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28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 08:03
En librairie le 5 mai 2015 - Émergences, regards sur la ville

Alain Nahum (photographies) - Jean Klépal (texte)

Livre aux Éditions Parenthèses, 22,5 x 24 cm, 120 p., 106 photographies, 2015 / 28 €

ISBN 978-2-86364-302-0

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Un cinéphotographe jette un regard intrépide sur la Ville

Réalisateur de cinéma, dessinateur et photographe, Alain Nahum consacre beaucoup de temps à regarder la ville, pour débusquer ce que nous ne voyons pas habituellement. Un très beau livre venant de paraitre aux éditions Parenthèses illustre ce propos.

Puisqu’il y vit, le cinéphotographe a choisi Paris pour atelier. Fouineur aux aguets, il traque les marques improbables et souvent méprisées d’une très révélatrice histoire quotidienne minuscule :

Érosion des passages piétons ; messages discrètement collés çà et là ; traces et reflets insolites des activités humaines ; beauté surprenante de déchets minables abandonnés au trottoir...

Nahum se montre braconnier nomade du non-vu. L’ensemble de ses images se situe hors des codes habituels de la photographie. Hors de la posture documentariste si fréquente. L’effort de dévoilement du réel auquel nous sommes conviés procède du désir de rendre signifiantes les images, à distance de la représentation et de la narration anecdotiques.

Son approche est celle d’un archéologue de l’éphémère.

Fruit d’un long compagnonnage, le texte d’accompagnement précise la genèse du projet artistique ; il éclaire les thématiques développées.

La première présentation publique de ce livre aura lieu le vendredi 5 juin, à 19 heures, à la librairie Histoire de l’œil, 25 rue Fontange, 13006 Marseille.

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Rappel

Secrets d’alcôve – Jean Klépal – Serge Plagnol - 144 pages, 24x16 cm

Éditions Area/Descartes & Cie, 2013

Une relation passionnée à la peinture. Les œuvres de Serge Plagnol sont l’occasion d’un dialogue serré avec l’art.

ISBN 9 78244 462268 / 20 €

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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 09:05

La faillite de notre système d’enseignement est une tarte à la crème, bonne pour les discussions de salon. Un de ces sujets dont on semble s’offusquer, alors qu’on en prend son parti avant de passer à autre chose. Un monstre du Loch Ness auquel on prête un regard tendrement amusé.

Et pourtant. Le Ministère reconnait, dit-on, 18% de quasi-analphabètes à l’entrée en sixième. Presque autant à l’issue de la troisième.

Résultat : l’enseignement de l’ignorance (Jean-Claude Michéa, éd. Climats, 1999) est une affaire qui marche. La Fabrique des incultes tourne à plein régime.

Les réformes de l’enseignement se succèdent, elles masquent la profonde impuissance de l’Administration à se remettre vraiment en question, donc l’absence de volonté politique réelle. Ces réformes sont comme les trains, l’une peut en cacher une autre. Rien de plus dangereux que les passages à niveau. Il n’y a pas que la SNCF pour les supprimer...

Attention à ne pas se faire happer par la confusion permanente du changement apparent, garant d’une perpétuation immuable. Pour que rien ne change, il faut changer souvent, c’est bien connu.

On peut comprendre qu’un enseignant héritant d’élèves profondément lacunaires, comptable par ailleurs d’un programme qu’il se doit de respecter, puisse déclarer qu’il « n’est pas là pour rattraper les lacunes » accumulées au fil des années antérieures.

Mais alors ? Les jeunes naufragés sont-ils condamnés à jamais ?

Alors que la jeunesse est évidemment la richesse primordiale d’un pays, que signifie ce dédain quasi officiel, sinon une méfiance viscérale à l’égard de forces en devenir ?

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Depuis plusieurs mois, je donne des répétitions à une élève de seconde, aussi désorientée que démunie. Attentive, sa mère a su discerner la nécessité de lui apporter de l’aide :

- Allo... C’est pour ma fille, elle pleure, elle a un devoir de français, elle ne comprend pas... Le Cid... C’est Elvire, acte III, scène 3...

- Bon, je vous rappelle dans dix minutes, le temps de prendre le texte, et nous en parlerons.

Une traduction commentée en français actuel, au téléphone, un dépannage instantané.

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Que se passe-t-il ? Comment aller plus loin ? Proposer à A. de faire le point avec elle, voir s’il est possible de l’aider, quelles sont ses difficultés ?

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Dès notre première rencontre, découverte d’un effarant manuel d’histoire de la littérature française censé couvrir la période du XVIIe au... XXIIIe siècle, coquille garantie ! Ce manuel s’apparente au catalogue de La Redoute. Des articles différents sont présentés les uns à la suite des autres, sans relation apparente. Du fatras, un véritable souk.

Une scène du Cid voisine avec Aristophane, quelques répliques des Plaideurs précèdent un extrait d’une nouvelle de Maupassant, Jean Genet se profile entre les pages, lui succède une scène de Ruy Blas, deux pages d’un roman de Zola, et Molière qui passe par là avec une scène du Tartuffe ou des Fourberies de Scapin. Le tout entrelardé de vagues aperçus sur le classicisme, l’art baroque, et la peinture au XIXe siècle, principalement illustrée par Caillebotte et ses raboteurs de parquet. En fin de volume de brèves notices sur les auteurs principaux, ainsi que des considérations générales sur le roman, l’écriture, le style, occasion de glisser des termes abscons tout à fait propres à rebuter le lecteur.

Comment un élève non spécialement motivé peut-il s’y retrouver dans cet invraisemblable méli-mélo où aucun guide sérieux à la compréhension n’apparait ? Quasiment pas de repères, un déballage général où tout est présenté sur le même plan, aucune vision d’ensemble, encore moins de synthèses. Rien pour asseoir des connaissances à acquérir. Pas étonnant alors que François 1er puisse devenir le père de Louis XIV, et que Victor Hugo soit un penseur du XVIIIe siècle.

Des exercices sont proposés, souvent ineptes parce que ne portant que sur des détails. La description l’emporte constamment sur la réflexion, le commentaire de texte prime, l’amorçage du débat d’idée est très nettement relégué à un rang mineur. Il ne fait l’objet que de considérations techniques de mise en forme, sans appui concret.

