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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 09:00

Dans une plaquette de 16 pages, éditée par l’Atelier contemporain[1], Christophe Fourvel[2] évoque des événements politiques et des faits sociaux que nous avons tous présents à l’esprit.

Ce texte bref, écrit comme une litanie proche du Je me souviens  de Georges Perec, recense une partie de ce qui fait symptôme dans notre quotidien.

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Les turpitudes et les mensonges de nos dirigeants ne sont possibles qu’à l’aune de  nos indifférences ou de nos tolérances, c’est à  dire de nos capitulations.

Celles-ci ont commencé avec les fameux cadeaux Bonux annonciateurs de la corruption du consommateur par le marchand de lessive : Si tu achètes mon produit, je t’offre un cadeau spécial à découvrir, à  chaque fois différent (en échange de ton asservissement à la marque).

« Il aurait fallu se méfier des cadeau Bonux » ouvre  le propos.

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Dans une note accompagnant l’envoi de la plaquette, l’auteur confie qu’il a eu l’idée de cet écrit lors d’un débat d’entre deux tours de la présidentielle de 2007.

(Il aurait fallu) « Qu’en 2007, le Parti socialiste ait porté à la candidature présidentielle une femme qui sache quoi répondre à un homme disant : à quoi ça sert les RTT, quand on n’a pas de quoi payer des vacances pour ses enfants ? »

Se montrer dans toute sa goujaterie et n’envisager le temps libre que sous l’angle de la consommation touristico-vacancière, est évidemment insupportable. L'absence de réponse en termes simples de qualité de vie est évidemment inadmissible, et révèle une bien faible prise en compte de données essentielles.

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Des notations apparemment bénignes mettent opportunément en lumière des incongruités pernicieuses auxquelles nous ne prêtons plus suffisamment attention, tant elles sont désormais intégrées :

(Il aurait fallu)

- « Qu’Intermarché n’ait pas associé son nom à celui des Mousquetaires »

- « qu’un nombre significatif de maisons de la presse refusent d’afficher les couvertures de Gala, Closer, Paris Match, VSD, Voici, sur leurs vitrines. »

- « Ne jamais commercialiser de raviolis en boite. De carottes déjà râpées. Que la mention Vu à la télé n’ait jamais été déposée. »

- « ne pas vendre la première chaine de télévision à un marchand de béton. »

- « s’étonner plus tôt que l’on puisse être de gauche et créer une clinique de chirurgie esthétique spécialisée dans l’implant capillaire. »

- « ne pas laisser le soin à sa voiture, à ses chaussures, de décliner pour nous notre identité. »

- « Que l’on soit capable de ne pas acheter des produits Ferrero ou Nestlé quand nous sommes en colère contre Ferrero ou Nestlé. Que nous ayons un peu plus de suite dans les idées. »

- « qu’il n’y ait pas du tout de sandwichs en vente avec de la mayonnaise. Et mieux défendre la pratique du cerf-volant contre celle du quad. »

Etc.

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L’auteur conclut ainsi la note de présentation de son travail :

« Ce qu’il aurait fallu ... (énonce) quelques consignes à prendre en compte pour bâtir un monde un soupçon plus exigeant, et donc meilleur. Qui réhabiliterait une certaine qualité de vie et mettrait au placard les ersatz, les faux-semblants, les paillettes... »

L’ensemble est clair, l’humour et la dérision apparente permettent de prendre du recul. Ils préservent du catastrophisme, et rendent attractif ce texte hautement salubre.

(Il aurait fallu) « Ne pas bêtement faire porter aux  hommes politiques les maux que nous entretenons tous. »

Les maux dont nous souffrons tous ne sont pas imputables aux seuls hommes politiques, c’est vrai. Nous n’avons que les politiciens que nous méritons en grande partie.

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Grâce à des outils aussi accessibles que cette plaquette, la prise de conscience de notre responsabilité personnelle dans le marasme où nous pataugeons pourrait peut-être entraîner un sursaut. Il n’est sans doute pas trop tard pour l’envisager.

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A l’orée de la campagne présidentielle officielle, il apparait que l’abstention ou le vote blanc ne sont peut-être pas aujourd’hui les mieux adaptés aux graves défis du moment. La volonté d’une nécessaire rupture fondamentale, contraire au renoncement qualifiant le vote « utile », pourrait semble-t-il trouver à s’exprimer au premier tour.

 

[1] « Ce qu’il aurait fallu », Christophe Fourvel, l’Atelier contemporain éd., mars 2017, 16  p. -  5 € - Diffusion : Entre Livres – Distribution : Belles Lettres Diffusion Distribution (BLDD).

[2] Ecrivain chargé de mission au Centre Régional du Livre de Franche-Comté, à Besançon.

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20 mars 2017 1 20 /03 /mars /2017 11:23

Les temps sont si brumeux, l’air souvent irrespirable, les miasmes si fétides, que l’envie d’une croisière m’est venue. Aller ailleurs, tenter d’y voir plus clair, parvenir à respirer quelque autre atmosphère.

Les éditions Les Belles Lettres ont publié l’an passé un fort volume regroupant des traductions nouvelles de « Romans grecs et latins »[1]. Aller butiner chez des gaillards tels que Xénophon d’Ephèse, Pétrone, Apulée, Héliodore, et d’autres, une belle équipée ! Croisière aux lisières de nos origines, là où nos lointains prédécesseurs découvraient l’essentiel, ouvraient des voies, et souvent approchaient le terme de l’itinéraire.

Les œuvres recueillies furent écrites aux premier et deuxième siècles de notre ère, en grec ou en latin. Elles témoignent de l’existence d’un genre méconnu, en marge du paysage littéraire officiel tel qu’habituellement considéré. Cette marginalité a longtemps perduré puisqu’il a fallu attendre le temps présent pour que le genre romanesque occupe une place prépondérante, voire étouffante, dans le monde de l’édition.

Pour la littérature philosophique, comme pour la fiction, vu de notre mansarde, il apparait que, mises à part les productions très singulières de quelques phares, bien des auteurs qui jalonnent l’histoire post gréco-romaine sont parfois de grands inventeurs d’eau chaude. Le trophée revenant sans conteste possible à notre bel aujourd’hui.

Le regard réflexif est à la fois rafraichissant et occasion d’humilité.

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Arrêtons-nous un instant sur le Satiricon, écrit peut-être à l’époque de Néron par un certain Pétrone dont l’identité demeure conjecturale. L’adaptation très libre qu’en fit Fellini à la fin des années 60 a contribué à sa notoriété [2]. Nous avons là sans doute une satire annonciatrice de ce que sera plus tard le roman picaresque espagnol. Humour, drôlerie, fantaisie, extravagance, critique sociale, persillent l’œuvre.

Outre le plaisir pris à ces divagations, quelques remarques d’une actualité intemporelle puisque fondée sur la théâtralité et l’illusion, retiennent plus particulièrement l’attention. Qu’on en juge.

Les fragments dont nous disposons s’ouvrent sur une tirade à l’adresse d’un professeur de rhétorique :

« Cette façon de gonfler les faits, ces phrases ronflantes et parfaitement vides, ne leur servent qu’à une chose : se croire tombés sur une autre planète quand ils font leurs premiers pas au forum (...) vous les rhéteurs, vous êtes les premiers responsables de la mort de l’éloquence. »

Difficile de refuser l’analogie avec une campagne électorale en cours, les révélations dont elle s’orne quotidiennement, et le désamour pour la gent politique.

Un peu plus loin, cette question « A quoi servent les lois, là où l’argent règne en maître, là où la pauvreté ne saurait l’emporter ? » ne peut qu'accentuer la tentation de la comparaison.

« Le festin de Trimalcion », pièce maîtresse de l’édifice, permet de retenir avec surprise une ou deux citations assurant notre propos :

« Maudits soient les édiles qui sont de mèche avec les boulangers : Rends-moi service, c’est à charge de revanche ! » Le changement, c’est maintenant ! N’est-il pas vrai ?

