Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 22:51

« Nomade » est le titre générique de la série. Il s’agit de peintures de formats variés.

<

Un personnage, seul, vu de dos, chemine une sorte de rêverie désertique. De tableau en tableau sa position n’est pas la même. Il est donc question d’un parcours. La vision est toujours frontale, la silhouette semble pénétrer peu à peu la densité d’un rideau de scène où chatoie un brouillard coloré très lumineux. Les matières sont opulentes, l’or est présent, et cependant ces œuvres sont empreintes d’humilité, désencombrées de tout accessoire. L’ambiance minimale pourrait renvoyer à Turner ou à Claude Monet. Nous sommes dans la peinture-peinture. Libre, joyeuse, somptueuse, fière d’elle-même.

<

Ces peintures répétitives, presque obsessionnelles ?

Elles racontent une histoire, pour chacun, à chacun. Proches de la perfection, elles demandent d’être prolongées par un apologue personnel.

Il est fort difficile de passer sans réagir, de les affronter sans s’arrêter. L’artiste, maître en nomadisme, nous tient sous son regard. Il a quelque chose à nous faire dire.

Quelles intuitions nous visitent-elles, pour quelles vérités ?

La Vie sans doute. La Vie rendue possible et attractive par les lueurs, parfois les éclats, du lointain. Si fortes, si totalement présentes, qu’elles s’imposent et emplissent la totalité du champ de vision. Impossible de leur échapper. Alors commence la longue marche d‘un apprentissage jamais fini. Le nomadisme ignore la cesse.

Il convient de viser ces lueurs les sachant inatteignables. Tenter seulement de progresser jusqu’au plus près, comme de parvenir à la margelle du puits, à l’oasis. Apercevoir la Terre Promise suffit, nul besoin de la posséder. Le but est atteint dès lors qu’on s’en approche suffisamment pour le contempler. Vérifier, et puis lâcher prise. Le chemin est accompli. Bienfaisante sérénité.

Etre disponible à ce qui se présente, accepter de recevoir l’inattendu, conditions pour envisager la plénitude, enseignent ces peintures. Elles disent aussi que la Vie n’a pas de prix, qu’elle n’est presque rien, à peine une biffure sur l’éternité.

<

<

(Outre ses activités de peintre et de dessinateur, Eric Rolland alias Bellagamba est auteur et illustrateur de livres pour la jeunesse. Grandir, Lirabelle, Le bonhomme vert, Winioux, SD Edición Barcelona, l’éditent.

Créateur de lumières et scénographe, il collabore à des spectacles vivants, ainsi qu’avec des musées.

Il a notamment procédé à la mise en lumière permanente de l’Hôtel de Ville, de la Primatiale Saint-Trophime et du patrimoine historique d’Arles.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 09:37

 

La trentième édition des Rencontres Cinéma de Manosque vient de se dérouler du 31 janvier au 5 février 2017. Comme à chaque fois la manifestation s’est ouverte au monde, et le monde a porté attention à Manosque. France, Italie, Japon, Iran, Chili, Egypte, étaient notamment présents et représentés par divers réalisateurs dans cette ultime cuvée.

Thierry Frémaux, directeur du Festival de Cannes a honoré de sa présence la projection inaugurale, Alejandro Jodorowsky, empêché au dernier moment, a dépêché deux de ses principaux collaborateurs et adressé un message personnel de liberté au public assemblé, ainsi qu’à Pascal Privet, le maître d’œuvre.

<

Parmi la douzaine de films que j’ai vus, sur les vingt-six projetés,  je retiens tout particulièrement :

- Lumière, l’aventure commence[1], de Thierry Frémaux, inédit à la gloire du cinéma naissant. Montage par thèmes d’une centaine de très courts métrages jamais projetés en salle depuis un siècle, tous les germes y sont. Des truquages préfigurent Méliès, Chaplin se profile, la grande veine du documentaire est là. Cadrages et lumières déjà remarquables. L’émotion est souvent forte de voir  ces personnages datés, mais cependant si proches de nous, plaisantant comme des gamins. Les scènes avec des enfants évoquent les portraits de Renoir, les baignades en mer ou en rivière sont de notre avant-guerre 39/45. Ma propre enfance. C’était tout juste hier, notre amont immédiat. Témoignage capital d’un envol inouï.

- Drum, film aux images shakespeariennes en noir et blanc très contrastées, de l’iranien Kaywan Karimi, actuellement emprisonné dans son pays pour déviance idéologique. La lutte mafieuse pour le pouvoir économique et la corruption dont il s’accompagne donnent lieu à un apologue évoquant outre Shakespeare, Kafka, ainsi que Le troisième homme, de Carol Reed.

L’histoire politique de l’Iran fait d’autant plus frémir que seules des nuances semblent la différencier de la nôtre.

- La chasse au lion à l’arc[2], de Jean Rouch, parrain attentif de la manifestation jusqu’à la veille de son décès.

À la frontière du Mali et du Niger, des ethnies différentes vivent en parfaite harmonie avec la nature. Alors que les vaches Touaregs paissent tranquillement, il arrive que l'ordre naturel soit rompu lorsqu'un lion décide de s'attaquer au troupeau. On décide alors de partir à la chasse. Un long rituel se met en place. Des arcs et des flèches empoisonnées sont confectionnés. On procède à des danses, on psalmodie pour accompagner la préparation du poison, des pièges sont forgés puis mis en place. Lorsque l'animal s'y prend, le chasseur n'a plus qu'à tirer sa flèche en s’excusant de son geste.

Humilité, modestie, respect absolu des semblables comme des adversaires, maîtres-mots de cette œuvre.

- Intérieur[3], film de Marion Friscia (court métrage, 31’). Elles sont trois, entre 23 et 30 ans. Elles ont avorté et elles questionnent le fait. Réalisé avec peu de moyens, ce film de fin d’études (Master Aix-Marseille) tire sa force de sa sobriété. Il témoigne avec une poignante justesse de notre actuel. Il brise le silence officiel par le murmure de sa tranquille évidence. Il s’oppose calmement au formol du discours formaté de la bien-pensance. Il éclaire toute l’étrangeté de ce qui nous singularise, hommes et femmes, de ce qui est généralement tenu secret. 

L’intime est présent, bouleversant. Homme, il nous confronte au mystère du féminin.

- Bien que beaucoup trop long (2h47) Saudade, de Katsuya Tomita, brosse un fort intéressant tableau du Japon ébranlé par la mondialisation de la crise et ses conséquences mortifères, dont le mensonge de la sauvegarde des apparences et la xénophobie (ici ce sont des immigrés brésiliens qui sont en cause).

Une vision de ce pays à laquelle nous ne sommes pas vraiment accoutumés.