Ce manuel scolaire s’apparente à une commande de télévision, il est bâti sur le modèle du zapping. Dès lors, comment faire qu’un élève mette de l’ordre dans ses connaissances ? Comment espérer qu’il puisse fixer son attention sur un thème particulier ?

L’immense gâchis de ces richesses à fertiliser que sont nos enfants, de même que celui des moyens éducatifs mis en œuvre, apparait en pleine lumière. C’est à se demander s’il ne s’agirait pas plutôt d’organiser et d’entretenir une confusion intellectuelle propre à développer le panurgisme adolescent et la soumission de ceux qui les ont en charge.

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Un lent effort de reconstruction est en cours avec la jeune A., qui, semble-t-il prend doucement conscience de la nécessité de travailler par soi-même pour accéder à une réflexion personnelle. Le jour où elle y prendra quelque plaisir, nous aurons fait un grand pas.

Il s’agit patiemment d’abord de s’arrêter sur le vocabulaire, ce qui lui fait le plus défaut. Rechercher le sens des mots, les expliquer pour en comprendre l’usage. Procéder à des analogies pour illustrer et faire comprendre. Établir des mises en relation élémentaires pour identifier le contexte de certaines situations - histoire, géographie, mœurs -, et faire ainsi apparaître l’importance novatrice ou critique de certains écrivains du passé. Par exemple, la force du Tartuffe contestant la dévotion omnipotente alors que le souverain est l’envoyé de Dieu sur la terre, et qu’il n’y a pas si longtemps un cardinal, puis un autre présidaient aux destinées du pays ; l’opposition vertigineuse de Victor Hugo à la peine de mort, qui ne sera abolie qu’en 1981 ; la vision de Zola décrivant l’irruption des grandes surfaces commerciales, annonçant l’aliénation qu’entretiennent aujourd’hui les Super et autres Hyper.

Des relations insoupçonnées s’établissent ainsi avec la vie courante. Elles s’appuient sur les vestiges du passé rencontrés en permanence dans la ville ; les traces de l’urbanisation haussmannienne et la volonté politique de maintien de l’ordre qu’elles affirment, entre autres.

Reprendre le cahier de cours, faire expliciter ce qui a été pris en notes, solliciter en permanence une expression personnelle, moyen de recouvrer quelque confiance en soi et d’enrichir la pensée.

Chercher à comprendre ce qui fonde les appréciations du professeur.

Apprendre à construire un plan de réponses à élaborer, à partir de l’identification d’une question posée.

Et puis, et surtout, aider à mettre de l’ordre dans le fouillis de connaissances en vrac, totalement inorganisées. Tenter une vision synoptique des périodes abordées. C’est-à-dire tout simplement élaborer des mises en perspective.

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Sans secours, sans efforts parallèles, sans initiatives particulières, il est clair que l’inculture ne peut que progresser, favorisée par l’aveuglement têtu de cette incroyable machinerie qu’est l’Educastration Nationale.

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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 15:21

Un livre récent présente une tentative de description argumentée des méfaits du Ministère de la Culture alors qu’il s’est constitué en ministère de la Création, à partir de 1982-1983.*

Bien que de construction assez maladroite, l’ouvrage fourmille d’indications précieuses pour illustrer et comprendre comment peu à peu nous sommes passés en trente ans d’un ordre strictement bureaucratique à l’instauration d’une « barbarie financière ». Autrement dit, comment les grands marchands et les grands collectionneurs se sont arrogés le droit de décider « de ce qui est de l’art ou n’en est pas ». Comment peinture, sculpture, gravure, ont été progressivement occultées.

On y voit disparaître par volonté délibérée l’enseignement de la peinture et du dessin, jusqu’à faire des peintres une espèce en voie de disparition, de même que nous assistons à l’emprise progressive de la nouveauté pour la nouveauté, grâce à une efficace culture de la « communication ». Ce qui se traduit par l’anémie totale de la notion d’art au profit de la gadgetisation, sorte de vapeur ambiante.

Aujourd’hui la politisation des questions artistiques est telle que le parallèle avec l’art officiel dogmatique des commissaires soviétiques ne parait nullement abusif. L’Art Contemporain, celui de l’avant-gardisme institutionnel, vampirise les lieux traditionnels de conservation et de monstration que sont les musées ou les palais nationaux.

Les attributions de crédits, l’emploi de l’argent public, sont opaques, les conflits d’intérêt sont monnaie courante avec la centration des pratiques sur les marchands et les institutions, et non pas sur les artistes. On fabrique de la valeur financière à partir d’un élevage intensif d’artistes officiels jetables, volaille qui ne peut exister qu’à force de soumission et de servitude.

« Pour des raisons administratives en France, et financières dans le reste du monde, l’art a perdu son autonomie .. . (alors qu’)à la Renaissance la peinture était parvenue à acquérir, de haute lutte, la même noblesse que les arts libéraux, malgré l’usage servile de la main... ».

Les lignes de conclusion méritent d’être citées intégralement, elles donnent la tonalité générale de l’ouvrage :

« S’il y a consensus pour reconnaître l’utilité d’un ministère ayant pour mission de veiller sur le patrimoine et de mettre la culture à la portée de tous les citoyens, en revanche des voix s’élèvent, de plus en plus nombreuses, pour dénier à ce ministère un droit qu’il s’arroge avec de plus en plus d’autorité depuis trente ans : celui de diriger la création.

Nous voulons un art libre. »

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* Aude de Kerros, Marie Sallantin, Pierre-Marie Ziegler : 1983-2013 Années noires de la peinture ; Pierre-Guillaume de Roux, éd., 2013 ; 210 p., 23 €

Une tentative de mise à mort bureaucratique de la peinture – Récit –
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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 07:54

Un document qui m'est parvenu, que je ne saurais garder pour moi seul...

Un document
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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 11:24

Julien Gracq dénonce dès 1950 dans « La littérature à l’estomac » la dérive marchande que nous ne connaissons que trop aujourd’hui. Il s’insurge également contre le magistère sartrien dont l’essai « Qu’est-ce que la littérature ? » est l’emblème.

Un dramatique changement d’échelle des connaissances a induit dès ce moment un double mouvement dans le public, lecteur ou non.

