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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 09:00

 

 

Latin : Timor – oris, la crainte. Timere, craindre.

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“Elle voit l’évidence, et c’est pourquoi elle est folle.” (Le cardinal Cisneros à propos de la Reine Jeanne la Folle, in Le cardinal d’Espagne, Henry de Montherlant).

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La quantité ne constituant nullement un but en soi, ce blogue connait une audience convenable car régulière et fidèle.   

L’important est surtout de rencontrer de-ci de-là quelques lecteurs attentifs, c’est à dire consentant l’effort de lire un texte dans son entier, et non pas adeptes de l’arrêt sur un mot ou à une expression pour vitupérer vite fait un tout non pris en compte.

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Je ne prétends pas détenir quelque vérité, ceci dit j’aime lancer des propositions, parfois hardies, comme on jette un caillou à l’eau pour apprécier le léger remous suscité. Un geste pour  déclencher un effet, pour distraire le masque de l’uniformité apparente, pour tenter de modifier un peu le paysage, ne serait-ce que temporairement.

« Il reste toujours une trace de la chose effacée. »

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Des assentiments sont parfois formulés, plaisir instantané mais peu susceptible de développement, voire d’enrichissement du propos. Une sorte d’accusé de réception, fort utile en tant que tel, car encourageant.

Le texte a cheminé, il a provoqué quelque écho, des lecteurs sans doute désireux de se l’approprier lui consacrent un peu de leur temps. Peut-être certains relaieront-ils. Ce n’est déjà pas si mal. Faire circuler la parole est une action nécessaire à la conduite de la pensée.

Le lecteur attentif, sérieux, existe donc bel et bien. Il est aux aguets, sa vigilance commande une rigueur. C’est à lui que je m’adresse d’abord. Il justifie de poursuivre.

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Se présentent aussi des commentaires critiques.

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Lorsqu’ils sont étayés et argumentés, ce sont évidemment les plus enrichissants. Ils permettent de revenir, de réfléchir, d’avancer, de préciser.

Vertu incomparable du dialogue et de l’écoute attentive, c’est-à-dire respectueuse des différences. Seul moyen d’envisager de parvenir à un terrain d’entente, ce qui suppose une part de doute intime, admise et reconnue par chacun des interlocuteurs pour ce qui le concerne.

Je crois que... Je suis persuadé de... Je sais que..., oui, mais jusqu’au point limite de mes certitudes, dans lesquelles j’admets une zone de fragilité. C’est là que le dialogue progresse.

Place pour des ajustements, des mises au point, des réflexions complémentaires, propres à faire avancer l’un comme l’autre.

Situation idéale car vraiment porteuse.

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Il advient aussi que les critiques s’apparentent à des pétitions de principe. Des affirmations dénuées de nuances, intempestives, péremptoires, parfois agressives, formulées comme des rejets primaires, sans appel possible.

Aucune argumentation sérieuse, des exclamations, des indignations, des oukases, des procès d’intention. Une ignorance délibérée des faits gênants. Il s’agit en général moins de dogmatisme que d’aveuglement volontaire, de refus d’envisager un point de vue différent de l’accoutumé, d’un évitement de l’émergence d’une pensée critique. Quelque chose d’assez pathétique.

Ce type de critique porte en lui-même son inutile insignifiance.

Il apparait souvent avec clarté que le lecteur-proférateur, sans doute limité par un incontournable a priori, achoppe sur un terme, une expression, lu en toute hâte. La lecture rapide, en diagonale, le caractérise volontiers. Se déclenche immédiatement chez lui une allergie totale à l’attention et à la réflexion. Le réflexe pavlovien fonctionne à plein. Le stimulus engendre la hargne, obère la réflexion.

Il me semble avoir souvent à faire dans ce cas à quelque esprit timoré pour lequel toute proposition sortant de son cadre de références habituelles entraîne un véritable désarroi, sinon une crainte majeure dont il convient de se débarrasser au plus vite. La présentation tranquille de faits indiscutables ne parvient qu’à redoubler l’effroi.

Reconnaitre l’existence opératoire de ce que l’on redoute d’entendre pourrait à l’évidence mettre à bas le fragile édifice des croyances, donc les fondements d’une existence. Il s’agit presque d’un sauve qui peut. La rigidité de pensée s’érige en bouclier protecteur.

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Quoi faire de cela ? Il est peu de parade lorsque la passion l’emporte. Le temps du silence advient peut-être, en aucun cas la réplique immédiate. La polémique rôde, prête à épandre sa stérilité.

Alors que l’inefficacité de la démarche est inscrite dans la cristallisation mentale initiale, à quoi bon répondre ?

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Nous baignons depuis des décennies dans un monde anxiogène où l’entretien de la peur est un souverain moteur. L’alarmisme se présente comme une arme décisive aux mains des principaux responsables politiques. Il s’agit presque d’une castration chimique. Peur du lendemain, peur de l’autre, peur de l’inconnu, mise en place de mesures de sécurité à n’en plus finir, révélations souvent mensongères...

« Après moi, le chaos », affirmation qui ne date pas d’hier.

La peur du bouleversement du mode de pensée et surtout de la perception de l’existant fonctionne à plein régime. Le déni de la réalité est solidement établi.

Les choses, les faits, les événements, sont appréhendés, mais jamais pour ce qu’ils sont en réalité. Il arrive même qu’ils aient tort au regard des confortables certitudes accumulées.