- Cerise sur le gâteau, apothéose de cette ultime édition des Rencontres Cinéma de Manosque, précédé d’une « standing ovation » à Pascal Privet et à son équipe, Poesía sin fin[4], d’Alejandro Jodorowsky.

Une fresque éblouissante, du cinéma, du vrai ! Film événement présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, en mai 2016, à Cannes.

Lyrisme, théâtralisation, outrances, ce film autobiographique consacré à la rupture avec le milieu familial et à l’entrée dans le monde de l’art passionne et épuise. Tout y est poussé au paroxysme. Buñuel, Fellini, Ariane Mnouchkine, autant de références permanentes, une allusion au Dictateur de Chaplin. Tout est faux, invraisemblable, démesuré, transposé, dément, et pourtant tout est vrai, juste, possible, crédible. Sexe, religion, famille, amitié, passion, tourbillonnent sans fin.

Les fils de Jodorowsky interprètent son propre père ainsi que lui-même à différents âges.

Le surréalisme va plus loin que loin, il ouvre sur tout.

Une apothéose pour les Rencontres. Elle restera longtemps dans les esprits, longue en mémoire.

<

Pascal Privet créa les Rencontres Cinéma de Manosque en 1987. Il s’agissait d’envisager le cinéma dans son rapport au monde, d’inviter des cinéastes à montrer leur travail et à en parler pour ouvrir le public à la réflexion sur les images. Objectif largement tenu.

L’aventure a duré trente ans, chaque année cinq jours durant. Sept mille spectateurs ont fréquenté ce festival en 2016 (Manosque compte moins de 22000 habitants). Il y a fort à parier que 2017 se situe à un niveau au moins comparable.

J’écrivais l’an dernier sur ce blogue, au terme des 29e rencontres :

« Ces Rencontres Cinéma de Manosque, bientôt trentenaires, sont l’un des joyaux encore offerts çà et là dans les Régions. Des fous passionnés s’activent pour continuer à offrir en partage, vaille que vaille, les fruits de leurs découvertes. Souvent taxés d’élitisme par des élus incultes, détenteurs de crédits qui ne leur appartiennent pas, ils sont soumis à un chantage, à des pressions, insupportables. La perfidie du prétexte des réductions budgétaires agit à plein pour tenter de les réduire au silence, à partir de minables ratios financiers et de choix démagogiques au profit de la permanence de l’exercice d’un pouvoir personnel à très courte vue.

Des événements tels que ces Rencontres sont indispensables à une vie publique équilibrée, responsable, réfléchie, citoyenne. Nous devons une constante vigilance à leurs instigateurs, valeureux agents d’une lutte nécessaire à la survie de l’espèce.

Une collectivité locale soucieuse de la qualité de vie de ses administrés devrait se faire un point d’honneur d’aider au maximum des citoyens ainsi porteurs d’ambition pour leur lieu d’appartenance. Elle aurait tout intérêt à affirmer son soutien à leurs entreprises. Il advient heureusement parfois que ce point de vue soit compris. »

Voilà, nous y sommes, la médiocrité l‘a emporté sous prétexte de priorités budgétaires. Les élus décideurs de la Communauté de Communes de l’Agglomération de Manosque, totalement désinvestis, ont organisé d’année en année une asphyxie financière progressive, entrainant à leur suite le désengagement graduel du Département puis de la Région, soutien pourtant attentif et régulier depuis les origines.

Attentat minable perpétré contre l‘esprit et le vent du large. Trente années d’un labeur acharné, une notoriété incontestable, des réussites marquantes, rayés avec mépris et désinvolture par de misérables petits roitelets ubuesques.

Malgré un budget réduit, très maitrisé, la situation n’est plus tenable. L’équipe organisatrice est désavouée par des crétins incapables de saisir l’opportunité que représentent pour l’agglomération les énergies qu’ils dédaignent. Clap de fin.

<

Puisse le phénix bientôt renaitre de ses cendres, quelque part dans les alentours !

La ferveur d’un public fidèle saura-t-elle aider ?

 

[1] A ne surtout pas manquer

[2] Idem

[3] Idem

[4] Idem

Repost 0
30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 09:00

 

En août 2012, sur ce blogue, j’introduisais Jean-Paul Curnier :

« Jean-Paul Curnier nous dégage les bronches et nous propose un bel exercice d’hygiène mentale : la culture de l’intranquillité, prélude au bien-être d’un examen critique des faux-semblants du discours prétendu savant. Si aujourd’hui la crise de conscience est devenue denrée si rare, c’est bien à cause de la disparition des conditions d’une prise de conscience. L’autonomisation de la pensée passe nécessairement par la dénonciation opiniâtre du formatage officiel. »

<

Son nouveau livre paru en janvier 2017, La piraterie dans l’âme – Essai sur la démocratie (Ed. Lignes 2017, 245 p., 19 €), confirme ces lignes.

Curnier est un écrivain qui a quelque chose à dire, phénomène rare, quasi insolite, par les temps qui courent.

<

L’auteur précise le surprenant rapprochement qu’indique le titre choisi :

« On savait, depuis quelque temps déjà, et par les historien, qu’au XVIIIe siècle, époque de son apogée aux îles Caraïbes, la piraterie se dotait d’une forme d’organisation assez exemplaire de ce que nous mettons sous le mot démocratie. Ce seul point méritait que l’on réfléchisse plus avant sur le sens d’un emprunt aussi inattendu. Il fallait donc aller chercher ... non plus du côté de la piraterie mais du côté de la démocratie ..., de son histoire et de sa nature profonde. »

Le décor est planté.[1]

<

Le chapitre d’ouverture s’intitule Ce que nous appelons « démocratie ».

D’emblée une succession de questions pertinentes issues du malaise ressenti face à « l’écart considérable ... entre l’idéal qui sous-tend le mot « démocratie » et les diverses formes de réalité politique... » :

- à quoi attribuer l’inexistence d’interrogation sur la forme d’organisation que suppose la démocratie ? ;

- pourquoi avons-nous tant de difficulté à sortir de nos cadres de référence et à naviguer ailleurs que sur les autoroutes de la pensée coutumière ? ;

- « à quoi sert réellement la démocratie ? (alors qu’elle) ne s’est jamais présentée comme une réponse pratique aux problèmes qui se posent à l’humanité et que l’efficacité ... n’est pas ce qui la caractérise en premier. »

<

Une voie se dessine si l’on considère que la démocratisation correspond à un ensemble de concessions destinées au maintien d’un minimum de paix sociale, afin de ne pas entraver l’entretien d’une domination de quelques-uns. Mais une difficulté surgit dès que l’on réalise que la foi dans un progrès universel sous-tend l’histoire des hommes.

