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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 07:30

L’idée est née du constat que l’écrit est toujours le complément du dispositif exposition. D’abord les œuvres, assorties de quelques commentaires, ensuite l’accès aux publications les plus diverses. Ce schéma classique accompagne un désir d’approfondissement supposé chez le visiteur, en même temps qu’il sépare les genres.

Et si, une fois, on tentait d’inverser les facteurs ? Ce qui voudrait dire que l’on accorderait presque autant d’importance à l’écrit qu’aux œuvres.

Que serait une exposition où l’accent serait mis d’entrée de jeu sur l’écrit préalable, ou au moins concomitant, à la vision des œuvres ?

Que serait une exposition où un amateur auteur de nombreux textes inviterait quelques-uns des artistes auxquels il prête attention ? Et qui par conséquent mêlerait les genres ?

Il fallait en parler avec des artistes, les convaincre. Il fallait ensuite trouver un lieu susceptible d’accueillir le projet.

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Les noms de trois artistes avec lesquels j’ai plus particulièrement commis divers écrits, livres entre autres, apparurent d’emblée :

- Alain Nahum, cinéaste et photographe dont les images magnifient le non-vu habituel ;

- Serge Plagnol, peintre exigeant, ami des écrivains ;

- Alain Sagault, aquarelliste fort attachant, également homme d’écriture.

L’accord s’établit assez aisément pour une aventure commune, à définir.

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La Galerie Art Est Ouest[1] est un lieu convenant à une exposition plurielle. Ses responsables prêtèrent une oreille attentive au propos. Le chemin d’une rencontre appropriation restait à parcourir. Des échanges nourris, fructueux, permirent peu à peu de donner corps à la chose. Si la radicalité initiale est tempérée par les contraintes d’une mise en œuvre, l’intention demeure, nette et très perceptible.

Il s’agit de clairement montrer qu’écrire, donc donner à lire, affûte le regard. Il s’agit également de montrer que le franchissement des frontières entre les genres, c’est-à-dire les transgressions, ne peut qu’enrichir l’imagination. Ce que nous savons bien depuis Dada et le Surréalisme, notamment.

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Voilà pourquoi « Vagabonder l’Art » intitule l’exposition à venir. Il s’agit de prendre des chemins de traverse pour célébrer la valeur affective de l’art. Les hiérarchies instituées prennent des allures de vieilles lunes, apprenons à façonner les traits d’union qui nous conviennent ! C’est le trait d’union qui détermine la nature de la relation.

Carambolages était justement nommée une exposition insolite aux Galeries du Grand Palais, à Paris, au printemps dernier[2].

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L’art, qui est tout sauf la marchandise triviale que certains affairistes voudraient imposer, tire l’une de ses plus grandes forces de sa capacité à féconder des relations oublieuses des particularismes et des chapelles. La beauté de la pratique artistique tient surtout à ce qu’elle suscite en chacun. Elle permet des rencontres poétiques inattendues. (L’exposition que le très parisien Pompidolium consacre cet automne à René Magritte en affirme la preuve, éclatante.)

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Non seulement photo, peinture, aquarelle, écriture, vont se trouver réunies, mais aussi la vidéo, puisqu’une ancienne élève d’un lycée des quartiers nord de Marseille, désormais étudiante, va présenter le film qu’elle a réalisé autour des acteurs de l’exposition. Elle propose au spectateur une confrontation privilégiée entre les propos tenus et les œuvres présentées.

Des étudiants en BTS sont conviés par l’un de leurs professeurs à réaliser l’ensemble des cartels. Là aussi le vagabondage fertilise.

Il s’agit clairement de déplacer les regards, de les rendre mobiles, de favoriser des analogies en prenant appui sur l’inaccoutumé.

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Les trois artistes accueillis par la Galerie Art Est Ouest pratiquent un aller-retour permanent entre art et littérature. Ils s’inscrivent dans une vaste lignée remontant au Moyen-âge gothique où le mélange peinture écriture est courant.

Plus près de nous, Proust, Zola, Rilke, conversent avec les œuvres, tandis que Victor Hugo s’affirme excellent dessinateur, qu’Antonin Artaud évolue sans cesse d’un domaine à l’autre, que Raymond Queneau réalise gouaches et aquarelles, et que Picasso se fait à l’occasion auteur dramatique.

Les frontières sont souvent fluctuantes entre peinture et écriture, et fort nombreuses les analogies langagières, en tous cas.

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Deux rencontres avec le public (dates non encore arrêtées) ponctueront l’exposition :

- un débat : Écrire pour affûter le regard ;

- une réflexion - Montrer une œuvre d’art - en présence d’étudiants en BTS et de l’un de leurs professeurs (Lycée Saint-Exupéry, Marseille).

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Comme on dit dans les milieux branchés Save the date, autrement exprimé A vos agendas ! C’est pour novembre.

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[1] Galerie Art Est-Ouest - 22 cours Franklin Roosevelt – 13001 Marseille, à une portée d’arquebuse de l’Église des Réformés. Exposition « Vagabonder l’Art », 8-26 novembre 2016.

[2] Carambolages, sous la direction de Jean-Hubert Martin, livre-objet, Réunion des Musées Nationaux, 2016.

11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 08:50

Depuis l’adolescence Montaigne m’est peu à peu devenu un aimable compagnon de route. Il est l’un de mes référents préférés. J’éprouve une singulière affection à son endroit.

Un vieux pote, parfois une source d’inspiration, qui toujours incite à réfléchir, et souvent réconforte. Il est souvent de bon conseil. Indispensable aux moments difficiles.

Le fréquenter relève de l’hygiène la plus élémentaire. La langue qu’il pratique est un savoureux élixir.