Ce mouvement se caractérise à deux niveaux par :

- une dépendance commandant la recherche de cautions spécialisées pour se prononcer sur une œuvre, donc la perte de toute liberté de jugement à partir d’appréciations personnelles ;

- une soumission à l’autorité établie, entraînant des comportements de bête domestique acceptant la nourriture qu’on veut bien lui donner.

Gracq moque le spectre infra littéraire fait de braderies, congrès, vernissages, expositions, salons, rencontres diverses et séances de signatures, avec son corollaire la promotion du vedettariat des têtes d’affiche.

Etre une figure de l’actualité importe davantage que l’intérêt de l’œuvre. Avoir lu un auteur n’est plus un préalable requis pour s’autoriser à en parler.

De nos jours, passer à la télé confère une incontestable autorité.

Plus de soixante ans après ces considérations, pouvons-nous encore parler de littérature ?

A quoi s’apparentent tous ces pisseurs de copies partout présents en têtes de gondoles ?

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Culture, un des mots les plus galvaudés qui soient. Un Ministère de la culture, qui compte des Directions régionales des « affaires culturelles » peut-il être autre chose qu’un Ministère de la police chargée de régenter son domaine ?

Les affaires culturelles sont les affaires, il est donc naturel que la logique du marché prévale en toutes occasions, comme en tous lieux. Les propositions exigeantes n’intéressent plus aucun officiel, la plupart du temps d’ailleurs totalement démunis de compétences.

L’opposition entre « élitisme » et culture populaire se constitue en piège majeur tendu par des incultes prétentieux en position de décideurs.

La culture populaire, populacière devrait-on dire, ne peut aller que dans le sens de la facilité et de la démagogie. Le football et une « grande » exposition se situent désormais au même plan. Rénover un stade peut mobiliser un maximum de capitaux au détriment d’actions en faveur d‘activités artistiques.

Cette culture au rabais s’oppose à toute création, comme à toute recherche, estimées injustifiables par nature et inutilement onéreuses. Elle industrialise le déjà vu, le déjà connu ; elle favorise la censure en entretenant, voire en honorant, la paresse intellectuelle.

La remarque d’Hannah Arendt selon laquelle la diffusion massique de la culture commercialisée ne peut en rien améliorer le niveau culturel général est d’une redoutable actualité.

Cependant, la culture, celle que l’absurdité du langage institutionnel qualifie élitiste ou surannée pour mieux la désavouer, stimule l’esprit en prenant le risque de tentatives dans des voies nouvelles, tout en prolongeant les acquis du passé. Rejetée, voire niée par les castrateurs officiels, elle ne peut évidemment aujourd’hui que s’installer dans le refus et la résistance.

Paul Klee remarquait que la dimension du tableau n’en fait pas la grandeur. Ce ne sont ni le nombre de spectateurs, ni l’affluence des visiteurs qui permettent à eux seuls de décider de l’intérêt d’un spectacle ou d’une exposition, pas plus que le chiffre des ventes d’un ouvrage.

Vérité hélas fort loin d’être reconnue par les tenants du Pouvoir, quelle que soit leur fond de teint politique.

Dernier point : ne pas confondre savoir en vrac, et culture. C’est-à-dire constitution patiente de repères personnels, apprentissage du regard, d’une grammaire, d’une langue, mise en mouvement et mobilité mentale.

Ajouter à cela la part de l’indicible.

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Écrire est souvent comparé à dessiner.

Cela peut paraitre juste, si l’on s’en tient au geste de tracer et à l’habileté faite d’application et d’aisance corporelle qu’il requiert. L’analogie est surtout d’apparence, c’est-à-dire superficielle. Elle ne s’applique qu’à un type d’activité, qui est déposer une empreinte volontaire sur une surface.

Plus profondément, écrire au sens de composer un texte pour s’exprimer s’accorde d’avantage à peindre. Dans l’un et l’autre cas le geste qui consiste à déposer des couleurs ou des mots sur une surface n’est que le résultat d’une intention bien plus vaste.

Peindre c’est avant tout appliquer du temps sur une toile qu’il convient de nourrir patiemment touche après touche, à la recherche de complémentarités et d’équilibres.

Peindre exclut l’instantané comme le geste hâtif, réclame de la distance et de la réflexion. Au contraire de la vacuité chatoyante de la bimbeloterie hors de prix, dont on raffole dans certains milieux.

Un étrange parallèle existe donc entre l’acte de peindre et celui d’écrire.

Au départ, une idée le plus souvent vague. Des mots couleurs s’avoisinent, un certain recul permet une première évaluation, puis vient le temps de la décantation, du repos préalable à des reprises, des mises au point parfois délicates, des ajouts, des retraits ou un abandon définitif, fruits de patients allers et retours. Sans cesse sur le métier...

Quand peut-on dire d’une toile qu’elle est terminée, qu’un texte est au point ? Il s’agit de labeur. Écrire, peindre, sont des activités physiques contraignantes.

L’inspiration ou le don ?

La page écrite d’un jet, la toile réalisée d’un seul mouvement ?

Jolie fable pour amateurs de music-hall. Bien sûr, il existe quelques cas « historiques », mais ils demeurent fort rares.

La réalité c’est plutôt poser, reculer, apprécier, évaluer, attendre, reprendre, soumettre et achever... temporairement.

Les manuscrits et les carnets de croquis témoignent de ce labeur opiniâtre.

C’est sans doute parce qu’il n’est jamais vraiment satisfait qu’un peintre continue à chercher, c’est vraisemblablement pour une raison similaire qu’un écrivant soutient son effort.

En observant avec attention nous constatons que l’un comme l’autre ne font que décliner une seule et même chose à longueur de vie. Les obsessions de chacun sont inscrites dès les origines. Elles n’ont pas de cesse.

Peindre et écrire ont à voir avec le mythe, quelque soient l’époque et les circonstances.

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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 08:05

1999, les Bouddhas de Bamiyan sont détruits

2003, le musée de Bagdad est dévasté et pillé

2012, les mausolées de Tombouctou sont détruits

2015, Mossoul, Nimroud, Hatra, villes antiques, d’Irak, sont dévastées

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Barbarie sauvage et monstrueuse

A chaque fois le patrimoine de l’humanité est attaqué, mis à sac, et anéanti.

La mémoire du monde, la mémoire de chacun, est une cible délibérée.

La volonté d’éradiquer les racines de l’histoire provoque d’incroyables catastrophes.

