie politique, bien au contraire leur instauration correspond à un réflexe aristocratique consistant à tenir le plus à l’écart possible le tumulte populaire. Dès les origines de la République, une oligarchie a confisqué le pouvoir, aujourd’hui encore celle-ci défend bec et ongles ses privilèges. Montesquieu : « lorsque la souveraine puissance est entre les mains d’une partie du peuple, cela s’appelle une aristocratie ».

Limiter la démocratie aux élections, dont elles seraient le parangon, c’est évidemment la réduire à une peau de chagrin. Ce n’est pas parce que l’on vote qu’on est dans un système démocratique, et ce n’est pas un hasard si la confiance dans les institutions démocratiques réelles diminue à vue d’œil. La question se pose désormais : à partir de quel niveau d’abstention une saine méfiance se mue-t-elle en véritable aversion ? Alors que l’intérêt pour la politique est fortement établi et que la confiance dans le monde politique disparaît, le risque d’explosion est manifeste.

Le fondamentalisme électoral tel qu’il est instauré menace gravement la démocratie, les dérives totalitaires affublées de maquillages électoraux se profilent à nouveau à notre horizon. L’évangélisation démocratique urbi et orbi au nom de la mise en place d’élections est une épouvantable mascarade, pas seulement en Afrique ou au Proche-Orient.

Les démocraties occidentales sont confrontées simultanément à une crise de légitimité et à une crise de leur efficacité. Il est permis de se demander de quoi les gouvernements nationaux sont encore capables par eux-mêmes. La politique, qui a toujours été l’art du possible, s’est muée en art du microscopique. On monte en épingle des questions futiles au lieu d’analyser sérieusement les problèmes réels.

La fatigue démocratique donne lieu à des diagnostics différents :

- le populisme met en cause exclusivement les politiciens ;

- les technocrates imputent les dysfonctionnements à une insuffisance de pouvoir des spécialistes ;

- les antiparlementaristes tenants de la démocratie directe blâment la démocratie représentative.

Tandis que le populisme est dangereux pour la minorité, que la technocratie est dangereuse pour la majorité, et que l’antiparlementarisme est dangereux pour la liberté, un quatrième diagnostic commence à poindre, celui de la nécessité du renforcement de la démocratie représentative. Mais celle-ci est par essence un modèle vertical, alors que le XXIe siècle s’horizontalise de plus en plus avec les réseaux informatiques. Dès lors, « continuer de s’accrocher uniquement aux élections revient presque à enterrer délibérément la démocratie. »

Des remèdes sont-ils envisageables ? L’auteur se fait l’apologue du retour en force du tirage au sort, hérité pas seulement de l’Antiquité, comme fondement d’une démocratie délibérative. Par démocratie délibérative, il convient d’entendre un système où les citoyens non seulement votent pour des politiciens, mais parlent entre eux et avec des experts, ce qui ne peut manquer d’accroître leurs compétences et d’aiguiser leurs réflexions.

Des exemples de processus participatifs créateurs d’un renouveau démocratique sont présentés et analysés. Ils se situent au Canada, aux Pays-Bas, en Islande et en Irlande. Tous ont eu lieu dans la décennie passée.

Fort de ces expériences, il semblerait que le nécessaire renouveau démocratique passe par l’instauration d’assemblées délibératives tirées au sort. Un mouvement de pensée serait en train de s’instaurer. Des propositions sont formulées pour l’instauration progressive d’un partage entre élection et tirage au sort, présenté comme une formidable école de démocratie.

« La panique que suscite très fréquemment l’idée du tirage au sort montre à quel point deux siècles d’un système représentatif électif ont installé dans les esprits une pensée hiérarchique, la conviction que les affaires publiques ne peuvent être gérées que par des individus exceptionnels... » Mais après tout les réserves sinon les oppositions farouches à l’instauration d’un tirage au sort ne diffèrent sans doute en rien des objections autrefois invoquées pour tenir les paysans, les ouvriers ou les femmes à l’écart du droit de vote.

Si décisifs dans l’élaboration des pensées politiques, les sondages d’opinion à partir d’échantillons aléatoires sont-ils très différents d’un tirage au sort ? La différence majeure tient au fait, cependant, qu’un sondage d’opinion jauge ce que pense le public quand il ne réfléchit pas, alors qu’une réflexion délibérative permet d’estimer ce que les intéressés pensent quand on leur donne l’occasion de réfléchir.

Beaucoup à puiser dans cet essai pour tenter de sortir un tant soit peu des autoroutes habituelles de la pensée.

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Dyonis Mascolo s’intéresse à la signification et à l’utilisation du mot « Gauche ».

Le texte proposé par les éditions Lignes est la reprise d’un article paru dans Les Temps Modernes de mai 1955. Son actualité demeure.

Pour Mascolo, droite signifie acceptation des choses telles qu’elles sont, tandis que gauche veut dire refus. Mais évidemment le refus manque de l’évidence et de la fermeté de ce qui est. Il faudrait pouvoir tout refuser en permanence. En fait, ce qui distingue droite et gauche est toujours superficiel, arbitraire et hasardeux, il ne s’agit que d’opinion.

Se dire de droite ou de gauche n’est en fait qu’une posture bourgeoise, « jamais un révolutionnaire ne s’avisera de dire qu’il est de gauche. » Ainsi le mot gauche signifie non-révolutionnaire. Cela étant, il apparait que le réactionnaire de gauche est simplement moins réactionnaire que le réactionnaire de droite.

« ... la gauche, douteuse, instable, composite, inconséquente, en proie à toutes les contradictions... » va de ceux qui n’osent pas être absolument de droite, à ceux qui n’osent pas être franchement révolutionnaires.

Il poursuit : la question du refus n’appartient qu’aux possédants. Celui qui n’a rien n’a rien à refuser, il ne lui viendrait pas à l’esprit de se dire de gauche. En fait, la gauche n’a pas de concept particulier. Les intellectuels sont riches de leur culture, ils sont prisonniers « du cloître mental qu’est la bourgeoisie. » Mascolo enfonce le clou : dès lors qu’ils acceptent le système en bloc, même s’ils multiplient les actes dits de gauche, ils sont de droite et le demeurent.

Ici apparaissent l’ombre de François Mitterrand et le spectre du PS tel que nous le connaissons.

L’inconséquence idéaliste équivaut bien sûr les contradictions capitalistes.

C’est une illusion totale que de considérer que les comportements de gauche mènent à une attitude révolutionnaire. Ne serait-ce que parce que l’entreprise révolutionnaire se présente comme l’instauration d’un ensemble de limites. Ainsi être de gauche ne peut être qu’opposition à la révolution.

L’idée préconçue qu’a de l’homme celui qui se dit de gauche correspond à un idéal injustifié. Si l’homme de gauche s’entend avec le révolutionnaire, cela ne peut être que l’effet d’un malentendu.

Un texte bref, dense et décapant, permettant de se remettre les idées un peu en place et de s’affranchir du mensonge que véhicule le théâtre de Guignol de l’opposition entre la Droite et la Gauche, telle que nous la connaissons depuis trop longtemps.