[Il serait judicieux à ce stade de s’arrêter sur la signification et le contenu de la notion de Progrès, tarte à la crème si porteuse d’aberrations, de même qu’il conviendrait d’examiner à la loupe la pétition de principe qui suppose un désir universel d’égalité et de liberté]

Quelques curiosités remarquables nous sont proposées :

L’accord semble unanime sur l’inspiration morale de la démocratie, et cependant rien n’empêche de vouloir l’imposer par les armes... [Le livre va s’attacher à examiner de quoi le terme est le cache sexe]

Pour s’autoriser à parler de démocratie, il suffit de constater l’existence de trois facteurs fondamentaux : [le ressassement de ces apparences fait les choux gras de nos élites politiques et journalistiques.]

- disposer de médias dits « libres » [la question de leurs propriétaires et de leurs intérêts propres est toujours soigneusement occultée] ;

- entretenir une totale liberté de choix et de facilités financières [les systèmes de crédit si préjudiciables à la pensée] pour permettre une consommation débridée ;

- mettre en place des élections intronisant des « professionnels de l’administration d’un état inchangé des choses. » [Miroir aux alouettes du suffrage universel]

L’intention importe davantage que les faits. « Ça va dans le bon sens » clame le vulgum [ce qui voisine la notion de « moindre mal »].

La cohésion sociale, autrement dit l’évitement de la dislocation [la réduction de la fracture sociale, souci de Chirac], tient à la nécessité de produire toujours plus de richesses dont une faible part est redistribuée pour asseoir l’illusion de liberté et d’égalité proclamées. Nous le savons, la pression économique habille la démocratie, et l’obligation de croissance est son tendon d’Achille.

<

Une donnée importante est généralement passée sous silence. Il s’agit du profond hiatus entre la vie politique « démocratique » et les règles antidémocratiques de la vie au travail où règnent autoritarisme, inégalité, et cynisme. La démocratie s’arrête aux portes de l’entreprise. Comment une telle entorse aux principes est-elle si unanimement tolérée ? [A nouveau, la nécessité absolue de lire La Boétie et son traité de la servitude volontaire.]

Cette distorsion pousse à s’interroger sur la facilité avec laquelle l’expression « pratique démocratique » est employée et sur la façon dont elle permet de voir de la démocratie là même où il n’y en a pas. [Réputer démocratique l’Etat d’Israël est un bon exemple de cette dérive. La démocratie ne serait-elle qu’une peau de chagrin ?]

<

Cet important chapitre se clôt naturellement, après des considérations sur la pseudo garantie offerte par les élections, sur l’affirmation que la démocratie ne peut se concevoir hors de la politique, car elle est la politique par excellence. Par conséquent, elle questionne de manière radicale le système représentatif, sa nature et son fonctionnement.

<

Viennent ensuite des considérations nécessaires sur le mythe moderne de la démocratie athénienne au siècle de Périclès : Athènes, à quelques mythes près, et Le sens d’une origine, chapitres II et III.

<

C’est alors, avec Une démocratie parfaite, que nous abordons les chapitres consacrés à la piraterie aux XVIIe et XVIIIe siècles, ainsi que ses survivances jusqu’à nos jours. Les propositions sont surprenantes, déroutantes parfois.

[Remarquons que c’est à ce prix que la pensée est fouettée. Quiconque est sensible à l’art sait la force décisive de la surprise. C’est ce qui fonde notamment la poésie. Curnier, également connu pour le grand intérêt qu’il porte à l’art et aux artistes, sait bien cela]

Fondant sa réflexion sur des témoignages historiques et des études précises, l’auteur nous entraine, tout a priori bouleversé, dans une foisonnante succession d’équivalences et d’analogies inattendues. Il établit, citations à l’appui, que les codes, les règles, le fonctionnement des compagnies de pirates, en font une société légaliste et égalitaire, où « la démocratie ... repose ... sur l’égalité dans le travail », ainsi que sur « l’autorité de la compétence ».        

Le détour par l’histoire de la piraterie, des Caraïbes à la Mer Rouge et au Golfe d’Oman aujourd’hui, conduit insensiblement à considérer autrement la nature même de la démocratie, pour laquelle l’exemplarité morale ne va pas de soi. La démocratie aurait-elle « la piraterie dans l’âme » ?

Cette question ouvre de larges aperçus sur la notion de colonialisme ainsi que sur l’édification des États-Unis d’Amérique (chapitres VII et VIII, Pillage, prédation et compagnies, ainsi que « Nous, le peuple... »).     

Par un enchainement logique, nous rencontrons le colonialisme, doctrine du XIXe siècle, « un état de fait qui consiste en l’expansion des nations puissantes sur des territoires plus faibles... ». Celui-ci apparait non seulement comme un droit vis-à-vis des races inférieures, mais aussi comme un devoir de les civiliser (Jules Ferry, 1885). On voit tout de suite se profiler la justification morale de la hiérarchie des races et de la spoliation bénéficiant aux « élus ».  Le colonialisme apparait dès lors comme un régulateur des tensions internes propres aux pays colonisateurs. Et le processus se perpétue de nos jours encore. Preuve en est avec la « crise grecque », où l’Europe agit en tant que prédateur armé de morale. [A moins de cécité volontaire ou de crispation idéologique, il est difficile d’évacuer cette remarque à la légère]

Si « la démocratie n’est pas morale, c’est elle qui a inventé la morale comme dimension universelle... ».

<

Les pages consacrées aux E-U rappellent avec clarté comment, Dieu étant consubstantiel à l’Amérique étatsunienne, se sont élaborés la mystique et le fanatisme dominateur de ce vaste ensemble prédateur où la démocratie résulte de l’alliance entre l’initiative privée et un gouvernement qui associe chacun aux objectifs et au mode de vie de la collectivité.

L’auteur conclut : « La fraternité américaine est un fraternité pirate, elle aussi.... ». [Grâces soient rendues à MM. Georges W. Bush et Donald Trump, entre autres] 

<     

Les deux derniers chapitres, X et XI, Scène primitive et Le rêve de l’âge d’or, bouclent le parcours en revenant sur les idées forces de l’ouvrage. Voyons, à grandes enjambées.

D’abord la notion de Fraternité, sous-jacente à celle de démocratie. Il pourrait ne s’agir que d’une illusion proche d’un mythe originel. En effet, le lien familial qu’évoque la fraternité n’a pas grand-chose à voir avec l’égalité. Cette citation à la famille pousse également à réfléchir au repli sur soi, et à la soumission à une discipline.

Concernant les régimes démocratiques, la prise en compte de constats s’impose :

- pour garantir l’abondance, et l’accroissement de la consommation (objectifs permanents, sous diverses appellations) la destruction et l’épuisement des ressources vont de soi ;

- le rejet de l’Etat, confiscateur donc obstacle au développement de la propriété privée, s’impose ;

- le gigantisme et la nouvelle piraterie des multinationales procède de ce rejet ;

- l’impérialisme guerrier issu de ce qui précède génère de nouvelles formes de résistance tells que fondamentalisme religieux et opposition des puissances pétrolières ;

- les Etats prétendus démocratiques n’ont d’autre issue pour demeurer que leur renforcement militaro-policier au bénéfice de leurs oligarchies.