L’ouverture d’esprit, la curiosité, l’acceptation de la différence, et l’esprit critique sont prothèses indispensables à une bonne santé mentale. De même que l’absence de volonté de prévaloir en toutes circonstances.

Avant toute chose, tenter de raison garder, nous dit-il à la suite d’Aristote.

Mort à 59 ans, Montaigne a vécu l’une des périodes les plus terribles qu’ait connues notre pays, celle des guerres de religion. Il ne s’est jamais dérobé, que ce soit au service du roi, du pays, ou de la paix (il aurait conseillé à Henri IV de se convertir au catholicisme pour ménager la paix civile). Il ne s’est pas refusé aux charges publiques, auxquelles il s’est soumis, sans les rechercher pour autant.

Il apparait comme un homme de culture, lucide, exigeant, fidèle à soi.

Montaigne notre évident contemporain.

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Quelques récents grappillages :

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Essais - Livre I - chapitre LVII - De l’âge

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Mourir n’est sans doute qu’une formalité bien ordinaire. Les occasions d’y parvenir sont si nombreuses, que mourir de vieillesse, c’est une mort rare, singulière et extraordinaire, et d’autant moins naturelle que les autres (...) mon opinion est de regarder que l’âge auquel nous sommes arrivés, c’est un âge auquel peu de gens arrivent.

Les misères personnelles dont l’usage de la vie s’accompagne ne sont pour la plupart que naturelles, banales, et somme toute très relatives, même si leur intensité est grande.

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Il se fonde sur l’exemple des anciens pour s’interroger sur le moment le plus propice pour renvoyer les hommes au séjour (le repos de la retraite). Je serais d’avis qu’on étandit notre vacation et occupation autant qu’on pourrait, pour la commodité publique ; mais je trouve la faute en l’autre côté, de ne nous embesogner pas assez tôt.

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Les belles actions humaines, dans le passé comme aujourd’hui, ont été produites avant l’âge de trente ans, et non après. Ne le puis-je pas dire en tout sûreté de celle de Hannibal, et de Scipion son grand adversaire ?

Que penser de notre monde où les gérontes se pressent aux commandes ?

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S’amenuiser est aussi banal que naturel. Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps, la science et l’expérience croissent avec la vie, mais la vivacité la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nôtres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s’alanguissent.

Pourquoi déplorer alors que nous avons le privilège d’être arrivé là où nous sommes, que tant n’ont jamais atteint.

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Livre III – chapitre XIII – De l’expérience

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Nous avons en France plus de lois que tout le reste du monde ensemble (...) qu’ont gagné nos législateurs à choisir cent mille espèces et faits particuliers, et à y attacher cent mille lois ?

A l’époque se posaient déjà de très graves questions de sécurité, comme de relation à la religion...

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Pourquoi est-ce que notre langage commun, si aisé à tout autre usage, devient obscur et non intelligible en contrats et testaments (...) les princes de cet art, s’appliquant d’une particulière attention à trier des mots solennels et former des clauses artistes, ont tant poisé chaque syllabe, épluché si exactement chaque espèce de couture, que les voilà enfrasqués et embrouillés en l’infinité des figures et si menues partitions, qu’elles ne peuvent plus tomber sous aucun règlement et prescription ni aucune certaine intelligence.

La Communauté européenne et Bruxelles n’existaient pas encore.

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Il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre sujet : nous ne faisons que nous entregloser.

Rentrée littéraire, marchandisation de la culture, et « littérature » politique.

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Considérez la forme de cette justice qui nous régit : c’est un vrai témoignage de l’humaine imbécillité, tant il y a de contradiction et d’erreur.

Cherchons la différence !

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Si les puissants et les importants se donnent en représentation, cela n’entame en rien le caractère qu’il a choisi de donner à son existence.

Les Rois et les philosophes fientent, et les dames aussi. Les vies publiques doivent à la cérémonie, la mienne, obscure et privée, jouit de toute dispense naturelle. (...) Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme. (...) A l’homme de conduire l’homme selon sa condition.

Si nous avons beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde si ne sommes assis que sur notre cul.

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En bon stoïcien, parvenons à nous désencombrer et à accepter les choses telles qu’elles sont : Nous sommes pour vieillir, pour affaiblir, pour être malades, en dépit de toute médecine (...) Il faut apprendre à souffrir ce qu’on ne peut éviter (...) nature nous a prêté la douleur pour l’honneur et service de la volupté et indolence.

Le mal dont il souffre (la gravelle) vous laisse l’entendement et la volonté à votre disposition... elle vous éveille plutôt qu’elle ne vous assoupit.

Toute difficulté apporte à qui sait le reconnaître.

Pourquoi s’inquiéter outre mesure de l’avenir corporel immédiat ? Je serai assez à temps à sentir le mal, sans l’allonger par le mal de la peur.

Savoir jouir du moment présent : Quand je dance, je dance ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. (...) A mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine.

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C’est plutôt en témoin qu’en maître à penser qu’il souhaite apparaitre : cette fricassée que je barbouille ici n’est qu’un registre des expériences de ma vie.

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Les mois à venir risquent fort de nous rendre Montaigne encore plus indispensable. Raison pour nous en équiper.

2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 15:56

Fin de l’été. Chaleur persistante.

Torpeur.

C’est la rentrée !

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Pouvoir en capilotade.

Des lézardes partout.

De désaveu en désaveu, ça patauge de plus en plus.

Débandade du chacun pour soi.

Allure martiale et coups de menton.

Discrédits, oukases, rejets, mensonges et faux semblants.

Ça brinquebale, ça se déglingue.

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Words, words, words, bla, bla, bla.