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Un auteur à fréquenter : Jean-Paul Curnier

3 Juillet 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Philosophie ; socio politique

Jean-Paul CurnierProspérités du désastre – Lignes éd. 2014, 172 p., 14 €

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Clair, précis, percutant, à l’affut de ce qui fait sens, voici un esprit dont le talent souvent assorti d’une décapante ironie est très salubre. Il ne tourne jamais autour du pot, il vise le cœur de cible et l’atteint le plus souvent. Il est vigoureusement rigoureux. Les assertions paradoxales ne l’effraient pas ; bien au contraire elles soclent sa pensée, si nécessaire.

Le livre est un recueil de textes publiés entre 2002 et 2012, aucun n’a pris la moindre ride. Une fois de plus, il s’agit d’une lecture tonique, d’un appel au passage à l’acte, c’est-à-dire d’une reprise en main de soi (j’ai déjà parlé de lui sur ce blogue, voir compte-rendu de lecture du 26 août 2012).

Au fil des pages sont évoquées les banlieues, ces gigantesques dépôts de rebuts humains ; la terreur, la peur de soi et l’horreur de l’homme ; la notion de peuple ; la mise en cause du système électif ; l’infantilisation de la vie politique ; le délabrement et le statut du langage ; la place et le rôle de l’art ; des propositions pour les cités.

Les idées sont transversales, en voici un florilège, dont j’espère que la lecture puisse être propre à plus que de simples réflexions.

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Postulats :

  • Le système en place est non amendable. Le totalitarisme dont il est imprégné (soif d’un gouvernement absolu des consciences) équivaut le fondamentalisme islamique.
  • La pensée est partout et systématiquement mise en échec.
  • Banlieues et bidonvilles entretiennent une sauvagerie planétaire par accumulation des résidus du Capital et entassement de rebuts humains.
  • Alors que le rejet de la dimension collective de la vie entraîne la soumission et que l’école n’a aucun souci de la formation de citoyens responsables, la réinstauration du collectif apparait comme la condition première de la pensée.
  • On ne peut pas lutter efficacement sans culture générale, politique et artistique.

Miscellanées :

- L’effarement face à la terreur, inséparable de la guerre, n’est qu’une hypocrisie. L’invasion des pays du Moyen-Orient cache des intentions aussi criminelles que celles des Croisades (le mot est d’ailleurs repris dans les discours officiels). Partout la mystique prend le pas sur toute réalité politique.

- L’organisation de la mise en scène de la peur revient à mettre au ban la pensée. Toute société sécuritaire ne s’accomplit que par la dépossession totale des citoyens, ce qui entraine la mort progressive des démocraties, par dissolution du peuple. La peur devient un outil de gouvernement, elle entraine un dessaisissement de soi et installe l’antagonisme de l’homme contre l’homme.

Le retour de Dieu correspond bien évidemment à une capitulation de la raison.

- La violence comme seul remède au désespoir des laissés pour compte se constitue en école de la réalité du monde. La mise à sac des équipements des banlieues ou des biens personnels témoigne de l’absence d’une pensée collective. Les émeutiers ne font hélas que confirmer l’insignifiance sociale dans laquelle ils sont confinés.

Chaque cour d’école est un miroir de la société : force brute, brigandage et... hypocrisie des autorités administratives.

L’urgence d’une autre pensée, à inventer, de la vie collective s’impose particulièrement dans le cas des cités. Vivre dans les cités c’est être assigné à résidence. Elles représentent un laboratoire nécessaire d’invention d’un vivre ensemble autrement avec la ville.

Des réflexions sur la conception des logements, qui ne sont actuellement que des outils de formatage social, seraient bienvenues. Il nous faut revoir de fond en comble ce que l’on appelle un logement.

- La nécessité d’une remise en cause du système électoral apparait d’autant plus que les électeurs ignorent totalement la réalité du pouvoir des familiers de la finance. Le système actuel revient à demander au peuple d’approuver ce qui se fait, et la culture politique se trouve réduite au fétichisme du mot « démocratie », totalement vidé de sens.

Dans ces conditions, que ce monde aille le plus vite possible à sa perte ! Aidons-le !

- La « vie » politique a totalement disparu parce que celle-ci a perdu son ambition de réfléchir sur l’homme et la société. La politique devenue un métier n’intéressant plus que les professionnels n’est plus qu’une activité de domestique au service des puissances financières, gouvernées par une technocratie (haro sur les « spécialistes » et leur perte de contact avec le réel). A cette lente dévitalisation répond une infantilisation galopante. L’adieu à la pensée politique est un adieu tout court à la pensée. La remise en cause des principes de l’existant n’apparait plus nulle part.

Urgence du moment : s’employer en toute chose à désobéir. (Combien H.-D. Thoreau est toujours actuel !)

- L’appauvrissement du langage va de pair avec le racolage permanent de l’avidité et de la vulgarité marchande. Les pauvres ne connaissent que le pouvoir d’acheter et de s’endetter entretenu par la sirupeuse idéologie du bien-être consumériste. (Pasolini a bien repéré que l’hédonisme consumériste tant prôné n’est que la forme d’un nouveau type de fascisme.)

Dans la mesure où aucune compensation n’est demandée, si faible soit-elle, les prestations sociales font partie intégrante du système d’assujettissement des citoyens. Avantages sociaux, allocations diverses, contribuent à la fois à l’aliénation des bénéficiaires et à leur infériorisation.

La notion de pouvoir d’achat est une véritable escroquerie en ce qu’elle magnifie le fait de pouvoir acheter, mais acheter quoi ? Une fausse nourriture et des gadgets ! On ne cultive plus, on n’élève plus, on produit des aliments industriels. Le monde humain n’est plus qu’accessoire des supermarchés destiné à écouler leur marchandise. (Biodiversité et agriculture raisonnée, combat indispensable !)

- Sur l’Art :

Lui assigner une finalité comme le font certains beaux esprits est certainement le pire qui puisse lui arriver. Débâcle dès lors que l’on déclare que l’Art doit déranger, choquer, provoquer, etc. L’instauration d’une nécessité de transgresser les limites est évidemment mortifère (cf. mon papier sur N. Heinich - 16 juin 2014 – sur ce blogue). La provocation n’est que le conformisme des temps actuels.

Beaucoup de bruit sur les prétendus scandales de l’art permet de masquer le silence autour des crimes quotidiens.

- Sur l’Intégration et l’identité :

Que peut signifier intégration pour des gens considérés comme rien, inexistants ?

La France est le résultat de migrations permanentes, depuis l’Antiquité. L’immigration y est une réalité depuis toujours.

A force de rejet, de haine, de racisme et de mépris, il est normal que les enfants d’immigrés finissent par se sentir plus proches du pays d’origine de leurs ancêtres, qu’ils ignorent, que du pays où ils sont nés.

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Ce livre est une véritable incitation au passage à l’acte, qui n’est pas à craindre, qui n’est pas à différer. Contester, bousculer, désobéir d’abord, refuser les conformismes, il sera toujours temps de réfléchir aux modalités à venir. Cessons d’attendre que l’on agisse et pense à notre place. Tout est à réinventer. Parler de ce livre est une tentative pour contribuer au mouvement nécessaire.