« Y a plus personne qui croit que le ciel est le ciel, plus personne qui observe les jeûnes, plus personne qui s’inquiète de Jupiter ; tout le monde compte ses sous sans plus rien regarder d’autre. » Décadence, fin d’un système, abstentions... On s’y croirait. Le mythe de l’éternel retour s’avance.

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Le réalisme du langage, comme celui des situations, souvent drolatiques,  nous permet d’imaginer un Bernard Tapie mâtiné de Sarkozy, époux de Brigitte Bardot, recevant Strauss-Kahn et Cahuzac, pour bâfrer en compagnie de jeunes bobos. Le dîner est ponctué d’intermèdes forains et de tours de magie animés par des équipes de footballeurs, des rugbymen, des pom-pom girls, des plumitifs et des journalistes serviles.

Macron officie en cuisine, il vient de temps à autre trancher une viandet et recevoir les louanges d’une assistance saturée de vin de Falerne.

La fête et la culture déjà réunies. Il ne manque que M. le Sénateur-Maire venu inaugurer à tout hasard une manifestation dont l’intérêt lui échappe, mais à laquelle il est bon qu’il soit vu. La densité du fretin qu’il émoustille lui sert de gage.

Un délice !

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Magnifique croisière, merci aux tour-opérateurs, qui permettent d’apprécier le chemin parcouru et de goûter l’exemplarité de progrès indubitables.

 

[1] Romans grecs et latins – Les Belles Lettres, editio minor – 2016, 1234 p., 49 €

[2] Fellini Satyricon, film 1969

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 08:39

Il s’agit d’un carnet ouvert  en 1983, des textes, des dessins, continué, abandonné, poursuivi jusqu’en 1992, un jour intitulé Sottises, en référence aux soties d’antan. 

Vertu particulière des Carnets auxquels il est essentiel de se confier. Témoins, jalons, mémoire prête à jaillir, vieilles malles abondantes des greniers de la vie. Souvenirs sans lesquels aucune approche réelle de soi n’est possible, ils sont notre humus.

Sans humus, le présent n’est qu’un décor, les Villes nouvelles en témoignent.

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Etrange permanence des propos picorés au hasard des pages, citations, remarques, départs de pistes :

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- L’infaillible façon de tuer un homme, c’est de le payer pour être chômeur (Félix Leclerc, chanteur compositeur québécois). (1983)

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- Ce qui est inscrit dans l’esprit des hommes est plus difficile à changer que ce qui n’est inscrit que dans la matière (Thierry Gaudin).

- L’inquisition comme technologie de contrôle social est un crime métaphysique. Le crime métaphysique touche aux fondements mêmes de la société, il se reproduit à travers l’histoire. Le crime de droit commun reste singulier dans le temps et dans l’espace (Thierry Gaudin).

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- Si l’on pense trop, c’est que l’on pense mal, si l’on pense mal, c’est que l’on ne pense pas (J-P Sartre, 1960, conférence à l’Ecole Polytechnique).

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- L’histoire est le dernier mythe des sociétés modernes. C’est une manipulation arbitraire pour inventer (arranger) une vision globale de l’univers (d’après Lévy Strauss).

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- Il n’y a plus d’autre système de gouvernement viable que celui de la cure générale de sommeil (Philippe Muray).

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- Qui sème des églises pendant des siècles finit, inévitablement, par placer des vases avec des fleurs en plastique sur les frigos (Antonio Lobo Antunes, « Le cul de Judas »).

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- Discerner l’éternel dans la patience du quotidien (Jean Vautrin, « Un grand pas vers le Bon Dieu »).

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- Se méfier des prévisions, surtout quand elles concernent l’avenir (Proverbe anglais).

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- Je ne conçois l’hexagone qu’inscrit dans la sphère (Paul Morand).

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- Ici vit un homme libre, personne ne le sert (Albert Camus).

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- Planter un clou, c’est déjà imiter quelqu’un (José Artur).

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- Les preuves fatiguent la vérité (Georges Braque).

- L’artiste a quelque chose à avouer (marchand de tapis, souk de Marrakech, 1988).

- L’exactitude n’est pas la vérité (Henri Matisse).

- Parmi les grandes découvertes artistiques contemporaines la plus astucieuse est l’invention de l’inventé (Pol Bury, « Bouvard et Pécuchet précurseurs des avant-gardes »).

- Tout sert pour faire des tableaux, aussi les tableaux des autres (Enrico Baj, peintre et sculpteur).

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- La notion de culture s’est avilie au point de n’être plus qu’une variété dégénérée de la communication (Jean Clair, « Paradoxe sur le conservateur »).

- Paris donne le silence à la France (visiteur italien, 1992).

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- C’est parce qu’il fabrique de l’ombre que j’aime le soleil.

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- Venise : ici la folie des hommes a engendré la beauté. Venise n’est pas à voir, mais à recevoir.

- Venise : cette fantastique mosaïque hétérogène compose un ensemble tellement harmonieux. A quelques siècles de distance, New-York lui répond. (1987)

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- Se faire à soi-même le cadeau de sa vie. (1987)

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- Passé, opinions, croyances, établissent le bilan de ce que nous sommes. (1989)

- Le désert c’est la richesse absolue. (1989)

- Aller à son rythme, hors des sentiers battus, là où tout commence et jamais ne finit.

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- L’époque vidéo-chrétienne, ou la vie cathodique illustrée. (1987)

- L’incommunicabilité est un concept né de la société de communication.

- Rasoirs jetables, produits jetables, allant de soi, idées toutes faites, pensée jetable. (1989)

- L’envie de parler ne supplée jamais l’absence de pensée.

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- Assumer un rôle social, une œuvre de fiction.

- Se dire expert et se prononcer au nom de son expertise, c’est admettre que l’on a cessé de penser.

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- La vie donne tout juste le temps de s’installer dans le provisoire.

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- Politique, le mensonge social absolu.

- D’où qu’ils soient, les hommes politiques se disculpent. Le pays va mal. (1991)

- Quand l’homme désespère l’homme, la voie est ouverte à tous les faux-semblants. (1990)

- La bourgeoisie a inventé l’hypocrisie au 18e siècle, puis l’hygiène, au 19e.

- Le pouvoir socialiste sera comptable à jamais d’avoir coupé les ailes à toute ambition. D’avoir sapé la part de rêve. D’avoir anéanti la possibilité de toute utopie. D’avoir tout rabaissé, banalisé, rendu médiocre, quotidien, inintéressant. D’avoir éradiqué toute possibilité de croyance. Après lui, avec lui, plus rien n’est désormais crédible (1991).

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- Les réponses abondent, quelles nouvelles questions se poser ? (1990)

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- Croire, c’est admettre l’ignorance comme la seule possibilité de certitude.

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- Mode et modernité sont contraires. La mode est consommation et fuite en avant. La modernité est présence sereine au monde contemporain.

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- Le romantisme de Picasso, le classicisme de Mondrian.

- Velásquez, Les Ménines ! Comment oser s’occuper, parler, de peinture après cela ?

La fonction idéalisante de la peinture, jusqu’à Velásquez, qui a cherché à capter le spontané de la vision. Qui, donc, a dû inventer une nouvelle peinture : technique du brossage non lissé, du détail non rigoureusement figuré, mais suggéré par un jeu d’ombres, de lumières, de taches colorées. (1989)

- Comparaison entre les volutes de chair chez Rubens, et les périodes oratoires ultérieures de Bossuet.

- L’art contemporain ne représente pas quelque chose. L’œuvre se présente dans une opacité réflexive : la vitre n’est plus transparente, elle s’offre elle-même au regard.

L’art contemporain comme expérimentation très étendue de l’opacité de l’œuvre d’art.

- L’œuvre se construit activement à partir de la vérification de souvenirs ou d’images mentales. Vrai pour l’artiste, comme pour l’amateur, qui re-connait une œuvre comme artistique ou simplement documentaire.