Ils s’attaquent non seulement au vivant, qu’ils massacrent allègrement, mais aussi au passé. La rage meurtrière ne connait aucune limite. La pensée doit être anéantie, sous quelque forme qu’elle se présente, témoignage, occasion de savoir et de réflexion, production de l’esprit.

Les nazis assassinaient, détruisaient, brûlaient les livres et s’attaquaient à « l’art dégénéré ».

Des fous furieux, des monstres, réincarnation du nazisme, réitèrent l’horreur.

Il s’agit de décérébrer pour imposer un ordre dictatorial.

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Barbarie à visage humain (mais oui, mais oui !)

De manière très sournoise, beaucoup moins voyante, mais sans doute à terme tout aussi efficace, que font de très différent chez nous les libéraux-nazis au pouvoir depuis plusieurs décennies ?

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S’attaquer au vivant ? Non tout de même, vous n’y pensez pas !

Bien sûr on n’égorge pas à tout va à chaque coin de rue, ou au détour de quelque chemin de traverse. On se contente seulement de continuer à polluer impunément la planète, de transformer l’agro-alimentaire en une industrie mortifère avec l’invention de complexes d’élevage et de culture hors de toute proportion.

On entretient le chômage ou la création de sous-emplois, on s’attaque au droit du travail. La loi de la jungle est le bréviaire officiel.

On discrimine et on expulse à qui mieux-mieux (familles démantelées, élèves scolarisés jetés dehors).

On n’hésite pas à breveter le vivant en cherchant à éradiquer les espèces traditionnelles, à réglementer la commercialisation des semences, et à créer des espèces génétiquement modifiées condamnant les producteurs à recourir sans cesse à quelques fournisseurs régentant la planète.

Au Japon, après Fukushima, « malgré l’hostilité de l’opinion, la relance du nucléaire est acquise » titre Le Monde en ce mois de mars 2015. Pourquoi un gouvernement devrait-il se soucier de sa population ? Quelle incongruité ce serait ! Chez nous, le nucléaire est présenté comme une solution d’avenir, suffisamment maitrisée pour lui faire confiance.

Des laboratoires pharmaceutiques peuvent des années durant commercialiser des médicaments ou des prothèses que l’on sait nocifs.

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Anéantir la pensée ? Allons donc, soyons sérieux !

Qu’une fraction non négligeable du personnel politique brille par son inculture n’échappe à personne. Président comme ministres ont d’autres chats à fouetter que la culture. C’est de gestion qu’il s’agit avant tout ! Circulez, il n’y a rien à voir ! Lire, écrire, réfléchir, créer, comme c’est ringard et non rentable. Devenez millionnaire, conseille à la jeunesse un jeune ministre de l’économie et des finances. Les affaires sont les affaires ! Aux orties Madame de Clèves, et tout ce qui s’ensuit !

Cette inculture hautement revendiquée est transmise, organisée et entretenue. S’attaquer à la culture, c’est préparer l’asservissement collectif. Dans les manuels scolaires, rien pour favoriser l’acquisition de références solides propres à nourrir esprit de réflexion et sens critique. L’enseignement de la littérature est exemplaire à ce sujet. On butine, on broute, on jargonne, aucune vision d’ensemble, du superficiel uniquement. Entraîner les élèves à approfondir est évidemment proscrit, ils pourraient aborder à des rives interdites, uniquement réservées à la tranquillité des détenteurs de positions dominantes. Un métalangage pseudo scientifique (les « sciences de l’éducation » !) permet aux auteurs de manuels comme aux concepteurs de programmes de se mettre hors de portée de toute critique.

Pour ce qui est des arts, la marchandisation et la financiarisation comme seuls critères d’appréciation informent suffisamment sur le mépris dans lequel on les tient.

Téléréalité et jeux incessants représentent les meilleurs outils de mise en condition des esprits pour se garder de toute déviance possible.

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Aucune complaisance n’est admissible envers le fanatisme habillé des oripeaux de la religion ou de quelque idéologie que ce soit. En prévenir les méfaits, le combattre, sont une nécessité absolue. Question de vie ou de mort de la civilisation humaine.

Oui, les monstres sont à neutraliser sans aucune hésitation.

Ils ne sont pas que d’un seul côté. Nous en comptons de beaux spécimens chez nous aussi.

Une indignation sélective n’est pas supportable. Feutrer la nocivité ne l’atténue en rien.

L’horreur est tranquillement installée, elle a pignon sur rue, elle a ses entrées dans les ruelles d’un pouvoir complaisant. Elle gangrène la planète entière. Elle n’est pas la spécialité exclusive de telle ou telle communauté de fous délirants. Véritable caméléon elle s’adapte au milieu ambiant pour mieux se dissimuler. Le processus électoral, qui pousse nombre de citoyens à voter malgré des procédures illusoires et mensongères, lui convient assez bien (postulat encore communément admis : il faut voter parce que nous sommes appelés à voter !). Comment se fait-il que cela puisse encore marcher ? Faut-il que l’anesthésie de la pensée soit forte, et soigneusement entretenue la crédulité par de nauséabonds mirliflores.

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D’un côté, l’abjection d’immondes cinglés, de l’autre, le cynisme de délinquants et criminels en costume cravate, fleurons de la démocratie "libérale".

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 10:34

L’exposition Depardon au MuCem ferme dans quelques jours. Il était temps d’y aller voir.

Un très rafraichissant bain de couleurs, douces et chaleureuses. Il y a de la joie, du bonheur, dans ces 137 images allant de la fin des années 50 à aujourd’hui. Curieusement cela est même vrai pour les vues de guerre. L’horrible morbidité jouissive si fréquente dans ce genre en est absente.

La ferme de son enfance, l’Amérique latine, l’Afrique, le Proche-Orient, la Polynésie (Honolulu, qu’une image de plage sordide dissuade de visiter), et Marseille sont joliment représentés.

Dès l’entrée, une photo grand format nous prévient : tranquillement allongé sur un lit de fortune, dans une pièce dépouillée, aux murs pastel, un homme lit un document. Journaliste (des sacoches disent le photographe), autoportrait ? Il est clair que nous ne pourrons pas échapper à son regard. Il est clair également que son attention flottante ne saurait constituer un obstacle à notre visite. Il sait que nous sommes-là, nous savons qu’il est là. Equilibre et respect mutuels.