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D'un blogue à l'autre...

29 Juin 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Politique ; société ; finance

Mon excellent complice et néanmoins ami Alain Sagault vient de publier un papier fort judicieux sur son « Globe de l’homme moyen » (cf. Liens, colonne de droite).

Son aspect primesautier et mesuré, m’impose de le livrer sans réserve à quiconque voudra bien s’en saisir. JK

L’ÉLECTION PESTILENTIELLE

Par Alain Sagault

« Nous sommes entrés dans l’âge des conséquences », remarquait Winston Churchill.
Qui disait par ailleurs d’un capitaine de cavalerie qu’il était si bête que même ses camarades s’en étaient aperç
us…

Des capitaines de cavalerie, le monde politique actuel en regorge, à commencer par l’actuel président, digne aboutissement d’une lignée de politiciens tarés qui suffit à elle seule à déconsidérer le désastreux régime présidentiel de la Ve République : un régime incomparable, qui réussit le prodige de ne donner aux citoyens que le pouvoir de choisir tous les cinq ans, entre des démagogues aussi malhonnêtes qu’incompétents, celui qui les cocufiera le plus abondamment et le plus insolemment.
Considérant les mérites tout particuliers dont ont fait preuve dans cet exercice scabreux les deux derniers occupants de ce trône méphitique, il semble qu’il ne serait que trop légitime de promouvoir l’un et l’autre de ces deux zozos au rang combien enviable de chef d’escadrons…
Quant aux conséquences de nos errements, qui ne se limitent hélas ni à l’hexagone franchouillard, ni à son ineffable système de gouvernance (j’emploie en toute connaissance de cause ce vocable, rendu ignoble par l’usage qu’en font les oligarques au pouvoir, car il correspond parfaitement au régime infantilisant conçu par un général de brigade cacochyme pour les veaux qu’il menait à l’abattoir nucléaire), nous commençons à les prendre en pleine figure.
Pestilentielle, oui, cette élection qui permet, que dis-je, qui récompense tous les mensonges, toutes les manipulations, toutes les tricheries, et qui dégrade la démocratie représentative en la réduisant à l’approbation obligatoire d’un président élu qui n’a de comptes à rendre que tous les cinq ans.
La Cinquième République pue depuis toujours, et à sa puanteur originelle de pouvoir quasi absolu et de corruption induite, elle ajoute depuis trente ans le remugle écœurant d’un cadavre en décomposition toujours plus avancée.
En témoigne l’invraisemblable actualité qui rassemble dans le même déshonneur et la même illégitimité l’actuel président et celui auquel il succède, l’un se prêtant à toutes les tricheries pour gagner une campagne, l’autre mentant comme un arracheur de dents pour se faire élire avant de renier sans aucune pudeur tous ses engagements en pratiquant une politique diamétralement contraire au programme soumis aux électeurs.
J’entendais l’autre jour l’actuel Sinistre de l’Intérieur, Bernard Cazenave, exiger le respect, allant jusqu’à proférer cette incroyable et perverse ânerie : « Je suis le Ministre du Respect ». Ce qu’oublie le premier flic de France, c’est qu’on n’obtient jamais que le respect qu’on mérite. « Exiger » le respect, c’est s’en avouer indigne. Le discours méprisant de ce grand argentier promu argousin en chef, loin de forcer le respect, était aussi méprisable que le comportement d’un président qui se dispense de respecter ses promesses de candidat.
Il serait temps que les politiciens apprennent enfin ce que les mots veulent dire, et que le premier pas vers une authentique démocratie consiste à dire ce qu’on fait et à faire ce qu’on dit, en bref à mettre en accord ses paroles et ses actes.
Impossible de respecter celui dont les actes contredisent les paroles ; les menteurs et les escrocs n’ont aucun droit à réclamer des citoyens un respect dont ils ne font pas preuve envers eux.

« Mon amie, c’est la finance, ma maîtresse, c’est la finance », voici ce qu’aurait dit le futur locataire de l’Élysée si sa langue n’avait pas malencontreusement fourché.
Car ses amis, ou plutôt ses maîtres, ceux dont il est l’esclave soumis et consentant, ce sont les financiers.
Qu’il rejoint dans la nullité. On ne lit pas L’Équipe tous les matins impunément…
Et ce n’est pas d’hier qu’on sait ce que valent les financiers.
« La dynamique de l’argent est étrangère aux financiers » écrivait André Suarès en 1905. Et il poursuivait :

"Ils n'ont aucune philosophie : ils n'ont aucune conscience. Comparer à César un de ces gueux d'esprit, il y a de quoi rire. Si, du moins, les Brutus pullulaient aux États-Unis. Ce serait peu que la finance fût sans entrailles, si elle avait une politique ; mais elle n'en a cure : elle vit au jour le jour, d'emprunts en emprunts, de bourse en bourse : elle est infiniment au-dessous des moyens dont elle dispose et des forces qu'elle détient. Plus on considère le monde moderne et le pouvoir de la finance, plus on mesure la médiocrité des financiers et la pauvreté de leur intelligence. Il faut être digne d'un grand pouvoir quand on le possède ; ou il dévore ceux qui l'usurpent. Une puissance dominante exige un esprit dominant. Un idéal est nécessaire, ici, comme dans tout le reste : l'idéal est une pensée qui ne se borne pas à l'heure et à l'intérêt présents. Si l'argent reste l'esclave avide et impudent qu'il est dans l'affranchi qu'il pourrait être, ou le monde le suppliciera pour le mettre à la raison ; ou le genre humain tombera dans la plus vile servitude avec ce mauvais maître. C'est la finance qui a perdu Rome, et la loi qu'elle a fait peser sur le monde d'un empire usurier."

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Une conversation à grandes enjambées...

23 Juin 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Peinture ; Transgression ;, #Picasso ; Bacon ; Caravage ;, #Serge Plagnol ; Albert Camus ; Jean Genet, #Nabis ; Marcel Duchamp

Dîner dans le patio de l’une de ces « cantines » marseillaises que j’apprécie particulièrement. Passé le premier verre trinqué à l’abri de la cacophonie de la défaite de la musique, nous parlons évidemment de peinture alors que s’est déroulé le vernissage d’une exposition commune : ses peintures, mes textes dénommés cartes postales.

Serge Plagnol est un artiste dont j’apprécie non seulement le travail de peintre, mais aussi la fréquentation assidue. Nous parlons de sa peinture, c’est-à-dire d’abord de lui, comme souvent.

« Peut-être ne vais-je pas assez loin... », suggère-t-il à propos de la toile où il s’inspire du Suzanne et les vieillards de Tintoret.

Lorsque j’ai vu cette peinture qu’il venait tout juste d’achever, j’ai immédiatement identifié Suzanne à une cagole marseillaise. Il a d’abord ri, vaguement acquiescé, puis s’est très vite repris en refusant l’excès qu’il percevait dans le qualificatif.

Se trouve ainsi repérée la question de la transgression, l’une des interrogations majeures que nous jette en pleine figure l’art aujourd’hui.