S’annonce dès lors « la fin des démocraties représentatives appuyées sur les  anciens découpages en nations et peuples. » [L’Europe de Bruxelles illustre le bouleversement en cours. Son fonctionnement est parfaitement cohérent avec ce qui précède]

Prolongeant Tocqueville à sa manière, Pasolini n’y va pas par quatre chemins, qui écrit : « ... les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple. » (P.P. Pasolini – Ecrits corsaires)

<

Face à « une droite chargée du réalisme prédateur ... une gauche chargée de l’objection morale ... ne saurait constituer une plateforme de gouvernement ...C’est ce qui explique que la gauche institutionnelle est vouée à l’échec... »

<

La démocratie, on l’a vu tout au long du livre, « est immorale en son essence (d’où le) conflit permanent avec les valeurs qui sont censées la fonder. » Il y a là une forme d’automystification  chez les tenants du discours en faveur de la transparence et de la probité. [Sarkozy, Balkany, Cahuzac, et beaucoup d’autres de quelque horizon que ce soit, nous rappellent à la réalité]

En fait la démocratie n’est qu’un label, une image de marque, couvrant le consumérisme de masse bestialement infantilisant dont se repaissent « des oligarchies à démocratie limitée. »

<

En conclusion, il se pourrait que « l’unification forcée de la planète » induise l’élaboration d’« une nouvelle configuration de l’existence sur terre. » Emergence de collectivités et d’altérités nouvelles, dégagées des notions de nations, de peuples, d’origines ?

Une certitude : nous sommes à une extrême limite.

<

Ce vagabondage proposé par un guide de grandes randonnées, adepte du hors-pistes,  construit un livre ambitieux dont la foisonnante richesse pourrait constituer la principale faiblesse. Le désir de cohérence et de complétude peut en effet entraîner un effet de tournis. Il faut s’astreindre à lire le crayon à la main. Ce qui est mauvais pour les amateurs de lecture rapide, souvent prompts à proférer un avis péremptoire.

 

 

 

  

 

 

 

[1] Entre crochets [ ], des suggestions personnelles évidemment contestables.

Repost 0
22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 09:00

 

 

Latin : Timor – oris, la crainte. Timere, craindre.

<

“Elle voit l’évidence, et c’est pourquoi elle est folle.” (Le cardinal Cisneros à propos de la Reine Jeanne la Folle, in Le cardinal d’Espagne, Henry de Montherlant).

<

<

La quantité ne constituant nullement un but en soi, ce blogue connait une audience convenable car régulière et fidèle.   

L’important est surtout de rencontrer de-ci de-là quelques lecteurs attentifs, c’est à dire consentant l’effort de lire un texte dans son entier, et non pas adeptes de l’arrêt sur un mot ou à une expression pour vitupérer vite fait un tout non pris en compte.

<

Je ne prétends pas détenir quelque vérité, ceci dit j’aime lancer des propositions, parfois hardies, comme on jette un caillou à l’eau pour apprécier le léger remous suscité. Un geste pour  déclencher un effet, pour distraire le masque de l’uniformité apparente, pour tenter de modifier un peu le paysage, ne serait-ce que temporairement.

« Il reste toujours une trace de la chose effacée. »

<

Des assentiments sont parfois formulés, plaisir instantané mais peu susceptible de développement, voire d’enrichissement du propos. Une sorte d’accusé de réception, fort utile en tant que tel, car encourageant.

Le texte a cheminé, il a provoqué quelque écho, des lecteurs sans doute désireux de se l’approprier lui consacrent un peu de leur temps. Peut-être certains relaieront-ils. Ce n’est déjà pas si mal. Faire circuler la parole est une action nécessaire à la conduite de la pensée.

Le lecteur attentif, sérieux, existe donc bel et bien. Il est aux aguets, sa vigilance commande une rigueur. C’est à lui que je m’adresse d’abord. Il justifie de poursuivre.

<

Se présentent aussi des commentaires critiques.

<

Lorsqu’ils sont étayés et argumentés, ce sont évidemment les plus enrichissants. Ils permettent de revenir, de réfléchir, d’avancer, de préciser.

Vertu incomparable du dialogue et de l’écoute attentive, c’est-à-dire respectueuse des différences. Seul moyen d’envisager de parvenir à un terrain d’entente, ce qui suppose une part de doute intime, admise et reconnue par chacun des interlocuteurs pour ce qui le concerne.

Je crois que... Je suis persuadé de... Je sais que..., oui, mais jusqu’au point limite de mes certitudes, dans lesquelles j’admets une zone de fragilité. C’est là que le dialogue progresse.

Place pour des ajustements, des mises au point, des réflexions complémentaires, propres à faire avancer l’un comme l’autre.

Situation idéale car vraiment porteuse.

<

Il advient aussi que les critiques s’apparentent à des pétitions de principe. Des affirmations dénuées de nuances, intempestives, péremptoires, parfois agressives, formulées comme des rejets primaires, sans appel possible.

Aucune argumentation sérieuse, des exclamations, des indignations, des oukases, des procès d’intention. Une ignorance délibérée des faits gênants. Il s’agit en général moins de dogmatisme que d’aveuglement volontaire, de refus d’envisager un point de vue différent de l’accoutumé, d’un évitement de l’émergence d’une pensée critique. Quelque chose d’assez pathétique.

Ce type de critique porte en lui-même son inutile insignifiance.

Il apparait souvent avec clarté que le lecteur-proférateur, sans doute limité par un incontournable a priori, achoppe sur un terme, une expression, lu en toute hâte. La lecture rapide, en diagonale, le caractérise volontiers. Se déclenche immédiatement chez lui une allergie totale à l’attention et à la réflexion. Le réflexe pavlovien fonctionne à plein. Le stimulus engendre la hargne, obère la réflexion.

Il me semble avoir souvent à faire dans ce cas à quelque esprit timoré pour lequel toute proposition sortant de son cadre de références habituelles entraîne un véritable désarroi, sinon une crainte majeure dont il convient de se débarrasser au plus vite. La présentation tranquille de faits indiscutables ne parvient qu’à redoubler l’effroi.

Reconnaitre l’existence opératoire de ce que l’on redoute d’entendre pourrait à l’évidence mettre à bas le fragile édifice des croyances, donc les fondements d’une existence. Il s’agit presque d’un sauve qui peut. La rigidité de pensée s’érige en bouclier protecteur.