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Les marionnettes s’agitent, elles n’amusent personne.

Recyclage, l’ancien revient.

Vide grenier, qui voudrait de l’actuel ?

Des clones clownesques élimés s’improvisent guides, devins, sauveurs, esprits éclairés.

La cohue primaire voudrait masquer le vide.

Amuser la galerie pour que la pièce continue.

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Le fait divers l’emporte.

Il s’autoproclame Evénement.

Le nez à la vitre entretient le trou noir de la pensée.

Burkini par-ci, Macron par-là.

Trump par-ci, Clinton par-là.

Quoi de mieux ici ?

Il court, il court, le furet.

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Un minuscule théâtre d’ombres pour débattre de nuances, de détails.

Rideaux de fumée, du pareil au même.

Surtout, avant tout, ne rien changer !

Des morts vivants acharnés à la perpétuation de l’existant.

L’automne sera chaud, l’hiver agité, le printemps torride.

A bas bruit, à petit feu, dont ils feront des orphéons et des brasiers.

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Face à cela, à jamais, insolence, révolte !

Refus de marcher dans la combine.

Combien ?

Combien serons-nous en arrivant au port ?

Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans actualité ; rentrée ; primaires ;
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31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 07:46

« L’art c’est la vie » - « C’est par l’art que l’homme devient humain »

Il me semble que notre rapport à l’art nous renseigne sur notre rapport à la vie, et notre capacité à l’exprimer :

- Que voulons-nous faire du temps forcément limité et non reproductible dont nous disposons ? Tenter de maitriser le plus possible les écrans nous masquant le réel, ou bien nous laisser maitriser par les machines et les dispositifs qui construisent et entretiennent ces écrans devenus si familiers que nous ne les voyons quasiment plus ?

L’ensemble des écrans (prothèses opératoires et formes langagières) qui occultent le réel hachent le temps, qu’ils tuent en l’abolissant dans un instantané permanent. Par conséquent, ces écrans nous tuent à la hache. A moins que nous ne décidions, sinon de les ignorer en totalité, au moins de limiter le nombre et l’usage de ceux que nous choisissons consciemment de conserver, juste pour ce qu’ils sont.

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D’un côté, une fidélité au passé, empreinte d’un sens du Cosmos : naissance, croissance, développement, maturité, vieillissement, sénescence, mort – L’Éternel retour (cycle répétitif qui n’est pas la reproduction du même à l’identique) -.

Un temps virgilien inéluctable, mais cependant maîtrisable par l’usage conscient que nous décidons d’en faire. Un temps qui nous est compté, que nous nous efforçons d’habiter pleinement, avec lucidité. C’est-à-dire en faisant usage de notre capacité de réflexion, pour tenter une meilleure compréhension de ce qui nous entoure, pour fonder une pensée. Il s’agit d’une interrogation sur la relation durée-causalité. Passé, présent, futur, d’où viennent les choses ?

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De l’autre, une relativité issue d’un temps fabriqué où domine l’immédiateté des émotions brutes. Fréquemment manipulée, la durée est dissoute au bénéfice d’une virtualité soigneusement fabriquée : strict calibrage des reportages filmés ou enregistrés (en fait manipulation empêchant toute réflexion), émissions de radio ou émissions télévisées où les plans courts s’enchainent les uns les autres ; tweets limités à 140 caractères, SMS...

La vitesse d’exécution prime, le temps est déraciné. On nous impose ce qu’il faut penser dans l’instant. Empêcher de réfléchir, excellent moyen d’empêcher d’agir ceux que l’on décervelle en les tenant sous perfusion permanente.

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D’un côté l’art inscrit dans une durée historique propre à l’accueil de la patience de la réflexion, de l’autre les faux-semblants de l’Art Contemporain, avec leur marketing articulé sur la tyrannie du non savoir, voire l’éloge de l’ignorance, et la consommation tous azimuts (Foires, salons, événements pompeux niaisement installés dans des lieux prestigieux tels que Versailles où la Place Vendôme, etc.).

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Le rapport à l’Art, qui est non seulement rapport à soi, mais aussi rapport à l’Histoire, implique ce temps de Virgile, qui est de patience, de réflexion, de subtilité et de diversité. C’est véritablement le temps de la Vie. Celui de la pensée, de l’écriture, de la correspondance suivie, donc de la relation entretenue, de la concentration. A ce titre, l’Art, et ceux qui s’en nourrissent, sont réactionnaires. Bienheureuse réaction aux errances mortifères du moment.

Notre époque se gausse aussi bien de la subtilité, de la diversité, comme de l’humilité grandiose de la vie. La subtilité c'est désormais du passé, dérisoire.

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« Regarder n’est pas une compétence, c’est une expérience » (G.D-H).

Regarder implique de passer, de regarder, de se remémorer, de regarder encore, et encore. Lorsqu’une œuvre retient notre attention, elle nous porte à nous déplacer par l’imagination, donc à constamment interroger nos points de vues. Bienfaisant dérangement introduisant une déchirure dans les certitudes, comme dans le désespoir.

Forts de cette évidence, les artistes, certains d’entre eux, maintiennent et entretiennent le vif de la question. C’est à ce titre, sans doute, que l’on peut affirmer que l’Art est le lieu. Là où se joue la survie et se nouent les fils de l’indispensable résistance propre à déchirer le totalitarisme destructeur d’humanité. Face à cette nécessité, il n’y a rien à justifier.