Quand Picasso affronte les Ménines, il le fait avec toute sa fougue mais aussi toute la révérence qu’il éprouve pour Velasquez. Il casse la gueule au Maître pour lui dire toute son admiration. Il va jusqu’au bout, il s’acharne, il creuse, il démonte pièce à pièce, il en rajoute. Tout n’est pas également bon, mais l’ensemble revêt la force d’une rage stupéfiante. Non, Velasquez n’est pas du passé, il est si important qu’il me faut tenter de lui régler son compte aujourd’hui, tout en lui gueulant l’admiration que je lui porte. C’est parce qu’il est immense que je veux le bouffer ! Moi, Picasso je ne peux être moi que si je l’affronte en un combat singulier ! Au risque de choquer, et d’être incompris. Tant pis pour les médiocres.

Quelle audace, quel culot, quelle prétention. Il faut avoir la tripe solide pour cela.

Une des dimensions stupéfiantes de Picasso tient autant à sa monstruosité qu’à sa délicatesse. Il ne parvient jamais à être ni méchant, ni effrayant. Il déforme, il taraude, il explore, il brise, il reconstruit, il détourne, il... transgresse, pour mieux connaître, pour mieux posséder, pour mieux aimer. Certaines œuvres apparemment apocalyptiques ne se justifient, semble-t-il, que par l’amour passionné qu’il porte à son sujet, si humble soit-il. Il y a toujours, dissimulé quelque part, un moment de tendresse profonde, une forme, un geste, une main, un regard. L’émotion guette à chaque détour.

Je pense tout à coup à ce Chat mangeant un oiseau, du musée d’Antibes...

Picasso, Francis Bacon, des artistes de la démesure, c’est-à-dire de la force radicale et de la sublimation, qui est purification rédemptrice. Ils bucheronnent, totalement en marge du jeu intellectuel et mondain de l’excellence décorative pseudo révolutionnaire de quelques-uns de leurs contemporains.

Si le vocabulaire est emprunté au langage religieux, il n’a rien à voir avec la pratique ecclésiale, il se réfère au caractère sacré de l’Art. Ce sacré qui peut tenir à l’écart, mais dont nous avons tant besoin pour équilibrer notre parcours.

Bacon lui aussi se confronte avec vigueur à ses aînés, Velasquez encore, mais aussi Titien.

Avec ses Pape, humains trop humains dont il tente de saisir les affres, il pulvérise la notion de portrait officiel. La peinture de Bacon est une peinture du dedans. De manière générale, il peint la bidoche humaine, celle qui hurle sa douleur, comme Rembrandt et Soutine ont peint leur bœuf écorché. C’est de la viande, mais de la viande originellement saine. Maltraitée, avilie, sans doute, mais profondément saine, donc aimable, encore désirable, à soigner de toute urgence. La merde est humaine, elle mérite donc l’anoblissement.

Rien à voir avec le constat morbide dans lequel se complait Lucian Freud, qui n’aime pas ses modèles dont il scrute à plaisir la décrépitude. Il s’en repait avec une malsaine indécence, sans émotion. Il reste à la surface des choses, il n’est que mondain. Passons...

Caravage, Bacon, Picasso, des artistes témoins d’une souffrance, la leur souvent, qu’ils prennent à leur compte.

Des artistes du refus, et de la révolte personnelle. Pour eux, il s’agit de bousculer tabous et allant-de-soi au profit d’une certaine recherche de l’exemplarité, voire de la sainteté laïque.

Font alors irruption dans la conversation les références à Jean Genet (Saint Genet, comédien et martyr, selon Sartre), Camus (L’Étranger, l’Homme révolté, Écrits libertaires), et Pasolini, bien sûr. Mais aussi Manet et sa scandaleuse Olympia. Des artistes sans complaisance, lucides, exigeants, souvent tenus à distance par l’establishment, persuadés de leur vérité, porteurs d’avenir.

Avec eux, grâce à eux, oser aller le plus loin possible dans la transgression. C’est-à-dire dans l’affirmation d’une liberté édificatrice de créations et de valeurs nouvelles, dans le sillage d’un amour irréductible de l’humain et d’une tradition séculaire pour le dire.

L’art, et la peinture notamment, ont la particularité d’un talisman.

Ce terme convoque immédiatement l’œuvre éponyme de Paul Sérusier, le fondateur du groupe des Nabis (prophètes, en hébreu), véritables libérateurs de la peinture, initiateurs d’une transition post impressionniste.

Soleil noir de la révolte et du désir de dépassement par lequel l’iconoclaste rend hommage aux icônes qu’il profane.

Cette notion de transgression, présente tout au long de l’histoire de l’art, a évidemment peu de chose à voir avec la rupture tous azimuts préconisée par les épigones de Marcel Duchamp. Autant la transgression est riche des questions et d’apports nouveaux, autant la rupture pour la rupture apparait stérile. Le tout est bon pour faire de l’art, coup de tonnerre unique et probablement nécessaire à un certain moment de l’Histoire, est voué sans doute aujourd’hui à l’essoufflement, puis au débouché sur l’impasse de la confusion la plus totale.

A nouveau un constat : nous n’en avons heureusement pas fini avec la peinture, qui a encore et toujours de beaux jours devant elle.

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Fiat lux ! (et les ténèbres se dissipèrent...)

19 Juin 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

La question, lancinante, demeurait posée, sans réponse évidente :

- Comment se fait-il, bien que n’ayant rien attendu de très satisfaisant de l’élection du Président de la République, que la déception soit aussi grande et, surtout, qu’il soit si difficile de comprendre la dérive du pouvoir en place depuis 2012 ?

Les hypothèses sur le franchissement de leur seuil d’incompétence par le Président et son entourage immédiat, pour intéressantes qu’elles soient, ne suffisent évidemment pas à étayer une proposition explicative satisfaisante.

Tout à coup, une remarque vaguement entendue à la radio, totalement oubliée mais dont l’effet fut fulgurant, vient m’éclairer.

Reprenons :

L’élection présidentielle a été gagnée par défaut.

Il s’agissait de virer Sarkozy, nuisible devenu totalement insupportable (les découvertes et révélations actuelles sur le cynisme mensonger des conditions de sa campagne ne font qu’accentuer et accréditer les motifs de ce rejet).

Passant par-là, après quelques puériles fanfaronnades au Bourget, Hollande a raflé la mise.

Si le désamour à l’égard de Sarkozy n’avait pas été aussi fort, la « gauche » dite socialiste ne l’aurait à l’évidence pas emporté.

Depuis lors le pouvoir, et en premier lieu son chef omnimpotent, est tétanisé par la conscience qu’il a de n’avoir été choisi que comme une simple trousse de premier secours.

Fragile, miné par le doute, parce que non convaincu de sa capacité de répondre à la situation du pays, il possède au moins une certitude : la gauche réelle ne peut que lui porter préjudice. C’est d’elle qu’il convient donc de se garder. C’est contre elle et sa survenue qu’il convient de combattre, priorité des priorités.

D’où le choix d’un Premier Ministre le plus à droite possible, d’où la poursuite, voire l’amplification, des grandes lignes de la politique antérieure, qu’on ne saurait infléchir, d’où le choix récent de tenter de recycler un fleuron passablement défraîchi de la droite chiraquienne comme défenseur des droits (!), etc.