Lorsque la réalité dérange trop, elle est tout simplement ignorée ou interprétée, minorée, dans un sens apaisant.

L’aveuglement choisi est un puissant mécanisme de défense. Il se traduit par la censure pure et simple ou bien par une conduite de détour consistant à affirmer que les choses sont plus complexes qu’il n’y parait, qu’aujourd’hui est très différent d’hier, que toute comparaison est impossible, etc.

La mise en question de l’honnêteté intellectuelle ou morale de celui qui affirme des choses dérangeantes intervient fréquemment. Délégitimer l’émetteur permet de réduire à néant l’objet du propos. Ce qui revient à planter des aiguilles dans une poupée pour conjurer le sort.

Politique de l’autruche.

Libre à chacun de s’enfouir la tête dans le sable du refus et de l’ignorance salvatrice. Mais alors n’attendre que de l’indifférence, en retour.

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Rien de surprenant dans tout cela. Reportons-nous une fois de plus à La Boétie et à son Discours de la servitude volontaire (rédigé en 1546/48) :

« Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. »

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Malgré la lassitude, poursuivons et développons le dialogue avec tous ceux qui nourrissent une réelle curiosité d’esprit associée à une part de doute propre à les préserver de la cécité angélique si appauvrissante !

 

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13 janvier 2017 5 13 /01 /janvier /2017 09:00

 

Dans un article de 1973, repris en 1984, Pierre Bourdieu procède à une analyse du fonctionnement et des fonctions des sondages d’opinion. Il démontre à cette occasion que « L’opinion publique n’existe pas ».[1] Au moment d’une déferlante de situations électorales, se remettre en tête quelques-uns des constats élaborés il y a plus de quarante ans ne parait pas vain. Leur actualité demeure, saisissante, en tout cas.

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Le raisonnement est articulé sur la remise en question des trois postulats assurant ce type de sondages :

1 - Tout le monde peut avoir une opinion.

C’est-à-dire que la production d’une opinion est à la portée de tous. Affirmation très contestable.

2 - Toutes les opinions se valent.

Faux, car le fait de cumuler des opinions qui n’ont pas la même intensité conduit à produire des constats illusoires fondés sur de pseudo-faits dépourvus de sens (des artefacts, selon Bourdieu).

3 - Poser la même question à tout le monde.

Cet a priori suppose un accord sur les questions qui méritent d’être posées. Autrement dit, un consensus sur les problèmes à traiter existerait. Illusion totale, bien sûr.

On perçoit d’entrée de jeu la fragilité du processus, ainsi que la légèreté consécutive des résultats obtenus.

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Les instituts de sondages d’opinion publique ne s’intéressent aux sujets à étudier que lorsqu’ils deviennent des problèmes politiques. Leurs problématiques sont donc subordonnées à des intérêts politiques ce qui colore leur démarche. Le sondage d’opinion est donc, nous dit Bourdieu, un instrument d’action politique propre à donner l’illusion qu’une « opinion publique » existe. Cette opinion serait la résultante d‘une addition des opinions individuelles exprimées. Une opinion moyenne, en quelque sorte. Mais, quid des non réponses dès lors qu’elle sont traitées comme des « bulletins blancs ou nuls » ? Selon le sort réservé aux non-réponses, intégrées ou non aux calculs, on voit rapidement comment des moyennes peuvent connaître des physionomies différentes. On additionne alors des choux avec des navets

Il est clair « qu’il n’existe pratiquement pas de problème omnibus ». Chaque question est interprétée en fonction du cadre de référence de la personne à laquelle elle est posée. Il conviendrait alors de s’interroger sur la nature de la question à laquelle chacun croit répondre.

« Un des effets les plus pernicieux de l’enquête d’opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu’ils ne se sont pas posées. (...) Les questions posées dans une enquête d’opinion ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées et ... les réponses ne sont pas interprétées en fonction de la problématique par rapport à laquelle les différentes catégories de répondants ont effectivement répondu. »

La prétention à l’objectivité conduit à bâtir des listes de questions dans les termes les plus neutres possibles. Cela conduit en fait à mettre les gens dans une situation tout à fait irréelle. Dans la vie courante chacun se situe par rapport à des opinions déjà formulées. On parle alors de « prises de position », et ces positions « on ne les prend pas au hasard ».

Tels qu’ils sont conçus, les sondages appréhendent les opinions dans des mises en situation tout à fait artificielles.

Parmi de multiples remarques relatives aux biais induits et aux limites de ce type de sondages, relevons celle-ci : « la stratégie des candidats consiste à mal poser les question et à jouer au maximum sur la dissimulation des clivages pour gagner les voix qui flottent. »

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En conclusion, Bourdieu établit que « l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence. (...) L’agrégation statistique d’opinions formulées (produit) cet artefact qu’est l’opinion publique », qui, par conséquent, n’existe pas (CQFD).

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Une chose est importante, qu’il est nécessaire d’avoir présente à l’esprit tout au long des mois à venir : les sondages d’opinion n’ont aucune crédibilité, ils ne sont que des outils de manipulation politique employés à un détournement permanent d’une réalité peu saisissable. Leur pseudo-objectivité n’est qu’un leurre.

Ils sont en quelque sorte des produits hors sol.

 

 

 

[1] Les temps modernes, 318, janvier 1973, pp. 1292-1309. Repris in Questions de sociologie, Les Editions de Minuit, 1984, pp. 222-235.