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- L’anecdote tue tout. (1990)

- L’actualité présente de moins en moins d’intérêt.

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- Le sens est toujours lié au contexte : « l’addition pour le 2 », « on va rendre visite à l’ulcère du second »... les images artistiques soclent et précisent ce que nous sommes, là où nous sommes.

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- En se peignant lui-même sur la toile, le peintre ajoute à sa vision des choses ce que les choses croient de lui. Il peint ainsi une vision totale constamment recherchée (Velásquez, Rembrandt, Courbet, Picasso...)

- Sans souvenirs, pas d’imagination.

- L’image ne tire pas sa valeur de la perfection de la ressemblance, mais de l’efficacité qui lui est reconnue dans un contexte donné. Valeur des effigies, des symboles, des formules magiques. Si l’image est parfaite, c’est que son efficacité le commande. Un schéma peut suffire. Le pouvoir des images est tel que parfois elles sont incomplètes (Egypte ancienne), de manière à leur interdire toute vie autonome.

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- Parfois, ce qui se vend ce n’est pas l’œuvre, mais son prix.

- Le pouvoir d’intimidation et d’illusion de l’art actuel.

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- L‘art comme effort conscient – et patient – pour ne pas donner son consentement à l’ordre du monde, pour ne pas se résigner à la passivité intellectuelle et morale.

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- La réalité c’est le flou, l’apparence. Ainsi le réalisme s’oppose au vérisme, qui tend à décrire ce que l’on sait et non pas ce que l’on perçoit.

La précision d’un fait ou d’un personnage ne peut être que légendaire.

- Le tableau s’offre immédiatement au regard. Cette immédiateté de la peinture la rend hermétique. Entièrement présent d’un coup, le tableau peut laisser croire qu’il n’est rien d’autre.

Voilà pourquoi on n’en a jamais fini avec la peinture.

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- L’œil et le pinceau de Franz Halls broutent le sujet. Son irrespect technique bouscule le formalisme vériste. Il annonce une liberté tard venue.

- A la Défense, des sculptures entre la tour Coface et le Sofitel, Bernard Venet etc.

C’est froid, c’est voulu, c’est bien élevé. Même le végétal est aseptisé, irréel, non crédible.

C’est comme du persil dans les naseaux de la tête de veau. Ça ne sert qu’à souligner l’absence d’âme.

Calder et Miró sur la grande dalle, c’est autre chose. Ce sont des provocations toniques, qui jurent et qui pètent.

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- La culture, une manière d’être au monde : conservation fétichiste du passé ; kaléidoscope mental ; encyclopédisme sauvage ; etc.

- Sous prétexte de rendre le passé accessible à tout le monde, on le profane en le banalisant.

 

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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 09:00

Les « leçons de choses » sont devenues au fil du temps « sciences naturelles », puis « Sciences de la Vie et de la Terre », appellation qui convient à l’examen des choses que nous vivons en ces temps idylliques de l’an de grâce 2017.

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Je demandais récemment à une universitaire honoraire de forte réputation, ex titulaire d’une chaire de psychologie, de me brosser le tableau clinique du très honorable M. Fillon. Impossible, me répondit-elle, il n’appartient pas à notre monde.

Et voilà, Monsieur, pourquoi votre fille est muette.

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Nous vivons un temps étonnant, magnifique, exaltant, où la parole prononcée n’engage en rien, où les mots s’évaporent sitôt qu’émis, simples nuages gazeux vite dissipés par des bavardages incessants.

Quelques attardés s’offusquent de ce progrès décisif de la liberté de penser.

Les benêts ! Ils ne savent pas vivre avec leur temps.

Tartuffe, contemporain majeur, donne la note.

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline.

Imaginerait-on le Général de Gaulle mis en examen ?

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En compagnie du très honorable M. Fillon, Dame Le Pen s’est invitée au théâtre de Guignol.

Pour l’un comme pour l’autre, les juges doivent être rossés. Ils sont indignes de l’institution prestigieuse hautement respectable (il va de soi) dont ils se réclament, alors qu’ils la dénaturent. Il en va de même des journalistes, qui ont le front d’user (bien timidement) de la liberté de la presse.

Vertueux et dévoués au bien commun, le Monsieur et la Dame nous rappellent opportunément cette vérité fondamentale de la turpitude des personnes malfaisantes outrepassant les limites de leurs attributions.

Cornegidouille ! A la trappe, mère Ubu !

L’un comme l’autre sont en mission au nom du Tout Puissant. Ils dévoilent en pleine clarté quels joyeux drilles ils seraient s’ils étaient élus. Quelle fête permanente, quelle joie promises.

Pour le moment, ils ne reconnaissent pour censeur suprême que le Peuple souverain.  

En vérité, en vérité, je vous le dis ... Il n’y a que l’électorat pour équivaloir le Jugement de Dieu.

(Le propos omet de préciser que si le peuple se prononce mal, il faudra bien le dissoudre dans la chaux vive.)

Peu importe que l’un des deux soit excommunié par les siens. La vertu pédagogique de l’aventure anti juges est si éclatante que ses effets sont très porteurs.

Vivent les méthodes actives : coups de force, attaques ad hominem, rébellion, juridisme, mensonges calomnieux, parjure, appel à l’insurrection, détournement multiples, dissimulations, usage de faux, acharnement forcené, népotisme... En elles résident la créativité, l’innovation, et les indispensables avancées sociales au service des entreprises.

Demain sera enfin un autre jour. Gaudeamus.

On n’arrête pas le progrès.

Les lendemains qui chantent (partition pour orgue de Barbarie).

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Dents blanches, haleine fraîche !

Sur son nuage, à l’abri de sa bulle monospatiale, maître dans l’art du bonneteau, Jupiter grimé en séduisant perdreau de l’année tient boutique chez tous les Amphitryons honorés de l’accueillir, bluffés par la charmante nouveauté d’un procédé inédit (oubliés à jamais l’affriolant Lecanuet et le sémillant Giscard). Vieux routier des allées du pouvoir, conseiller officiel, puis membre d’un gouvernement qu’il a largement influencé, démissionnaire pour mieux revenir, il jouit du mystérieux privilège de l’Immaculée Conception.

Par ici, le stand de la barbe à papa !

Tournez manèges !

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La violence faite à autrui est si permanente qu’elle est devenue banale. Elle est indispensable à la satisfaction des pulsions les plus élémentaires : assouvir le besoin de puissance, se satisfaire avant tout, dominer et jouir sans entrave.

(Qui aurait le front de penser ici à  cet autre Honorable qu’est Mr Trump ?)

Qui veut faire l’ange, fait la bête.

Un bon maître, on en aura un quand chacun sera le sien.

Nous sommes confrontés à la volonté de pouvoir absolu d’un seul, contre tous.  C’est-à-dire à une logique de prédateurs fous furieux. Des fauves que rien ne retient, auxquels tout est permis.

Après moi, le chaos.

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Totalitarisme, despotisme, fascisme ?

Allons donc ! Maitrisons notre propos, demeurons gens de bonne compagnie, tenons à distance les excès et les grands mots inutiles qui les accompagnent !

Il convient qu’en langage châtié ces choses-là soient dites.

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Face à cela un duo pathétique : Footit prodigue exigences et conseils à l’égard du malheureux Chocolat empêtré dans l’histoire de sa tribu d’origine. Fort peu les sépare, mais cela est énorme. Quelques divergences l’emportent nettement sur la somme considérable de leurs convergences. 

Liés par un phénomène d’attraction-répulsion, ils courent à leur perte et nous entrainent dans leur chute infernale.

Alceste souhaite perdre son procès pour mesurer à quel point le monde est mauvais.

Je t’aime, moi non plus.

Jaurès, réveille-toi, ils sont devenus fous !

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L’actualité est croustillante, ne boudons pas notre plaisir.