Immédiatement apparait l’extrême intelligence de l’accrochage, où des images dialoguent souvent.

Le jeu de la lumière, donc le silence, cisèle de nombreuses photos.

Deux superbes portraits en clair-obscur (années 50) renvoient immédiatement à Rembrandt. Un coin de table de ferme habillée d’une très banale toile cirée prétentieuse se détache clairement sur un sol de dalles soigneusement lavées, aux reflets admirables. Un détail qui magnifie l’œil qui l’a saisi. « Donner à voir », écrivait Paul Eluard.

Parfois une impression de collages, les personnages semblent rapportés sur le fond (plages ou scènes de rue à Glasgow). Le surréalisme vient évidemment à l’esprit.

Et puis, comme des notes majeures...

- De nombreuses photos de zones arides, Afrique, des groupes de personnages, des contrastes de couleurs avec la présence de la tache blanche des vêtements tutoyant par exemple la couleur sombre soutenue d’un tronc d’arbre érigé. Les orientalistes du 19e trouvent ici la permanence d’un lointain écho.

- Quatre hommes très concentrés sur un document tenu par l’un d’entre eux, un paysage aride, rocheux, dominé par les ocres, une grande profondeur de champ, je pense à Carpaccio et à sa Sainte Conversation exposée au Musée du Petit Palais, à Avignon.

- A Glasgow, dans une tout autre lumière, une vue composée de trois plans horizontaux superposés, parait tout à fait notable. Bande du bas, au centre, un enfant dirige la poussette de son petit-frère sur une prairie soigneusement tondue. Bande médiane, le vallon d’où est prise la photo nous fait découvrir un véritable plan de ville à l’ancienne. Une cheminée d’usine fait le lien avec le bandeau supérieur, où les nuages composent une manière d’implantation céleste. Quel cadrage !

- Prise à Harar, en Ethiopie, une image est particulièrement saisissante. Une rue pavée, des devantures d’un rouge étincelant composent un castelet de Guignol. Deux personnages attablés à une terrasse, l’un regarde en souriant, il n’est pas dupe. Un passant indifférent, et, figure centrale, éclatant dans la blancheur de son costume occidental trop grand pour lui, chaussures également immaculées, cravate rose, pochette au veston, un homme avance à grande enjambée. Visiblement apprêté, il se prend au sérieux, trop. Quel cliché !

- Une scène prise sur le vif à Marseille montre deux jeunes femmes perchées sur des échasses à semelles compensées. L’une s’amuse de ce qu’elle voit de la ville, l’autre s’examine attentivement dans le miroir d’une vitrine, à la recherche d’un désagréable bouton à évincer. Moment d’universelle vérité. Saisir la vérité du monde...

- Plusieurs intérieurs sobrement meublés, vides de personnages, disent la présence quotidienne d’une absence temporaire. Parfois des photos de cuisinières à l’ancienne, étincelantes, témoignent d’une activité ménagère laborieuse. A d’autres moments, un jeu de miroir établit la relation entre le dedans et le dehors. Hopper peut-être, mais aussi Leonardo Cremonini auquel des scènes de plage peuvent également faire penser.

La perfection des images, leur précision dans les détails évoquent souvent la figuration narrative de Peter Klasen, Jacques Monory ou Gérard Fromanger. Des peintres sous influence.

Cette récurrente évocation de références picturales dont cette visite est l’occasion devient une gêne. Elle fait obstacle.

Cette belle exposition, bien accrochée, fort intéressante, pose une fois de plus la question de la photo en tant qu’art à part entière. Question régulièrement présente et jamais résolue aux Rencontres d’Arles.

Quelle est véritablement l’identité de ce mode d’expression. En a-t-il une, peut-il en avoir, à quel prix ?

Rares paraissent les photographes ayant réellement opté pour le choix d’une expression singulière, autonome. Lorsque se produit la différenciation d’avec la peinture, la rencontre devient passionnante, car elle ouvre sur des champs nouveaux. Un livre à propos du travail d’Alain Nahum, cinéaste photographe, le montrera bientôt (Emergences, Alain Nahum photographies, texte Jean Klépal, éditions Parenthèses, parution annoncée courant mai).

Souvent, trop souvent, la photographie se complait dans l’anecdote ou le simple constat. Cela peut être fort esthétique, cependant la maîtrise technique et la froideur de la perfection formelle ne sauraient suffire. L’image est là, remarquable, bon, et après ? Qu’a-t-elle à nous dire ?

La photo a tout à perdre à se confronter à la peinture, qu’elle ne sera jamais. Seules les transgressions peuvent apporter. Nous savons cela depuis Dada et le Surréalisme.

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27 février 2015 5 27 /02 /février /2015 20:59

Erasme, Eloge de la Folie – (Nouvelle traduction du latin, Babel, Actes Sud, 1994 – 190 p., 7,70 €)

Contemporain de Dürer, de Machiavel, et de Michel-Ange, Erasme a 14 ans à la naissance de Rabelais. Ami de Thomas More (Utopia) auquel il dédie son Eloge de la Folie, il a 64 ans à la naissance de Montaigne. L’actualité de son écriture n’a sans doute d’autre équivalent que le Discours de la servitude volontaire de La Boétie, écrit environ 40 ans après l’Eloge, dont la verve et la liberté de pensée sont étonnantes.

Tour à tour moine, précepteur, et voyageur, Erasme a composé son ouvrage lors d’un trajet le menant de Rome à Londres. Il a retenu l’attention de Charles Quint, comme de François 1er, qui ont chacun tenté de l’attirer à leur cour. Grand pourfendeur des tares de l’Eglise, il demeurera néanmoins en son sein. Après sa mort (1536) son œuvre sera mis à l’Index, sauf l’Eloge de la Folie.

La charnière des 15e-16e siècles est éblouissante. L’analogie est tentante entre les grands bouleversements d’alors et notre aujourd’hui.

Il y a à peu près cinq cents ans, le Pape était homme de guerre, les Diafoirus et autres Trissotins hantaient les milieux du savoir officiel, tours de passe-passe et manipulations avaient raison de toutes sortes de gogos bien-pensants, des auteurs sans talent étaient certains de leur génie. Ce n’était seulement qu’il y a un demi-millénaire...

De brefs chapitres se succèdent (68 au total) et enchainent les idées. Picorons en quelques-uns, à mesure qu’ils se présentent. C’est à chaque fois La Folie qui parle.