« Pas de plus sûr moyen que l’art pour échapper au monde, et pas de plus sûr moyen non plus pour y être rattaché » (Goethe, Maximes et réflexions, cité par G.D-H)

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Être d’abord muet devant une œuvre, n’avoir rien à dire, ne pas pouvoir dire, quoi de plus normal ? Parler d’entrée de jeu empêche de voir (chacun en a fait l’expérience lors de visites « guidées »). La mutité initiale est peut-être une forme de respectueuse politesse. Dire n’est sans doute qu’essayer, c’est-à-dire prendre un risque.

« Regarder c’est s’ouvrir ». Cela exige temps et concentration. Le temps d’une trans-formation. D’abord le silence, qui est source d’inspiration. Oser prendre son temps à un moment où seules font autorité vitesse et compétition.

Lorsque vient le moment du dire la question du langage se pose vigoureusement.

Discours de l’art qui détermine des époques et fixe les images comme des papillons dans leurs boites ; discours de la critique, qui tente de fixer des valeurs esthétiques. Discours clos, enfermant.

Face à cela, le discours heuristique, qui invente à chaque fois, essaye de dire. Approximation oscillant entre sensible et intelligible. Ce discours est porteur, il fait exister l’œuvre à laquelle il s’attache, il ne l’assigne pas à une place donnée une fois pour toutes, jamais il ne la juge. Différence capitale entre le dogmatisme du dit, et la poétique du dire.

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[1] Réflexions issues d’une libre écoute de Michel Onfray (France Inter 30/07/16) et d’un détournement de lecture de Georges Didi-Huberman (Essayer voir – éditions de Minuit.

22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 10:44

Ce livre vient de paraitre (mai 2016). Sa clarté, la force et la pertinence de ses propos, son thème (comment le néolibéralisme défait la démocratie[1]), en font une référence pour quiconque se préoccupe un tant soit peu de ce qui se joue sous nos yeux, qui nous concerne tous. Il est à recommander à tous ceux qui, fidèles à des schémas obsolètes, pensent encore que le système économico-politique actuel est amendable. A tous ceux qui, nostalgiques, prétendent que ce système, bien cornaqué, pourrait retrouver une dimension supportable, voire bénéfique, comme le fut parfois le capitalisme à l’ancienne. J’ai parfois entendu citer l’exemple de Bismarck au titre de preuve... Pour intéressant que cela soit du point de vue historique, il conviendrait de se reprendre vite et de considérer que nous sommes dans un autre temps, dans un autre monde.

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Ses auteurs, Pierre Dardot et Christian Laval, sont chercheur et enseignants à Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

Son titre : Ce cauchemar qui n’en finit pas. La Découverte, éditeur, 248 p., 13,50 €.

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Je dois la connaissance de la parution de ce livre à Alain Sagault, mon complice depuis bien des années, au blogue duquel je préconise de rendre visite (Le globe de l’homme moyen).

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A grandes enjambées :

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L’Introduction pose clairement la question de l’accélération de la sortie de la démocratie à laquelle nous sommes confrontés, notamment par le passage insidieux de la sécurité au sécuritarisme, qui relève du seul arbitraire de l’Etat. C’est ainsi que la raison politique néolibérale insécurise et discipline la population, désactive la démocratie et fragmente la société. N’est-ce pas exactement ce que nous connaissons avec la prolongation de l’état d’urgence, l’affirmation d’une situation de guerre, et l’entretien de la discrimination entre les citoyens ?

Le système néolibéral mondial (...) ne tolère plus d’écart par rapport à la mise en œuvre d’un programme de transformation de la société et des individus. Ce n’est pas le système du parti unique, c’est certainement celui de la raison politique unique. (...) La victoire du néofascisme est maintenant devenue une possibilité avec laquelle il faut compter.

(...) La logique dominante se nourrit des crises (devenues un moyen de gouverner) et ne cesse de nourrir à son tour des « phénomènes morbides » (...) qui entendent asservir la société...

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Chap. 1 – Gouverner par la crise

Le cœur de la démocratie politique est dénaturé par le culte de l’argent et le désir effréné de richesse.

La gouvernance néolibérale par une oligarchie financière induit une opposition farouche à la démocratie entendue comme « souveraineté de la masse », ce qui induit une radicalisation en faveur de la crise, considérée comme mode de gouvernement. Les inégalités s’accroissent, les sacrifices demandés aux plus modestes se multiplient, le marché du travail se délite, les syndicats sont anémiés, la gauche est en miettes, l’Europe se fragmente et se discrédite, la xénophobie se répand, les réfugiés sont de plus en plus nombreux, la fable de la dette spolie des populations entières, et ... la Bourse se porte bien, les paradis fiscaux aussi.

Dans un tel monde, tous les moyens politiques, toutes les stratégies des dominants sont centrés sur l’augmentation de la capacité compétitive ... les logiques du moins-disant fiscal ou social l’emportent ... (tout cela annonce) des formes politiques plus ou moins modernisées du fascisme à la mesure du sentiment d’abandon des populations paupérisées.

La crise résulte des effets désastreux d’une politique de concurrence généralisée, mais (elle permet également de) justifier cette même politique. (...)

La « gauche » a pratiquement tout repris du « logiciel » de droite : (...) donner toujours raison aux revendications du capital et toujours tort à celles du travail.

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Chap. 2 – Le projet néolibéral, un projet antidémocratique

Cet antidémocratisme résulte de la volonté de soustraire les règles du marché à l’orientation politique des gouvernements. La « démocratie » se ramène en fait à une procédure technique de désignation de gouvernants interchangeables.

Le droit privé impose progressivement des limites aux législations en cours, comme aux gouvernements (cf. les traités Tafta et Cie, la mise à genoux de la Grèce, la déclaration de J-C Juncker « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » - Le Figaro, 29 janvier 2015).