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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 09:00

En 1941, peu avant de mettre fin à ses jours le 22 février 1942, Stefan Zweig témoigne dans Le Monde d’hier de l’évolution de l’Europe de 1895 à 1941 (Folio, Essais – Gallimard). Il s’agit d’un récit hors du commun. La troublante permanence de leur actualité m’a fait choisir les citations suivantes extraites du chapitre Splendeur et misère de l’Europe.

Zweig brosse l’état de l’Europe à  l’orée de la guerre de 14.

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 « La conjoncture les avait tous rendus fous (il s’agit des gros industriels) ... la rage les poussait à gagner toujours plus. (...) les diplomates commencèrent leur partie de bluff réciproque.

(...) Les signes avant-coureurs venus des Balkans indiquaient déjà d’où venaient les nuages qui s’approchaient de l’Europe.

(...) Lentement – bien trop lentement, bien trop timidement ... les  forces d’opposition se rassemblaient. Il y avait le parti socialiste ... il y avait les puissants groupes catholiques sous la direction du pape et quelques trusts internationaux, il y avait quelques rares politiciens avisés qui s’élevaient contre ces menées souterraines. Et nous aussi,  les écrivains, nous nous rangions parmi les opposants à la guerre, il est vrai sur un mode individualiste, ... L’attitude de la majorité des intellectuels était malheureusement celle de la passivité indifférente ... Nous croyions qu’il suffisait de penser en Européens ... en faveur d’un idéal d’entente pacifique et de fraternité spirituelle ...

(...)  cette confiance crédule dans la raison ... fut ... notre unique faute ... nous n’avons pas considéré avec assez de méfiance les  signes avant-coureurs que nous avions sous les yeux. »

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Aujourd’hui, nous sommes quelques-uns, beaucoup trop peu, à remarquer l’implantation d’un fascisme rampant dans le monde entier. Nous sommes quelques-uns à nous faire traiter d’extrémistes « défaitistes » (« joli mot inventé en France » à la veille de la guerre de 14, nous dit Zweig), voire d’anarchistes, imbécillité suprême. 

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Il n’est plus besoin d’un Führer, d’un Duce, d’un Caudillo, ou d’un Généralissime Petit Père des Peuples, sanglés et bottés. Les choses se mettent en place de manière insidieuse, en banal costume cravate. C’est moins voyant, mais d’autant plus efficace.

Une camarilla autoritaire dotée d’un chef providentiel s’empare avec la complicité du monde des affaires des organes du pouvoir réel sous prétexte de défense de la Nation, ou de restauration d’un prestige perdu. Ce qui entraine et justifie une exacerbation des pratiques capitalistes, le règne de la xénophobie, et l’assimilation des opposants à un ennemi intérieur. Dès lors, la démocratie n’est plus qu’un mot vide de sens, une pacotille. Les décisions sont prises hors de tout contrôle parlementaire, de manière totalitaire. L’émotion collective doit être constamment provoquée pour que cela fonctionne convenablement, d’où l’entretien de la peur et des tensions antagonistes. Banalisé, l’état d’urgence devient la règle.

Ce schéma est bien celui qui se déroule sous nos yeux, que nous finissons par ne plus vouloir considérer, car trop anxiogène. Ou bien, pire, intégré comme inévitable.

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Trump, richissime, méprisant, inculte, roublard, se vante d’avoir floué l’Etat en ne payant pas ses impôts. Il attire tous ceux qui, démunis, voient en lui une promesse de revanche : dès lors qu’un tel personnage peut accéder à la plus haute marche, tous les espoirs sont permis. La féérie l’emporte sur la réalité.

Trump est un modèle, comme le  furent Tapie ou Sarkozy, comme le sont Fillon, Le Pen, Valls pour quelques-uns (et peut-être même, hélas en dépit de ses mérites, Mélenchon à l’autre extrémité du spectre). D’une part, il légitime l’impitoyable rapacité des nantis, de l’autre il assure que le succès des nuls, des paumés, des crétins, des opportunistes, est à portée d’un bulletin de vote.

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Haro sur les intellectuels, les planqués assistés sociaux, les profiteurs de la fonction publique, les métèques, et tous ceux qui ne sont pas nôtres !   

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Outre quelques privilégiés pour lesquels prime avant tout la défense acharnée d’intérêts personnels à amplifier vaille que vaille, l’émotion immédiate et l’identification aux trublions hors normes s’érigent comme remparts contre les frustrations de tous ceux qui s’estiment à juste titre dupés par une classe politique totalement discréditée.

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Si l’histoire ne repasse jamais les mêmes plats, l’arrière-cuisine demeure identique à elle-même. Le fonds de sauce mijote tranquillement au coin du fourneau.

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A ce propos me vient l’idée d’un parallèle qui va certainement faire hurler quelques-uns. Eventualité que jusqu’à présent  je n’ai vu formulée nulle part.

Il s’agit d’un rapprochement possible entre Pétain et... Hollande. La proposition est énorme, sans doute outrancière. Il n’en demeure pas moins que quelques items jetés en vrac gagneraient peut-être à être creusés, éventuellement vérifiés, en tout cas démontés. Il ne s’agit en aucun cas de vouloir comparer les données, ni les conséquences. C’est à un mode de pensée et à une démarche que je me réfère.