<

Quoi faire de cela ? Il est peu de parade lorsque la passion l’emporte. Le temps du silence advient peut-être, en aucun cas la réplique immédiate. La polémique rôde, prête à épandre sa stérilité.

Alors que l’inefficacité de la démarche est inscrite dans la cristallisation mentale initiale, à quoi bon répondre ?

<

Nous baignons depuis des décennies dans un monde anxiogène où l’entretien de la peur est un souverain moteur. L’alarmisme se présente comme une arme décisive aux mains des principaux responsables politiques. Il s’agit presque d’une castration chimique. Peur du lendemain, peur de l’autre, peur de l’inconnu, mise en place de mesures de sécurité à n’en plus finir, révélations souvent mensongères...

« Après moi, le chaos », affirmation qui ne date pas d’hier.

La peur du bouleversement du mode de pensée et surtout de la perception de l’existant fonctionne à plein régime. Le déni de la réalité est solidement établi.

Les choses, les faits, les événements, sont appréhendés, mais jamais pour ce qu’ils sont en réalité. Il arrive même qu’ils aient tort au regard des confortables certitudes accumulées.

Lorsque la réalité dérange trop, elle est tout simplement ignorée ou interprétée, minorée, dans un sens apaisant.

L’aveuglement choisi est un puissant mécanisme de défense. Il se traduit par la censure pure et simple ou bien par une conduite de détour consistant à affirmer que les choses sont plus complexes qu’il n’y parait, qu’aujourd’hui est très différent d’hier, que toute comparaison est impossible, etc.

La mise en question de l’honnêteté intellectuelle ou morale de celui qui affirme des choses dérangeantes intervient fréquemment. Délégitimer l’émetteur permet de réduire à néant l’objet du propos. Ce qui revient à planter des aiguilles dans une poupée pour conjurer le sort.

Politique de l’autruche.

Libre à chacun de s’enfouir la tête dans le sable du refus et de l’ignorance salvatrice. Mais alors n’attendre que de l’indifférence, en retour.

<

Rien de surprenant dans tout cela. Reportons-nous une fois de plus à La Boétie et à son Discours de la servitude volontaire (rédigé en 1546/48) :

« Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. »

<

Malgré la lassitude, poursuivons et développons le dialogue avec tous ceux qui nourrissent une réelle curiosité d’esprit associée à une part de doute propre à les préserver de la cécité angélique si appauvrissante !

 

Repost 0
13 janvier 2017 5 13 /01 /janvier /2017 09:00

 

Dans un article de 1973, repris en 1984, Pierre Bourdieu procède à une analyse du fonctionnement et des fonctions des sondages d’opinion. Il démontre à cette occasion que « L’opinion publique n’existe pas ».[1] Au moment d’une déferlante de situations électorales, se remettre en tête quelques-uns des constats élaborés il y a plus de quarante ans ne parait pas vain. Leur actualité demeure, saisissante, en tout cas.

<

Le raisonnement est articulé sur la remise en question des trois postulats assurant ce type de sondages :

1 - Tout le monde peut avoir une opinion.

C’est-à-dire que la production d’une opinion est à la portée de tous. Affirmation très contestable.

2 - Toutes les opinions se valent.

Faux, car le fait de cumuler des opinions qui n’ont pas la même intensité conduit à produire des constats illusoires fondés sur de pseudo-faits dépourvus de sens (des artefacts, selon Bourdieu).

3 - Poser la même question à tout le monde.

Cet a priori suppose un accord sur les questions qui méritent d’être posées. Autrement dit, un consensus sur les problèmes à traiter existerait. Illusion totale, bien sûr.

On perçoit d’entrée de jeu la fragilité du processus, ainsi que la légèreté consécutive des résultats obtenus.

<

Les instituts de sondages d’opinion publique ne s’intéressent aux sujets à étudier que lorsqu’ils deviennent des problèmes politiques. Leurs problématiques sont donc subordonnées à des intérêts politiques ce qui colore leur démarche. Le sondage d’opinion est donc, nous dit Bourdieu, un instrument d’action politique propre à donner l’illusion qu’une « opinion publique » existe. Cette opinion serait la résultante d‘une addition des opinions individuelles exprimées. Une opinion moyenne, en quelque sorte. Mais, quid des non réponses dès lors qu’elle sont traitées comme des « bulletins blancs ou nuls » ? Selon le sort réservé aux non-réponses, intégrées ou non aux calculs, on voit rapidement comment des moyennes peuvent connaître des physionomies différentes. On additionne alors des choux avec des navets

Il est clair « qu’il n’existe pratiquement pas de problème omnibus ». Chaque question est interprétée en fonction du cadre de référence de la personne à laquelle elle est posée. Il conviendrait alors de s’interroger sur la nature de la question à laquelle chacun croit répondre.

« Un des effets les plus pernicieux de l’enquête d’opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu’ils ne se sont pas posées. (...) Les questions posées dans une enquête d’opinion ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées et ... les réponses ne sont pas interprétées en fonction de la problématique par rapport à laquelle les différentes catégories de répondants ont effectivement répondu. »

La prétention à l’objectivité conduit à bâtir des listes de questions dans les termes les plus neutres possibles. Cela conduit en fait à mettre les gens dans une situation tout à fait irréelle. Dans la vie courante chacun se situe par rapport à des opinions déjà formulées. On parle alors de « prises de position », et ces positions « on ne les prend pas au hasard ».

Tels qu’ils sont conçus, les sondages appréhendent les opinions dans des mises en situation tout à fait artificielles.

Parmi de multiples remarques relatives aux biais induits et aux limites de ce type de sondages, relevons celle-ci : « la stratégie des candidats consiste à mal poser les question et à jouer au maximum sur la dissimulation des clivages pour gagner les voix qui flottent. »

<

En conclusion, Bourdieu établit que « l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence. (...) L’agrégation statistique d’opinions formulées (produit) cet artefact qu’est l’opinion publique », qui, par conséquent, n’existe pas (CQFD).

<

Une chose est importante, qu’il est nécessaire d’avoir présente à l’esprit tout au long des mois à venir : les sondages d’opinion n’ont aucune crédibilité, ils ne sont que des outils de manipulation politique employés à un détournement permanent d’une réalité peu saisissable. Leur pseudo-objectivité n’est qu’un leurre.

Ils sont en quelque sorte des produits hors sol.

 

 

 

[1] Les temps modernes, 318, janvier 1973, pp. 1292-1309. Repris in Questions de sociologie, Les Editions de Minuit, 1984, pp. 222-235.

Repost 0
6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 09:00

En 1941, peu avant de mettre fin à ses jours le 22 février 1942, Stefan Zweig témoigne dans Le Monde d’hier de l’évolution de l’Europe de 1895 à 1941 (Folio, Essais – Gallimard). Il s’agit d’un récit hors du commun. La troublante permanence de leur actualité m’a fait choisir les citations suivantes extraites du chapitre Splendeur et misère de l’Europe.