OCDE, OMC, FMI, Banque mondiale, Commission européenne, sont autant d’agents de coercition.

La politique est « détrônée » et nos gouvernants serviles se soumettent, sans même le moindre souci de sauvegarde des apparences. La post-démocratie est bel et bien en route.

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Chap. 3 – Système néolibéral et capitalisme

Le système néolibéral est inséparable de la mondialisation, c’est-à-dire de l’hyper mondialisation de la finance, de la délocalisation des activités de services, et de la limitation de la concurrence ente oligopoles. La mise en concurrence des salariats, des systèmes sociaux et fiscaux, et des institutions politiques, en procède. Ce qui entraine une limitation de choix et de possibilités tant pour les Etats, que pour les organisations économiques et les individus eux-mêmes. Ce cadre normatif est imposé à la faveur des crises par les pays les plus puissants, et particulièrement aux membres de l’Union Européenne. Il s’agit en fait d’imposer un ensemble de règles définissant un autre type de société que celui que nous avons connu jusqu’à présent. A ce titre, notamment, tout élément de la nature est regardé comme ressource productive. Une formidable mutation dans la manière de gouverner les hommes et les sociétés se met en place (la joyeuse équipe Hollande-Valls-Cazeneuve et consorts nous en offre une illustration... « frappante »).

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Chap. 4 – L’Union européenne ou l’Empire des normes

L‘Europe telle qu’elle fonctionne actuellement est le fruit des orientations d’origine. Le projet européen correspond à l’édification d’un marché qui s’est peu à peu doté de ses propres règles de fonctionnement, de son propre appareil institutionnel. La création d’instances indépendantes des politiques nationales représente une garantie indispensable au développement du système.

C’est ainsi que l’Europe est progressivement une machine à fabriquer des normes. L’ensemble des dirigeants européens ont œuvré dans ce sens d’un contournement du parlementarisme. L’Union européenne fonctionne comme un empire du droit le plus opaque, imposant un corset de fer aux pays membres.

La leçon grecque est sans appel : c’est avec tout le système des traités qu’il faut rompre pour refonder l’Europe.

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Chap. 5 – Le nœud coulant de la dette

L’exemple de la Grèce illustre parfaitement le fonctionnement du mécanisme infernal du chantage à la dette comme outil de gouvernement. La Grèce a bel et bien constitué le principal « laboratoire » de de nouveau mode de gouvernement par la dette.

Face à cela le suffrage universel ne pèse plus rien :

- La souveraineté de la Grèce sera énormément restreinte (J-C Juncker, juillet 2011, in Focus magazine allemand).

- Les élections ne peuvent pas changer quoi que ce soit. Si à chaque fois qu’il y a une élection les règles changeaient, l’Eurozone ne pourrait pas fonctionner (Wolfgang Schäuble, ministre allemand de l’économie).

Il s’agit là d’une logique de guerre politique. Il est clair, dès lors, qu’aucune inflexion réelle ne peut venir de l’intérieur du jeu institutionnel européen.

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Chap. 6 – Le bloc oligarchique néolibéral

Rien n’est dû au hasard. Depuis des décennies une coalition de groupes élitaires se constitue en un bloc oligarchique néolibéral. Il s’agit d’un pouvoir coalisé ... assuré conjointement par des partis, des entreprises, des institutions publiques. (...) haute caste bureaucratique ... acteurs financiers ... grands médias d’opinion ... institutions universitaires et éditoriales ... exercent toutes une fonction politique sans laquelle on ne pourrait rendre compte de l’actuelle radicalisation néolibérale.

Ce système dominant a trois grandes caractéristiques : autoreproduction ... corruption systémique ... double inscription, nationale et internationale ... (qui entraine) la cohérence néolibérale des politiques gouvernementales, de droite comme de gauche (par le biais de) la professionnalisation de la politique (et) le façonnement de la réalité.

Le remplacement brutal des gouvernants en Italie ou en Grèce par des « techniciens » ... souvent anciens banquiers est le signe de cette emprise de plus en plus directe des acteurs financiers sur les univers politiques.

De surcroit, l’expertise économique dominante de met au service des gouvernements néolibéraux, elle impose ses vues et interdit tout véritable débat. Nous savons combien les économistes « atterrés » ont de difficulté à se faire entendre. De leur côté, les médias traditionnels participent activement à une fabrication du consentement au néolibéralisme (cf. Noam Chomsky).

Et la gauche que l’on devrait dire de droite est pleinement engagée dans ce courant depuis près de quarante ans.

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Conclusion – La démocratie comme expérimentation du commun

Le moment est si difficile qu’il ne peut être actuellement question que d’une longue et patiente démarche réflexive.

Tandis que la gauche ... a organisé son propre sabordage en cessant d’incarner une force de justice sociale au bénéfice de l’extrême droite qui n’a eu qu’à braconner dans les terres ouvrières, c’est aux conditions d’une réorientation fondamentale qu’il convient de réfléchir.

Pour reprendre l’initiative, la gauche doit contester directement le néolibéralisme comme forme de vie. Désormais, l’élaboration d’une alternative ne peut venir que d’en bas, c’est-à-dire des citoyens eux-mêmes. Ce qui implique bien sûr une remise en question fondamentale de la logique même de la représentation politique, donc l’expérimentation d’un commun politique. Ainsi se trouve posée la question de la forme parti telle que nous la connaissons.

Il s‘agit dès maintenant de construire les conditions d’une solidarité internationale, entre autres de briser le cadre de l’Union européenne pour sauver le projet de l’Europe politique.

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A moins d’un entretien volontaire de la cécité, à moins de ne pas se sentir concerné par le monde ainsi qu’il va si mal, lire ce livre pour y réfléchir et tenter d’en débattre, s’impose comme une nécessité première.