Je ne prétends nullement avoir raison, le seul fait de l’émergence de cette hypothèse hardie me trouble profondément.

Voyons donc.

- l’un comme l’autre ont procédé à une intégration rapide et totale de la logique et des contraintes imposées par l’adversaire, auxquelles ils se sont soumis sans aucune tentative de négociation, qu’ils ont intériorisées en prenant des mesures d’accompagnement ad hoc : occupation du territoire, adoption d’un statut des Juifs ; soumission aux contraintes du traité européen, mise en œuvre des politiques d’austérité et des « réformes structurelles voulues par la Commission de Bruxelles. 

- atteintes au Droit du Travail, soumission au pouvoir adverse, pour l’un, à l’orthodoxie néolibérale, pour l’autre. Ce qui entraine la remise en cause des acquis sociaux. Précisément pour Hollande, départs à la retraite, CDI, 35 heures, fonctionnement des Prud’hommes, de l’inspection et de la médecine du travail, du statut de la fonction publique...

- résignation à un nouvel ordre du monde, adaptation permanente aux exigences de ce « nouvel ordre ».

- moralisation de la vie quotidienne à partir d’un système de valeurs, l’expiation des pêchés pour l’un, l’abandon de la politique redistributive pour l’autre.

- affirmation de l’existence absolue d’une seule politique possible à laquelle on ne saurait déroger, car elle est la nouvelle norme à laquelle il convient de se soumettre.

- ce faisant, contribution active à la mise en place européenne et à la radicalisation d’un nouveau système de rapports entre pouvoirs institués et citoyens.

-  renforcement du pouvoir  des forces de maintien de l’ordre ; déchéance de nationalité réalisée par l’un, envisagée par l’autre.

- emploi permanent d’un double langage pour dissimuler les actes au nom de valeurs à défendre.

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« De toute ma vie, je n’avais jamais eu l‘intention de convertir autrui à mes convictions. Il me suffisait de pouvoir les manifester et de pouvoir le faire publiquement. » S. Zweig (ouvrage cité, chap. La lutte pour la fraternité spirituelle)

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Si la lecture du livre ultime de Stefan Zweig apparait aujourd’hui indispensable, c’est qu’il montre clairement comment le déclin du monde, occidental d’abord, coïncide avec le déclenchement de la guerre de 14-18, annonciatrice du triomphe et de la légitimation de la barbarie archaïque. Valeurs humanistes fragilement ancrées, croyances en un progrès possible, primauté de la culture, rayonnement de la pensée, finesse des sentiments, ont été balayés, éradiqués, en un tournemain. Les choses sont allées très vite, dès l’annonce des hostilités. Les conséquences économiques, sociales et politiques ont été terribles dans toute l’Europe, une fois l’armistice signé. Elles n’ont pas fini de développer leurs ondes concentriques, jusqu’à envahir aujourd’hui la planète entière.

A eux seul, Hitler et Staline ont tout pourri, tout renié, tout ridiculisé, au bénéfice du plus profond cynisme. Haine, peur, violence et lâcheté, tiennent les rênes depuis lors.  Les métastases sont terrifiantes, elles prolifèrent  à vue d’œil. Nulle rémission en vue.

La planète ne s’en remet pas, elle est désormais assaillie dans ses tréfonds. La haine de l’autre ne suffit plus à l’homme,  il lui faut celle de son habitat naturel.

Depuis 1914, nous sommes dans l’œil du cyclone. Impossible d’en sortir, toute velléité est vite ramenée à sa juste mesure.

Tout est désormais possible depuis que le comble de l’horreur a force de loi.

Zweig montre de façon hélas imparable combien l’anthropocène est aussi anthropophage.

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27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 12:41

La ritualisation durable du vide, ou de l’affectation, a évidemment de quoi confondre. Il en va de même de l’indigence prétentieuse et agressive des illuminations communales, dérisoires barrières au délabrement social, onéreuses obscénités dispensant de tout effort de pensée, de toute action marquante.

Fin décembre 2013, je publiais un texte d’humeur. Légèrement remanié, il demeure aujourd’hui.

Chaque année à la même époque se reproduit la comédie des vœux lancés à la volée, aussi gratuits que dénués d’intérêt.

Il fut un temps, celui de mon enfance et de ma jeunesse, j’y souscrivais avec application, avec plaisir même. Les papeteries, quelques librairies, regorgeaient de propositions. Choisir des cartes particulières, parfois insolites, composer le texte ad hoc, souvent parfaitement insipide, choisir les destinataires en évitant d’en omettre, procéder aux expéditions, constituaient une occupation singulière. Il s’agissait souvent de se rappeler à quelqu’un que l’on n’avait pas vu l’année écoulée et que ne l’on ne verrait sans doute pas avant longtemps.

 

Avant que les cartes ne devinssent d’usage, il convenait de visiter les personnes concernées. Les cartes de vœux permirent à la fois de se dispenser des visites traditionnelles, comme de l’entretien de relations purement formelles. Elles établirent peu à peu un geste en passant, n’engageant à rien, ménageant toutefois les susceptibilités supposées.

Les correspondants anglophones tiraient en général les premiers, l’usage voulait qu’ils envoyassent des Christmas cards ou des Season greetings que nous recevions avec joie et curiosité peu avant Noël. Je me souviens des guirlandes décoratives que nous composions avec elles. Leur nombre constituait un enjeu.