- VI - L’argent permet d’acheter la servilité de lèche-bottes aptes à développer des flots de mensonges au service de la gloire factice de personnages totalement nuls. Un double langage fonctionne en permanence, il permet de s’assurer la considération des imbéciles.

Ceux qui comprennent se gobergent, ceux qui ne comprennent pas sont pétris d’admiration. « Plus c’est étranger, plus on s’extasie. »

Profondes sont les racines du jargon et des faux-semblants propres à notre art-dit-contemporain...

- XIII - A propos de l’évolution de l’être humain : Le charme de la petite enfance tient essentiellement à « la séduction de la folie » qui l’habite et qui fait que les nouveau-nés « apportent, sous forme de plaisir, une sorte de contrepartie aux tracas de ceux qui les élèvent ».

Remarquable cette attention apportée au ravissement du premier âge. Il semble bien que cet attrait sera bien peu mentionné dans les siècles suivant. Peut-être faudra-t-il attendre Victor Hugo et son « Art d’être grand-père ».

L’enseignement fait bientôt perdre la spontanéité et la joie aux adultes en devenir, « ... en se rapprochant de l’âge adulte par le biais de l’expérience et des études, leur beauté rayonnante a vite fait de se faner... ».

La question de la pertinence de l’enseignement ne date pas d’hier. Viendront notamment Montaigne puis Jean-Jacques Rousseau, et beaucoup d’autres réformateurs ministres ou non, viendront les Sciences de l’Education, la pédagogie demeure une question essentielle, bien trop sérieuse et grave pour qu’on la traite vraiment.

- XVII - La femme, qui a « l’avantage de la beauté » apparait comme très complémentaire de l’homme d’ « aspect rébarbatif (et souffrant) de son infirmité à lui, la sagesse. » Bien que redoutable pour les hommes, la femme apporte à la vie « le piment de la folie ».

Vive donc la fantaisie qui colore si aimablement la vie.

- XXXI - La vie est ponctuée de malheurs en chaîne, de la naissance à la mort, mais hommes et femmes font tout leur possible « pour redevenir jeunes ».

De nos jours la publicité vantant les mérites de l’éternelle jeunesse est tout aussi trompeuse que les artifices alors employés. Seul point commun, le pouvoir de la finance permettant d’accéder à ces subterfuges.

- XXXIV - « ... aucun animal n’est plus désastreux que l’homme, en arguant que les autres se satisfont des limites de leur nature, tandis que l’homme - et lui seul - s’évertue à dépasser les bornes assignées par le sort. »

Vivement la grande conférence sur le climat prévue à Paris, à la fin de cette année 2015 !

- XXXVI - Déjà le Pouvoir n’en faisait qu’à sa tête en écoutant de préférence ceux allant dans son sens. Les « sages à triste figure ... n’apportent d’ordinaire aux princes que des choses sans joie, et parfois, faisant fond de leur science, ils s’enhardissent à écorcher leurs oreilles sensibles avec quelque vérité mordante. »

S’entêter et persister dans ses erreurs, une constante du pouvoir. On ne parlait pourtant pas d’économie alors.

- XXXIX - « ... les gens possédés par une fringale insatiable de construire : ils transforment si bien les courbes en angles droits et vice versa, qu’à la fin ils trouvent acculés à la pire indigence... »

Qui pourrait penser aux aménageurs et autres promoteurs immobiliers ?

- XLIII - La stupidité et les méfaits du nationalisme étroit sont joyeusement épinglés. Les Anglais, les Ecossais, les Français, les Parisiens, les Italiens, les Romains, les Vénitiens, les Grecs, les Turcs, les Juifs, les Espagnols et les Allemands, ont chacun de bonnes raisons de s’estimer supérieurs aux autres.

- XLIV - Il pourrait parfaitement s’agir des programmes télévisuels :

« Allez à l’église écouter les sermons. S’il y a une question sérieuse au programme, tout le monde dort, bâille, se morfond. Si le Vociférateur (pardon, je voulais dire le Prédicateur) attaque, comme cela est si fréquent, avec une historiette de bonne femme, tout le monde se réveille, se redresse, écoute bouche bée. »

- XLVIII - Serait-il question, par une incroyable prémonition, du Marché, de ses méfaits, du FMI ou de l’OMC ?

« L’engeance la plus folle et la plus vile est celle des marchands ... : le mensonge tous azimuts, le parjure, le vol, la fraude, l’abus de confiance, et malgré tout ils prétendent passer avant tous les autres, au motif qu’ils ont les doigts couverts de bagues en or. »

- LIII - « La multiplicité des courants de la scolastique rend encore plus subtiles des subtilités déjà subtilissimes... »

Evocation des partis, courants, tendances, écoles, sectes, extrémismes de tous poils ? Dans ce chapitre se trouve évoqué le baratin des spécialistes de leur spécialité et la parfaite inanité de leurs débats, les « arguties théologiques » des pédants et des sachants appelant « profondeur ce que le vulgum pecus ne peut pas saisir. »

- LIV - Moines et religieux ne perdent pas pour attendre. Le formalisme de leurs pratiques et leur culte des apparences forment une cible de choix.

Se présentent ainsi les ancêtres de nos politiques et de leurs éléments de langage : « quel comédien, quel bonimenteur pouvez-vous m’indiquer, qui dame le pion à ces prédicateurs parfaitement ridicules, mais si délicieux dans leur façon de singer les recettes d’éloquence... Et ça ronronne ! Et ça se démène ! Sans arrêt des changements de physionomie ! Constamment des coups de gueuloir ! Ces astuces pour prêcher, on se les passe de main en main, de moinillon à moinillon, comme des formules secrètes. »

- LV - L’exemple désastreux des incartades des puissants (DSK et consorts où êtes-vous ?) :

« Le prince, lui, est dans un position qu’à la moindre incartade morale de sa part, une grave épidémie a vite fait de s’étendre à la plupart des hommes. »

Ah, la vertu des affaires et des mises en examen de nos gloires politiques !

- LVI - « Et maintenant, que dire pour évoquer les grands de la cour ? Rien de plus rampant, de plus servile, de plus fade, de plus abject, que la grande majorité d’entre eux ; pourtant, ils veulent passer pour les premiers dans tous les domaines. »

On s’y croirait !