Aucune incohérence dans les attitudes, les choix et les décisions, tout est clair, tout se tient. Il n’y a aucune dérive, contrairement à ce que l’on pourrait naïvement supposer.

« Mon ennemi c’est la Finance » n’était après tout qu’une figure de style pardonnable. Chacun sait que les mots dépassent parfois la pensée. Qui pourrait en vouloir aux dirigeants du FN de s’affirmer démocrates et républicains ? A Jean-François Copé de se dire de bonne foi et ouvert au dialogue, à Nadine Morano d’imaginer qu’elle porte une pensée, à Pierre Moscovici ou Michel Sapin de parler au nom de la gauche...? Il est bien connu que sous le coup de l’émotion un mot malencontreux peut échapper. Il n’est que ce très attachant M. Poutine pour garder la maîtrise de soi en toute occasion. Voilà qui humanise agréablement la vie politique et nous la rend si proche et si attractive.

Non l’ennemi n’est pas la Finance, l’ennemi unique, absolu, définitif, dont il convient de se défaire à tout prix c’est... LA GAUCHE (ou ce qu’il en reste, après tant et tant d’offensives menées contre elle depuis des décennies par de glorieux prédécesseurs tels que Mitterrand, Jospin et consorts).

Ah, Guy Mollet, si injustement méprisé, quel grand homme ce fut en son temps !

(Le Panthéon un jour pour lui ? Pourquoi pas, sait-on jamais ?)

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Le désenchantement de l'art contemporain

16 Juin 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #art contemporain ; marché de l'art

Nathalie Heinich – Le paradigme de l’art contemporain (structures d’une révolution artistique) – Gallimard, 373 p., 21,50 €, 2014 –

Nathalie Heinich, sociologue spécialisée dans le domaine de l’art, poursuit son analyse du monde l’art en explorant minutieusement ce qui fonde la rupture totale entre l’art moderne et l’art contemporain devenu si universellement présent. Son livre a le grand mérite d’éclairer ce en quoi diffèrent des domaines que l’on peut parfois avoir tendance à confondre, si l’on s’en tient à une perspective chronologique telle que la succession art classique, art moderne, art contemporain. D’entrée de jeu elle pose que l’art contemporain est l’un des genres de l’art, et que son existence correspond à la mise en place d’un nouveau paradigme (cadre incontournable établissant un changement bouleversant les définitions en vigueur). Elle établit de ce fait l’incompatibilité totale entre l’art contemporain et les autres genres que sont l’art classique et l’art moderne.

Alors que l’art classique est fondé sur une figuration héritée des canons de la tradition, que l’art moderne donne la primauté à la vision de l’artiste (au prix d’une transgression des canons de la tradition), l’art contemporain consiste en un jeu permanent de recherche des limites à outrepasser et des critères artistiques à pulvériser. Transgression, provocation et subversion deviennent des maîtres mots. A partir de cela tout devient envisageable, tout devient admissible, la singularité à tout prix devient l’alpha et l’oméga de la création. L’artiste contemporain devient sa propre référence, il est à la fois le créateur et la création elle-même.

L’œuvre s’efface au profit de l’artiste dont le nom et la notoriété deviennent des valeurs marchandes. Une marque commerciale, en quelque sorte.

Cette conception s’érige en un système soutenu et encouragé par les institutions publiques, qui exercent un imperium sur le marché de l’art, et bon nombre de galeries faisant la mode. Ce qui évidemment bouleverse totalement le paysage artistique et en désoriente plus d’un parmi les amateurs.

Pas étonnant dès lors que le discours prime désormais sur une œuvre qui ne tient que par lui. L’œuvre n’est plus dans l’objet...

A partir du moment où on admet que l’œuvre c’est l’idée, s’ensuivent toute une série de conséquences : soumission totale à l’arbitraire de l’artiste, apparition de l’hybridation des installations, happenings et performances au titre d’un art éphémère, cynisme de certaines prétentions artistiques, brouillage des limites entre production, médiation et réception de l’art, brouillage des genres entre domaines de la création...

Le fait d’admettre que tout est bon pour faire de l’art, et que par conséquent n’importe quel matériau peut convenir entraîne de multiples conséquences (conservation, restauration, stockage, monstration, aspects juridiques...).

Tout ceci revient à contester tout lien entre la notion d’art et une pratique déterminée.

L’artiste, du moins certains d’entre eux, se transforme en entrepreneur producteur de ses fabrications, en diffuseur, metteur en scène et parfois acteur.

Les effets pervers sont évidemment nombreux, en premier lieu la raréfaction des sources de la création, l’appauvrissement des liens avec le public au bénéfice de la création d’un marché spéculatif réservé à quelques happy few. Ajoutons à cela l’implantation progressive dans l’esprit des étudiants en arts plastiques de la prévalence du métier d’artiste, et que par conséquent ils se doivent de rapidement faire une carrière internationale (ne pas être reconnu à 35 ans peut être rédhibitoire). Le monde de l’art contemporain s’universalise, un art international se met en place, les artistes qui réussissent sont d’abord des hommes d’affaire. Nous sommes dans un temps court, bruyant, sans cesse dans l’instantanéité, comparable à celui des traders. On parle désormais de financial art...

L’artiste devient un bien de consommation courante.

Une fois brossé ce tableau présenté sous forme d’inventaire objectif, l’auteur reconnait que son portrait est sans doute un peu outré, mais globalement juste. Il mérite en tout cas d’être connu et médité.

Alors que l’on parle d’art moderne, puis d’art contemporain, il me semble qu’on devrait aussi parler d’art actuel et nous pourrions alors découvrir une incroyable richesse occultée par les institutions et les médias les plus courants.

Le combat à mener devient un combat en faveur de la peinture, art fort décrié par les tenants de l’art contemporain, mais dont le potentiel est loin d’être épuisé.

(Une question se pose, qui n’a pas été abordée : comment se fait-il que ces débats ne soient réservés qu’au seul domaine des arts plastiques ?)

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Serge Plagnol expose bientôt à Marseille

8 Juin 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Serge Plagnol expose bientôt à Marseille
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A PROPOS DE L’ABSTENTION

1 Juin 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Elections; vote; démocratie; abstention; évidences

S’abstenir de voter, voire voter blanc, serait hautement blâmable aux yeux de beaucoup. Le processus électoral serait un des garants de la démocratie.

Voilà une évidence qui mérite au moins une prudente réserve.

Ce qui va de soi requiert toujours quelque circonspection. Méfions-nous de ces logiciels sociaux qui structurent dangereusement les comportements et font que les choses sont ce qu’elles sont, parce qu’elles sont ainsi.

Ce qui renforce l’être dans son existant, pétition de principe, ou encore argument d’autorité, évidemment ne démontre rien.

J’ai appris dans ma prime jeunesse que les enfants ne parlent pas à table, que les grandes personnes sont des grandes personnes, les enfants des enfants, et qu’une jeune-fille est une jeune-fille. Plus tard, vêtu de kaki horizon (chacun avait alors ce navrant privilège), on a voulu me persuader qu’un ordre est un ordre, puisque c’est un ordre.