Zweig brosse l’état de l’Europe à  l’orée de la guerre de 14.

<

 « La conjoncture les avait tous rendus fous (il s’agit des gros industriels) ... la rage les poussait à gagner toujours plus. (...) les diplomates commencèrent leur partie de bluff réciproque.

(...) Les signes avant-coureurs venus des Balkans indiquaient déjà d’où venaient les nuages qui s’approchaient de l’Europe.

(...) Lentement – bien trop lentement, bien trop timidement ... les  forces d’opposition se rassemblaient. Il y avait le parti socialiste ... il y avait les puissants groupes catholiques sous la direction du pape et quelques trusts internationaux, il y avait quelques rares politiciens avisés qui s’élevaient contre ces menées souterraines. Et nous aussi,  les écrivains, nous nous rangions parmi les opposants à la guerre, il est vrai sur un mode individualiste, ... L’attitude de la majorité des intellectuels était malheureusement celle de la passivité indifférente ... Nous croyions qu’il suffisait de penser en Européens ... en faveur d’un idéal d’entente pacifique et de fraternité spirituelle ...

(...)  cette confiance crédule dans la raison ... fut ... notre unique faute ... nous n’avons pas considéré avec assez de méfiance les  signes avant-coureurs que nous avions sous les yeux. »

<

Aujourd’hui, nous sommes quelques-uns, beaucoup trop peu, à remarquer l’implantation d’un fascisme rampant dans le monde entier. Nous sommes quelques-uns à nous faire traiter d’extrémistes « défaitistes » (« joli mot inventé en France » à la veille de la guerre de 14, nous dit Zweig), voire d’anarchistes, imbécillité suprême. 

<

Il n’est plus besoin d’un Führer, d’un Duce, d’un Caudillo, ou d’un Généralissime Petit Père des Peuples, sanglés et bottés. Les choses se mettent en place de manière insidieuse, en banal costume cravate. C’est moins voyant, mais d’autant plus efficace.

Une camarilla autoritaire dotée d’un chef providentiel s’empare avec la complicité du monde des affaires des organes du pouvoir réel sous prétexte de défense de la Nation, ou de restauration d’un prestige perdu. Ce qui entraine et justifie une exacerbation des pratiques capitalistes, le règne de la xénophobie, et l’assimilation des opposants à un ennemi intérieur. Dès lors, la démocratie n’est plus qu’un mot vide de sens, une pacotille. Les décisions sont prises hors de tout contrôle parlementaire, de manière totalitaire. L’émotion collective doit être constamment provoquée pour que cela fonctionne convenablement, d’où l’entretien de la peur et des tensions antagonistes. Banalisé, l’état d’urgence devient la règle.

Ce schéma est bien celui qui se déroule sous nos yeux, que nous finissons par ne plus vouloir considérer, car trop anxiogène. Ou bien, pire, intégré comme inévitable.

<

Trump, richissime, méprisant, inculte, roublard, se vante d’avoir floué l’Etat en ne payant pas ses impôts. Il attire tous ceux qui, démunis, voient en lui une promesse de revanche : dès lors qu’un tel personnage peut accéder à la plus haute marche, tous les espoirs sont permis. La féérie l’emporte sur la réalité.

Trump est un modèle, comme le  furent Tapie ou Sarkozy, comme le sont Fillon, Le Pen, Valls pour quelques-uns (et peut-être même, hélas en dépit de ses mérites, Mélenchon à l’autre extrémité du spectre). D’une part, il légitime l’impitoyable rapacité des nantis, de l’autre il assure que le succès des nuls, des paumés, des crétins, des opportunistes, est à portée d’un bulletin de vote.

<

Haro sur les intellectuels, les planqués assistés sociaux, les profiteurs de la fonction publique, les métèques, et tous ceux qui ne sont pas nôtres !   

<

Outre quelques privilégiés pour lesquels prime avant tout la défense acharnée d’intérêts personnels à amplifier vaille que vaille, l’émotion immédiate et l’identification aux trublions hors normes s’érigent comme remparts contre les frustrations de tous ceux qui s’estiment à juste titre dupés par une classe politique totalement discréditée.

<

Si l’histoire ne repasse jamais les mêmes plats, l’arrière-cuisine demeure identique à elle-même. Le fonds de sauce mijote tranquillement au coin du fourneau.

<

A ce propos me vient l’idée d’un parallèle qui va certainement faire hurler quelques-uns. Eventualité que jusqu’à présent  je n’ai vu formulée nulle part.

Il s’agit d’un rapprochement possible entre Pétain et... Hollande. La proposition est énorme, sans doute outrancière. Il n’en demeure pas moins que quelques items jetés en vrac gagneraient peut-être à être creusés, éventuellement vérifiés, en tout cas démontés. Il ne s’agit en aucun cas de vouloir comparer les données, ni les conséquences. C’est à un mode de pensée et à une démarche que je me réfère.

Je ne prétends nullement avoir raison, le seul fait de l’émergence de cette hypothèse hardie me trouble profondément.

Voyons donc.

- l’un comme l’autre ont procédé à une intégration rapide et totale de la logique et des contraintes imposées par l’adversaire, auxquelles ils se sont soumis sans aucune tentative de négociation, qu’ils ont intériorisées en prenant des mesures d’accompagnement ad hoc : occupation du territoire, adoption d’un statut des Juifs ; soumission aux contraintes du traité européen, mise en œuvre des politiques d’austérité et des « réformes structurelles voulues par la Commission de Bruxelles. 

- atteintes au Droit du Travail, soumission au pouvoir adverse, pour l’un, à l’orthodoxie néolibérale, pour l’autre. Ce qui entraine la remise en cause des acquis sociaux. Précisément pour Hollande, départs à la retraite, CDI, 35 heures, fonctionnement des Prud’hommes, de l’inspection et de la médecine du travail, du statut de la fonction publique...

- résignation à un nouvel ordre du monde, adaptation permanente aux exigences de ce « nouvel ordre ».

- moralisation de la vie quotidienne à partir d’un système de valeurs, l’expiation des pêchés pour l’un, l’abandon de la politique redistributive pour l’autre.

- affirmation de l’existence absolue d’une seule politique possible à laquelle on ne saurait déroger, car elle est la nouvelle norme à laquelle il convient de se soumettre.

- ce faisant, contribution active à la mise en place européenne et à la radicalisation d’un nouveau système de rapports entre pouvoirs institués et citoyens.

-  renforcement du pouvoir  des forces de maintien de l’ordre ; déchéance de nationalité réalisée par l’un, envisagée par l’autre.

- emploi permanent d’un double langage pour dissimuler les actes au nom de valeurs à défendre.