Lire Erasme, c’est porter un regard aiguisé sur notre quotidien et cela vaut largement l’actualité littéraire qui nous est imposée à coup de best sellers.

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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 09:49

Souvent méconnus, les artistes et les passeurs de culture sont nombreux. Bien peu, sinon aucun, accèdent à la notoriété de têtes de gondoles labellisées par le marché. En majeure partie, ils œuvrent loin des projecteurs et représentent un terreau indispensable à la vie de leur cité ou de leur région. Ils constituent patiemment une trame représentative de notre histoire culturelle.

C’est malheureusement cette histoire qui est systématiquement négligée, sinon ouvertement sabotée par les agents de l’inculture officielle. L’urgence pernicieuse de l’actualité et de l’instantané l’emporte de plus en plus, ce qui conduit la plupart d’entre nous à ne plus porter attention aux actions significatives, ni aux germes à saisir. Cela d’autant plus que les relais ou bien disparaissent asphyxiés faute de moyens, ou bien s’adaptent pour survivre. Çà et là, comme un vestige rongé par le temps, quelques îlots demeurent accessibles à une poignée d’interpellateurs insoumis non résignés.

Les arts plastiques sont particulièrement touchés par ce phénomène de cécité collective.

Il y a bien sûr le premier marché, servi par la presse, les foires, les fondations érigées à la gloire de leurs fondateurs, les galeries à la mode et les principaux musées. On y retrouve toujours les mêmes vedettes difficilement localisables entre bimbeloterie décorative, produits de luxe, ou art confus. Entretenu en permanence, le rideau de fumée est très dense.

En marge de cela existe tout un monde de la création artistique parfaitement ignoré des officiels, sinon méprisé.

Certains de ces artistes parviennent à vivre à peu près convenablement grâce à une relative notoriété. Ils attirent l’attention d’amateurs curieux, souvent passionnés. Ils ont leurs réseaux de diffusion et mènent en général une aventure résolue, dans une relative solitude. Il y a là tout un monde bouillonnant d’idées, de propositions, de regards pertinents. Parmi eux, nombreux sont les travailleurs acharnés. Profondément engagés dans leur art, ils continuent vaille que vaille et accumulent souvent une œuvre considérable.

Sensibles à telle influence, réagissant à tel moment, à tel événement, s’appropriant une démarche particulière, s’inscrivant dans un sillage qu’ils explorent, soucieux d’aller le plus loin possible dans leur champ d’expérimentation, ceux-là prolongent leur temps, qu’ils accompagnent.

Leurs œuvres témoignent de ce qui compte de manière sourde à une époque donnée. Ils sont les capteurs sensibles des forces latentes dans leur environnement. Formes, couleurs, matériaux, procédés, disent le moment dans lequel ils s’expriment. Sédiments de vies exemplaires, une extraordinaire richesse s’accumule en catimini.

Qu’advient-il lorsque disparait l’un de ces artistes ?

L’émoi est aussi grand que les promesses de revanche et les regrets. Et puis rapidement s’installe la chape de l’oubli, celui que le défunt a connu de son vivant. Il arrive que l’acharnement d’un proche parvienne à entretenir faiblement le souvenir, quitte à s’abuser sur l’écho qu’il pourrait susciter. Mais la tâche est si immense... Faire connaître le dialogue avec son siècle et l’univers de quelqu’un qui n’y parvint pas vraiment de son vivant est une tâche hors de proportion.

Du nouveau, c’est sans cesse du nouveau qu’il nous faut !

Que vaut cette nouveauté si elle est hors sol, si elle n’est pas ancrée dans une histoire dont elle procède ? L’histoire est le terreau de la culture. Savoir d’où l’on vient, ce à quoi on se confronte, ce qu’on accepte, ce que l’on rejette, y a-t-il quelque autre moyen efficace pour se situer et s’orienter ?

A quand le temps de galeries, de musées, d’éditeurs d’art spécialisés dans la recherche et la présentation de tout ce qui a été, que nous avons manqué, qui a structuré les périodes d’où nous venons, nous permettant de mieux comprendre où nous sommes et qui nous sommes ? A quand les hommages rendus à tous ces créateurs sans renom suffisant, aujourd’hui mal connus, sinon franchement méprisés, mais déterminants ?

Respect évident dû au cheminement de l’esprit.

Pas des rétrospectives de tel ou tel, mais plutôt un état des lieux en incessant devenir : « Ce que nous n’avons pas su voir, ni considérer » à telle période récente ferait un beau cycle d’expositions à imaginer.

A quand l’obligation faite à tout étudiant des Ecoles d’Art de s’informer sur l’humus local, c’est à dire ce qui s’est fait là où il se trouve ? Cela s’appelle la richesse patrimoniale, et aussi l’histoire des idées. Les négliger est un honteux décervelage.

Il est clair que la perte de mémoire est un appauvrissement, et que l’encourager, ou même simplement l’accepter, est une atteinte grave à l’esprit.

(Ce papier est consécutif à une conversation récente avec Jean-Jacques Ceccarelli, un des artistes majeurs de la scène marseillaise)

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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 14:18

Depuis 28 ans un fou de cinéma, Pascal Privet, conçoit et anime chaque année au début février des rencontres hors de l’ordinaire. Si ses moyens sont limités, la force de son ambition est telle qu’il réussit quelque chose de miraculeux avec une équipe très réduite. Ismaël Castan l’a rejoint depuis peu d’années, il assure la régie générale de l’opération, ce qui n’est pas une mince affaire.

Parmi le programme de cette année, je relève (arbitrairement) quelques œuvres qui m’ont tout particulièrement impressionné.

Tout d’abord, IRANIEN (2014, diffusé en salles), de Mehran Tamadon. Iranien athée, le réalisateur aspire à une société laïque où l’expression de chacun serait libre. Au terme de nombreux atermoiements, il parvient à réunir en un même lieu quatre mollahs qui vont vivre avec lui pendant deux jours. Nous assistons à une sorte de huis-clos ponctué par les activités domestiques et les séances de réflexion, d’affrontement devrais-je dire, entre lui et ses hôtes. Seul face à eux, Tamadon se heurte à la rhétorique de ses adversaires. Confronté à leurs convictions, il se montre souvent déstabilisé. Trouver la faille, s’y introduire et la faire éclater relève de l’utopie. Le cinéaste a choisi au montage de montrer les moments d’incertitude, l’œuvre y puise toute sa force.