Pour nous, la coutume était plutôt des Cartes de Nouvel An, à expédier juste après Noël, en veillant à ne surtout pas dépasser la première quinzaine de janvier.

 

Longtemps l’usage s’est perpétué de disposer à la vue des familiers les cartes reçues. Un plateau de commode, un coin de bureau, un manteau de cheminée, constituaient des lieux appropriés à l’exposition. La fierté se nourrissait de la quantité et de la variété disposées.

La formule postale s’est progressivement tarie. Internet y est pour beaucoup avec sa faculté de se substituer au courrier traditionnel, qu’il bouleverse en le renouvelant.

Cet épuisement va sans doute de pair avec une prise de conscience de la vanité de ces échanges ritualisés, souvent aussi creux que banals : le bonheur, la santé, la réussite, « l’inversion » de la courbe du chômage, le « retour de la croissance », et autres fadaises …

 

Autant échanger des cierges auto-inflammables.

Sanctus, sanctus... Credo ergo sum...

Que la tradition se perde n’est sans doute pas un mal en soi, pour autant qu’elle cède à une vérité, à une authenticité, et à une permanence de relations appréciées et régulièrement entretenues.

Laissons aux officiels et aux candidats de tous poils dont c'est le métier le soin de parler pour ne rien dire.

Cadeau respectueux du silence.

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19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 15:12

Faire silence

 

Silencieux depuis quelque temps,  ce blogue serait-il en panne, me demande-t-on.

L’envie me fait défaut d’une expression nourrie face à la déliquescence du monde qui nous entoure.

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En France, la situation est on ne peut plus confuse.

Une droite confite, moisie dans les vapeurs d’encens, une soi-disant gauche totalement émiettée, suicidaire, et une extrême droite jouissant du spectacle de zombis s’agitant sous son balcon. Gamineries et polissonneries protestataires.

Un ex premier ministre voue aux gémonies les pratiques qui étaient les siennes il n’y a que quelques semaines. Un autre, ex récent détenteur d’un des principaux portefeuilles, pur produit de la technocratie institutionnelle, se déclare opposé au système dont il est l’un des fruits emblématiques. Une représentante du gouvernement nie l’existence d’un régime répressif à Cuba.

Etc.

Une Europe à la dérive, minée, rongée, ravagée, déshonorée, incapable de quoi que ce soit, sauf de fondre sur la Grèce.

La Turquie vogue vers le totalitarisme, la Russie impose son rictus lugubre au reste du monde ébaubi, témoin passif, pas loin d’être séduit, tandis que les Etats-Unis s’enfoncent dans le n’importe quoi orchestré par un voyou, dont il est clair que la classe politique saura bientôt l’accueillir comme l’un des siens.

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Pendant ce temps des gens sont froidement massacrés à Alep. Ils entrent dans de très macabres statistiques supports de mensonges éhontés destinés à masquer la cynique lâcheté internationale. Pendant ce temps, Israël poursuit sa politique d’apartheid et de colonisation.

Etc.

Pendant ce temps les offres de cadeaux multiples, tous plus extraordinaires les uns que les autres, inondent en vagues nauséeuses la boite de réception des courriels.

Le monde va bien, Noël frappe à la porte. Alléluia !

« Allez Julot, passe-moi l’sel, j’reboirais bien une p’tite goutte. »

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Toutes les raisons de baisser les bras, de jeter le bébé avec l’eau du bain, de quitter la partie, semblent réunies, le tableau est d’un noir mat, sans aucun reflet lumineux à la Soulages.

Alors, parler, s’insurger, enfoncer des portes ouvertes, rabâcher ?

Marquer par la parole ou l’écrit quelque intérêt à cet univers pestilentiel ?

Plaisanteries.

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Le refus total de ce jeu pourri, s’impose de plus en plus, certainement pas de gaîté de cœur.

Comme il serait bon de pouvoir se mobiliser, d’imaginer une aventure nouvelle. 

Pour le moment, prendre le large, se tenir à l’écart, repérer les alliés possibles, ne surtout pas s’associer au théâtre de marionnettes sentencieuses dont le seul souci est leur survie.

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Des nuages bas voguent à l’horizon, nous sommes à la veille de grands bouleversements.

Le moins pire par rapport au pire est toujours dans le registre du pire.

Nous en sommes là, ajustons nos ceintures, nous entrons dans une zone de turbulences.

A nous de les affronter. Aucune échappatoire.

Surtout ne pas se faire complice par mollesse conformiste.

« Et s’il n’en reste qu’un... »

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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 11:59

(Cf. « Guide de nulle part et d’ailleurs à l’usage du voyageur intrépide en maints lieux imaginaires de la littérature universelle » - Editions du Fanal, 1981, sous la direction de Gianni Guadalupi et Alberto Manguel)

Au royaume de la Sagesse, « au-delà d’un péage où l’on donne aux voyageurs un sac contenant des cartes, des pièces et un livre de règles à observer », se trouvent deux cités remarquables :

- Dictionopolis ou ville des Mots, située au pied des collines de la Confusion, près de la mer du Savoir. Ici sont cultivés tous les mots du monde.

« Une fois par semaine, se tient le grand marché des mots où l’on peut acquérir des lettres au détail pour composer ses propres mots ou échanger des termes hors d’usage. (...) l’Etat garantit que tous les mots vendus ont un sens.