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[1] Les citations sont en italiques

28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 13:12

Ce qui se passe actuellement au Royaume Désuni et ce qui se joue avec la Communauté européenne offre l’occasion de réfléchir à ce temps de post démocratie dans lequel nous sommes plongés depuis au moins deux décennies.

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Le pouvoir est de plus en plus contesté au corps électoral par de puissants moyens financiers régissant de fait, hors de tout mandat électoral, le monde politique actuellement aux manettes. Les dirigeants politiques sont soit dépassés, soit complices parfaitement soumis, aux ordres. Toute crédibilité perdue, ils continuent à prétendre, ils donnent des coups de menton, ou bien ajustent leurs effets de manchette, seuls les aveugles, les sots ou les personnes de mauvaise foi peuvent encore s’y laisser prendre.

Nous sommes spectateurs d’un théâtre d’ombres animé par des morts vivants.

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La soi-disant démocratie n’est plus qu’un leurre. Le vote n’est plus désormais qu’un couvercle propre à étouffer les aspirations des citoyens, à entretenir leur léthargie. L’arbitraire et la violence du rapport de forces le plus brutal règnent en maîtres.

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Des exemples ?

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Présent immédiat :

- Quelques jours après le vote en Grande-Bretagne, des manœuvres dilatoires se dessinent chez les partisans de la sécession pour tenter de repousser les conséquences logiques du résultat du scrutin et tenter de trouver des accommodements. Bien évidemment la presse s’engouffre dans la brèche, le nez à la vitre. Elle entretient la confusion, elle possède un réel talent pour cela.

- Une consultation bancale sur le nouvel aéroport de Notre-Dame-des-Landes (question posée sans assise documentaire solide ; zone de consultation trop limitée) fait l’objet de fortes contestations dès qu’annoncée. Le oui l’emporte. La fracture entre partisans et adversaires s’accentue. Les tensions n’augurent rien de bon. Le gouvernement réaffirme sa volonté de respecter un résultat qui va dans son sens, tandis qu’existent des exemples du contraire dans un passé récent (ci-après).

- La Loi Travail, dite El Khomri, connaît une opposition résolue largement partagée, occasionne de nombreuses manifestations depuis plusieurs mois, le gouvernement refuse d’entendre quoi que ce soit, il persiste dans sa volonté de l’imposer telle quelle contre vents et marées. Il est le premier à employer la violence pour y parvenir (49/3 ; déchaînements policiers délibérés ; tentative de suppression du droit de manifester), mais en rejette la responsabilité sur ceux qui la subissent et tentent de réagir.

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Passé récent :

- 2005, le Traité Constitutionnel Européen est rejeté par referendum. Qu’importe, le peuple a mal voté, le Parlement réparera cela deux années plus tard. L’Irlande avait déjà connu semblable aventure peu de temps auparavant à propos de l’acceptation du traité de Lisbonne.

Quand les citoyens répondent mal à l’attente, une solution émerge rapidement pour tout faire entrer dans le droit chemin.

- 2015, les Grecs refusent par referendum les mesures que leur impose l’Europe. La pression est telle que leur gouvernement ne tardera pas à se coucher. L’un des membres du Conseil Européen ira jusqu’à déclarer qu’un vote ne peut en aucun cas s’opposer à l’ordre établi...

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Alors, les élections, le vote, l’investiture de Balkany pour les prochaines législatives ?

Foutaises. Foutaises absolues. Nous n’en sommes plus là. Nous ne devrions plus en être à accepter d’entretenir un système aussi pervers, aussi maléfique.

L’enthousiasme n’est pas mort. L’utopie, c’est-à-dire le fait de penser au possible souhaitable qui ne s’est pas encore réalisé, demeure indispensable à la Vie.

« Nuit debout » et d’autres mouvements voisins sont là pour nous rappeler que la Servitude volontaire n’est pas fatalement inscrite dans nos gènes.

Après tout La Boétie n’a écrit son célèbre Discours que vers 1546-48. C’est donc tout récent. Il est grand temps de le lire ou de le relire...

22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 22:05

L’exposition, claire, mesurée, aimablement cadencée, se tient jusqu’au 18 septembre à l’hôtel de Caumont, superbement rénové. Le jardin possède un charme certain. Quelque chose à l’atmosphère so british. Y boire un verre après la visite prolonge le bien être.

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Dans les premières salles, une vue de Bonneville, en Savoie, avec le Mont Blanc (1803), surprend par la façon dont le traitement des plages de lumières colorées structure, sculpte même, le paysage. La lumière décline les différents espaces et en révèle les détails. A 28 ans, Turner est un maître de la couleur et de ses vibrations. Il fait de la peinture de paysage un recueil d’impressions et non une simple description académique. Il amorce une révolution ultérieure. Quelques amateurs avertis l’ont déjà remarqué.

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A quelques cimaises de là, Le Déluge (1805) avec son ciel d’orage et sa grande vague annonce les sfumati à venir. A l’évidence, Titien n’a pas laissé indifférent notre homme.

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Cherchant rapidement à traduire les tons de la nature, il s’écarte de la tradition et prépare ses toiles avec des apprêts clairs, voire blanc cassé. Le Matin glacial (1813) nous offre une vision saisissante d’un hiver particulièrement rude. Le jaune blême du soleil très bas sur l’horizon dans une trouée de haie fera plus tard l’admiration de Claude Monet (Impression soleil levant, Cathédrales de Rouen, Nymphéas...)

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Vers 1815-1820 des études d’oiseaux s’inscrivent, me semble-t-il, dans le lointain sillage d'aquarelles analogues de Dürer. Surprenant.