Profitons de l’instant qui passe, il est gouleyant à souhait.

Le risque de ne pas le  voir se reproduire avant longtemps est bien réel.

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3 mars 2017 5 03 /03 /mars /2017 07:54

« C’est bien, mais c’est trop élitiste » - « Intéressant, mais j’ai peur que cela paraisse trop intellectuel »...

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Propos infâmes trop souvent entendus, depuis trop longtemps, tenus par de misérables Trissotins adeptes de fadaises. J’ai connu cela du temps que j’animais une galerie dans le Luberon. Un certain souci de qualité et de diversité passait mal auprès de quelques roitelets locaux et de leurs thuriféraires.

La curiosité d’esprit est incompatible avec le souci du maintien de l’existant en son état.

Tout récemment, j’ai rapporté sur ce blogue comment un processus d’asphyxie financière progressive est venu à bout des Rencontres Cinéma de Manosque, après trois décennies d’activité largement appréciée.

Vivent les Kermesses, les Fêtes commerciales, l’obscénité des illuminations de fin d’année et les feux d’artifice. Panem et circenses. Les zombis pensent au renouvellement de leurs mandats, ils ne savent même pas mettre à profit le potentiel créateur disponible.

Les exemples abondent, hélas.

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Dans le journal La Provence du vendredi 24 février 2017, une rencontre avec Roland Hayrabedian, directeur de l’ensemble Musicatreize. Cet ensemble qui vient de fêter son trentième anniversaire doit beaucoup à l’énergie de son directeur-créateur, ainsi qu’aux encouragements initiaux de Maurice Ohana. Cette formation est sans conteste possible l’un des fleurons de la ville de Marseille, son lieu de résidence habituel. Très prisé en France et à l’étranger, nombreuses tournées internationales d’années en années, Europe, deux Amériques, la cité phocéenne et la Région brillent par leur discrétion à son égard. Ce groupe serait... élitiste.

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Voici lâchée l’accusation majeure proférée par tous les jocrisses, minables desservants de toute absence d’ambition autre que le court terme du nez à la vitre et de la béate contemplation de leur propre médiocrité.

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Culture hors-sol

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« Dans le cas des cultures hors-sol, les cultures se déroulent sans terre, se libérant ainsi des contraintes liées aux cultures terriennes classiques. » (Wikipedia)

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Belle définition pouvant s’appliquer à une grande partie de nos élites politiques.

A chacun de discerner qui s’apparente davantage à la tomate, à la laitue, au concombre, à la courgette ou au poivron.

Une chose est certaine, c’est l’aisance naturelle avec laquelle ils se libèrent des contraintes du commun. Pour ceux qui ont connu au préalable une (courte) expérience de la vie quotidienne et du travail rémunéré, l’oubli opère rapidement. 

Cumul des mandats, immunité parlementaire ou vociférations contre le système qu’ils ont non seulement mis en place, mais dont ils sont les représentants incontestables, facilitent leur perte de mémoire ainsi que leur ignorance de la réalité du terrain.

Nourris au goute à goute de fonds secrets ou d’indemnités exceptionnelles, s’estimant d’une autre essence que le vulgum pecus, ils ont des avis sur tout, et savent discerner le Bien du Mal. Ils savent donc débusquer et combattre l’élitisme là où il sévit.

Quelque chose admirable, séraphique, niche en eux. Ils le croient profondément, et veillent à nous faire partager leur conviction, puisque c’est en notre nom qu’ils se prononcent.

Quels braves gens si attentifs aux glébeux que nous sommes !

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De longue date, la diffusion des produits de la pensée, artistique surtout, connait bien des difficultés. Elle n’est pas seulement entravée par la marchandisation généralisée. Des facteurs plus spécifiques, de l’ordre des mécanismes individuels de défense, sont en jeu. Aller au-devant du public n’est pas une mince affaire. Jean Vilar, puis Antoine Vitez (« du théâtre élitaire pour tous »), l’ont magistralement démontré.

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Une indigence d’esprit, très fréquente chez des décideurs soigneusement élevés hors sol ou en batteries, détenteurs de pouvoirs financiers arbitrairement monopolisés alors qu’ils sont issus des contributions citoyennes, agit comme un frein puissant.

L’onction électorale confère une capacité épiphanique à juger de tout. En particulier de ce dont ces décideurs sont souvent le moins à même d’apprécier. Mais leur œcuménisme n’a pas de limite.

C’est bien connu, la fonction rend légitime en tous domaines. Le titre, le grade, parfois le diplôme (dans ce cas il ne s’agit que d’anciens combattants du diplôme), le costume, servent de bouclier aux fragilités personnelles.

Admettre qu’on ne sait pas, quand on possède un titre, ou qu’on occupe une fonction, est souvent de l’ordre de l’impossible. Puisque le Verbe s’est fait chair, mieux on est situé dans la hiérarchie, plus on détient Vérité et Savoir discrétionnaire. Moins on supporte d’être mis en question, voire simplement interpellé, et détenir des budgets assoit un pouvoir formidable, car indiscutable.

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Alors que les institutions publiques devraient relayer, elles s’en abstiennent généralement puisqu’elles ne sont que l’expression de leurs représentants.

Une grande difficulté propre aux artistes et à certains de leurs représentants, galeristes, éditeurs singuliers, tient à leur malaisance à établir des relations au-delà du cercle nécessairement restreint des aficionados.

Ils ne savent généralement pas faire, et s’en gardent même parfois avec répugnance. D’où une fragilité de personnes fréquemment désarmées face aux mauvaises grâces de quelque filou incompétent, organisateur de manifestations culturelles.

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Tandis que l’accent n’est pas mis sur l’urgence de rétablir le primat de la pensée, de favoriser la réflexion et la curiosité personnelle, il y a là un très vaste chantier délibérément laissé en friche, auquel il serait urgent de s’attacher. Cela va bien au-delà d’une discussion sur la nécessité ou non de maintenir sous une tente à oxygène un inutile Ministère de la Culture et ses pseudopodes (DRAC, FRAC, et autres micmacs).

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25 février 2017 6 25 /02 /février /2017 09:00

Fruit d’un long travail  de conception et de mise au point, ce livre passionnant, à butiner, à déguster à petites lampées, a toutes les qualités d’un livre de chevet.[1]

Coordinateurs et contributeurs, plus d’une centaine, historiens et historiennes, s’attachent à rendre très accessibles des données parfois subtiles, toujours documentées sans aucune pédanterie.

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Puisqu’il convient de « mobiliser une conception pluraliste de l’histoire », ni la question des origines, ni celle de l’identité, n’y sont posées autrement qu’en filigrane, sans en faire un thème en soi. De ce point de vue, ce livre tombe à pic. Il s’agit d’une revue de points nodaux, « une historiographie de grand vent » qui, peu à peu, vont sceller le destin d’un pays territoire profondément lié au reste du monde qu’il prétend parfois incarner.

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Une chronologie de 146 dates articule l’ouvrage pour l’aérer de courts récits qui revisitent la mémoire collective en l’éclairant parfois de manière surprenante. « ... les séquences que dessinent ces dates ne valent pas périodisation : elles sont là pour guider une lecture qui peut aussi s’échapper par les sentiers buissonniers que percent dans le corps du livre index et renvois, et que relance, à la fin de l’ouvrage, une invitation au voyage par le biais d’autres parcours... ».

Quelques exemples parmi les 73 « parcours buissonniers » suggérés à la fin du livre :

- absolutisme et puissance ; catholicisme ; colonies ; défaite ; diversité ; étrangers et xénophobie ; gloire et victoires ; grandeur ; liberté, égalité, fraternité ; littérature française ; peuplement et migrations ; république ; sciences et culte du progrès ; universel, etc.