Au cours des banquets royaux, les convives sont invités à mâcher leurs mots. Lors des grandes occasions, on savoure des idées toutes faites.

(...) Selon la loi, il est interdit aux chiens d’aboyer sans compteur, aux citoyens de semer la confusion, de brouiller les cartes ou de mettre les pieds dans le plat. »

- Digitopolis ou ville des Nombres, gouvernée par un Mathémagicien.

« La principale ressource du pays est la production de nombres, extraits des mines, puis polis ou exportés dans le monde entier.

(...) Le voyageur peut tout effacer et recommencer (...) Il est déconseillé de se restaurer à Digitopolis : la fameuse daube à soustraction a pour effet d’augmenter le faim à mesure que l’on s’en repait.»

(Norton Juster, The Phantom Tollbooth, 1962)

En ces temps de préliminaires électoraux, un présent amical conjugué à un hasard malin ont voulu que je tombe sur la mention de ce Péage fantôme, écrit par un architecte écrivain américain.

A savourer comme il se doit.

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21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 17:45

Et si, comme le changement ou la rupture, la notion de progrès n’était qu’un faux nez.

Dans quelque domaine que ce soit, y compris le monde de la science où les avancées manifestes paraissent cependant compter quelque évidence.

L’allongement de la durée de la vie humaine, pour incontestable qu’elle soit, relève évidemment d’un progrès technique. Cela suffit-il pour entonner l’antienne du Progrès ?

Vivre plus longtemps, oui, sans doute, mais dans quelles conditions ? La déferlante des maladies cardio-vasculaires, la prolifération des cancers, l’apparition de pathologies nouvelles et autres joyeusetés, la détérioration des conditions de vie en général, l’augmentation de la dépendance, viennent-elles créditer un éventuel Progrès ?

Certes, les apports de la science dans la connaissance et la maîtrise du monde qui nous entoure sont considérables, hallucinogènes le plus souvent.

Les limites reculent sans cesse, les possibilités d’applications nouvelles paraissent infinies. L’accroissement de notre aliénation aux techniques de pointe, au numérique notamment, va de pair.

Descartes considérait les animaux machines, il n’envisageait pas l’homme machine, et pourtant nous nous y acheminons à grandes enjambées. Il nous voulait devenir « maîtres et possesseurs de la nature », celle-ci nous rappelle vigoureusement à l’ordre. Désormais, ce n’est sans doute pas la planète elle-même qui est en danger, elle a déjà connu de violentes métamorphoses. C’est l’espèce humaine qui est en péril, elle ne le doit qu’à elle-même.

Quel progrès a-t-on accompli alors que Gargantua écrivait à son fils Pantagruel, étudiant à Paris, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ?

Mahabarata, Bhagavad Gita,  Euripide, Sophocle, Eschyle, Homère, Aristote, Platon...

Les thèmes fondamentaux sont abordés et explorés dès la plus haute antiquité. A l’os d’entrée de jeu, l’essentiel est alors posé.

Depuis, il ne s’agit principalement  que de variations ou d’énonciations différentes. L’intérêt des démarches, l’enrichissement des données, sont considérables. Peut-on parler de progrès pour autant ?

Etienne de La Boétie écrivit son « Discours de la servitude volontaire » entre l’âge de seize et dix-huit ans. Il est mort dans sa trente septième année. Ce météore a préfiguré les temps qui l’ont suivi, et ceux que nous vivons.

 Aujourd’hui notre système éducatif produit de jeunes adultes ne maitrisant pas la langue, peu à même de conduire une réflexion rigoureuse, disponibles pour la servitude volontaire ou la révolte insensée contre un système destructeur. Bien entendu, des exceptions existent, mais ne contribuent-elles pas à confirmer la règle ?

Même chose pour l’art. Quel progrès depuis Lascaux ou Altamira ?

A coup sûr, la notion de progrès n’a aucun sens en Art.

Des évolutions, des modifications du regard, des changements techniques, rien de plus. En ce domaine si particulier, ce qui fonde l’intérêt et suscite des passions, n’a aucun lien avec de vaporeuses notions de progrès. Il s’agit de choses beaucoup plus profondes, essentielles. Il s’agit de la nature de l’homme, de son rapport à la vie, à la mort.

Alors Progrès, réalité ou fâcheuse illusion ?

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10 novembre 2016 4 10 /11 /novembre /2016 15:17

Noble et riche fraîcheur de l’actualité, ô combien délicieuse.

Le résultat de l’élection du 45e Président des Etats-Unis est parfaitement logique. Il est la conséquence « normale » de ce à quoi nous sommes confrontés depuis au moins quatre décennies. Il s’inscrit dans la dérive de la mondialisation et de la financiarisation globale, accompagnée et entretenue par des « responsables » politiques de tous bords avec  leurs compromissions et leurs reniements permanents.

Bravo messieurs les beaux parleurs, vous criez au loup alors que celui-ci s’affaire depuis longtemps dans la bergerie où vous avez facilité son entrée !

La ruse expansionniste de Poutine, l’autoritarisme turque d’Erdoğan, Merkel sacrifiant la Grèce sur l’autel de l’orthodoxie financière, Hollande et son mano a mano avec la droite, sont-ils vraiment très différents du nouveau président élu des E.U. ?