Une aquarelle et gouache de 1820 environ, vue panoramique de Richmond Hill (Londres), me fait penser au Goya première période.

A partir des années 1825-1830, vient ensuite une profusion d’aquarelles de plus en plus délicates, puissantes, sobres et dépouillées. Ciel au soleil couchant, Ciel et mer, Clair de lune bleu sur sables jaunes, des vues de Marseille et de la Haute-Provence que ne renieraient pas les Fauves... Une saisissante série de vues de Gênes - Lumière jaune sur Gênes, vue de l’ouest -, la côte Ligure, le littoral anglais à Margate (1845-1850), un régal absolu.

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Cézanne, les cubistes aussi parfois, se profilent dans certaines œuvres. Les germes sont là.

Turner, hors du temps, hors des traditions, s’inscrit à l’évidence dans l’histoire de la peinture dont il procède et dans celle qu’il prépare à son insu. Unique, il est à peine datable. Il bouscule et il ouvre en se permettant l’inconcevable jusqu'à lui, dont il fait une évidence.

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Cerise sur le gâteau, cadeau inattendu, une jeune italienne la trentaine au maximum, souriante, gracieuse et volubile, me prend à partie pour me faire partager son enthousiasme devant les vues de Gênes.

Elle en vient, elle est de là, c’est son pays, la beauté de la Méditerranée, les couleurs, les lieux qu’elle discerne !

Elle explose de joie.

C’est magnifique. Je suis profondément ému.

Mais oui, bellissima, l’Art c’est ça. C’est ça avant tout !

Vive la vie !

12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 07:00
Léo Ferré, une jouvence

 

 

A la mi-octobre de l’an dernier, je fus invité par quelques drôles à prononcer le discours inaugural de la Fête du Livre de Forcalquier. Cette éphémère distinction me valut d’être à nouveau convié par les mêmes à lire courant mai des textes de Léo Ferré, manière de participer à la célébration du centenaire de sa naissance.

L’occasion me fut ainsi offerte de pratiquer avec quelque assiduité l’énorme masse de textes écrits par le vieux lion.[1] Plus de quatre cents chansons, des écrit autobiographiques, des lettres, des préfaces et introductions, des textes inédits, des projets et ébauches... Des bouquets étincelants. Une fraîcheur bienfaisante. Une justesse quasi permanente.

Alors qu’il a largement enchanté ma jeunesse, j’avais conservé de lui l’image d’une star vieillissante, dont la sincérité pouvait prêter à caution. La scène et ses enflures, son air de vieux loubard opulent, la mégalomanie de certains de ses ultimes défis, m’avaient peu à peu tenu à distance.

 

En fait tout cela n’était qu’apparences, une lecture ponctuée de découvertes m’a révélé un tout autre aspect de la personne, au-delà du personnage publique. Un individu profondément sensible, bourré de tendresse. Il n’est d’ailleurs que de regarder attentivement sa photo.

Amour des mots, amour gourmet du langage, la poésie offerte à tous, gambadant en liberté. Un talent tellement fou qu’il étourdit de ses évidences.

Et puis aussi, l’authenticité, la constance de la révolte, de l’insoumission, du refus absolu de tout compromis.

Parfois cinglantes, non destinées à une large diffusion, les lettres témoignent de manière ahurissante d’une remarquable intransigeance. Sa dénonciation des minables d’autant plus méprisables qu’ils sont glorieux, d’autant plus forte et convaincante que la lecture la confronte à d’émouvants témoignages d’amitié et de reconnaissance.

A la ville, comme à la scène... A vif !

Il est impossible de le lire tranquillement. Le lire conduit évidemment à moduler, mais aussi, souvent, à hausser le ton, ses mélodies sonnent parfois dans les lointains.

Surpris, j’ai vu apparaitre en filigrane le cri d’Artaud. L’un n’est pas l’autre, les différences sont patentes, et pourtant...

Lire Ferré pour abreuver nos forces.

Lire Ferré pour mieux l’entendre.

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[1] Cf. Léo Ferré – Les chants de la fureur – Gallimard/La mémoire de la mer, 2014, 1622 p., 34 €

 

 

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3 juin 2016 5 03 /06 /juin /2016 14:09

Une langue, c’est bien connu, se nourrit d’emprunts. Le grec et le latin essentiellement sont à l’origine du français, ce qui n’empêche nullement d’autres métissages. Le génie d’une langue est de digérer ces emprunts en les accommodant à sa manière.

C’est ainsi que le bowling green anglais est devenu le boulingrin, le packet boat, le paquebot et le riding coat, la redingote. Etiemble a donné ces exemples dans son pamphlet fameux Parlez-vous franglais ? (1964). Fin lettré, sinologue distingué, il s’insurgeait contre le mauvais traitement infligé au français par un mésusage fruit d’inculture et d’un snobisme atterrant. Depuis lors, le développement de l’informatique n’a fait qu’empirer la situation. Le sabir s’est imposé jusqu’à régner en maître. Le globish a pris valeur internationale.

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Dans la livraison du Monde diplomatique datée juin 2016, l’écrivain Benoît Duteurtre[1] s’inscrit dans le sillage d’Etiemble.

Sa contribution s’intitule La langue de l’Europe. Elle mérite le détour, comme dirait le Guide Michelin. Elle donne une bonne mesure de la pavlovisation des esprits dirigeants européens en ces temps où la question de l’identité nationale est l’un des chiffons rouges de la vie politique, pas seulement hexagonale.