Vint l’époque où j’ai entendu que le vote est une des marques de la démocratie, et que nous sommes en démocratie puisque nous votons.

Ensemble de vérités révélées, assénées, indiscutables, car établies par la Vulgate.

Cependant, dès mon premier séjour en Inde j’ai réalisé que là-bas, contrairement aux évidences communément admises ici, une vache n’a rien à voir avec une promesse de steaks. J’en ai donc déduit que, bien que vénérée en Inde, sacrée même, une vache ne saurait nullement s’apparenter pour nous à la Vierge Marie. O tempora ! O mores !

Alors ?

Sommes-nous si certains de nos certitudes ?

"Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au-deça des Pyrénées, erreur au-delà" remarquait déjà Pascal.

Mot à mot :

  • Election, du latin eligere choisir.
  • Elite, ceux qui sont choisis, les élus, le peuple élu, les élus du peuple.

Qu’a notamment apporté la Révolution, la Grande, sinon le remplacement d’une élite aristocratique héréditaire par une autre, élective et très attachée à devenir autoreproductible ? L’invention des « Droits de l’Homme » que l’on prétend LA marque de la France n’est sans doute qu’un accident dans l’Histoire de notre pays, qui n’a jamais durablement développé cette image. Un de ces nombreux objets trouvés du langage politique.

Qu’a fait d’autre la démocratie élective sinon de solidement installer une nouvelle élite à laquelle nous acceptons de déléguer nos pouvoirs pour la durée d’une mandature ? Servitude volontaire, quand tu nous tiens ! Au secours La Boétie !

Alors qu’à peine une élection se déroule-t-elle l’accent est mis aussitôt sur la prochaine échéance, que signifie accepter de déléguer pouvoirs et responsabilités à des mandataires dont le seul véritable souci est d’être réélu ?

Comme le souligne Alain Sagault dans une récente chronique de son blog (l’adresse figure dans les liens à partir de celui-ci), marketing, impostures et magouilles financières sont devenus la loi.

De Charybde en Scylla, de Cahuzac en Copé et consorts.

Où est désormais la politique, où discute-t-on des options fondamentales engageant l’avenir à moyen et long terme ? En quoi refuser de se prêter à ce maquillage habillant les apparences du masque cosmétique de la… démocratie (sic), serait-il blâmable ?

Ne sont-ce pas plutôt la plupart des votants qui, jouant le jeu d’une sorte de carte blanche conférée à des élus professionnels, s’abstiennent de leur responsabilité de citoyens en acceptant de se défausser de leur pouvoir ?

Et si par conséquent l’abstention était d’abord le fait d’électeurs arc-boutés sur le hochet d’élections récurrentes, devenues simple leurre ? En s’abstenant de toute contestation véritable, ils admettent de se laisser manipuler comme moutons de Panurge ?

Et si, de surcroît, voter c’était souvent s’abstenir de penser ?

De manière paradoxale, l’abstention n’est sans doute pas là où on la situe communément.

Que valent ces près de 57% de non-votants aux élections européennes ? A eux seuls ils forment une majorité. Leur abstention est-elle autre chose qu’une marque d’intransigeance face à l’enjeu, en même temps qu’un refus des minables dérives de la vie politique ? Ne pas accepter de jouer à un jeu dont les règles sont inconvenantes, ne veut surtout pas dire un désintérêt pour le jeu en général.

Tant qu’une remise en question fondamentale des pratiques et des procédures ne sera pas intervenue, il est clair que le refus de participer, le refus de se faire complice, est la seule attitude responsable qui vaille. Non pas abstention, mais boycott résolu.

La notion de moindre mal, par laquelle le mal est notoirement admis comme une constante incontournable, n’est que l’expression d’une démission.

Qu’advienne vite le temps d’une reprise en main, de l’élaboration de perspectives à long terme, claires et intelligibles, d’un remodelage d’institutions complètement moisies, pourries jusqu’à l’os ! Et alors, espérons-le, le vote reprendra des couleurs.

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Elections et pratique démocratique véritable

28 Mai 2014 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Démocratie ; Elections; Ve République ; expression populaire

Il y a déjà pas mal de temps, j'ai consacré un billet à l'idée que les élections "démocratiques" pourraient tout aussi bien être remplacées par un tirage au sort, j'ai même eu le toupet de suggérer que la confiance accordée aux "élus" ne pourrait qu'être meilleure qu'à l'heure actuelle. Cette idée paradoxale a évidemment réjoui quelques rieurs, sans paraître intéresser les gens "sérieux".

Aujourd'hui, mon ami Alain Sagault dont le blog mérite d'être visité, vient de me transmettre le courriel suivant :

"J'ai quitté dimanche soir les commentaires ahurissants de bêtise et/ou de mauvaise foi des professionnels de la politique et du journalisme de complaisance, pour écouter l'entretien donné par David van Reybrouck à Mediapart. Je pensais zapper vite fait, mais ça s'est avéré absolument passionnant."

Si malheureusement vous n'avez pas le moyen, ni le temps, d'aller visionner l'entretien sur Médiapart, voici le compte-rendu qu'en a fait l'interviewer.

(Je vais sans tarder chez mon libraire commander "Contre les élections" de David Van Reybrouck - Actes-Sud éditeur)

Van Reybrouck :

«Le vrai pouvoir migre ailleurs, il faut réactiver la vie publique»

PAR JOSEPH CONFAVREUX - Médiapart

ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 25 AVRIL 2014

David Van Reybrouck, belge de langue flamande, vient de publier Contre les élections, charge décapante contre l’épuisement et les dysfonctionnements des démocraties européennes.

« Chez vous, on peut voter ou manifester, mais il n’y a pas grand-chose entre les deux », dit-il à propos de la France. Troisième entretien de notre série sur la façon dont les intellectuels étrangers voient la France.

David Van Reybrouck, à la fois historien, journaliste, romancier et homme de théâtre, est l’auteur du bestseller Congo, une histoire. Il connaît bien la France et vient de publier Contre les élections, aux éditions Actes Sud, dans lequel il dresse, dans la perspective des élections européennes et quelques semaines après les élections municipales, une décapante charge contre l’épuisement et les dysfonctionnements des démocraties européennes.

Pourquoi avez-vous dit que la France avait le système politique le plus sclérosé de toute l'Europe occidentale ?

J’ai longtemps pensé que la Belgique était la « partitocratie » par excellence, au sens d’une démocratie que se partagent les principaux partis politiques. Cela se marque notamment par la politisation de l’administration et la quasi-nécessité, pour avoir un poste au sein de la haute administration, d’avoir la carte d’un parti. Mais je constate qu’en France, au niveau national en tout cas, cela fonctionne de la même façon, peut-être même pire. L’ensemble du pouvoir public est entre les mains de partis politiques qui ne représentent qu’une petite fraction du pays.