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Cynisme et mensonges en facteur commun sur la planète entière. La perte de tout repère, hors ceux de la rentabilité maximale voulue par une brigade de manieurs de marionnettes, conduit inéluctablement à ce type de situation, surprenante uniquement pour ceux qui refusent les évidences annonciatrices.

Quel échec, quel désaveu pour le Président sortant !

Le monde est à bout de souffle, les barrières cèdent. La folie absolue de voyous auxquels personne ne parvient à s’opposer, le rejet quasi universel du système en place, font que le pire devient tout à fait possible. Le peu d’espoir restant tend à se réfugier dans le rejet indifférencié et la tentation du n’importe quoi plutôt que la perpétuation de ce que l’on ne connaît que trop. Le scénario est hélas bien connu, sans qu’un enseignement pratique en ait été tiré.

L’impensable impossible devient donc envisageable. Le mouvement de colère largement diffusé, entraîne un rejet violent des politiques et des politiciens traditionnels. Le simplicisme mortifère ouvre les vannes de l’extrémisme.

Madame Clinton, incarnation du monde des affaires et de l’insincérité, représentante avouée de Wall Street, a été un repoussoir évident.

En la choisissant plutôt que son challenger, le parti démocrate a opté pour sa défaite.

La boite de Pandore est maintenant ouverte, jusqu’où irons-nous ?

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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 09:00

Sur un paquet de cigarettes

Emblématiques, les mentions figurant sur les paquets de cigarettes, slogans angéliques du genre « Fumer tue », « Fumer nuit gravement à votre entourage », liste des composants chimiques de la fumée de cigarette, photos d’organes sérieusement lésés. Qui peut jamais croire à leur efficacité, à commencer par leurs concepteurs ?

Vendre du poison, publier la nocivité du produit, et cependant poursuivre ce commerce. Quoi de plus normal que la défense du profit, vaille que vaille ?

Illustration de la duplicité officielle. Illustration du mensonge permanent propre à justifier tous les accommodements, tous les à-peu-près, toutes les entorses à la règle.

A condition de le reconnaître, entretenir le mal met à l’abri. Nuire sciemment légitime avec le plus parfait cynisme.

Chacun est libre de ses choix, n’est-il pas vrai ? La prétendue liberté individuelle autorise allègrement à faire fi de quelques minables principes moraux élémentaires, estimés beaucoup trop ringards pour qu’on s’y attarde.

Seul palliatif imaginé, augmenter progressivement le prix de vente du tabac. Il ne s’agit en aucun cas d’en bannir l’usage, encore moins de tenter d’éduquer.

Il faut se montrer réaliste, il faut « marcher avec son temps », bref il faut se soumettre. Il faut donc, mouton de Panurge, aller voter. Les sondages bêlent. Il faut renforcer l’existant dans son être. C’est la loi du genre.

Le langage sert de plus en plus à masquer. Ce que Victor Klemperer a dénoncé avec son étude sur la langue du Troisième Reich est devenu monnaie courante. Parler rivalise souvent avec appauvrissement. Les mots sont jetés en vrac, émasculés, dénaturés, banalisés. Exsangues ils ne signifient qu’à peine. La langue tente de survivre. Parler n’engage plus vraiment, seul importe que le moulin à paroles tourne sans cesse, à vitesse constante mesurée par les « tops » de la radio. Vous avez tente secondes pour dire le fond de votre pensée. C’est encore trop.

L’écrit connait à peu près le même sort. La grande marée de la « rentrée » inonde avec une telle furie que ne surnagent que quelques espars. Le reste se perd dans les tourbillons de la futilité éditoriale. Ce qui importe est trop lourd, trop difficile, trop gênant, voire dangereux, pour s’y arrêter. L’actualité immédiate commande. Le spectacle continue, allez vite, on enchaîne !

Fouette cocher, ne nous embarrassons pas des réalités !

Réalité virtuelle, parcourons à grands enjambées les villages Potemkine, les seuls qui méritent attention !

Hypocrisie, mensonge, mépris, signes absolus du temps.

Tentation du repli sur soi, tentation du silence. Pourquoi continuer malgré l’horreur d’un monde suicidaire, résolument entraîné à sa perte ?

Désir farouche de contribuer à désorganiser l’existant, de profiter encore de la liberté de parole, de ne pas s’avouer vaincu, faiblesse ?

Dénoncer, refuser et pousser des cris muets, s’efforcer de rester debout. Jusqu’où, jusqu’à quand ?

Acharnement maladif, curiosité malsaine ?

Illusion, vanité, se donner le change à soi-même ?

La vie...

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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 08:28

 

 

L’œuvre d’art comme l’écrit sont fréquemment le lieu de métamorphoses.  Ces modes d’expression ne se survivent qu’en se transformant grâce à des générations de regards successifs.

Leur disparition peut aussi brutalement intervenir par suite de la perte de références culturelles ou bien en raison du brusque déplacement des grilles de lecture.

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La dilution progressive de l’imaginaire chrétien du Moyen-âge a permis l’émergence de la notion d’Art (la transition de l’art à l’Art, à la pré-Renaissance du début du Quattrocento) telle que nous la connaissons encore aujourd’hui, bien que désormais vacillante face aux coups de butoir des remises en question strictement mercantiles.

Le passage de la fonction symbolique de l’image ou de l’écriture à la primauté des variables sensibles individuelles, c’est-à-dire le détachement d’une foi collective mythique strictement codifiée au bénéfice d’une relation personnelle aux œuvres, est quelque chose de très récent, de l’ordre d’un siècle ou deux, guère plus sans doute. Peu à peu s’est ainsi constitué un imaginaire profane dont l’écrit fut le principal vecteur.