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Plongeant « au plus profond de l’histoire de l’occupation humaine sur le territoire identifié aujourd’hui comme français », cette chronologie s’étend de – 34000 avant JC, la grotte Chauvet, jusqu’à 2015, « Le retour du drapeau » après les attentats de janvier et novembre. Nous sommes ainsi conviés à un parcours allant des « prémices d’un bout du monde » à « aujourd’hui en France ».

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Les grandes séquences selon lesquelles se répartissent les 146 dates retenues s’intitulent :

- Aux prémices d’un bout du monde (34000 av. JC >> 52 av. JC Alésia)

- De l’Empire à l’Empire (48, des Gaulois au Sénat de Rome >> 800 Charlemagne l’Empire et le monde)

- L’ordre féodal conquérant (842-843, quand les langues ne faisaient pas les royaumes >> 1159, la guerre pour Toulouse)

- Croissance de la France (1202, quatre Vénitiens aux foires de Champagne >> 1336, le pape d’Avignon n’est pas en France)

- La grande monarchie d’Occident (1347, la peste atteint la France >> 1610 le climat politique de la France baroque)

- La puissance absolue (1633, Descartes, c’est le monde ! >> 1720, une douche écossaise)

- La nation des lumières (1751, tous les savoirs du monde >> la Terreur en Europe)

- Une patrie pour la révolution universelle (1795, « la république des lettres enfantera des républiques » >> 1852, la colonisation pénitentiaire)

- La mondialisation à la française (1858, terre d’apparitions >>1903, le rayonnement sous X de la science française)

- Modernités dans la tourmente (1907, le manifeste de l’art moderne >> 1960 la fin du rêve fédéraliste et l’invention de la Françafrique)

- Après l’Empire, dans l’Europe (1960, la Gerboise tricolore et nucléaire du Sahara >> 1984, Michel Foucault est mort)

-Aujourd’hui en France (1989, la Révolution est terminée >> 2015, le retour du drapeau)

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Les auteurs dont le pari initial était d’ « écrire une histoire de France accessible et ouverte, en proposant au plus large public un livre innovant (...) afin de réconcilier l’art du récit et l’exigence critique » méritent une large audience pour un ouvrage qui devrait rapidement constituer une référence, et s’inscrire dans le sillage de Jules Michelet, sous le patronage duquel ils ont choisi de se situer.

 

[1] Histoire mondiale de la France - Ouvrage collectif (800 p., Seuil éd., 29€, sous la direction de Patrick Boucheron – Collège de France - , parution janvier 2017).

 

 

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Histoire de la France Patrick Boucheron
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16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 22:51

« Nomade » est le titre générique de la série. Il s’agit de peintures de formats variés.

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Un personnage, seul, vu de dos, chemine une sorte de rêverie désertique. De tableau en tableau sa position n’est pas la même. Il est donc question d’un parcours. La vision est toujours frontale, la silhouette semble pénétrer peu à peu la densité d’un rideau de scène où chatoie un brouillard coloré très lumineux. Les matières sont opulentes, l’or est présent, et cependant ces œuvres sont empreintes d’humilité, désencombrées de tout accessoire. L’ambiance minimale pourrait renvoyer à Turner ou à Claude Monet. Nous sommes dans la peinture-peinture. Libre, joyeuse, somptueuse, fière d’elle-même.

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Ces peintures répétitives, presque obsessionnelles ?

Elles racontent une histoire, pour chacun, à chacun. Proches de la perfection, elles demandent d’être prolongées par un apologue personnel.

Il est fort difficile de passer sans réagir, de les affronter sans s’arrêter. L’artiste, maître en nomadisme, nous tient sous son regard. Il a quelque chose à nous faire dire.

Quelles intuitions nous visitent-elles, pour quelles vérités ?

La Vie sans doute. La Vie rendue possible et attractive par les lueurs, parfois les éclats, du lointain. Si fortes, si totalement présentes, qu’elles s’imposent et emplissent la totalité du champ de vision. Impossible de leur échapper. Alors commence la longue marche d‘un apprentissage jamais fini. Le nomadisme ignore la cesse.

Il convient de viser ces lueurs les sachant inatteignables. Tenter seulement de progresser jusqu’au plus près, comme de parvenir à la margelle du puits, à l’oasis. Apercevoir la Terre Promise suffit, nul besoin de la posséder. Le but est atteint dès lors qu’on s’en approche suffisamment pour le contempler. Vérifier, et puis lâcher prise. Le chemin est accompli. Bienfaisante sérénité.

Etre disponible à ce qui se présente, accepter de recevoir l’inattendu, conditions pour envisager la plénitude, enseignent ces peintures. Elles disent aussi que la Vie n’a pas de prix, qu’elle n’est presque rien, à peine une biffure sur l’éternité.

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(Outre ses activités de peintre et de dessinateur, Eric Rolland alias Bellagamba est auteur et illustrateur de livres pour la jeunesse. Grandir, Lirabelle, Le bonhomme vert, Winioux, SD Edición Barcelona, l’éditent.

Créateur de lumières et scénographe, il collabore à des spectacles vivants, ainsi qu’avec des musées.

Il a notamment procédé à la mise en lumière permanente de l’Hôtel de Ville, de la Primatiale Saint-Trophime et du patrimoine historique d’Arles.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 09:37

 

La trentième édition des Rencontres Cinéma de Manosque vient de se dérouler du 31 janvier au 5 février 2017. Comme à chaque fois la manifestation s’est ouverte au monde, et le monde a porté attention à Manosque. France, Italie, Japon, Iran, Chili, Egypte, étaient notamment présents et représentés par divers réalisateurs dans cette ultime cuvée.

Thierry Frémaux, directeur du Festival de Cannes a honoré de sa présence la projection inaugurale, Alejandro Jodorowsky, empêché au dernier moment, a dépêché deux de ses principaux collaborateurs et adressé un message personnel de liberté au public assemblé, ainsi qu’à Pascal Privet, le maître d’œuvre.

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Parmi la douzaine de films que j’ai vus, sur les vingt-six projetés,  je retiens tout particulièrement :

- Lumière, l’aventure commence[1], de Thierry Frémaux, inédit à la gloire du cinéma naissant. Montage par thèmes d’une centaine de très courts métrages jamais projetés en salle depuis un siècle, tous les germes y sont. Des truquages préfigurent Méliès, Chaplin se profile, la grande veine du documentaire est là. Cadrages et lumières déjà remarquables. L’émotion est souvent forte de voir  ces personnages datés, mais cependant si proches de nous, plaisantant comme des gamins. Les scènes avec des enfants évoquent les portraits de Renoir, les baignades en mer ou en rivière sont de notre avant-guerre 39/45. Ma propre enfance. C’était tout juste hier, notre amont immédiat. Témoignage capital d’un envol inouï.

- Drum, film aux images shakespeariennes en noir et blanc très contrastées, de l’iranien Kaywan Karimi, actuellement emprisonné dans son pays pour déviance idéologique. La lutte mafieuse pour le pouvoir économique et la corruption dont il s’accompagne donnent lieu à un apologue évoquant outre Shakespeare, Kafka, ainsi que Le troisième homme, de Carol Reed.

L’histoire politique de l’Iran fait d’autant plus frémir que seules des nuances semblent la différencier de la nôtre.

- La chasse au lion à l’arc[2], de Jean Rouch, parrain attentif de la manifestation jusqu’à la veille de son décès.

À la frontière du Mali et du Niger, des ethnies différentes vivent en parfaite harmonie avec la nature. Alors que les vaches Touaregs paissent tranquillement, il arrive que l'ordre naturel soit rompu lorsqu'un lion décide de s'attaquer au troupeau. On décide alors de partir à la chasse. Un long rituel se met en place. Des arcs et des flèches empoisonnées sont confectionnés. On procède à des danses, on psalmodie pour accompagner la préparation du poison, des pièges sont forgés puis mis en place. Lorsque l'animal s'y prend, le chasseur n'a plus qu'à tirer sa flèche en s’excusant de son geste.