Ce film est un hymne à la parole, à la recherche d’un terrain d’entente. Il en montre la quasi impossibilité. Il est un appel à une parole possible entre tenants de vues totalement opposées. C’est avant tout un outil de réflexion individuelle sur les barrières et les préjugés qui nous animent tous. Il m’a confirmé dans ma certitude que le dialogue véritable n’est possible que lorsqu’existe une part de doute, si minime soit-elle chez chacun des interlocuteurs. Et c’est à partir de cette part de doute que peut s’inscrire un polygone d’accord sur lequel se rencontrer pour l’enrichir. Si ce doute, si léger soit-il, n’existe pas, il est probable que tout effort soit vain.

ON A GRÈVÉ (2014, diffusé en salles), de Denis Gheerbrant, est la chronique très joyeuse et lumineuse d’une longue grève des femmes de chambre d’une chaîne hôtelière, qui ne respecte pas la législation du travail. Venues pour la plupart d’Afrique noire, ces femmes trouvent ensemble la force de dénoncer les pratiques scandaleuses de leur employeur. Elles occupent l’espace, elles dansent, rythment leur détermination, la grève devient rapidement leur nouvelle forme de travail. Elles se relaient, s’entendent pour la garde des enfants, la préparation des repas, se gardent de tout relâchement jusqu’à la victoire, soutenues par le syndicat. Alors que le monde « normal » continue imperturbable juste à côté d’elles, l’ilot de liberté qu’elles constituent l’emporte.

Le film déborde de joie, de confiance et de beauté. Ces femmes majestueuses sont des princesses.

Tout l’art de Gheerbrant consiste à écouter l’autre, le reconnaître, s’intégrer à un groupe et parvenir à lui donner la parole. Le cinéma ne va pas sans confiance et respect réciproques.

THE STONE RIVER, (2014) réalisé par Giovanni Donfrancesco, film encore inédit, reprend l’histoire de ces immigrés italiens qui dans la première partie du 20e siècle arrivèrent progressivement à Barre, dans le Vermont, attirés par l’ouverture des plus grandes carrières de granit du monde. Le témoignage de ces tailleurs de pierre fut recueilli en 1935, suite à une initiative du Président F.D. Roosevelt. Les personnes qui apparaissent dans le film sont leurs descendants directs demeurés sur place. Ils restituent la parole de leurs ancêtres en majorité décimés par la silicose.

Il semble permis de déclarer que la pierre, marbre en Italie, granit aux Etats-Unis, est le personnage principal du film dont les images sont reliées par le récit de l’actuel gardien du cimetière monumental de la ville.

L’introduction se présente comme une formidable métaphore de l’immigration : d’abord un long tunnel à l’obscurité angoissante, et le débouché sur un cimetière lumineux.

L’ENCLOS, film d’Armand Gatti réalisé en 1961, restauré en 2014, projeté en la présence de l’auteur, 95 ans aujourd’hui. Ecrivain, dramaturge, cinéaste, metteur en scène, animateur socio-politique, Gatti est une des grandes références de notre temps. Il est une des plus fortes mémoires de l’histoire du 20e siècle. Fils d’un ouvrier italien immigré à Monaco, maquisard à 18 ans, arrêté, condamné, évadé, parachutiste dans la RAF, il a sillonné le monde dont il a rencontré les principales figures de l’après-guerre. Le langage est pour lui l’outil majeur de la résistance aux oppressions, quelles qu’elles soient. Il faut le voir aujourd’hui évoquer ses morts dont il ne cesse de vouloir prolonger un peu leur existence. Ce grand monsieur est très impressionnant, le côtoyer, un privilège que les Rencontres de Manosque viennent de nous offrir.

Tourné dans la Yougoslavie de Tito, suite au boycott de la profession cinématographique française de l’époque, primé dans de nombreux festivals (dont Cannes), L’Enclos est une tragédie antique. Deux détenus d’un camp de concentration nazi, sont enfermés dans un enclos de barbelés. Promesse est faite à chacun d’avoir la vie sauve, s’il tue l’autre à l’issue d’une nuit terrible. Tragédie de la perversité, mais aussi hymne à la fraternité dans la terreur face à l’impitoyable cruauté de forces supérieures qu’il convient de tenter de déjouer. Dans les plus grands périls, l’humain se révèlerait malgré tout indestructible ?

Ce film demeuré très actuel est à la mesure difficilement soutenable de l’angoisse de notre temps.

Autre temps fort de ces Rencontres, LA PUNITION, Jean Rouch, 1960. Un tournant dans l’histoire du cinéma, une nouvelle manière de tourner. Nadine Ballot, l’interprète principale du film, était conviée. Cette dame de 75 ans a conservé intactes sa séduction et sa vivacité de pensée. Aucune nostalgie autour de Jean Rouch dont l’absente présence imprégnait l’atmosphère. Simplement une belle émotion bien bonne à accueillir.

On connait l’histoire. Faute d’être attentive au cours de philosophie une lycéenne est mise à la porte de sa classe pour une journée. Désœuvrée, elle se promène dans Paris et fait trois rencontres successives. La liberté et la vérité jalonnent les échanges avec ses interlocuteurs de hasard.

Impossible de voir ce film sans faire le rapprochement avec Cléo de 5 à 7, réalisé deux ans plus tard par Agnès Varda. Même sensibilité, même intelligence, même beauté des vues du Paris d’alors.

Deux moments magnifiques du cinéma des années soixante.

Enfin un film inédit, en salles au printemps prochain, du cinéaste algérien Merzack Allouache, LES TERRASSES (2013). Cinq quartiers historiques d’Alger racontés par cinq histoires indépendantes, l’espace de 24 heures de vie sur des terrasses d’immeubles délabrés et squattés. Une vision très dure de la cruauté des rapports, la violence, les contradictions et l’intolérance, qui minent la société algérienne. Film assez difficilement soutenable en raison du réalisme de certaines scènes.

Cinq appels à la prière beuglés par les haut-parleurs disséminés dans la ville, ponctuent le film. Personne n’y prête attention, pourtant on ne peut pas les ignorer.

Que vont nous préparer les Rencontres 2016 de Manosque ? A suivre...

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