L’autre spécificité française, qui continue à me surprendre, est l’aristocratie des hautes écoles et le système de reproduction d’inégalités très important d’un pays qui a pourtant mis l’égalité au cœur de sa devise républicaine. J’ai lu Bourdieu, mais je ne pensais pas que le système qu’il décrivait était aussi puissant et durable dans le temps. Quand je regarde la France, j’ai l’impression d’une grandeur qui est devenu une hystérie. La fierté nationale s’est transformée en haine de soi et des autres. La France incarne cette détestation pour les élus couplée à une vénération des élections que j’analyse dans mon ouvrage, et qui crée des frustrations de toutes parts. Ceux qui votent FN sont frustrés par la politique traditionnelle, mais ceux qui votent encore pour les partis dits de gouvernement ont l’air tout aussi insatisfaits de la classe politique, et incapables d’envisager un remède à la crise démocratique que la France et l’Europe traversent.

Comment regardez-vous les institutions de la Ve République depuis la Belgique, qui a récemment connu un épisode de plusieurs mois sans gouvernement ?

La France, comme tous les autres pays occidentaux, est en train de s’horizontaliser, alors que la Ve République est un régime très vertical, et cet écart crée à la fois malaises et blocages.

Les nouvelles technologies accélèrent un processus d’horizontalisation des sociétés et le développement de modes d’organisation moins pyramidaux et hiérarchiques qui entrent en conflit avec votre République paternaliste, inventée par le pater familias Charles de Gaulle comme s’il présidait un déjeuner dominical.

À l’âge du manuscrit, les princes et les abbés avaient le monopole de l’information et de sa diffusion. L’imprimerie a entraîné un élargissement démocratique. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à un saut équivalent, avec le développement des médias sociaux et des nouvelles technologies. Nous sommes tous devenus des princes ou des abbés ! Cela change la donne de notre fonctionnement démocratique, alors que les structures politiques et institutionnelles de nos démocraties demeurent très hiérarchisées et étatisées.

Mais c’est vrai aussi par exemple pour le réseau énergétique qui est incroyablement pyramidal. On voit pourtant que de plus en plus de citoyens s’organisent pour une production locale et décentralisée. Je pense donc que s’accélère la mutation sociale vers l’horizontalité, dans un fonctionnement bottom up, alors que le système politique et institutionnel de la France reste profondément top down.

Il n’est donc pas étonnant que l’insatisfaction vis-à-vis des démocraties dites représentatives se fasse sentir avec une grande acuité dans des pays très verticaux, comme la France ou l’Espagne. J’ai ainsi trouvé symptomatique la manière dont la France a lancé voilà quelques années le Conseil national du débat public. Il s’agissait d’une tentative pionnière de permettre une forme de participation citoyenne, mais celle-ci a tout de suite été procéduralisée. Le libre-échange d’idées a été immédiatement cadré, et la France a imaginé une institution nationale et verticale pour s’occuper du débat public, comme si elle avait en réalité peur d’un débat libre.

Ce qui est étrange, c’est que la France dispose de nombreux penseurs qui ont montré les limites de la démocratie dite représentative et proposé des pistes pour remédier au déficit démocratique : Bernard Manin, Pierre Rosanvallon, Loïc Blondiaux, Yves Sintomer… Mais ces réflexions stimulantes n’ont guère de traductions en pratique au niveau national. Ces pensées n’irriguent pas les actions de la société française.

Aux États-Unis, quelqu’un comme James Fishkin, professeur à Stanford, a immédiatement lancé des expériences de démocraties délibératives. En Belgique, trois ans après avoir lancé le manifeste du G1000 – par lequel nous convions à une réunion au sommet mille citoyens de ce pays choisis au hasard –, je constate que 10 des 12 partis prônent désormais la démocratie participative, parfois même avec des formes de tirage au sort.

À vous lire, l'innovation démocratique viendra plutôt de petites entités, que ce soit des pays à la population réduite ou des régions. Pourquoi ?

Une démocratie innovante et délibérative peut exister à tous les niveaux, mais je pense qu’un pays comme la France aurait tout intérêt à regarder ce qui se passe aux Pays-Bas, en Belgique, en Irlande ou en Islande avec intérêt, et non condescendance. Nous, les Belges, jouons les cobayes pour vous en terme de démocratie, donc profitez-en, plutôt que de prendre cela de haut. Ce qui est neuf commence souvent à l’échelle locale. Sur les 300 communes flamandes, 60 travaillent explicitement avec des processus participatifs. Les grands États, avec une grande histoire, ont souvent du mal à regarder vers le futur. La France a déjà eu beaucoup de mal à regarder son passé colonial, parce qu’elle se pense comme un « grand pays », qui croit que reconnaître ses erreurs est une faiblesse, alors que je pense que c’est un signe de force et de grandeur.

Il lui faudra donc sans doute encore beaucoup de temps pour admettre les problèmes structurels de sa démocratie. Il faut aussi décoloniser la démocratie et la République française, en finir avec les structurations verticales et paternalistes de la société, et c’est loin d’être fait.

Pourtant, à la suite des analyses de Bernard Manin ou Francis Dupuis-Déri, on sait que la Révolution française n’a pas remplacé l’aristocratie par la démocratie, mais l’aristocratie de naissance par l’aristocratie élective. Les élections ont été introduites, sciemment, pour rendre possible ce nouveau régime et l’idée athénienne prônant l’absence de distinction entre gouvernants et gouvernés a été abandonnée.

Le vote pour des représentants est, à l’origine, une procédure aristocratique qui a été démocratisée au XIXe siècle, avec l’extension du droit de vote et le suffrage universel. Mais, comme l’a bien montré Manin, il s’agit d’une démocratisation quantitative et non qualitative. De plus en plus de gens ont le droit de vote, mais très peu détiennent le droit de parole.

Et le combat pour le vote – pour lequel tant de générations ont lutté – est désormais déserté, si on regarde les taux d’abstention aux élections municipales ou européennes. La bonne nouvelle dans ce paysage est que l’abstention n’est toutefois pas la conséquence d’un dégoût de la démocratie elle-même, mais plutôt d’un désenchantement vis-à-vis de la procédure démocratique, plus que de l’idée démocratique. Je pense que beaucoup de Français se sont simplement dit : « Voter demande un effort dont le résultat ne vaut pas la peine. »

La montée des partis dits « populistes » à la faveur de cette abstention ne vous inquiète pas ?

Bien sûr, quand il s’agit d’un parti fasciste pur et dur comme Aube dorée, en Grèce, je suis inquiet. Mais je ne pense pas que nous soyons dans la même situation que dans les années 1930. J’ai écrit un livre, non traduit en français, qui s’intitule Plaidoyer pour le populisme, qui appelle, en gros, non pas à moins de populisme, mais à un populisme meilleur. Le vote pour des partis que l’on appelle populistes me paraît être à certains égards inquiétants, quand ces partis tiennent des discours xénophobes, mais ils manifestent aussi, de la part notamment de populations peu scolarisées et dominées, une volonté de s’impliquer dans les affaires de l’État, et je trouve cela important. Aux Pays-Bas, le paradoxe est que les bons scores de leaders populistes comme Pim Fortuyn ou Geerts Wilders ont finalement ramené plein de gens dans les urnes. Dès qu’on traite les gens en adultes, ils se comportent en adultes. L’État social-démocrate a longtemps conçu son rapport au citoyen comme un rapport de parent à enfant. Dans l’État ultralibéral, ce n’est pas du paternalisme, mais le citoyen est un client qu’il faut servir et exploiter. Je pense qu’il est urgent d’investir dans une société où les rapports entre l’État et les citoyens seraient des rapports adultes, ce qui est plus difficile à mettre en place dans des États hiérarchisés et centralisés comme la France, même s’il existe des initiatives locales intéressantes.