Humilité, modestie, respect absolu des semblables comme des adversaires, maîtres-mots de cette œuvre.

- Intérieur[3], film de Marion Friscia (court métrage, 31’). Elles sont trois, entre 23 et 30 ans. Elles ont avorté et elles questionnent le fait. Réalisé avec peu de moyens, ce film de fin d’études (Master Aix-Marseille) tire sa force de sa sobriété. Il témoigne avec une poignante justesse de notre actuel. Il brise le silence officiel par le murmure de sa tranquille évidence. Il s’oppose calmement au formol du discours formaté de la bien-pensance. Il éclaire toute l’étrangeté de ce qui nous singularise, hommes et femmes, de ce qui est généralement tenu secret. 

L’intime est présent, bouleversant. Homme, il nous confronte au mystère du féminin.

- Bien que beaucoup trop long (2h47) Saudade, de Katsuya Tomita, brosse un fort intéressant tableau du Japon ébranlé par la mondialisation de la crise et ses conséquences mortifères, dont le mensonge de la sauvegarde des apparences et la xénophobie (ici ce sont des immigrés brésiliens qui sont en cause).

Une vision de ce pays à laquelle nous ne sommes pas vraiment accoutumés.

- Cerise sur le gâteau, apothéose de cette ultime édition des Rencontres Cinéma de Manosque, précédé d’une « standing ovation » à Pascal Privet et à son équipe, Poesía sin fin[4], d’Alejandro Jodorowsky.

Une fresque éblouissante, du cinéma, du vrai ! Film événement présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, en mai 2016, à Cannes.

Lyrisme, théâtralisation, outrances, ce film autobiographique consacré à la rupture avec le milieu familial et à l’entrée dans le monde de l’art passionne et épuise. Tout y est poussé au paroxysme. Buñuel, Fellini, Ariane Mnouchkine, autant de références permanentes, une allusion au Dictateur de Chaplin. Tout est faux, invraisemblable, démesuré, transposé, dément, et pourtant tout est vrai, juste, possible, crédible. Sexe, religion, famille, amitié, passion, tourbillonnent sans fin.

Les fils de Jodorowsky interprètent son propre père ainsi que lui-même à différents âges.

Le surréalisme va plus loin que loin, il ouvre sur tout.

Une apothéose pour les Rencontres. Elle restera longtemps dans les esprits, longue en mémoire.

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Pascal Privet créa les Rencontres Cinéma de Manosque en 1987. Il s’agissait d’envisager le cinéma dans son rapport au monde, d’inviter des cinéastes à montrer leur travail et à en parler pour ouvrir le public à la réflexion sur les images. Objectif largement tenu.

L’aventure a duré trente ans, chaque année cinq jours durant. Sept mille spectateurs ont fréquenté ce festival en 2016 (Manosque compte moins de 22000 habitants). Il y a fort à parier que 2017 se situe à un niveau au moins comparable.

J’écrivais l’an dernier sur ce blogue, au terme des 29e rencontres :

« Ces Rencontres Cinéma de Manosque, bientôt trentenaires, sont l’un des joyaux encore offerts çà et là dans les Régions. Des fous passionnés s’activent pour continuer à offrir en partage, vaille que vaille, les fruits de leurs découvertes. Souvent taxés d’élitisme par des élus incultes, détenteurs de crédits qui ne leur appartiennent pas, ils sont soumis à un chantage, à des pressions, insupportables. La perfidie du prétexte des réductions budgétaires agit à plein pour tenter de les réduire au silence, à partir de minables ratios financiers et de choix démagogiques au profit de la permanence de l’exercice d’un pouvoir personnel à très courte vue.

Des événements tels que ces Rencontres sont indispensables à une vie publique équilibrée, responsable, réfléchie, citoyenne. Nous devons une constante vigilance à leurs instigateurs, valeureux agents d’une lutte nécessaire à la survie de l’espèce.

Une collectivité locale soucieuse de la qualité de vie de ses administrés devrait se faire un point d’honneur d’aider au maximum des citoyens ainsi porteurs d’ambition pour leur lieu d’appartenance. Elle aurait tout intérêt à affirmer son soutien à leurs entreprises. Il advient heureusement parfois que ce point de vue soit compris. »

Voilà, nous y sommes, la médiocrité l‘a emporté sous prétexte de priorités budgétaires. Les élus décideurs de la Communauté de Communes de l’Agglomération de Manosque, totalement désinvestis, ont organisé d’année en année une asphyxie financière progressive, entrainant à leur suite le désengagement graduel du Département puis de la Région, soutien pourtant attentif et régulier depuis les origines.

Attentat minable perpétré contre l‘esprit et le vent du large. Trente années d’un labeur acharné, une notoriété incontestable, des réussites marquantes, rayés avec mépris et désinvolture par de misérables petits roitelets ubuesques.

Malgré un budget réduit, très maitrisé, la situation n’est plus tenable. L’équipe organisatrice est désavouée par des crétins incapables de saisir l’opportunité que représentent pour l’agglomération les énergies qu’ils dédaignent. Clap de fin.

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Puisse le phénix bientôt renaitre de ses cendres, quelque part dans les alentours !

La ferveur d’un public fidèle saura-t-elle aider ?

 

[1] A ne surtout pas manquer

[2] Idem

[3] Idem

[4] Idem

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30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 09:00

 

En août 2012, sur ce blogue, j’introduisais Jean-Paul Curnier :

« Jean-Paul Curnier nous dégage les bronches et nous propose un bel exercice d’hygiène mentale : la culture de l’intranquillité, prélude au bien-être d’un examen critique des faux-semblants du discours prétendu savant. Si aujourd’hui la crise de conscience est devenue denrée si rare, c’est bien à cause de la disparition des conditions d’une prise de conscience. L’autonomisation de la pensée passe nécessairement par la dénonciation opiniâtre du formatage officiel. »

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Son nouveau livre paru en janvier 2017, La piraterie dans l’âme – Essai sur la démocratie (Ed. Lignes 2017, 245 p., 19 €), confirme ces lignes.

Curnier est un écrivain qui a quelque chose à dire, phénomène rare, quasi insolite, par les temps qui courent.

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L’auteur précise le surprenant rapprochement qu’indique le titre choisi :

« On savait, depuis quelque temps déjà, et par les historien, qu’au XVIIIe siècle, époque de son apogée aux îles Caraïbes, la piraterie se dotait d’une forme d’organisation assez exemplaire de ce que nous mettons sous le mot démocratie. Ce seul point méritait que l’on réfléchisse plus avant sur le sens d’un emprunt aussi inattendu. Il fallait donc aller chercher ... non plus du côté de la piraterie mais du côté de la démocratie ..., de son histoire et de sa nature profonde. »

Le décor est planté.[1]

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Le chapitre d’ouverture s’intitule Ce que nous appelons « démocratie ».

D’emblée une succession de questions pertinentes issues du malaise ressenti face à « l’écart considérable ... entre l’idéal qui sous-tend le mot « démocratie » et les diverses formes de réalité politique... » :

- à quoi attribuer l’inexistence d’interrogation sur la forme d’organisation que suppose la démocratie ? ;

- pourquoi avons-nous tant de difficulté à sortir de nos cadres de référence et à naviguer ailleurs que sur les autoroutes de la pensée coutumière ? ;

- « à quoi sert réellement la démocratie ? (alors qu’elle) ne s’est jamais présentée comme une réponse pratique aux problèmes qui se posent à l’humanité et que l’efficacité ... n’est pas ce qui la caractérise en premier. »

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Une voie se dessine si l’on considère que la démocratisation correspond à un ensemble de concessions destinées au maintien d’un minimum de paix sociale, afin de ne pas entraver l’entretien d’une domination de quelques-uns. Mais une difficulté surgit dès que l’on réalise que la foi dans un progrès universel sous-tend l’histoire des hommes.