De simple tâcheron spécialisé, l’exécutant (peintre, sculpteur, scribe) est devenu au fil des siècles un artiste témoignant de l’existence d’un Art transcendantal susceptible d’abriter irrationnel et pulsions individuelles, capable de rivaliser avec le mythe de la Création.

Nous savons que dans un passé lointain la lecture se faisait à haute voix, puis elle s’est peu à peu intériorisée jusqu’à devenir silencieuse nourrissant ainsi progressivement un véritable imaginaire du silence, individualisé et créatif.

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Nous en venons alors à une interrogation essentielle : en quoi et comment la lecture, tout autant que l’écriture, nous permettent-elles aujourd’hui d’affûter notre regard sur l’Art ? De quel type d’écriture s’agit-il ?

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Affûter notre regard se différencie évidemment d’accroître nos connaissances théoriques. L’accumulation de savoirs correspond rarement à l’élargissement du champ de vision, encore moins à l’accession directe au sensible, pierre d’achoppement d’une appropriation personnelle.

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Chacun a pu faire l’expérience de ces visites guidées au cours desquelles des masses d’informations historiques ou savantes sont déversées, des points de détail sont soulignés, des anecdotes sont rapportées, sans que jamais un moment d’attention silencieuse puisse permettre un regard personnel sur les lieux visités et les pièces présentées.

Très rares sont les occasions où un guide commentateur talentueux tente de faire place aux intervalles existants entre ce qui est proposé au regard et le ressenti des visiteurs. Or c’est dans les marges que se jouent les nuances, par conséquent la saisie compréhensive.

Cette logorrhée n’est pas le propre de l’oral, bien des textes de critiques et d’historiens patentés tombent dans cet écueil.  Ce qui ne veut pas dire que toute connaissance à caractère technique ou historique soit à bannir. Loin de là. Il s’agit simplement de reconnaître que l’accès premier à l’art et à sa pratique ne résulte pas de ces prémices.

Affûter notre regard se situe davantage dans une relation de proximité immédiate, qui à mesure qu’elle s’organise exige des compléments susceptibles de l’étayer.

D’abord ressentir et s’interroger, imaginer, rêver, découvrir des analogies, de minuscules épiphanies personnelles, ensuite noter, écrire pour soi, s’informer et mettre en relations.

Si l’étayage culturel est souhaitable, souvent nécessaire, il ne saurait en aucun cas constituer un préalable. Le risque de castration émotionnelle est permanent, ses conséquences sont hélas durables.

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La culture a toujours empêché les œufs d’éclore a très justement déclaré Jean Dubuffet en son temps. 

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Écrire à propos de l’art c’est engager à fond son regard, donc sa personne. C’est scruter l’œuvre et tenter de saisir ce qu’elle provoque en nous. Il est clair que l’on n’écrit jamais que pour mieux percevoir, pour mieux se percevoir, pour essayer de comprendre, avant de tenter de faire comprendre. Remarquable et précieuse patience de l’écriture sourcière de l’intime.

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Écrire c’est d’abord établir un dialogue avec soi-même à propos du tiers qu’est l’œuvre proposée. Ainsi posé il apparait que l’écriture, comme la lecture, procède d’une démarche active parce que créatrice. L’écriture permet de se découvrir regardant, la lecture permet de se découvrir lisant.

De fil en aiguille le dialogue se prolonge d’une relation forte avec l’auteur de l’œuvre. Qui est-il, à quoi peut correspondre pour lui sa création, comment réagit-il, ou bien pourrait-il réagir, aux propositions et remarques de son interlocuteur découvreur, etc. ?

L’expérience montre clairement combien les artistes apprécient en général ces échanges, importants pour eux en ce qu’ils leur permettent de sortir temporairement de l’isolement de leur atelier. En ce sens, l’amateur est un passeur essentiel du monde précaire et intemporel de la Création à celui de l’existence ici et maintenant.

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La relation entre l’art et l’écrit est si forte, si évidente, que nombreux sont les artistes effectuant des va-et-vient entre ces deux modes d’expression si complémentaires. Parmi les exemples les plus significatifs s’imposent évidemment Henri Michaux et Antonin Artaud, mais aussi Victor Hugo et Raymond Queneau, parmi quantité d’autres.

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La Galerie Art Est Ouest, à Marseille, ouvre bientôt ses portes à une exposition où le vagabondage entre des modes techniques d’expression différents, peinture, photo, aquarelle, incite au franchissement de frontières toujours arbitraires[1].

Le samedi 19 novembre, Serge Plagnol, peintre et sculpteur très engagé dans de multiples relations avec des écrivains, lui-même grand lecteur, Alain Nahum, cinéaste et photographe passionné de littérature, auteur d’adaptations de romans et nouvelles, et Alain Sagault, aquarelliste fort subtil et auteur de nombreux écrits, seront conviés à un débat le plus possible partagé avec le public présent, autour du thème de ce papier.

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[1] « Vagabonder l’Art », Galerie d’Art Est Ouest, 22 cours Franklin Roosevelt, 13001 Marseille – 8/27 novembre 2016. Débat public samedi 19 novembre, 17h30, animation Jean Klépal.

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