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B. Duteurtre rapporte le déroulement d’une réunion à Bruxelles, fin mars 2014, durant laquelle le Président Obama a fait bénéficier son auditoire de ses recommandations. La rencontre s’est déroulée en anglo-américain, elle indiquait combien le plurilinguisme de l’Union Européenne était balayé au profit de l’anglais obligatoire. Le temps était révolu où J-F Kennedy envisageait un discours en allemand ou une conversation en français avec les administrations des pays vassaux.

Mieux, le 28 avril 2014, « avant les dernières élections au Parlement européen, la chaîne Euronews (...) organisait un débat ente les chefs de file des principaux groupes politiques de l’Union. Les quatre candidats étaient de nationalité belge, luxembourgeoise, et allemande (...) Tous parlent impeccablement l’allemand et trois sur quatre le français – les deux premières langues maternelles de l’Europe ... Pourtant, ce débat européen allait se dérouler entièrement en anglais sous la houlette d’un journaliste américain et d’une journaliste britannique... quatre locuteurs germanophones et francophones relèguent leurs langues au rang de patois et préfèrent aligner de longues phrases en anglais, avec la fière assurance de candidats à la gouvernance mondiale. »

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La conclusion de l’article comporte une interrogation et un constat.

« Imaginerait-on que la Chine, les Etats-Unis, la Russie, ces entités avec lesquelles l’Europe prétend rivaliser, s’expriment dans une autre langue que la leur ? »

« Délaissant celles des fondateurs (le français, l’allemand, l’italien...), renonçant au plurilinguisme qui a longtemps caractérisé ses institutions (l’Union Européenne) s’en remet à la langue du plus lointain de ses partenaires : le Royaume Uni, membre de l’Union sur la pointe des pieds et qui, bientôt, n’en sera peut-être plus, ôtant toute justification à cet extraordinaire privilège. »

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[1] J’ai présenté son livre La nostalgie des buffets de gare sur ce blogue en septembre 2015

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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 14:01

Les idées dominantes ont un terrible pouvoir contagieux.

Frédéric Boyer, essayiste et romancier, développe ce thème dans un court écrit (99 pages) publié chez P.O.L. il y a un peu plus d’un an : Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? (9 €).

Le style est passablement chantourné, cela ne devrait pas faire obstacle.

Ce livre pourrait constituer une tentative d’élaboration d’un traité de morale civique et sociale.

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L’entretien de la notion de peur développe en chacun des sentiments empêchant de passer à autre chose, de surpasser les angoisses du moment.

L’auteur dénonce l’esprit de fermeture dont le discours contemporain se repait inlassablement. Ce discours bloque la pensée qu’il réduit à un manichéisme primaire : positions correctes, admissibles et défendues en haut lieu, opposées à l’incorrect totalement irrecevable, donc à combattre bec et ongles.

Ces positions à combattre sans relâche selon le Pouvoir des clercs se nomment

- fermeture à la différence,

- identité menacée à retrouver,

- nécessité de l’exclusion des non pareils,

- limitation indispensable de tout accueil,

- fantasme du grand remplacement.

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Alors que toutes les grandes civilisations ont connu le changement, alors que nous sommes à un moment crucial de notre histoire, l’angoisse d’une mutation profonde inéluctable nourrit des discours incantatoires dans lesquels la peur ambiante, voire la terreur, trouvent leurs racines.

Tout est en place pour se voiler la face et masquer ce qui dérange les positions dominantes établies.

Le choix de la naïveté d’un questionnement jugé hors de propos apparait sans doute comme la seule garantie actuellement possible d’une défense de l’essentiel. Cela passe nécessairement par l’accueil de la présence de l’Autre.

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Quelques mises en bouche :

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« ... l’émotion suspend à sa manière le jugement attendu.

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... ce qui demande le plus de courage : ne pas rester entre soi ...

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... permettre toujours que quelque chose arrive (...), que l’inattendu soit toujours possible, que l’autre puisse apparaître.

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Il devient, croyons-nous, de plus en plus difficile de vivre ensemble, comme il devient apparemment impossible d’espérer une autre histoire possible.

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La mémoire est construction (...) On ne bâtit pas une civilisation sur le thème hallucinatoire de l’invasion et du remplacement. On ne fonde pas une communauté sur la suspicion d’autrui.

Vous ne constatez pas le Grand Remplacement, dit-on sans rire du tout. Le tour de passe-passe. L’agonie civilisationnelle – comme si les civilisations étaient les seules à pouvoir échapper à notre petite sœur la mort ...

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... ce sont toujours ... les plus pauvres, les plus malheureux, les plus faibles du monde, que nous repoussons, et sur le dos de qui nous bricolons et recollons nos déchets de morale (...) notre hypocrite identité accrochée finalement à la peur de disparaître.

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... la morale est (...) bien cachée derrière les certitudes soi-disant républicaines ...

... la vraie noblesse de toute tragédie est celle du oui à la tragédie.

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J’observe ... que ce sont toujours les moins que rien ... qui nous prendraient tout ...comme si ... nous n’avions pas pris aux uns et aux autres.

... est-ce que protéger ... c’est forcément exclure les autres ?

Que devient la République si elle se barricade pour ne pas avoir à s’ouvrir, à s’interroger, pour ne pas avoir à se remettre en cause de façon républicaine ?

... j’en entends me répondre, très informés, que je parle comme un enfant, que je ne comprends pas le monde où nous vivons. (...) Ne pas croire, ne pas savoir, refuser de savoir (...) la seule force, la seule valeur, la seule dignité, c’est de ne pas comprendre si comprendre nous fait renoncer à l’amour de l’autre.

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Traiter l’autre avec la correction qui s’impose, voilà qui semble la plus grande incorrection pour certains !

... réduire l’autre à une sorte de plaie sociale ou un embarras économique.

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