[Il serait judicieux à ce stade de s’arrêter sur la signification et le contenu de la notion de Progrès, tarte à la crème si porteuse d’aberrations, de même qu’il conviendrait d’examiner à la loupe la pétition de principe qui suppose un désir universel d’égalité et de liberté]

Quelques curiosités remarquables nous sont proposées :

L’accord semble unanime sur l’inspiration morale de la démocratie, et cependant rien n’empêche de vouloir l’imposer par les armes... [Le livre va s’attacher à examiner de quoi le terme est le cache sexe]

Pour s’autoriser à parler de démocratie, il suffit de constater l’existence de trois facteurs fondamentaux : [le ressassement de ces apparences fait les choux gras de nos élites politiques et journalistiques.]

- disposer de médias dits « libres » [la question de leurs propriétaires et de leurs intérêts propres est toujours soigneusement occultée] ;

- entretenir une totale liberté de choix et de facilités financières [les systèmes de crédit si préjudiciables à la pensée] pour permettre une consommation débridée ;

- mettre en place des élections intronisant des « professionnels de l’administration d’un état inchangé des choses. » [Miroir aux alouettes du suffrage universel]

L’intention importe davantage que les faits. « Ça va dans le bon sens » clame le vulgum [ce qui voisine la notion de « moindre mal »].

La cohésion sociale, autrement dit l’évitement de la dislocation [la réduction de la fracture sociale, souci de Chirac], tient à la nécessité de produire toujours plus de richesses dont une faible part est redistribuée pour asseoir l’illusion de liberté et d’égalité proclamées. Nous le savons, la pression économique habille la démocratie, et l’obligation de croissance est son tendon d’Achille.

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Une donnée importante est généralement passée sous silence. Il s’agit du profond hiatus entre la vie politique « démocratique » et les règles antidémocratiques de la vie au travail où règnent autoritarisme, inégalité, et cynisme. La démocratie s’arrête aux portes de l’entreprise. Comment une telle entorse aux principes est-elle si unanimement tolérée ? [A nouveau, la nécessité absolue de lire La Boétie et son traité de la servitude volontaire.]

Cette distorsion pousse à s’interroger sur la facilité avec laquelle l’expression « pratique démocratique » est employée et sur la façon dont elle permet de voir de la démocratie là même où il n’y en a pas. [Réputer démocratique l’Etat d’Israël est un bon exemple de cette dérive. La démocratie ne serait-elle qu’une peau de chagrin ?]

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Cet important chapitre se clôt naturellement, après des considérations sur la pseudo garantie offerte par les élections, sur l’affirmation que la démocratie ne peut se concevoir hors de la politique, car elle est la politique par excellence. Par conséquent, elle questionne de manière radicale le système représentatif, sa nature et son fonctionnement.

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Viennent ensuite des considérations nécessaires sur le mythe moderne de la démocratie athénienne au siècle de Périclès : Athènes, à quelques mythes près, et Le sens d’une origine, chapitres II et III.

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C’est alors, avec Une démocratie parfaite, que nous abordons les chapitres consacrés à la piraterie aux XVIIe et XVIIIe siècles, ainsi que ses survivances jusqu’à nos jours. Les propositions sont surprenantes, déroutantes parfois.

[Remarquons que c’est à ce prix que la pensée est fouettée. Quiconque est sensible à l’art sait la force décisive de la surprise. C’est ce qui fonde notamment la poésie. Curnier, également connu pour le grand intérêt qu’il porte à l’art et aux artistes, sait bien cela]

Fondant sa réflexion sur des témoignages historiques et des études précises, l’auteur nous entraine, tout a priori bouleversé, dans une foisonnante succession d’équivalences et d’analogies inattendues. Il établit, citations à l’appui, que les codes, les règles, le fonctionnement des compagnies de pirates, en font une société légaliste et égalitaire, où « la démocratie ... repose ... sur l’égalité dans le travail », ainsi que sur « l’autorité de la compétence ».        

Le détour par l’histoire de la piraterie, des Caraïbes à la Mer Rouge et au Golfe d’Oman aujourd’hui, conduit insensiblement à considérer autrement la nature même de la démocratie, pour laquelle l’exemplarité morale ne va pas de soi. La démocratie aurait-elle « la piraterie dans l’âme » ?

Cette question ouvre de larges aperçus sur la notion de colonialisme ainsi que sur l’édification des États-Unis d’Amérique (chapitres VII et VIII, Pillage, prédation et compagnies, ainsi que « Nous, le peuple... »).     

Par un enchainement logique, nous rencontrons le colonialisme, doctrine du XIXe siècle, « un état de fait qui consiste en l’expansion des nations puissantes sur des territoires plus faibles... ». Celui-ci apparait non seulement comme un droit vis-à-vis des races inférieures, mais aussi comme un devoir de les civiliser (Jules Ferry, 1885). On voit tout de suite se profiler la justification morale de la hiérarchie des races et de la spoliation bénéficiant aux « élus ».  Le colonialisme apparait dès lors comme un régulateur des tensions internes propres aux pays colonisateurs. Et le processus se perpétue de nos jours encore. Preuve en est avec la « crise grecque », où l’Europe agit en tant que prédateur armé de morale. [A moins de cécité volontaire ou de crispation idéologique, il est difficile d’évacuer cette remarque à la légère]

Si « la démocratie n’est pas morale, c’est elle qui a inventé la morale comme dimension universelle... ».

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Les pages consacrées aux E-U rappellent avec clarté comment, Dieu étant consubstantiel à l’Amérique étatsunienne, se sont élaborés la mystique et le fanatisme dominateur de ce vaste ensemble prédateur où la démocratie résulte de l’alliance entre l’initiative privée et un gouvernement qui associe chacun aux objectifs et au mode de vie de la collectivité.

L’auteur conclut : « La fraternité américaine est un fraternité pirate, elle aussi.... ». [Grâces soient rendues à MM. Georges W. Bush et Donald Trump, entre autres] 

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Les deux derniers chapitres, X et XI, Scène primitive et Le rêve de l’âge d’or, bouclent le parcours en revenant sur les idées forces de l’ouvrage. Voyons, à grandes enjambées.

D’abord la notion de Fraternité, sous-jacente à celle de démocratie. Il pourrait ne s’agir que d’une illusion proche d’un mythe originel. En effet, le lien familial qu’évoque la fraternité n’a pas grand-chose à voir avec l’égalité. Cette citation à la famille pousse également à réfléchir au repli sur soi, et à la soumission à une discipline.

Concernant les régimes démocratiques, la prise en compte de constats s’impose :

- pour garantir l’abondance, et l’accroissement de la consommation (objectifs permanents, sous diverses appellations) la destruction et l’épuisement des ressources vont de soi ;

- le rejet de l’Etat, confiscateur donc obstacle au développement de la propriété privée, s’impose ;

- le gigantisme et la nouvelle piraterie des multinationales procède de ce rejet ;

- l’impérialisme guerrier issu de ce qui précède génère de nouvelles formes de résistance tells que fondamentalisme religieux et opposition des puissances pétrolières ;

- les Etats prétendus démocratiques n’ont d’autre issue pour demeurer que leur renforcement militaro-policier au bénéfice de leurs oligarchies.

S’annonce dès lors « la fin des démocraties représentatives appuyées sur les  anciens découpages en nations et peuples. » [L’Europe de Bruxelles illustre le bouleversement en cours. Son fonctionnement est parfaitement cohérent avec ce qui précède]

Prolongeant Tocqueville à sa manière, Pasolini n’y va pas par quatre chemins, qui écrit : « ... les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple. » (P.P. Pasolini – Ecrits corsaires)

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Face à « une droite chargée du réalisme prédateur ... une gauche chargée de l’objection morale ... ne saurait constituer une plateforme de gouvernement ...C’est ce qui explique que la gauche institutionnelle est vouée à l’échec... »

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La démocratie, on l’a vu tout au long du livre, « est immorale en son essence (d’où le) conflit permanent avec les valeurs qui sont censées la fonder. » Il y a là une forme d’automystification  chez les tenants du discours en faveur de la transparence et de la probité. [Sarkozy, Balkany, Cahuzac, et beaucoup d’autres de quelque horizon que ce soit, nous rappellent à la réalité]

En fait la démocratie n’est qu’un label, une image de marque, couvrant le consumérisme de masse bestialement infantilisant dont se repaissent « des oligarchies à démocratie limitée. »

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En conclusion, il se pourrait que « l’unification forcée de la planète » induise l’élaboration d’« une nouvelle configuration de l’existence sur terre. » Emergence de collectivités et d’altérités nouvelles, dégagées des notions de nations, de peuples, d’origines ?