En outre, quand on parvient à mettre en place des processus délibératifs, on s’aperçoit souvent que ce n’est pas parce que des gens votent populiste qu’ils pensent populistes. Quand je pense à mes grands-parents, des ouvriers modestes employés dans l’agriculture, ils votaient à leur époque pour les grands partis parce qu’ils se sentaient représentés. Je pense qu’aujourd’hui, ils voteraient pour les partis dits populistes. Mais je pense aussi que, s’ils étaient là dans 30 ans et qu’ils étaient invités par tirage au sort à une délibération sur les migrations, ils ne tiendraient pas de propos xénophobes.

Comment peut-on être, pour reprendre le titre de votre livre, « contre les élections » ? Ne sont-elles pas une condition nécessaire mais non suffisante de la démocratie ?

Je suis contre les élections si la démocratie se limite à cela. C’est évident que les élections ne sont pas suffisantes pour la démocratie. Je ne suis pas certain qu’elles soient non plus nécessaires. Dans la Grèce de Périclès, l’élection existait mais de manière très limitée.

J’évoque aussi le scénario d’un chercheur américain, Bouricius, qui imagine le fonctionnement d’un État extrêmement démocratique sans élection. Bien sûr, si un chef d’État me disait aujourd’hui : « j’ai bien aimé votre livre, on va supprimer les élections », je serais très malheureux.

Ce que je préconise aujourd’hui, c’est un système électoral qui s’enrichisse de procédures participatives fondées notamment sur le tirage au sort, d’abord pour des processus ponctuels, comme on l’a vu en Irlande pour réécrire la Constitution, puis de manière plus structurelle. En Belgique, le Sénat ne cesse de perdre beaucoup de ses fonctions. Des idées sont lancées pour le transformer en chambre de réflexion qui inviterait des citoyens tirés au sort. Je pense qu’à plus long terme, il pourra tout à fait devenir, dans le cadre d’un système bi-représentatif, la chambre des citoyens tirés au sort, à côté de la chambre des citoyens élus.

Le tirage au sort peut-il être une vraie solution au déficit démocratique ?

Quand on me dit que le tirage au sort est une solution farfelue, je me permets de rappeler que cela existe déjà, mais très mal fait, à travers les sondages, qui déterminent une part de la politique menée. Le choix de votre nouveau premier ministre n’a-t-il pas été fait en raison de sa prétendue « popularité » ? Les sondages ne sont que des tirages au sort de quelques milliers de gens faits par des organismes qui ne cherchent pas le bien public. On peut se réapproprier cette pratique. L’État doit faire mieux que les bureaux de sondage qui nourrissent le débat public avec quelques centaines d’adresses mail et de numéros de téléphone. Et comme le disait Fishkin : « Avec un sondage classique, on demande aux gens ce qu’ils pensent quand ils ne pensent pas. Ne serait-il pas intéressant de leur demander ce qu’ils pensent après avoir pensé ? »

Le tirage au sort permettrait aussi de s’émanciper des contraintes électorales, des campagnes où l’on s’invective, et de réfléchir au long terme, sans être obnubilé par le prochain vote. Si on considère que la société fonctionne en triangle – le gouvernement, la société civile, le marché –, on constate un déséquilibre de plus en plus fort. Une grande partie du pouvoir a migré vers les marchés, et il est donc urgent que les deux autres pôles renouent des liens pour inviter la puissance mercantile à un nouvel équilibre.

Pendant que le gouvernement se méfie de la société civile et que la société civile se méfie de son gouvernement, le vrai pouvoir migre ailleurs. D’où la nécessité d’une nouvelle alliance entre gouvernants et gouvernés qui passe par de nouvelles procédures.

Les vrais enjeux migrent en silence, quittent l’arène démocratique et s’installent dans un coin bien tranquille, loin de la vie publique. Il faut donc réactiver cette vie publique.

Quels exemples réussis de pratiques démocratiques délibératives pouvez-vous nous donner ?

Je suis très impressionné par ce qui s’est passé en Irlande et notamment la manière dont a fonctionné la Convention constitutionnelle irlandaise chargée de proposer des changements aux huit articles de la Constitution, notamment pour la question du mariage homosexuel. Cette convention était composée de 33 élus et de 66 citoyens tirés au sort. Les citoyens tirés au sort n’étaient pas les seuls à avoir le droit de parler pour la société, puisque des centaines de dossiers ont été remis par les Églises, les associations… Au bout du compte, cette convention a entendu beaucoup d’experts, beaucoup de citoyens, beaucoup de porte-parole et a finalement approuvé à plus de 80 % la modification constitutionnelle rendant le mariage homosexuel possible.

Ce qui me paraît important est moins la conclusion que la sérénité des débats qui a permis un tel changement dans une Irlande beaucoup plus catholique que la France. Chez vous, on peut voter ou manifester, mais il n’y a pas grand-chose entre les deux. Dans l’isoloir, on se tait ; dans la rue, on crie. Entre le silence et le hurlement, il y a pourtant l’échange et le débat.

Cette sérénité de débats bien organisés était également frappante dans la manière dont l’Irlande du Nord est parvenue à réunir des parents catholiques et protestants qui ne se parlaient jamais pour évoquer un thème très émotionnel, à savoir l’éducation de leurs enfants.

Ils ont ainsi réussi à mettre en place des solutions pratiques et pragmatiques, grâce à des procédures innovantes de mise en relation et de mise en débats, qu’on n’avait jamais pu envisager jusqu’alors.

Vous avez signé une histoire du Congo. Comment compareriez-vous la manière dont la Belgique et la France gèrent respectivement leur passé colonial ?

Je trouve que le cinquantenaire de l’indépendance du Congo a donné lieu à des réflexions pertinentes dans l’espace public belge : livres, expositions, interventions dans les écoles… C’est encore insuffisant, si on compare par exemple à la Grande-Bretagne, mais il y a eu une vraie réflexion sur le passé colonial. La France me paraît en retard, et cela l’empêche de se projeter vers l’avenir. La Belgique s’est excusée deux fois pour ce qui s’est passé au Rwanda, tandis que la France a encore beaucoup de mal à assumer ses responsabilités. Il faut pourtant prendre en charge son passé pour pouvoir avancer.

L’année passée, j’ai participé au festival Étonnants voyageurs à Brazzaville, une édition formidable, qui mélangeait des écrivains occidentaux, africains et asiatiques. Un jour, j’étais invité à la résidence de l’ambassadeur français pour un déjeuner. On était une vingtaine. Hormis Alain Mabanckou, l’organisateur de l’événement, ce n’était que des artistes à la peau

blanche. Il y avait aussi deux ministres congolais, dont un portait une chemise africaine. « Qui est le ministre de la culture ? » demandai-je à mon voisin, un conseiller diplomatique français. « Celui avec le pyjama », me chuchota-t-il ironiquement…

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