<

« De toute ma vie, je n’avais jamais eu l‘intention de convertir autrui à mes convictions. Il me suffisait de pouvoir les manifester et de pouvoir le faire publiquement. » S. Zweig (ouvrage cité, chap. La lutte pour la fraternité spirituelle)

<

Si la lecture du livre ultime de Stefan Zweig apparait aujourd’hui indispensable, c’est qu’il montre clairement comment le déclin du monde, occidental d’abord, coïncide avec le déclenchement de la guerre de 14-18, annonciatrice du triomphe et de la légitimation de la barbarie archaïque. Valeurs humanistes fragilement ancrées, croyances en un progrès possible, primauté de la culture, rayonnement de la pensée, finesse des sentiments, ont été balayés, éradiqués, en un tournemain. Les choses sont allées très vite, dès l’annonce des hostilités. Les conséquences économiques, sociales et politiques ont été terribles dans toute l’Europe, une fois l’armistice signé. Elles n’ont pas fini de développer leurs ondes concentriques, jusqu’à envahir aujourd’hui la planète entière.

A eux seul, Hitler et Staline ont tout pourri, tout renié, tout ridiculisé, au bénéfice du plus profond cynisme. Haine, peur, violence et lâcheté, tiennent les rênes depuis lors.  Les métastases sont terrifiantes, elles prolifèrent  à vue d’œil. Nulle rémission en vue.

La planète ne s’en remet pas, elle est désormais assaillie dans ses tréfonds. La haine de l’autre ne suffit plus à l’homme,  il lui faut celle de son habitat naturel.

Depuis 1914, nous sommes dans l’œil du cyclone. Impossible d’en sortir, toute velléité est vite ramenée à sa juste mesure.

Tout est désormais possible depuis que le comble de l’horreur a force de loi.

Zweig montre de façon hélas imparable combien l’anthropocène est aussi anthropophage.

Repost 0
27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 12:41

La ritualisation durable du vide, ou de l’affectation, a évidemment de quoi confondre. Il en va de même de l’indigence prétentieuse et agressive des illuminations communales, dérisoires barrières au délabrement social, onéreuses obscénités dispensant de tout effort de pensée, de toute action marquante.

Fin décembre 2013, je publiais un texte d’humeur. Légèrement remanié, il demeure aujourd’hui.

Chaque année à la même époque se reproduit la comédie des vœux lancés à la volée, aussi gratuits que dénués d’intérêt.

Il fut un temps, celui de mon enfance et de ma jeunesse, j’y souscrivais avec application, avec plaisir même. Les papeteries, quelques librairies, regorgeaient de propositions. Choisir des cartes particulières, parfois insolites, composer le texte ad hoc, souvent parfaitement insipide, choisir les destinataires en évitant d’en omettre, procéder aux expéditions, constituaient une occupation singulière. Il s’agissait souvent de se rappeler à quelqu’un que l’on n’avait pas vu l’année écoulée et que ne l’on ne verrait sans doute pas avant longtemps.

 

Avant que les cartes ne devinssent d’usage, il convenait de visiter les personnes concernées. Les cartes de vœux permirent à la fois de se dispenser des visites traditionnelles, comme de l’entretien de relations purement formelles. Elles établirent peu à peu un geste en passant, n’engageant à rien, ménageant toutefois les susceptibilités supposées.

Les correspondants anglophones tiraient en général les premiers, l’usage voulait qu’ils envoyassent des Christmas cards ou des Season greetings que nous recevions avec joie et curiosité peu avant Noël. Je me souviens des guirlandes décoratives que nous composions avec elles. Leur nombre constituait un enjeu.

Pour nous, la coutume était plutôt des Cartes de Nouvel An, à expédier juste après Noël, en veillant à ne surtout pas dépasser la première quinzaine de janvier.

 

Longtemps l’usage s’est perpétué de disposer à la vue des familiers les cartes reçues. Un plateau de commode, un coin de bureau, un manteau de cheminée, constituaient des lieux appropriés à l’exposition. La fierté se nourrissait de la quantité et de la variété disposées.

La formule postale s’est progressivement tarie. Internet y est pour beaucoup avec sa faculté de se substituer au courrier traditionnel, qu’il bouleverse en le renouvelant.

Cet épuisement va sans doute de pair avec une prise de conscience de la vanité de ces échanges ritualisés, souvent aussi creux que banals : le bonheur, la santé, la réussite, « l’inversion » de la courbe du chômage, le « retour de la croissance », et autres fadaises …

 

Autant échanger des cierges auto-inflammables.

Sanctus, sanctus... Credo ergo sum...

Que la tradition se perde n’est sans doute pas un mal en soi, pour autant qu’elle cède à une vérité, à une authenticité, et à une permanence de relations appréciées et régulièrement entretenues.

Laissons aux officiels et aux candidats de tous poils dont c'est le métier le soin de parler pour ne rien dire.

Cadeau respectueux du silence.

Repost 0
Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Rituels Tradition Langage Relations sociales
commenter cet article
19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 15:12

Faire silence

 

Silencieux depuis quelque temps,  ce blogue serait-il en panne, me demande-t-on.

L’envie me fait défaut d’une expression nourrie face à la déliquescence du monde qui nous entoure.

<

En France, la situation est on ne peut plus confuse.

Une droite confite, moisie dans les vapeurs d’encens, une soi-disant gauche totalement émiettée, suicidaire, et une extrême droite jouissant du spectacle de zombis s’agitant sous son balcon. Gamineries et polissonneries protestataires.

Un ex premier ministre voue aux gémonies les pratiques qui étaient les siennes il n’y a que quelques semaines. Un autre, ex récent détenteur d’un des principaux portefeuilles, pur produit de la technocratie institutionnelle, se déclare opposé au système dont il est l’un des fruits emblématiques. Une représentante du gouvernement nie l’existence d’un régime répressif à Cuba.

Etc.

Une Europe à la dérive, minée, rongée, ravagée, déshonorée, incapable de quoi que ce soit, sauf de fondre sur la Grèce.

La Turquie vogue vers le totalitarisme, la Russie impose son rictus lugubre au reste du monde ébaubi, témoin passif, pas loin d’être séduit, tandis que les Etats-Unis s’enfoncent dans le n’importe quoi orchestré par un voyou, dont il est clair que la classe politique saura bientôt l’accueillir comme l’un des siens.

<

Pendant ce temps des gens sont froidement massacrés à Alep. Ils entrent dans de très macabres statistiques supports de mensonges éhontés destinés à masquer la cynique lâcheté internationale. Pendant ce temps, Israël poursuit sa politique d’apartheid et de colonisation.

Etc.

Pendant ce temps les offres de cadeaux multiples, tous plus extraordinaires les uns que les autres, inondent en vagues nauséeuses la boite de réception des courriels.