Une certitude : nous sommes à une extrême limite.

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Ce vagabondage proposé par un guide de grandes randonnées, adepte du hors-pistes,  construit un livre ambitieux dont la foisonnante richesse pourrait constituer la principale faiblesse. Le désir de cohérence et de complétude peut en effet entraîner un effet de tournis. Il faut s’astreindre à lire le crayon à la main. Ce qui est mauvais pour les amateurs de lecture rapide, souvent prompts à proférer un avis péremptoire.

 

 

 

  

 

 

 

[1] Entre crochets [ ], des suggestions personnelles évidemment contestables.

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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 09:00

 

 

Latin : Timor – oris, la crainte. Timere, craindre.

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“Elle voit l’évidence, et c’est pourquoi elle est folle.” (Le cardinal Cisneros à propos de la Reine Jeanne la Folle, in Le cardinal d’Espagne, Henry de Montherlant).

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La quantité ne constituant nullement un but en soi, ce blogue connait une audience convenable car régulière et fidèle.   

L’important est surtout de rencontrer de-ci de-là quelques lecteurs attentifs, c’est à dire consentant l’effort de lire un texte dans son entier, et non pas adeptes de l’arrêt sur un mot ou à une expression pour vitupérer vite fait un tout non pris en compte.

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Je ne prétends pas détenir quelque vérité, ceci dit j’aime lancer des propositions, parfois hardies, comme on jette un caillou à l’eau pour apprécier le léger remous suscité. Un geste pour  déclencher un effet, pour distraire le masque de l’uniformité apparente, pour tenter de modifier un peu le paysage, ne serait-ce que temporairement.

« Il reste toujours une trace de la chose effacée. »

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Des assentiments sont parfois formulés, plaisir instantané mais peu susceptible de développement, voire d’enrichissement du propos. Une sorte d’accusé de réception, fort utile en tant que tel, car encourageant.

Le texte a cheminé, il a provoqué quelque écho, des lecteurs sans doute désireux de se l’approprier lui consacrent un peu de leur temps. Peut-être certains relaieront-ils. Ce n’est déjà pas si mal. Faire circuler la parole est une action nécessaire à la conduite de la pensée.

Le lecteur attentif, sérieux, existe donc bel et bien. Il est aux aguets, sa vigilance commande une rigueur. C’est à lui que je m’adresse d’abord. Il justifie de poursuivre.

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Se présentent aussi des commentaires critiques.

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Lorsqu’ils sont étayés et argumentés, ce sont évidemment les plus enrichissants. Ils permettent de revenir, de réfléchir, d’avancer, de préciser.

Vertu incomparable du dialogue et de l’écoute attentive, c’est-à-dire respectueuse des différences. Seul moyen d’envisager de parvenir à un terrain d’entente, ce qui suppose une part de doute intime, admise et reconnue par chacun des interlocuteurs pour ce qui le concerne.

Je crois que... Je suis persuadé de... Je sais que..., oui, mais jusqu’au point limite de mes certitudes, dans lesquelles j’admets une zone de fragilité. C’est là que le dialogue progresse.

Place pour des ajustements, des mises au point, des réflexions complémentaires, propres à faire avancer l’un comme l’autre.

Situation idéale car vraiment porteuse.

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Il advient aussi que les critiques s’apparentent à des pétitions de principe. Des affirmations dénuées de nuances, intempestives, péremptoires, parfois agressives, formulées comme des rejets primaires, sans appel possible.

Aucune argumentation sérieuse, des exclamations, des indignations, des oukases, des procès d’intention. Une ignorance délibérée des faits gênants. Il s’agit en général moins de dogmatisme que d’aveuglement volontaire, de refus d’envisager un point de vue différent de l’accoutumé, d’un évitement de l’émergence d’une pensée critique. Quelque chose d’assez pathétique.

Ce type de critique porte en lui-même son inutile insignifiance.

Il apparait souvent avec clarté que le lecteur-proférateur, sans doute limité par un incontournable a priori, achoppe sur un terme, une expression, lu en toute hâte. La lecture rapide, en diagonale, le caractérise volontiers. Se déclenche immédiatement chez lui une allergie totale à l’attention et à la réflexion. Le réflexe pavlovien fonctionne à plein. Le stimulus engendre la hargne, obère la réflexion.

Il me semble avoir souvent à faire dans ce cas à quelque esprit timoré pour lequel toute proposition sortant de son cadre de références habituelles entraîne un véritable désarroi, sinon une crainte majeure dont il convient de se débarrasser au plus vite. La présentation tranquille de faits indiscutables ne parvient qu’à redoubler l’effroi.

Reconnaitre l’existence opératoire de ce que l’on redoute d’entendre pourrait à l’évidence mettre à bas le fragile édifice des croyances, donc les fondements d’une existence. Il s’agit presque d’un sauve qui peut. La rigidité de pensée s’érige en bouclier protecteur.

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Quoi faire de cela ? Il est peu de parade lorsque la passion l’emporte. Le temps du silence advient peut-être, en aucun cas la réplique immédiate. La polémique rôde, prête à épandre sa stérilité.

Alors que l’inefficacité de la démarche est inscrite dans la cristallisation mentale initiale, à quoi bon répondre ?

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Nous baignons depuis des décennies dans un monde anxiogène où l’entretien de la peur est un souverain moteur. L’alarmisme se présente comme une arme décisive aux mains des principaux responsables politiques. Il s’agit presque d’une castration chimique. Peur du lendemain, peur de l’autre, peur de l’inconnu, mise en place de mesures de sécurité à n’en plus finir, révélations souvent mensongères...

« Après moi, le chaos », affirmation qui ne date pas d’hier.

La peur du bouleversement du mode de pensée et surtout de la perception de l’existant fonctionne à plein régime. Le déni de la réalité est solidement établi.

Les choses, les faits, les événements, sont appréhendés, mais jamais pour ce qu’ils sont en réalité. Il arrive même qu’ils aient tort au regard des confortables certitudes accumulées.

Lorsque la réalité dérange trop, elle est tout simplement ignorée ou interprétée, minorée, dans un sens apaisant.

L’aveuglement choisi est un puissant mécanisme de défense. Il se traduit par la censure pure et simple ou bien par une conduite de détour consistant à affirmer que les choses sont plus complexes qu’il n’y parait, qu’aujourd’hui est très différent d’hier, que toute comparaison est impossible, etc.

La mise en question de l’honnêteté intellectuelle ou morale de celui qui affirme des choses dérangeantes intervient fréquemment. Délégitimer l’émetteur permet de réduire à néant l’objet du propos. Ce qui revient à planter des aiguilles dans une poupée pour conjurer le sort.

Politique de l’autruche.

Libre à chacun de s’enfouir la tête dans le sable du refus et de l’ignorance salvatrice. Mais alors n’attendre que de l’indifférence, en retour.

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Rien de surprenant dans tout cela. Reportons-nous une fois de plus à La Boétie et à son Discours de la servitude volontaire (rédigé en 1546/48) :

« Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. »

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Malgré la lassitude, poursuivons et développons le dialogue avec tous ceux qui nourrissent une réelle curiosité d’esprit associée à une part de doute propre à les préserver de la cécité angélique si appauvrissante !

 

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