Le monde va bien, Noël frappe à la porte. Alléluia !

« Allez Julot, passe-moi l’sel, j’reboirais bien une p’tite goutte. »

<

Toutes les raisons de baisser les bras, de jeter le bébé avec l’eau du bain, de quitter la partie, semblent réunies, le tableau est d’un noir mat, sans aucun reflet lumineux à la Soulages.

Alors, parler, s’insurger, enfoncer des portes ouvertes, rabâcher ?

Marquer par la parole ou l’écrit quelque intérêt à cet univers pestilentiel ?

Plaisanteries.

<

Le refus total de ce jeu pourri, s’impose de plus en plus, certainement pas de gaîté de cœur.

Comme il serait bon de pouvoir se mobiliser, d’imaginer une aventure nouvelle. 

Pour le moment, prendre le large, se tenir à l’écart, repérer les alliés possibles, ne surtout pas s’associer au théâtre de marionnettes sentencieuses dont le seul souci est leur survie.

<

Des nuages bas voguent à l’horizon, nous sommes à la veille de grands bouleversements.

Le moins pire par rapport au pire est toujours dans le registre du pire.

Nous en sommes là, ajustons nos ceintures, nous entrons dans une zone de turbulences.

A nous de les affronter. Aucune échappatoire.

Surtout ne pas se faire complice par mollesse conformiste.

« Et s’il n’en reste qu’un... »

Repost 0
Published by Blogue-note de Jean Klépal
commenter cet article
27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 11:59

(Cf. « Guide de nulle part et d’ailleurs à l’usage du voyageur intrépide en maints lieux imaginaires de la littérature universelle » - Editions du Fanal, 1981, sous la direction de Gianni Guadalupi et Alberto Manguel)

Au royaume de la Sagesse, « au-delà d’un péage où l’on donne aux voyageurs un sac contenant des cartes, des pièces et un livre de règles à observer », se trouvent deux cités remarquables :

- Dictionopolis ou ville des Mots, située au pied des collines de la Confusion, près de la mer du Savoir. Ici sont cultivés tous les mots du monde.

« Une fois par semaine, se tient le grand marché des mots où l’on peut acquérir des lettres au détail pour composer ses propres mots ou échanger des termes hors d’usage. (...) l’Etat garantit que tous les mots vendus ont un sens.

Au cours des banquets royaux, les convives sont invités à mâcher leurs mots. Lors des grandes occasions, on savoure des idées toutes faites.

(...) Selon la loi, il est interdit aux chiens d’aboyer sans compteur, aux citoyens de semer la confusion, de brouiller les cartes ou de mettre les pieds dans le plat. »

- Digitopolis ou ville des Nombres, gouvernée par un Mathémagicien.

« La principale ressource du pays est la production de nombres, extraits des mines, puis polis ou exportés dans le monde entier.

(...) Le voyageur peut tout effacer et recommencer (...) Il est déconseillé de se restaurer à Digitopolis : la fameuse daube à soustraction a pour effet d’augmenter le faim à mesure que l’on s’en repait.»

(Norton Juster, The Phantom Tollbooth, 1962)

En ces temps de préliminaires électoraux, un présent amical conjugué à un hasard malin ont voulu que je tombe sur la mention de ce Péage fantôme, écrit par un architecte écrivain américain.

A savourer comme il se doit.

Repost 0
Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Langage Statistiques Sondages Discours
commenter cet article
21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 17:45

Et si, comme le changement ou la rupture, la notion de progrès n’était qu’un faux nez.

Dans quelque domaine que ce soit, y compris le monde de la science où les avancées manifestes paraissent cependant compter quelque évidence.

L’allongement de la durée de la vie humaine, pour incontestable qu’elle soit, relève évidemment d’un progrès technique. Cela suffit-il pour entonner l’antienne du Progrès ?

Vivre plus longtemps, oui, sans doute, mais dans quelles conditions ? La déferlante des maladies cardio-vasculaires, la prolifération des cancers, l’apparition de pathologies nouvelles et autres joyeusetés, la détérioration des conditions de vie en général, l’augmentation de la dépendance, viennent-elles créditer un éventuel Progrès ?

Certes, les apports de la science dans la connaissance et la maîtrise du monde qui nous entoure sont considérables, hallucinogènes le plus souvent.

Les limites reculent sans cesse, les possibilités d’applications nouvelles paraissent infinies. L’accroissement de notre aliénation aux techniques de pointe, au numérique notamment, va de pair.

Descartes considérait les animaux machines, il n’envisageait pas l’homme machine, et pourtant nous nous y acheminons à grandes enjambées. Il nous voulait devenir « maîtres et possesseurs de la nature », celle-ci nous rappelle vigoureusement à l’ordre. Désormais, ce n’est sans doute pas la planète elle-même qui est en danger, elle a déjà connu de violentes métamorphoses. C’est l’espèce humaine qui est en péril, elle ne le doit qu’à elle-même.

Quel progrès a-t-on accompli alors que Gargantua écrivait à son fils Pantagruel, étudiant à Paris, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ?

Mahabarata, Bhagavad Gita,  Euripide, Sophocle, Eschyle, Homère, Aristote, Platon...

Les thèmes fondamentaux sont abordés et explorés dès la plus haute antiquité. A l’os d’entrée de jeu, l’essentiel est alors posé.

Depuis, il ne s’agit principalement  que de variations ou d’énonciations différentes. L’intérêt des démarches, l’enrichissement des données, sont considérables. Peut-on parler de progrès pour autant ?

Etienne de La Boétie écrivit son « Discours de la servitude volontaire » entre l’âge de seize et dix-huit ans. Il est mort dans sa trente septième année. Ce météore a préfiguré les temps qui l’ont suivi, et ceux que nous vivons.

 Aujourd’hui notre système éducatif produit de jeunes adultes ne maitrisant pas la langue, peu à même de conduire une réflexion rigoureuse, disponibles pour la servitude volontaire ou la révolte insensée contre un système destructeur. Bien entendu, des exceptions existent, mais ne contribuent-elles pas à confirmer la règle ?

Même chose pour l’art. Quel progrès depuis Lascaux ou Altamira ?

A coup sûr, la notion de progrès n’a aucun sens en Art.

Des évolutions, des modifications du regard, des changements techniques, rien de plus. En ce domaine si particulier, ce qui fonde l’intérêt et suscite des passions, n’a aucun lien avec de vaporeuses notions de progrès. Il s’agit de choses beaucoup plus profondes, essentielles. Il s’agit de la nature de l’homme, de son rapport à la vie, à la mort.

Alors Progrès, réalité ou fâcheuse illusion ?

Repost 0

Présentation

  • : Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
  • Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
  • : Remarques, réflexions, parti-pris et jets de vapeur sur la vie qui va et ses détours.
  • Contact

Recherche